HENRI LE LARGE ET ARTAUD DE NOGENT
Thibaut , qui gît à Lagny, eut trois fils : le premier eut nom Henri , le second eut nom Thibaut, et le troisième eut nom Etienne. Ce Henri dessus dit fut comte de Champagne et de Brie , et fut appelé le comte Henri le Large •, et dut bien être ainsi appelé , car il fut large avec Dieu et avec le siècle : large avec Dieu , ainsi qu'il paraît à réglise Saint- Etienne de Troyes et aux autres belles églises qu'il fonda en Champagne -, large avec le siècle , ainsi qu'il parut au fait d'Artaud de Nogent, et en beaucoup d'autres occasions que je vous conterais bien si je ne craignais d'embarrasser ma matière.
90. Artaud de Nogent fut le bourgeois du monde que le comte croyait le plus ^ et il fut si riche qu'il fit le château de Nogent l'Artaud de ses deniers. Or il advint que le comte Henri descendit de ses salles de Tro\'es pour aller ouïr la messe à Saint- Etienne , un jour de Pentecôte. Au pied des degrés vint au devant de lui un pauvre chevalier, qui s'agenouilla devant lui , et lui dit ainsi : « Sire , « je vous prie pour Dieu que vous me donniez du vôtre , avec quoi « je puisse marier mes deux filles que vous voyez ici. »
gi. Artaud, qui allait derrière lui, dit au pauvre chevalier : « Sire chevalier, ce n'est pas courtois à vous de demander à monsei- « gneur, car il a tant donné qu'il n'a plus que donner. « Le large comte se tourna vers Artaud, et lui dit : « Sire vilain , vous ne dites « pas vrai , en disant que je n'ai plus que donner; si, je vous ai vous- « même. — Et tenez-le, sire chevalier, car je vous le donne , et de plus « je vous le garantirai. » Le chevalier ne fut pas ébahi, mais le prit par la chape, et lui dit qu'il ne le laisserait pas jusques à tant qu'il aurait financé avec lui. Et avant qu'il lui échappât, Artaud avait financé avec lui de cinq cents livres.
92. Le second frère du comte Henri eut nom Thibaut, et fut comte de Blois; le troisième frère eut nom Etienne, et fut comte de Sancerre. Et ces deux frères tinrent du comte Henri tous leurs héritages et leurs deux comtés et leurs dépendances ; et ils les tinrent après des héritiers du comte Henri qui tinrent le comté de Champagne , jusqu'à ce que le roi Thibaut les vendit au roi de France, ainsi qu'il est dit ci-devant.
92- — 1 C'est-à-dire, les tinrent en fief, comme vassaux du comte de Champagne.
93. Or revenons' à nostre matière, et disons ainsi que après ces choses tint li roys une grant court à Saumur en Anjo; et là fu-je, et vous tesmoing que ce fu la miex arée que je veisse onques. Car à la table le ro}^ manjoit, emprès li, li cuens de Poitiers"^, que il avoit fait chevalier nouvel à une saint-Jehan^ -, et après le conte de Poitiers, mangoit li cuens Jehans de Dreues, que il avoit fait chevalier nouvel aussi-, après le conte de Dreues, mangoit li cuens de la Marche; après le conte de la Marche, li bons cuens Pierres de Bretaigne. Et devant la table le roy, endroit le conte de Dreues, mangoit mes sires li roys de Navarre , en cote et en mantel de samit , bien parez de courroie, de fermail et de chapel d'or-, et je tranchoie devant li"^.
94. Devant le roy, servoit dou mangier li cuens d'Artoiz * ses frères-; devant le roy, tranchoit dou coutel \i bons cuens Jehans de Soissons. Pour la table dou roi '^' garder, estoit mes sires Ymbers de Biaugeu , qui puis fu connestables de France , et mes sires Engerrans de Coucy et mes sires Herchanbaus de Bourbon. Dariere ces trois barons, avoit bien trente de lour chevaliers, en cottes de drap de soie, pouraus garder-, et darieres ces chevaliers, avoit grant plentei de sergans, vestus des armes au conte de Poitiers , batues sur cendal. Li roys avoit vestu une cotte de samit ynde, et seurcot et mantel'' de samit'' vermeil fourrei d'hermines, et un chapel de coton en sa teste , qui moult mal li séoit pour ce que il estoit lors joennes hom.
95. Li roys tint celé feste es haies de Saumur; et disoit Ton que li grans roys Henris d'Angleterre^ les avoit faites pour ses grans festes tenir. Et les haies sont faites à la guise des cloistres de ces moinnes blans^; mais je croi que de trop loing^ il n'en soit nuls si
g?.— 1 A, et revcnrons. — ~ Alfonse, frère de saint Louis. — "> B et L omettent à une sainl Jelian. — '^ Voy. Eclaircissements, 7.
94. — 1 Robert 1, quiétait armé chevalier depuis 12:17. — 2 L, et ses frères lesquels servaient le dit roy du7nans:er. — 3 Dou roi omis dans A. — 'l Le manteau se mettait par dessus le surcot.