‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 125 sur 467 · DERNIERS CORPS DE BATAILLE · texte numérisé non relu

DERNIERS CORPS DE BATAILLE

voisin, Tenceinte qui fermait notre camp descendait et venait vers le fleuve bien à un jet de pierre moyenne. De là , l'enceinte se dirigeait par devant le camp du comte Guillaume de Flandre, et s'étendait jusques au fleuve qui s'en allait vers la mer. En face de celui qui venait de devers monseigneur Gui Mauvoisin était notre corps de bataille :, et parce que le corps du comte Guillaume de Flandre faisait face aux Sarrasins , ils n'osèrent venir à nous : en quoi Dieu nous fit grande courtoisie; car moi ni mes chevaliers n'avions ni hauberts ni écus, parce que nous étions tous blessés de la bataille du jour de carême-prenant.

273. Ils coururent sus au comte de Flandre très-vivement et vigoureusement, et à pied et à cheval. Quand je vis cela, je commandai à nos arbalétriers de tirer sur les gens à cheval. Quand les Sarrasins à cheval virent qu'on les blessait de notre côté , ils prirent la fuite-, et quand les gens du comte virent cela, ils laissèrent le camp, et se lancèrent par-dessus Tenceinte, et coururent sus aux Sarrasins à pied et les déconfirent. Il y en eut plusieurs de tués, et plusieurs de leurs targes furent prises. Là se montra vigoureusement Gautier de la Horgne, qui portait la bannière de monseigneur d'Apremont.

274. Après le corps du comte de Flandre, était le corps du comte de Poitiers, le frère du roi ; lequel corps du comte de Poitiers était à pied, et lui tout seul était à cheval; lequel corps du comte les Turcs déconfirent tout net , et ils emmenaient le comte de Poitiers prisonnier. Quand les bouchers et les autres hommes du camp, et les femmes qui vendaient les denrées, ouïrent cela, ils poussèrent le cri d'alarme dans le camp, et avec l'aide de Dieu ils secoururent le comte et chassèrent du camp les Turcs.

275. Après le corps du comte de Poitiers, était le corps de monseigneur Josserand de Brancion, qui était venu avec le comte en Egypte, l'un des meilleurs chevaliers qui fût dans l'armée. Il avait disposé ses gens de manière que tous ses chevaliers étaient à pied; et lui était à cheval , ainsi que son fils monseigneur Henri , et le fils de monseigneur Josserand de Nanton ; et ceux-là il les retint à cheval,

273. — 1 B et L ajoutent et ses gens. 275. — 1 A, ces. — "- B et L, Nanton.

l52 HISTOIRE DE SAINT LOUIS,

fois , li desconfirent li Turc sa gent. Toutes les foiz que il véoit sa gent desconfire, il feroit des espérons et prenoit les Turs par deriere-, et ainsi lessoient li Turc sa gent par plusours foiz pour li courre sus.

276. Toutevoiz ce * ne lour eust riens valu que li Turc ne les eussent touz mors ou champ, se ne fust mes sires Henris de Coonne-, qui estoit en l'ost le duc de Bourgoingne, saiges chevaliers, et preus et apensez -, et toutes les foiz que il véoit ^ que li Turc venoient courre sus à mon signour de Brancion , il fesoit traire les arbalestriers le roy aus Turs parmi la rivière. Et ainsi * eschapa H sires de Brancion dou meschief de celle journée, que de vint chevaliers que il avoit entour li, il en perdi douze', sanz Tautre gent d'armes; et il meismes fu si malement atournez que onques puis sus ses piez n'aresta, et fu mors de celle bleceure ou servise Dieu.

277. Dou signour de Brancion vous dirai. Il ^ avoit estei , quant il mourut, en trente-six batailles et poingnéis dont il avoit portei pris d'armes. Je le vi en un ost le conte de Chalon, cui cousins il estoit-, et vint à moy et à mon frère, et nous dist le jour d'un grant vendredi : « Mi neveu -, venés à moy aidier, et vous et vostre gent', « car li Alemant brisent le moustier. » Nous alames avec li, et lour courûmes sus, les espées traites :, et à grant peinne et à grant hutin, les chassâmes dou moustier.

278. Quant ce fu fait, li preudom s'agenoilla devant l'autel, et cria merci ' à Nostre Signour à haute voiz, et dist : « Sire, je te pri a que il te preingne pitié de moy, et m'ostes de ces guerres entre « crestiens, là où j'ai vescu grant piesce; et m'otroies que je puisse (( mourir en ton servise , par quoy je puisse avoir ton règne de pa- « radis. » Et ces choses vous ai-je ramenteu, pour ce que je croi que Diex li otroia , si comme vous pouez avoir veu ci-devant.

279. Après la bataille le premier vendredi de quaresme, manda li roys touz ses barons devant li , et lour dist : « Grant grâce, fist-il, (i devons à Nostre Signour de ce qu'il nous a fait tiex dous hon-

276. — 1 Ce omis dans A. — 2 B, Caonne ; I., Crionne ; M. Cône; R, Coiié. — 3 A eï L, véoicnt. — 4 A, et tnutevoi\.

DU SEIGNEUR DE BRANCION. l53

parce qu'ils étaient enfants. Par plusieurs fois, les Turcs lui déconfirent ses gens. Toutes les fois qu'il voyait déconfire ses gens , il piquait des éperons et prenait les Turcs par derrière -, et ainsi les Turcs laissèrent par plusieurs fois ses gens pour lui courir sus.

276. Toutefois cela ne leur eijt pas servi à empêcher que les Turcs ne les eussent tous tués sur le champ de bataille, n'eût été monseigneur Henri de Cône, qui était dans le camp du duc de Bourgogne, sage chevalier, et preux et réfléchi; et toutes les fois qu'il voyait que les Turcs venaient courir sus à monseigneur de Brancion, il faisait tirer les arbalétriers du roi contre les Turcs à travers la rivière. Et le sire de Brancion échappa au malheur de cette journée, mais en telle sorte que de vingt chevaliers qu'il avait autour de lui, il en perdit douze, sans compter les autres gens d'armes; et lui-même fut si mal arrangé que jamais depuis il ne se tint sur ses pieds , et il mourut de cette blessure au service de Dieu.

277. Je vous parlerai du seigneur de Brancion. Il avait été, quand il mourut, à trente-six batailles et combats d'où il avait remporté le prix de vaillance. Je le vis dans une expédition du comte de Chalon, dont il était cousin; et il vint à moi et à mon frère, et nous dit le jour d'un vendredi saint : « Mes neveux , venez m'aider , (c et vous et vos gens; car les Allemands brisent l'église. « Nous allâmes avec lui, et leur courûmes sus, l'épée à la main; et à grand peine et à grande lutte, les chassâmes de l'église.

278. Quand ce fut fait, le prud'homme s'agenouilla devant l'autel et cria merci à Notre-Seigneur à haute voix, et dit : « Sire, je te prie « qu'il te prenne pitié de moi , et que tu m'ôtes de ces guerres entre (( chrétiens, là où j'ai vécu longtemps; et que tu m'octroies de pouce voir mourir à ton service , pour que je puisse avoir ton royaume « de paradis. )) Et je vous ai raconté ces choses, parce que je crois que Dieu le lui octroya, ainsi que vous pouvez l'avoir vu ci-devant.

279. Après la bataille du premier vendredi de carême, leroimanda tous ses barons devant lui , et leur dit : « Nous devons , fit-il, grandes « grâces à Notre-Seigneur de ce qu'il nous a fait deux fois en cette

277. — 1 B, diray ainsy comme il me i.iist qu'il; L, aitisi qu'il. — - B et L, mon nepveu.

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