Colbert à Courcelle, 15 mai
tion au fait de la guerre " \ L'année suivante, après son retour à Québec, Talon écrivait à Colbert : " Mon dit sieur de Courcelle que j'ai entretenu sur ce que le roi désire qu'il fasse agir les habitants, les rassemblant de temps en temps pour les dresser au maniement et port des armes, a promis de le faire, et m'assure qu'il n'y manquera pas. Je crois qu'il serait bon de leur distribuer des drapeaux après qu'ils seront mis sous un chef en forme de compagnie. J'ai dit à mon secrétaire d'en faire la dépense, supposé que Sa Majesté l'ait agréable, de même que celle qu'il conviendra faire pour acheter quelques épées de médiocre valeur pour leur proposer en prix afin de les exciter à s'exercer à tirer adroitement aux jours de dimanches et fêtes 2." Petit à petit l'organisation de la milice canadienne prit son développement régulier. Dans nos paroisses et seigneuries les capitaines des côtes firent leur apparition. Outre leurs fonctions militaires, on les chargea de quelques fonctions civiles ; ils eurent, par exemple, à faire exécuter les ordonnances des gouverneurs et des intendants. Pour reconnaître leurs services, on leur accorda certains honneurs et préséances, comme ceux de marcher les premiers dans les processions, de recevoir le pain bénit avant les autres fidèles, etc. L'institution des capitaines des côtes, ou de milice, a duré plus de deux siècles dans sa
1 — Collection de Mémoires et de Relations sur r histoire ancienne du Canada Le secrétaire de Talon, Patoulet, écrivait, le 11 novembre 1669: "L'air de ce paya rend les hommes guerriers, et pour peu qu'ils soient instruits du fait de la guerre, ils la feront fort bien."
2— Talon à Colbert, 10 novembre 1670; Arch. prov. Man. N.-F., 1ère série, vol. I.
forme ancienne et traditionnelle, et ce fut Tune de celles qui survécurent le plus longtemps à la grande transformation politique et sociale de 1760.
Les premiers vaisseaux arrivés de France apprirent à MM. de Courcelle et de Bouteroue le prochain retour de M. Talon. Nous ignorons quels furent alors les sentiments des deux fonctionnaires. M. de Bouteroue se trouva peut-être remplacé bien vite ; et M. de Courcelle dut goûter médiocrement la perspective de voir arriver son rival entouré d'un nouveau prestige. Cependant, comme les relations entre le gouverneur et le successeur de Talon laissaient beaucoup à désirer, le regret de la séparation annoncée ne dut pas être très vif de part et d'autre. M. de Courcelle était loin de s'entendre parfaitement avec M. de Bouteroue. Il trouvait celui-ci trop favorable aux autorités religieuses, et s'en était plaint à Colbert, qui lui répondit comme suit dans sa lettre du 15 mai 1669 : " Pour ce qui concerne M. de Bouteroue, comme Sa Majesté a résolu de renvoyer M. Talon, et qu'il vous porte lui-même cette dépêche, je n'ai rien à vous dire sur son esprit, mais peut-être que, avec le temps, vous auriez reconnu en lui de meilleures qualités que vous n'avez fait en si peu de temps que vous l'aviez pratiqué lors de la date de vos lettres ; au moins vous puis- je assurer que c'est un homme qui est en fort bonne estime et qui avait rempli dignement les fonctions de son emploi ; et quoique je sois persuadé qu'il n'eût pas été, avec le temps, si absolument dépendant de M. l'Evêque et des pères Jésuites, je crois néanmoins qu'il est fort à estimer d'avoir eu de la déférence et de l'estime pour eux." Puis Colbert ajoutait ces lignes, où la leçon était fort peu dissimulée : "En un
DE LA NOUVELLE- FRANCE
mot, je dois vous dire qu'il est nécessaire qu'un homme, au poste où vous êtes, souffre quelquefois les défauts des autres et qu'il sache se servir de leurs bonnes qualités, encore même qu'elles soient mêlées de mauvaises, pour concourir au bien du service et à l'exécution des intentions du roi 1."
Quelles que fussent les impressions de MM. de Courcelle et de Bouteroue, la nouvelle du retour de Talon causa une grande joie dans la colonie. La Mère de l'Incarnation écrivait: " L'on attend de jour en jour M. Talon que le roi renvoie pour régler toutes choses en ce pays, et les former selon le dessein de Sa Majesté. Il a cinq cents hommes avec lui, et seulement deux femmes de qualité avec leurs servantes." Et plus loin, danâ la même lettre : " Je reviens encore à M. Talon. Si Dieu le fait arriver heureusement au port, il trouvera de nouveaux moyens d'enrichir le pays. L'on a découvert une belle mine de plomb ou d'étain à quarante lieues au delà de Montréal, avec une mine d'ardoise, et une autre de charbon de terre. Mon dit sieur est homme à faire valoir tout cela avec avantage. Il a déjà fait faire une très grande brasserie avec de
1 — Lettres, Instructions, etc., 3, II, pp. 450, 451. — M. do Bouteroue vivait encore en 1674 ; il était mort en 1680. (Michaud, loc. cit.). — Talon écrivait à Colbert, le 10 novembre 1670: " Si ma très humble prière pouvait auprès de vous quelque chose on faveur de M. de Bouteroue, je l'emploierais très volontiers pour qu'il reçût par votre moyen quelque grâce du roi. En vérité quoiqu'il n'ait pas l'action que demande le Canada, il a pour les emplois d'un moindre détail beaucoup de bonnes et de belles qualités, et s'étant autant bien acquitté qu'il a pu de celui qu'il avait ici, il part avec l'approbation des honnêtes gens."
très grands frais. Il a encore fait de grands ouvrages dans Québec et ailleurs ; et si Dieu lui inspire de retrancher le commerce des boissons, c'est ce qui achèvera d'immortaliser sa mémoire dans cette nouvelle église " 1. Mais la saison avançait et M. Talon ne paraissait point. On commença à s'alarmer. La même correspondante écrivait dans une autre lettre, datée du 21 octobre 1669 : " Le vaisseau unique qui est retenu par force à notre port doit lever l'ancre samedi prochain, ou lundi au plus tard ; autrement il serait contraint d'hiverner ici. La terre est déjà couverte de neige, et le froid fort aigu et capable de geler les cordages. Avec tout cela, M. Talon n'est point arrivé, ni ses deux navires ; dans le sien seul, il y avait cinq cents personnes, et l'on est ici en très grande peine de ce retardement qui fait juger qu'ils ont relâché en France, ou qu'ils ont péri par la violence de la tempête, qui a été si horrible que nous l'avons prise pour un ouragan semblable à ceux qui arrivent dans les lies." Cet automne avait été effroyablement tempétueux. Durant quinze jours de formidables tourmentes firent à Québec les plus terribles ravages. La marée monta dans la basse-ville jusqu'au troisième étage des maisons. Beaucoup d'édifices furent abattus à la haute- ville, et d'autres furent secoués comme durant les tremblements de terre. Le vent arracha le toit du logis des domestiques aux Ursulines ; il renversa les clôtures de charpente de ce monastère, celles des Hospitalières, de l'évêque, des Jésuites et plusieurs autres. On estima les pertes subies à 100,000 livres a. Cette fureur des éléments inspirait la réflexion suivante à la
1 — Lettres de la Mère de r Incarnation, tl, p. 441.
2 — Lettres de la Mère de F Incarnation, II, p. 436.
DE LA NOUVELLE-FRANCE 339
mère de l'Incarnation : " Voilà le sujet de nos inquiétudes au regard de M. Talon, dans lequel le pays ferait une perte irréparable s'il avait fait naufrage, parce que le roi lui ayant donné tout pouvoir, il fait de grandes entreprises sans craindre la dépense." Patoulet, le dévoué secrétaire de Talon, parti de France par un autre navire que son chef, et arrivé heureusement à Québec, écrivait à Colbert: "S'il lui était arrivé un plus funeste accident, Sa Majesté aura perdu un bon sujet, vous, Monseigneur, un fidèle serviteur, le Canada un père qui le chérit, et moi un bon mattre V
Cependant plusieurs navires parvinrent sans encombre à Québec. Les cent cinquante filles du roi arrivèrent à bord d'un vaisseau parti du Havre 2. C'était madame Bourdon, veuve du procureur-général, qui, revenant de France, en avait accepté la direction durant le voyage. Elles lui donnèrent assez d'exercice, car la traversée fut longue, il y en avait de toutes les conditions, et quelques-unes se trouvèrent difficiles à conduire. Peu de temps auparavant un navire de La Rochelle avait mouillé à Québec, chargé d'hommes, de filles et de familles formées. Plusieurs capitaines et autres officiers étaient aussi arrivés pour s'établir 3 ainsi que 225 immigrants dont 80 engagés, embarqués à La Rochelle4. Onze cavales et deux étalons furent débarqués cet automne à
1 — Patoulet à Colbert, 11 nov. 1669; Arch. féd., Canada, corr. gén., vol. III.
2 — L'une d'elles mourut en mer. (Patoulet à Colbert, 11 nov. 1669).
3 — Lettres de la M. de P Incarnation, II, p. 435.
4 — L'arrivée de ces 225 immigrants était mentionnée par M. Patoulet, dans sa lettre » Colbert, du 11 novembre 1669.
Québec 1. Tout cela fortifiait considérablement la colonie.
Nous prions maintenant nos lecteurs de retourner avec nous en France. Les contre-temps et les pertes subies n'avaient point rebuté Colbert. Et nous le voyons encore à l'œuvre au commencement de 1670, pour préparer avec Talon les expéditions de colons et de soldats.
Le premier et le trois avril des ordonnances sont émises pour la subsistance de six compagnies qui doivent passer dans la colonie, pendant les six derniers mois de 1670, et pendant les six premiers mois de 1671, ainsi que pour le passage, la nourriture des engagés et des filles, et pour l'achat, la nourriture et le passage des cavales, étalons et brebis, destinés au
1 — Une cavale avait péri durant la traversée. — Nous avons vu plus haut que le 16 février 1669 une ordonnance de 64,000 livres avait été émise pour le passage au Canada de 500 personnes des deux sexes, de 12 cavales et de deux étalons. En exécution de cette ordonnance 200 émigrants furent embarqués à la Rochelle sur V Hirondelle, le Sl-Aubert et le Pot de- Beurre, frétés par le sieur Legaigneur, armateur considérable de cette ville; et 164 personnes, dont 150 filles, au Havre, sur le St- Jean- Baptiste, frété par le sieur Guenet. On remarque ici une différence de 25 personnes en plus dans le chiffre des immigrants de la Rochelle, mentionné par M. Patoulet. Nous n'en avons pas trouvé l'explication. Les 14 personnes embarquées sur le St Jean-Baptiste, outre les 150 tilles, étaient madame Bourdon, quelques conducteurs et conductrices de ces tilles, le sieur Dumesnil, gentilhomme de Normandie, et sa femme, etc. Cela faisait en tout 364 personnes embarquées tant au Havre qu'à La Rochelle, soit 136 de moins que le nombre indiqué dans l'ordonnance du 16 février. A 100 livres par tête, ces 136 personnes représentaient 13,600 livres, qui furent employées à donner un supplément de 2,400 livres à chacune des six compagnies, pour lesquelles les fonds faits par le ministre n'étaient pas suffisants, et auxquelles il manqua encore 800 livres.
Les 2 étalons et les 12 cavales furent mis à bord du St- Jean- Baptiste. On embarqua aussi à la Rochelle, pour le compte du
DE LA NOUVELLE- FRANCE
Canada \ Le 9 avril, le roi écrit à M. de Courcelle de donner créance à M. Talon. Le même jour, le ministre écrit au gouverneur pour lui apprendre le naufrage de l'ancien intendant, et à M. de Bouteroue pour l'informer que celui-ci le remplacera certainement cette année. L'envoi des Récollets n'est point abandonné, et le roi adresse au Père Germain Allart une nouvelle lettre de cachet pour lui demander de passer lui-même au Canada avec quatre de ses religieux \
Comme l'année précédente, Colbert manifeste une grande sollicitude au sujet des envois destinés à la colonie. Dès le 21 mars il écrit à Colbert de Terron : " A l'égard du Canada, Sa Majesté désire, ainsi que je vous l'ai déjà fait savoir, que vous pressiez autant qu'il sera possible l'expédition du vaisseau qui doit porter M. Talon en ce pays. Il est parti ces jours-ci pour Notre-Dame de Liesse 8 d'où il doit revenir dans peu. Cependant nous préparons de deçà les cent cinquante
roi, 50 brebis, 6 chèvres et 2 boucs, sur la SU- Agathe, frétée par le sieur Allaire. M. Talon avait expédié à son compte 50 autres brebis sur un navire appartenant à M. de laChesnaye.
Le 22 juin 1669, les six compagnies de troupes étaient complètes dans l'ile de Ré ; elles devaient s'embarquer sur le StCharles de Bayonne et la Magdeluine. Etait-ce sur un de ces vaisseaux que Talon prit passage ? C'est probable. Dans tous les cas, les troupes ne parvinrent pas au Canada cette année. A consulter sur tout cela le Mémoire instructif de tout ce qui a été fait pour le Canada, etc. (Arch. féd., Canada, corr. gén. vol. III).
1 — Supplément- Richard, p. 241.
2 — Histoire chronologique de la Nouvelle- France, par le P. Le Tac, p. 182.
3 — Notre- Dame de- Liesse était un lieu de pèlerinage situé près deLaon, — ancienne province de l'Ile-de-France — , actuellement dans le département de l'Oise.
filles, les cavales, chevaux entiers et brebis qu'il faut y faire passer. Quant aux fonds nécessaires pour les compagnies qui s'embarqueront pour y passer de même, aussitôt que M. Talon sera de retour, j'examinerai avec lui tous les mémoires pour faire ces fonds, vous les envoyer et le faire partir V Le 21 avril, Colbert adresse à l'intendant de Rochefort, les lignes suivantes : " L'on vit partir samedi dernier seulement, à deux heures après midi, M. Talon qui se doit rendre en sept jours à La Rochelle, en sorte que vous le verrez assurément vendredi ou samedi prochain. Disposez toutes choses pour le faire embarquer et le faire partir aussitôt. Je presse l'embarquement des cent cinquante tilles, afin que nous soyons entièrement débarrassés de cette affaire. Vous aurez vu par l'état des fonds faits pour le Canada qu'il y a fonds faits pour le passage de cent engagés, outre les trois cents de troupes, et cent matelots pour établir la pêche sédentaire à l'île Percée, si je ne me trompe. Mandez-moi si ces cent hommes et cent matelots sont disposés à partir, et si M. Talon les embarquera avec lui 2."
Colbert n'eut à se plaindre d'aucun retard. Tout fut prêt au temps voulu, et Talon quitta la France, vers le milieu de mai 8. Il était encore accompagné de M. Perrot, et de six Récollets, dont quatre Pères et deux Frères *.
1 — Lettres, instructions, etc., vol. II, p. 481. 2— Ibid.
3 — 11 avait été nommé par le roi capitaine du château de Mariemont, en récompense de ses services. Nous verrons dans un chapitre subséquent en quoi consistait cette charge.
4— C'étaient les PP. Germain Allart, provincial, Gabriel de la Ribourde, Simple Landon, Hilarion Guenin,et les Frères Luc Lefrançois et Anselme Bardon.
Sa nièce resta cette fois en France. La traversée fut longue; l'intendant arriva à Québec au bout de trois mois seulement. Et il faillit encore faire naufrage, non pas sur l'Océan, mais presque au terme du voyage, près de Tadoussac. Un ouragan jeta le vaisseau entre des rochers où il se trouva serré comme dans un étau et faillit être broyé. Heureusement la marée montante le dégagea sans avaries. Il jeta l'ancre devant Québec le 18 août 1C7.0 \
Talon fut accueilli avec la joie la plus vive. Le Père LeMercier écrivit dans la Relation de cette année: " Monsieur Talon, notre intendant, est enfin arrivé ici heureusement, ayant quasi fait naufrage au port, plus dangereusement que ne fut le naufrage qu'il fit Tannée précédente au port de Lisbonne en Portugal. Ce fut ici vers Tadoussac où son vaisseau échoua sur une roche dont il ne put se retirer que par un secours extraordinaire du Ciel que sainte Anne lui procura. On peut dire que la joie que son heureuse arrivée nous a donnée à tous n'a pas été moindre que la crainte et la consternation universelle où la nouvelle de ses naufrages nous avait jetés."
Un an et neuf mois environ s'étaient écoulés depuis son départ du Canada et la fin de sa première intendance.
1 — Lettre de Talon à Colbert, 29 août 1670.— Arch. féd., Canada, correspondance générale, vol. III.