‹ Jean, sire de JoinvilleChapitre 28 sur 467 · VII. Profit à tirer des menaces de Dieu · texte numérisé non relu

VII. Profit à tirer des menaces de Dieu

3g. Vous entendrez ci-après un enseignement qu'il me fit en mer, quand nous revenions d'outre-mer. Il advint que notre nef heurta devant l'île de Chypre, par un vent qui a nom garban , qui n'est pas un des 'quatre maîtres vents. Et du coup que reçut notre nef, les nautonniers furent si désespérés qu'ils déchiraient leurs robes et leurs barbes. Le roi sauta de son lit sans chausses (car il était nuit), vêtu d'une cotte , sans plus, et s'alla mettre en croix devant le corps de Notre-Seigneur, comme quelqu'un qui n'attendait que la mort. Le lendemain de cet événement, le roi m'appela tout seul, et me dit :

40. « Sénéchal , Dieu nous a montré tout à l'heure une partie de « son grand pouvoir ^ car un de ces petits vents , qui est si petit qu'à « peine le sait-on nommer, faillit noyer le roi de France, ses enfants et « sa femme et ses gens. Or saint Anselme dit que ce sont des menaces K de Notre-Seigneur, tout comme si Dieu voulait dire : Je vous eusse (( bien fait mourir si je l'eusse voulu. Sire Dieu , dit le saint, pourquoi « nous menaces-tu? Car si tu nous fais des menaces, ce n'est pas ce pour ton profit ni pour ton avantage : car si tu nous avais tous ce perdus, tu n'en serais déjà pas plus pauvre; et si tu nous avais tous ce gagnés , tu n'en serais déjà pas plus riche. Donc ce n'est pas pour ce ton avantage la menace que tu nous as faite, mais pour notre profit, ce si nous en savons tirer parti.

41. e( Nous devons tirer parti de cette menace que Dieu nous a ce faite, de telle manière que , si nous sentons que nous ayons en nos ec cœurs et en nos corps chose qui déplaise à Dieu , nous le devons ce ôter promptement; et tout ce que nous penserons qui lui plaise,

40. — i A, B et L, ses; A omet auparavant gr^nf, et plus loin qui est si petit. — - Les mots Si.' tu nous avoies tous gaignie\ tu n'en seroies jà manquent dans A.

(( devons esforcier hastivement dou penre. Et se nous le faisons « ainsinc, Nostre-Sires nous donra plus de biens en cest siècle et en « Tautre que nous ne sauriens devisier. Et se nous ne le faisons a ainsi, il fera aussi comme li bons sires doit faire à son mauvais c( serganf, car après la menace, quant li mauvais serjans ne se veut (( amender, li sires le' fiert ou de mort ou de autres greingnours ce meschéances, qui piz valent que mort. »

42. Si y preingne garde li roys qui ore est' ; car il est eschapez de aussi grant péril ou de plus que nous ne feimes : si s'amende de ses mesfais en tel manière que Diex ne fiere en li ne en ses choses cruelment".

43. Li sainz roys se esforça' de tout son pooir, par ses paroles, de moy faire croire fermement en la loi crestienne que Diex nous a donnée'", aussi comme vous orrez ci-après. Il disoit que nous deviens croire si fermement les articles de la foy^ que, pour mort ne pour meschief qui avenist au cors , que nous n*'aiens nulle volentei dealer encontre par parole ne par fait. Et disoit que li ennemis est si soutilz que, quant les gens se meurent, il se travaille tant comme il puet que il les puisse faire mourir en aucune doutance des poins de la foy, car il voit que les bones œuvres que li hom a faites, ne li puet-il toUir ; et voit aussi ^ que il Ta perdu se il meurt en vraie foy^

44. Et pour ce, se doit-on garder et en tel manière deffendre de cest agait que on die à l'ennemi, quant il envoie tel temptacion : « Va- « t'en! doit-on dire à Tennemi ^ tu ne me tempteras jà à ce que je ne « croie fermement touz les articles de la foy -, mais se tu me fesoies « touz les membres tranchier, si vueil-je vivre et morir en cesti « point'. )) Et qui ainsi le fait, il vaint l'ennemi de son baston et de s'espée", dont li ennemis le vouloit occirre.

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