XXVIII. Embarquement des croisés, au mois d'août
125. Au mois d'août, nous entrâmes dans nos nefs à la Roche-de-Marseille. Le jour que nous entrâmes dans nos nefs , l'on fit ouvrir la porte de la nef, et Ton mit dedans tous nos chevaux que nous devions mener outre-mer-, et puis l'on referma la porte et on la boucha bien, comme quand on noie un tonneau, fparce que, quand la nef 'est en haute mer, toute la porte est dans l'eau.
12O. Quand les chevaux furent dedans, notre maître nautonier cria à ses nautoniers, qui étaient à la proue de la nef, et leur dit : « Votre besogne est-elle prête ? » Et ils répondirent : « Oui, sire ^ « que les clercs et les prêtres s'avancent. » Aussitôt qu'ils furent venus, il leur cria : « Chantez , de par Dieu ! » Et ils s'écrièrent tout d'une voix : Vejii, creator Spiritus. Et le maître cria à ses nautoniers : « Faites voile , de par Dieu ! » Et ainsi firent-ils.
127. Et en peu de temps le vent frappa sur les voiles, et nous eut enlevé la vue de la terre, tellement que nous ne vîmes que le ciel et l'eau ^ et chaque jour le vent nous éloigna des pays où nous
1 24. — 1 A, Gliiy.
12 5. — 1 Est et grant omis dans A.
126. — 1 Et il respondirent oil (L, oy) omis dans A. — - A, escria sas.
VOUS moustré-je que cil est bien fol hardis , qui se ose mettre en tel péril atout autrui chatel ou en pechié mortel; car Ton se dort le soir là où on ne sait se l'on se trouvera ou font de la mer au matin i.
128. En la mer nous avint une fîere merveille-, que nous trouvâmes une montaigne toute ronde, qui estoit devant Barbarie. Nous la trouvâmes entour l'eure de vespres, et najames tout le soir, et cuidames bien avoir fait plus de cinquante lieues-, et l'endemain nous nous trouvâmes devant icellc meismes montaigne-, et ainsi nous avint par dous foiz ou par trois. Quant li marinier virent ce, il furent tuit esbahi , et nous distrent que nos neis estoient en grant péril; car nous estiens devant la terre aus Sarrazins de Barbarie.
129. Lors nous dist uns preudom prestres, que on appeloit doyen de Malrut, car il n'ot onques persecucion en paroisse, ne par défaut d'yaue, ne de trop pluie, ne d'autre persecucion, que aussi tost comme il avoit fait trois processions par trois samedis, que Diex et sa Mère ne le ' délivrassent-. Samedis estoit; nous feismes la première procession entour les dous maz de la nef : je-meismes m'i fiz porter par les braz, pour ce que je estoie grief malades. Onques puis nous ne veismes la montaigne, et venimes en Cypre le tiers samedi.
i3o. Quant nous venimes en Cypre, li roys estoit jà en Cypre, et trouvâmes grant foison de la pourvéance le roy : c'est à savoir les celiers le roy et les deniers et les garniers. Li celier le roy estoient tel , que sa gent avoient fait en mi les chans , sur la rive de la mer, grans moyes de tonniaus de vin, que il avoient achetei de dous ans devant que li roys venisf, et les avoient mis les uns sus les autres, que quant Ton les véoit devant, il sembloit que ce fussent grandies.