LE ROI ATTEND LE COMTE DE POITIERS
et tuaient les gens là où ils les trouvaient dormant : d'où il advint qu'ils tuèrent la sentinelle du seigneur de Courtenay, et le laissèrent gisant sur une table , et lui coupèrent la tête et remportèrent. Et ils firent cela parce que le soudan donnait de chaque tète de chrétien un besant d'or.
178. Et cette persécution advenait parce que les corps de bataille gardaient le camp, chacun sa nuit, à cheval ; et quand les Sarrasins voulaient entrer dans le camp, ils attendaient que le bruit des chevaux et des corps fût passé ^ alors ils s'introduisaient dans le camp par derrière le dos des chevaux, et ressortaient avant qu'il fût jour. Et pour cela le roi ordonna que les corps qui avaient coutume de faire le guet à cheval, le feraient à pied* en sorte que tout le camp était en sûreté par nos gens qui faisaient le guet, parce qu'ils étaient répandus de telle manière que l'un touchait à l'autre.
179. Après que ce fut fait, le roi résolut de ne pas partir de Damiette, jusques à tant que fût venu son frère le comte de Poitiers, qui amenait l'arrière-ban de France. Et pour que les Sarrasins ne se jetassent pas dans le camp à cheval , le roi fit clore tout le camp de grands fossés- et sur les fossés faisaient le guet, tous les soirs, des arbalétriers et des sergents, et aux entrées du camp aussi.
180. Quand la saint-Rémi fut passée , et qu'on n'ouït nulles nouvelles du comte de Poitiers ( de quoi le roi et tous ceux de l'armée furent en grand trouble, car ils craignaient qu'un malheur ne lui fût advenu ) , alors je rappelai au légat comment le doyen de Maurupt nous avait fait f^iire trois processions en mer, par trois samedis; et avant le troisième samedi nous abord^unes en Chypre. Le légat me crut, et fit crier les trois processions dans le camp par trois samedis.
181. La première procession commença en l'hôtel du légat, et ils allèrent en l'église Notre-Dame dans la ville; laquelle église était faite dans la mosquée des Sarrasins , et le légat l'avait dédiée en l'honneur de la Mère de Dieu. Le légat fit le sermon par deux samedis. Là fut le roi, et les riches hommes de l'armée, auxquels le légat donna indulgence plénière.