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Choix du fuiel. — Intérêt que l'étade do la sorcellerie offre au médecin.
« Pouv^noi Wier? Pourquoi les sorciers? — Que nous veut ce x^om presque igixoré^ p?r^u au milieu de totales les gloires de Jci Renaissai^ce? Et quel rapport peutron établir entre la médecine çt la sorcellerie ? »
Voilà, messieurs, dçs questions qvie plusieurs d^entre vous ont dû se fî\irçj en prései^ce du titre hétéroclite qui annonce la conférence de ce soir; aussi je sens combien j'ai besoin tout d'ahord d6 justifier, sinon d'excuser Iç choi^ de mon sujet*
C'est vra^ ; Jean Wier n'est pas ce qu'on nomme> un peu préteptieusen^e^t & W>XK ^vi^ ^ W prince
de la science » : c'en est un bourgeois, tout au plus [/ un notable. Mais cet bomme> d'un génie médiocre, eut l'esprit singulièrement courageux ; il eut le culte de la raison en un temps oîi les plus sages extravaguaient, et la passion de la justice quand, autour de lui, les meilleurs étaient injustes et féroces. Bon sens, bon cœur, voilà tout le mérite de Jean Wier, et c'est assez pour mettre comme une auréole à cette figure de second plan. D'ailleurs les figures de second plan ont plus d'importance qu'on ne leur en soupçonne ; quelques-unes personnifient mieux, caractérisent plus intimement une époque que telle illuitration de premier ordre.
Autrefois, messieurs^ on écrivait l'histoire de France par les rois; quand on avait raconté la vie de tous les souverains, depuis Dagobert jusqu'à Louis XYI, on se tenait pour satis⁢ à bien plus forte raison si l'on y avait joint quelques récits de batailles ou de conquêtes. Mais un jour on s'aperçut que dans l'histoire ainsi faite on n'avait tenu compte ni du progrès des idées, ni du * perfectionnement des institutions, ni du changement des mœurs, en un mot qu'on avait perdu de vue l'objet le plus essentiel ûe cette étude, savoir : la marche de la civilisation, l'état des esprits dans les générations qui se
succèdent; et alors il a fallu tout recommencer sur nouveaux frais*
De même nous risquerions de lire bien mal et bien superficiellement les annales de la médecine, si nous y cherchions seulement la biographie de nos systématiques, de nos inventeurs, de nos polémistes. Que de choses il nous resterait à explorer ! Gomme nous serions désireux de savoir encore ce que la généralité des médecins pensait, sentait, disait à telle époque dojmée, — quelle influence la médecine a subie de la part du milieu social environnant, — quelle action elle a exercée à son tour« A tous ces points de vue, j*espère vous montrer que la vie et Tœuvre de Jean Wier offrent un réel et très-vif intérêt.
Quant à la sorcellerie, son nom fait sourire aujourd'hui. Qu'en reste-t-il en effet? De la cendre de bûchers, de la poussière déjuges; rien. A peine si dans les campagnes quelque « désempicasseur » se laisse prendre en flagrant délit de médecine ou de vétérinaire mystique; ou si, dans les salons, se rencontre un médium donnant aux badauds du high-life des séances de métaphysique amusante. Voilà à peu près, avec le somnambulisme et les tables parlantes, les derniers vestiges de ce qui fut autrefois une
{)iifesâftlife l'efloUtâbfê. fet toUtéifbîs, ihèrfiè àujourd'hui, où la sorcellerie ne prétend plus guère à iibti^ brùyancé, elle appelle èhicore fiotre curiosité el hlèrité notre altëntioh.
Quand ée he serait d'abord qu'à tilre dé calattiitè ttièinoràble l L'êichalraud en përitiatience pendant plus de trois cents ans; des êtres hûniains éacriflês t)at* dizaines^ par fcehlaitlés de mille, — c*ëst ^uèltjue chôéë; bêla place là magie sâfts trop de désavantage à côté dés épidémies lés plus meur- Trières et dés guerres lés pllis glorieuses. La fonction du toédécin, partout et toujours, n'est-éllé pas de bottipter les morts et dé faire lé total des souffrances endurées?
Il y a plus : notre science, cbmUie la plupart dés autres, peut gagner quelques données Utiles à ces fècherchfes rétt*ospeétlvés. On trouve des parcelles d'or dans bette gattgUe iinpUre. SouveUonsnous que la chittiîe a eu pour débuts les illusions et lès duperies du Grand-OEuWe "; que l'astrologie des devins a préludé à l'astronomie des savants. Et la pathologie également, là pathologie mentale surtout, feuillette avec profit les vieux grimoires. tJn médecin de nos jours, M. Calmeil, a composé un livre excëllfent qui, SoUs le titte de Reîoherches historiques
JEAN WIEk ET LÀ SORCELLERIE, 7
sur la foïie^ he fait àulré chose que résumer la plupart des procès de sorcellerie (livre î^uî, j'é Hê Btaiiis pas de l'avancer, eût èii jadis les bôiinétii^è B'iin auto-aa-fë)... t*af éxëmiJié, je siiis faibîhs bbhvâthcu, malgré rahirrhalibn d'un îlliistrè (èëKvàih, ijue les sorcières aient eu litié gràtide pafl datis Id fondation de notre thérapëlilique, liièh tjti'on s'dcébrde à leur atlribuér la connaissance dé tiuelfc[ues calmants, el spécialëmënl des solanées vireusès.
t*uis, qiiét spectacle, iiiéssieui*s, qiiét enseignement datis ces erreurs si fortement ëliracitiéesi dans ces vérités si letilfes à éclore, dàhs ces abstrâbtions d'inotférisivë apparéhfcè qui àboultssëiit tranquillement â dès atrocités, dans ceà Syllogismes qui se hâtehtvers la boiiclusion âliytéme: le nieurtre légal! — En vérîlê, le Môyén-Agë ël la henaisàànbe dâhsent devant lioiis là dàhse de^ llblës; ils sdnt fâlis pout* dégoûter" de tbiis les fanàtîstoëS. Ëfib^aeé maudites, où personne n'était dans son rôle : ni le théologien qui exterminait au nom de l'Infinie Miséricorde; ni le juge qui appliquait sans trouble un code de sang abrogé depuis plus de mille ans; ni le médecin... Ahl on souffre, — car, à quoi bon l'histoire, si elle ne consacre la solidarité du bien et de l'hon-
s Ct>NF£&SN€SS HI8f0tI<HriS
uOlc i\ travers le^^ siècles> ei si les fautes des aïeux uc dcvicuucat pai> le regret des arrière-neveux? — vi\ sduIIih; cruclleiuoutde voifla main du médecin ,011 (lu burbici'j u*importe !} dans la main dubour- Viwu ; (lo voir que sa ix>I)e noire traîne pôle-mèle^ huU'iiM iiuut» avec la iH>be rouge du tortionnaire; i[iio 10U ^l)Iot explorateur marque d'avance les vieiiuK . [n^iïi Us poius:ou& et les tenailles I Mais aussi on l).>ii e uu iKufouU ^vuu^r de soulagement quand on .iiMutnL uu uiéUeciu» — notre Wier, — au premier uni,; lie eeu\ nui îvc révoltent enfln au nomdeThuinnuii\ i|ui iKuut uier ua crime impossible, qui M iii ileiiu uue juiiUce inique, réfuter une sagesse ui u u , (U iiuui^uev uue piété sacrilège. Homme vraiuu ni Uoi v»U|ue 1 i)^ qu'il a &dlu à Wier d'audace pour . i.in, .1 iliuu évite uv^uture» et de bravoure pour la lu. u. I ^ U4À^ VÀOUii a\ons une peine infinie à le ^ MM^.u uvlie^ u^»u^ boiumes du xix' siècle. Essayons ^viu . (lu U (iav^« d^^iious reporter au xvi*.
Dicholouie l]iéo-<ldiiMHiiai|ii6 {'maïUehéUmi)^ eroyaoco gMrale ao xvi* lièele.
~ Consëquenoet «to 6flll« doeUioe.
La tâche n'est pas facile. La Renaissance, dont on vous a montré les beaux côtés, touche, par d'autres, au Moyen-Âge, et le continue : c'est une période de transition, de crépuscule, avec des sommets qui rayonnent, mais encore toute plongée dans les ténëbres« Quand on cherche à s'orienter dans cette ère disparue, on n'y réussit qu'après bien^des efforts» II y a tel de ses événements qu'on dirait arrivé sur une autre planète, tant les faits, les hommes, le langage nous sont devenus étrangers; c'est à se demander si les dates ne nous trompent pas, tant ce passé parait lointain, perdu dans l'extrôme barbarie. Et pourtant, c'était hier; les années de quelques vieillards mises bouta bout atteindraient au xvi* siècle.
Entre toutes, l'histoire de la sorcellerie vous cause
ce malaise douloureux, cette sorte de stupeur mêlée de pitié. On se croirait en proie à quelque affreux cauchemar. Rien n'y manque : la durée, fastidieuse au point de sembler interminable, — le grandissement fantastique des aspects, -*■ l'impossible devenant un jeu, — Tabsurde cessant de faire objection, — tout s'y retrouve, jusqu'à l'érotisme ; un érotisme monstrueux et vague, vaguë jusqu'à là hàUséé. t^ât thoraents, l'homme s'éveille à demi, se tâte et se rassure, ayant conscience qu'il rêve. Ou plutôt, non, ce n'est pas ùii i'ôve, c'est tin véritable accès dfe délire. Les populatibhs comme les Individus semblent condamnées â traverser cerlainés périodes morbides : elles ont eu la lèprié, iieurfeusehient gUériè aujourd'iiui ; la syphilis, fen voie die disparition ; âti xvi^ siècle, la vésanie. Sans cela, sans ce graili de folié que lëS superstitions régnantes hiêlalëtlt mênië àtix plus nobles et aux piiis claires Intelligences, tortiprëndrait- 6n, je vous le demaiidë, qu'un Fertiel, t'ernël, le deuxième où trbisièîhë fliptiôbratë, boittitie l^appëlàient ses cbîitërllpdrâiiié, daiis sbti livre Zfe àMittè reruni caitsis^ ait pu ëhtàsset dobtëfflënt tant de SOt*nettes ! qli'uh Âitibrbisë Paré râbbiitë les ëtpîcJitS d'un diable domicilié dâiis lé baiial Mëhldiën d'un de ses clients ! qu'un Wicr (oiii, tidltë Wièi* Itd-
mèmel) dise avoir vu certain sorcier disparaître
dans tes airs, aux yeux du peuplé assemblé, tenant la queue de son cheval, tandis que la femme du thaumaturge suivait, pendue au )^ieà de sôh mari, et la servante aussi, accrochée aux jupons de sa maitresse ! Nolez que, pour comble de prodige, à Theure môme de cette ascension, d*autres avaient vu le magicien sortir paisiblement par Tune des portes de la ville.
Ne rions pas, messieurs; calculons plutôt, diaprés ces exemples, combien la croyance au pouvoir de Satan devait être générale dans lés masses. Des deux principes qui, d'après le mythe hihdou, gouvernent notre ihonde, Tun, Ormuzd, le génie du bien, baissait partout, l'autre, Ariman, le génie du mal, était triomphant. C'est le faaalheur des systèmes dichotomiques que l'un dès plateaux de leur balance, trop chargé, finit à là longue par todt emporter. N'e&l-ce pas ce qui est advenu au Brox^niSmef fi'ahord les maladies sthéniqués èl astbéniquës devaient se partager fraternellement la nosologie ; mais hientàt on ne connut plus qile faiblesse directe ou indirecte, et les remèdes stimulants furent seuls en vogue. Et Broussais auési admettait, pour la syhlétric, l'irritation et l'ab-îrritation ; mais, qui se sdiivierit aujourd'hui
12 CONifUNCB» BBKMUaraS.
de rab'imtatiou ? Dans la pensée môme duréforïuatour, elle n'eut jamais qu'une existence nomî- \ui\i\ ol \uus s;iYu comment il réduisit la patho U>^ic ;^ Ui phlc^uid$le, et la thérapeutique à la sai-
^^uoe,
Vu \\i' Mècle» ivguait un dualisme que personne \w Nouluit a\uucr ; matucAeeH^ en dépit d'eux-mêmes, h .. s.tNauts vo^aieut le boa et le mauvais principe en luius ol o'eUit lu mauvais qui était vainqueur. Sans i)i>uu\ (liui^ lo lau(j;agc ofBcieU Ariman passait pour u liio 4U1' lo \aN><il irOrmuzd» le vrai maître; mais in laii, lui Ncul gouvernait U était le Cardinal-Mihi.iu' Mo lo lUà; il était le u marquis de Buona- |Miu*'> i|ui i'oiu| aérait l'Europe par autorisation spéiii»i ilo s.v Hiyeî^té légitime. Le consentement du i .» I. i, .. ;.? iNiik; /Knais^oH de Dieu w, voilà effectiveto ni la vule iv^^tiicliun que cette doctrine blasphéni luxi, i>>[>orUlt ;\ romuipotence du diable. « Dieu I» MU I > uou ^culeu^wt que les hommes les plus , .1 ^• ouiài kulcjx ot ïiueeombent; que la femme, u '.pJUui.nl laiW^ w^t orédule, et, de plus, déses- V n n u i>cUc cU^ cou\ qu^clle chérissait {maxime . . \ lu' v^ hc |K^^\ véstîster aux obsessions de ' i uii.v.,' ^^^• )i^]^er dans ses bras; «Dieu " ^iivvuc s^ui) »^ f^^tus dans le sein de sa
JM
JEAN WtER ET LA SORCELLERIE. 13
mère soit dédié aux enfers, et que Thomme leur reste acquis; qu'une vierge vouée aux autels soit, dans le sanctuaire même, séduite et «possédée » par l'Impur et cela en expiation de son « peu de foi »;
quelquefois en expiation du « peu de foi «> d'une autre I car la société étant respçnsable dans cbacun de ses membres, la faute de Pierre pouvait être « ivstement » punie sur Paul. Ceci me rappelle la sentence de ce juge chinois qui condamne à mort un tailleur pour le vol commis par un cordonnier; •comme excuse, la ville ne possédait qu'un seul cordonnier, et elle avait deux tailleurs.
Pour revenir, comment tous ces grands casuites n'ont-ils pas été choqués de la contradiction qui existe entre ces deux idées : la permission de Dieu et la culpabilité de Satan ? Ariman est pris chassant sur les terres d'Ormuzd; bien; n'a-t-il pas son permis en bonne forme? n'est-il pas parfaitement en règle î de quel droit vient-on le traquer, l'injurier, lui faire subir les verbalisations de l'exorcisme? L'exorciste ne lui. ménage pas les gros mots : « Tu diabole malcdicte t Eors d'ici^ esprit immonde I Gesse de ravager mes prés, de t'abreuver aux sources qui m'appartiennent !» — On n'imagine rien de pareil à cette anarchie : un tribunal qui sévit contre Texé-
1/i GQNFÉpNGES HISTORIQUES.
dateur de ses hautes œuvres \ la police pr^?uit au collet sçs propres gendarçpes !
Ces efforts ppur prouve? Viïï^P^is^f^^ce de Satan ne fo^t (|ue mieux ressortir l'ininiense çréc^it dont il jouitt De plusi en plus \l s'empare de toutes les imaginations ; il les sédui^ par la féerie, Jes tçrritte paç la ftécrornanciej il siait tout; i\ fait tçutj il amuse tQut le monde» filles et gs^rçpns, jj^unes^i vieilles, car il est le galant universel, V^^^^^t dç celles qui n'en ont pas, Ce i^'est pas s^s raison quç la légende , héritière du paganisme, lui a prêté les cornes et les pieds de bouc (Içs sylvaina. Comme il gagne du terrain de. \quj^ en jour } ^u^refois, une prière, un nopoi sacré» UP ^îgn^^ mk p^vi de sel suffisaient pour Iç mettre eo Mtp, ^t, çQç^inten2^t.,,u Yoyez-le wtrçr* l^ dague ^n côté, la \oq^m ^ plumes sur l'or reille» jusque ^^^s l'église. \[ est r-r que n'est-il pas? -r- aypçatji médeciu^ pré^rç. Owpiqu^ Père du Menspuge, on l'admet à déppsçr en Justice, et son té- WoiCT^^ Çst yalay^, |^us Y^l^ble que celui de Téyiç(ençe. Yoici uu fait eutr§ mille : une femme possé- 4^ç^ du démPU avq«^ savoir déterré uu enfaut réçemiueut vû^oj^tj et V?^yoir lus^ugé ; on la condamue au feu- Le mari réclama; il jjem«inde qu'^u moins le fisût sojt Y^rift^i L^ foipi^^ est ouverte, et le petit
cadavre trouvé parfaitement intact. Mais le juge n'a garde de se rendre à cette preuve ; il s'en tient à Taveu de Taccusée, et déclare le corps de l'enfant une apparence produite par la ruse du démon. La femme fut brûlée.
Voilà, messieurs, où ep ^tait la raison humaine; voilà devant quel épouvantail mal fabriqué elle s'envolait effarouchée, prise d'une aveugle peur. Il faut Tavouer, la Terreur du Moyen-Age (et celle du XVI* siècle en est la suite dv^cle) n^ r^s^pibl^ pas aux autres : toutes les Terreurs sont inexcusables; celle-ci, de plus, est inintelligible. Elle renferme un élément particulier qu'on ne rencontre pas ailleurs, le comique. Les jeux du cirque^ les exterminations •" en masse, les incendies en bloc, sont féroces, mais jusqu'à un certain point, -logiques dans leur féro*cité ; tandis qu'ici, non-seulement le sentiment intime est indigné, mais encore le sens commun outragé. C'est navrant, et c'est drôle; impossible de garder son sérieux; le supplice du chatouillement s'y môle à tous les autres supplices.
Poittance du démon. — DiabUrU active et piuive. — A, Diablerie active (sorceOerie) : !<> sarante; 2« populaire. ^ Quioie crimes reprochés aux sorciers : dix crimes contre la Divinité.
Essayons, messieurs, de jeter un coup d'œil synthétique sur la Diablerie de ces époques-là. Pour cela^ il nous faut d'abord la distinguer en active et passive.
La première comprend l'ensemble des arts chimériques qui se proposent, en faisant intervenir le démon, d'éluder les lois immuables de la création ; de réaliser les rêves de Thumanité-enfant. La richesse sans le travail, le savoir sans l'étude, les voyages sans le déplacement, la domination sans le mérite, en un mot, le résultat sans l'effort, tel est le but de toute sorcellerie. Mais il y a la sorcellerie des savants et celle des ignorants. Comme type de la première, prenez le Faust de Gœthe, le doc-
JEAN WIZK ET LÀ SOBGELIiEftIE. 17
teur Faustusy philosophe, astronome, chimiste, inventeur, ne demandant à Méphistophélës que la révélation du vrai, dont la recherche a fatigué sa patience sans éteindre son ardeur. Gomme type de la sorcellerie ignorante, populaire, prenez les vieilles barbues. que Shakspeare, dans Macbeth^ fait danser et prophétiser sur la bruyère déserte. Ces deux types, d'ailleurs^ se tiennent par une évidente analogie : l'un descend de l'autre en droite ligne; il est visible que la cuisine infernale parodie le laboratoire, et que le chaudron où cuisent, dans du venin de crapaud, le doigt coupé d'une courtisane, les lèvres d'un juif et le foie d'un Turc, simule à sa manière les cornues et les alambics de l'alchimie.
Parmi les représentants de la sorcellerie savante, il y en eut d'illustres : Albert Je Grand, Raymond Lulle, ArAaud de Villeneuve^ Roger Bacon, Cardan, etc.; et, il faut bien le dire, ces hommes éminents étaient eux-mêmes complices de leur répu<tation satanique. Leur vanité s'accommodait assez d'une légende ajoutée à une renommée. Loin de chercher, comme les maîtres de nos jours, à initier le lecteur au secret de leurs travaux, de lui faire part, au besoin, de leurs tâtonnements et de leurs indécisionsi ils aimaient à se grandir par }e mystère,
18 GQliFéBXI«G£S UISTÛRKHJKS.
afin d'en mieux imposer à la foule qui a veut âtre trompée». Autrement, pourquoi Arnaud de Ville^ neuve appellerait-il Talcool a de Teau qui brûle a? Pourquoi Raymond Lulle, décrivant la marche de je ne sais plus quelle préparation œercurielle» parlerait-il de lions verts et rouges, de dragons et de set* pents, et de sang humain? Pourquoi Roger Baoon^ entre la mention du soufre et celle du salpêtre, in« grédients de sa poudre explosible, intercalerait^il ces mots qui n'ont de sens dans aucune langue : Luru vopo vir ean iuriet l
Mais laissons là les magiciens hommes de science : en petit nombre et protégés par l'amitié des princes, ils étaient rarement inquiétés, plus rarement encore jugés. Le véritable aliment des procès, le pain quotidien de rinquisition, c'était la sorcellerie popu* laire. Vous ne vous attendez pas à me voir décrire les pratique& sans nombre de cet art imaginaire; il me suifira de dire que parmi les empiriques qui s'y livraient, il y eut sans doute des gens aussi mal inten^ tiennes que naïfs, sincèrement eonvaineus de la puissance de leurs maléfices^ et des trompeurs exploitant la crédulité des aatres4 N'en est-4] pas ainsi dans toutes les aberrations pseudo-seientifiques?
Mais il y eut surtout la foule de ceux qu'on ao^
JEAN Visa ST lA 8(mG£UmiI£. 19
cosait faussement^ ou qui faussement s'accusaient eu&^mémes d'abominables forfaits commis avec l'aide du démon, et c'est à oeux«là que nous devons nous arrêter plus longtemps* Empruntons à un auteur de l'époque Ténumératlon des crimes qui leur sont imputés. Il compte quinze chefs d^accusation capitale, quinze, pas moins; et il gémit de voir que ces honmies et ces femmes qui ont mérité quinze morts ne puissent mourir qu'une seule, rien qu'une seule pauvre petite fois.
Premier crime : « Ils renient Dieu. »
Deuxième : » Ils blasphèment Dieu. »
IVoiiième : « Us adorent le diable... n (N'admirez-vous pas comme moi cette méthode de multiplication? Gerdy, disséquant les propriétés vitales, et parvenant à tailler cinq modes de sensibilité dans un seul sens, a-t-41 jamais fait preuve d'un plus subtil talent d'analyse?)
QutUrièmemem : Ils font un pacte avec le diable. O'éialt là mi point fondamental^ la pierre anguhûre du réquisitoire. Le pacte entre le démon et le sorcier poOTait être taciie an eacprès. Dans le premier eus, il suffisait d'une invocation^ même d'une simple formule de consentement^ moins que cela, d'un juxon. Par exemple x une fiUe» à la table de ses
parents, fait des façons pour goûter d'un plat; on insiste, elle résiste; enfin elle se résigne, disant (( qu'elle mangerait donc au nom du diable »• Incontinent le diable entre, avec les aliments, dans le corps de la demoiselle, pour n'en plus sortir.
Il fallait un peu plus de cérémonies pour établir la paction expresse, vrai contrat, spécifiant les avantages accordés, stipulant le prix convenu, et signé avec du sang que l'on tirait du doigt, du nez ou d'ailleurs, — (et les sorciers avaient l'imprudence de garder chez eux, ou môme sur. eux, cette pièce qui pouvait si facilement les perdre) ! — Quant à Satan, il ne signait pas ; il marquait ses affidés avec le bout de l'auriculaire, et la place où sa griffe s'était une fois imprimée devenait insensible : on la reconnaissait toujours à ce caractère. Les a marques du diable » se rencontraient en diverses régions du corps, quelquefois aux parties les plus cachées. Mais, soit dédain ou confiance, quelques-uns des adeptes échappaient à cette formalité compromettante de Testampille.
Cinquièmement : « Les sorciers vouent leurs enfants à Satan » ; chose horrible!... Ce qui l'est encore davantage, c'est que d'avoir été wué à Satan, dès l'enfance, et même avant l'enfance, pendant la ges-
tation, mérite également la mort... Mais n'anticipons pas.
Sixièmement : L'infanticide avant le baptême, i l'aide de grosses épingles enfoncées dans le crftne des noaveau*nés. Sprenger, le farouche et candide Sprenger, l'un des auteurs du Morteau des sorcières, un homme à qui le ciel veuille avoir pardonné en faveur de l'ineptie sans bornes dont il l'avait doué I Jacques Sprenger affirme qu'une seule sorcière avait paf ce procédé tué quarante et un enfants. Elle s'en vantait elle-même. Enïaut-il davantage pour affirmer l'autbisnticité du chiffre ?. . .
Septième crime : Les enfants étant promis à l'enfer dès le ventre de leur mère, il s'ensuit que l'influence divine né peut gagner de vitesse l'influence diabolique, que l'eau baptismale arrive trop tard pour laver le signe de la perdition, et que celui-ci est ineffaçable. D'après cela, comme je vous l'ai fait pressentir, la sorcière est coupable d'avoir infligé la damnation àim innocent. Et l'innocent? Coupable aussi. De quoi? Du crime commis par la sorcière !
Huitièmement : Les sorciers font de la propagande; racoleurs infAmes, non contents de servir Satan, ils « attirent encore sa cordelle » le plus possible de gens inofiiensifs*
23 COKViUVCBfi HliTOEIOUES.
ffeuvièmement : u Ilg invoquent le diable et l'ont constamment à la bouche »; or, il est défendu de prononcep en vain môme le nom de Jéhovab.
Enfin, dixième accusation ! l'inceste. .. Je me demande s'il y a quelque chose de fondé dans ce qu'on insinue à cet égard* L'excès de la misère, comme le dit Michelet, expliquerait-il réellement ces unions contre nature des mères avec les fils, qu'on prétend avoir été fréquentes parmi les sorciers, c'est-Aedirc dans la classe la plus pauvre? Je ne puis me résoudre à le croire, ayant vainement cherché un fait bien précis, bien détaillé, qui donnât consistance à cette opinion, et n'ayant trouvé le plus souvent, en guise de preuve, que ces deux vers de Catulle :
Nam magus ex matre cum gnato gignatur opporlel^ Siv0ra est
(La restriction vaut la peine d'être notée.)
Si vera eit Pôrsarum impia relligio*
La belle autorité, au surplus, qu'un poëte, et un poëte comme Catulle, en un sujet pareil !
Suite det eriiOêê r^pmehé* aox loroiAri i eiii^ eHmei conti'0 los ho«mes.
Ici, messieurs, il nous faut faire une halte. A ce dixième numéro finissent les crimes de lèse-Divinité imputés aux sorciers, et commencent leurs crimes sociaux. Distinction de la plus haute importance et qui marque, à proprement dire^ la séparation de la justice d'autrefois et de la justice d'à présent; limite précise et désormais infranchissable que le progrès des temps a heureusement tracée entre les faits de conscience, échappant à toute pénalité humaine^ et les actes délictueux ou criminels, seuls punissables au nom de la société. Or, parmi les actes de cette sorte, il en est cinq dont la sorcellerie avait à rendre compte aux tribunaux. Je m'empresse de l'ajouter, de ces cinq nouveaux chefs d'accusation les uns sont de pure fantaisie^ les autres d'une gravité telle, que
2& GONF£eEBG£S HISTOliWîSS.
d'eux-mêmes ils appellent toute la sévérité des lois... Qu'un homme ait agi à l'instigation d'Astaroth ou de Belzébuth, qu'est-ce que cela peut ajou* ter à sa criminalité? J'admettrais plutôt qu'il y a là une circonstance atténuante, puisque dans cette hypothèse l'inculpé descend au rang de complice ou de simple instrument.
Quoi qu'il en puisse être, ces cinq nouveaux chefs d'accusation, examinons-les à leur tour. Les voici ;
1° Meurtre de jeunes enfants ou d'adultes, que Ton mangeait après les avoir réduits en bouillie et rendus « quasi potables » . Quand le cadavre n'était pas dévoré, on en 'utilisait la graisse pour fabriquer les pommades et les « oignements magiques ». Faute de vivants, on prenait les morts,
2** Empoisonnements et maléfices. On trouvait fréquemment chez les sorcières des poudres qu'elles avaient coutume de jeter sur les gens ou de mêler aux aliments, ou de semer sous les portes, et qui agissaient à la manière des toxiques les plus délétères. Étaient-ce donc des poisons ? Nullement. Où serait, je vous prie, la malice du Malin, s'il avait recours à l'arsenic ou au vitriol? Non, ces poudres étaient parfaitement inoffensives ; le juge y reconnaissait les substances les plus neutres et les plus
nSAM VfBR ET U SOBGBLUBfttE. 35
vulgaires ; toutes leurà vertus, elles les empruntaient au pacte conclu entre le sorcier et le démon. Et, par une c(Hiséquence admirable, moins la preuve du poison pouvait être faite, plus elle était accablante. Car, enfin, Tinnocuité absolue de ces poudres entre des mains pures impliquait l'impureté avérée des mains entre lesquelles elles étaient vénéneuses. Voilà qui s'appelle raisonner.
Quant aux maléfices, il y en avait de bien des sortes : maladies étranges, rebelles aux moyens ordinaires de traitement, délire de possession, stérilité, etc. Mais l'un des maléfices les plus détestables et dont les hommes d'alors^ et les femmes encore plus, se plaignaient avec amertume, c'était Vaiguillette nouée. Vous savez ou devinez ce que cela veut dire» Médecins, vous avez observé les caprices, les défaillances auxquels la fonction génésique est sujette, et vous comprenez avec quelle facilité a dû se répandre la croyance à ce genre de sortilège : Timagination cherchait au dehors et au-dessus ce qui était en elle-même.... Quelqu'un n'a-t-il pas dit que l'amour (et cela est surtout vrai de l'amour physique) a naît de tout et meurt de rien »? Le maléfice était chargé d'expliquer ces disparitions inexplicables. Ajoutez qu'il pouvait être partiel, agir dans les rapports du
24 Gi)!9rtftBirG«8 mSTORigUBS*
fflftri avec l'épouse, non avec la maîtresse, qu'il était tantôt permanent et tantôt temporaire ; bref, exousant tout, l'impuissance aussi bien que Tinfidélité, il constituait, en somme, une ressource précieuse.
3* et ft®. Autres griefe : Les soreiers font périr le bétail ; ils causent des famines et des pestes ; ils suscitent des orages... Quand un savant théologien du XVI® siècle osa soutenir que la grêle était œuvré de Dieu^ on trouva l'assertion téméraire à l'excès, tant on croyait savoir pertinemment que la grêle était fabriquée par Satan, à la demande expresse des sor* ciers. On connaissait môme le procédé fort simple usité dans cette fabrication : il consiste à frapper avec une baguette, en prononçant certaines pa» •rôles, sur une flaque d'eau ou.... d'urine ! — Pour la pluie, il y a une distinction à faire entre celle qui est de Dieu, vivifiante et fécondante, et la pluie qui' est du diable, celle-là inondant et détruisant tout. Cette opinion éclectique paraissait parfaitement rationnelle.
Mais faire de la grélo, c'est déjà créer; que disaiton, que Satan a toute puissance sur terre, a hormis la puissance créatrice »? que l'enfer est une sorte de Belgique contrefaisant les productions du ciel, mais n'inventant pas pour son propre compte? Il y a là
JEAN WtEft £T ta 60RGl!U.£llIE. 27
contradiction, ce semble, et combien elle est plu^ choquante encore quand on voit les sorciers accusés d'avoir faity non pins des météores, mais des chenilles, des punaises, des grenouilles, voire de gros serpents !
5* J*ai réservé pour la fin les accusations relatives au sabbat et aux scènes de débauche qui s'y passaient. On a écrit des volumes là-dessus; je me bornerai à quelques mots, vous renvoyant aux auteurs, et principalement à Michelet. Le Sabbat, d'après la légende du Moyen-Age, était une fête périodique où sorciers et sorcières se rendaient en foule, les uns à dos de monstres variés, les autres à cheval sur le manche d'un balai ; ceux-ci en leur forme naturelle, ceux-là métamorphosés en animaux. Ils arrivaient des points les plus éloignés avec la rapidité de l'éclair, grâce aux propriétés transportatives de leurs « oignements ». L'assemblée étant en nombre, le culte du diable déployait toutes ses pompes irréligieuses : hommage à Satan (et quel hommage ! imaginez le plus humiliant de tous!), présentation des nouveaux membres de l'association, banquet, chants, danses, a la face hors le rondeau b, et, comme couronnement, promiscuité de tous les convives : les hommes, les femmes et les démons formaient autant
28 CONFÎHENGES HISTOBIQUES, *
de groupes qui se mêlaient dans un dévergondage, comment dirai-je ?..... intrinsèque et extrinsèque* Les sorcières, les vieilles surtout, étaient les favorites des démons; les sorciers avaient également (( copulation charnelle » avec eux, — car le diable, suivant les besoins, savait changer de sexe, être mâle où femelle, Incube ou Succube. — Ce qui résultait de ces débauches d'Ariman n'est pas positivement connu. Les uns disent : rien ; qu'elles étaient toujours stériles. D'autres nous apprennent que c'est là l'origine de ces enfants affrepsement précoces, qui viennent au monde dentés et chevelus, le corps ditforme et tout bossue de tumeurs, et qu'on appelait les (( Enfants du diable » . On discutait à leur propos des questions de paternité fort délicates. D'après une opinion ingénieuse et généralement reçue, le diable, ne sachant pas créer, commençait, sous la forme de Succube, par dérober la semence d'un sorcier, et s'en servait ensuite sous la forme d'Incube; si bien que le père des Enfants du diable n'était pas le diable lui-même, mais celui dont il avait dérobé le bien !
Rien de plus minutieux que les détails donnés par les sorcières sur le concubitus dcemonum^ en réponse aux interrogations sans fin dont les inquisiteurs, dans
;ean wi£& et la S0AGELLEEI£. 29
leur insatiable curiosité, accablaient ces malheureuses. On apprenait ainsi que loin de goûter quel* que plaisir» elles avaient beaucoup souffert; que Tor* gane du diable est pointu et écailleux, que son sperme est « très-fort froid et glacé n... (Une parti* cularité qui me frappe, c'est que les femmes qui, de nos jours, s'accusent d'avoir subi les embrassements des démons, en parlent tout autrement : la douleur a fait place à des sensations agréables, et ce qui^ au* trefois, était si froid, parait aujourd'hui littéralement brûlant !} — Je ne terminerai pas sans mentionner l'interprétation dépoétisante qui a été donnée du sabbat par quelques auteurs : selon eux, ces réunions, si tant est qu'elles aient existé, étaient sans doute des bals masqués très-licencieux; la sensation de liquide froid s'expliquerait par des douches vaginales, et ils vont jusqu'à reconnaître dans le corps pointu, l'extrémité de l'instrument qui servait à administrer ces douches. Permettez-moi de ne pas insister davantage sur ce sujet scabreux... Aussi bien ai-je fini ce qui concerne la sorcellerie proprement dite ou diablerie active.
È, Diablerie pasûte ; 1* PoneMioD \ 2' ObicttioD.
Si maintenant not» passons à la diablerie passive, à la sorcellerie, non plus pratiquée, mais imposée ou subie, nous y trouvons d'abord toutes les maladies dites de possession; maladies que vous ne connais^ sez que de nom, messieurs, mais sur lesquelles dis« sériaient encore longuement les auteurs du xvii* et même ceux du xynV siècle. lisez Willis, lisez Frédéric Hoffmann, lisez de Haen t non*seulement vous tt'onverez dans leurs outrages les affections démo« iliaques décrites comme parfaitement réelles» tnais tous apprendrez à l'aide de quels signes oU les difréreticie des affections naturelles qu'elles peuvent sitnuler.;.
Les maux attribués aux sortilèges n'étaient autres,
l pour la plupart, que des atteintes de catalepsie, de
syncope, de délire» de coma, de somnambulisme, états morbides qui n'ont pas cessé, môme aujourd'hui, de dérouler nos théories médicales ; mais si, nous, nous y voyons des énigmes^ les praticiens d'alors y voyaient des mystères ; ils disaient ; mala* dies diaboliques, comme nous disons : maladies ner« veu3es« La magie comblait sans difficulté toutes les acunes de l'étiologie classique et avait une excuse toujours prête pour les insuccès de la thérapeutique Usuelle. Le diable a bon dos : maleficium pallium imeittœ^ disait un satirique du temps.
Parmi les particularités de ces maladies démoniaques, il en est une que Je dois vous signaler, en raison de la valeur considérable qu'on y attachait pour le diagnostic 4'une cause surnaturelle ; c'est le rejet par la bouche, ou la sortie par d'autres parties, de différents corps étrangers s aiguillesi fragments de verre, cheveux, lambeaux d'étoffe, etc* Les scep* tiques les plus détermina s'arrêtaient stupéfaits de* vant une semblable perversion des fonetions inges* tives et égestives> et il en est bien peu qui y aiêni soupQouué la part de la fraude et de la simulation, ou qui y aieut reconnu cette aberration InenUde qU\ porte certains individu» à avaler les objets les. moinft assiiiàilables I encore moins songeait^On à étudier
32 GOirrÉRXKGES HISTORIQUES,
le mode très-simple suivant lequel des corps pointus et déliés peuvent parcourir et traverser impunément les tissus vivants.
A côté de la Possession figure l'Obsession, c'est-àdire l'état des personnes qui^ tentées et harcelées sans cesse par le démon, commettent, bien à contrecœur» les plus grandes infamies, qui vont au sabbat^ mais parce qu'on les y traîne... Prenons garde, messieurs ; cette contrainte, cette résistance ne suffiront pas toujours pour faire absoudre le patient. On vous dira bien : « L'obsession I mais les saints l'ont éprouvée 1 Elle diffère autant de la sorcellerie que la captivité de la servitude, autant que l^étreinte du lutteur de l'embrassement d'un ami, autant que « le combat d'une vierge forcée d difière de la prostitution. )) — C'est au mieux; mais toutes ces métaphores indulgentes s'évanouiront quand on en viendra aux faits. Alors le langage changera ; alors le doute succédera à la pitié, et au doute la haine, ou plutôt la Crainte. « Est-on sûr que la victime ait assez résisté? Plus ferme dans sa croyance^ elle eût tenu bon jusqu'à la fin, probablement. Pour avoir été brisée, elle était donc bien fragile!... En vain allëgue-t-elle les hallucinations, les persécutions diaboliques, les masques d'innocence ou même de sainteté que Satan
emprunte quelquefois. Le mirage n'excuse pas Terreur. Éprouver de pareils troubles est déjà signe de mécréance; car le diable sait choisir et ne s'attaque guère qu'aux âmes faciles à gagner. » Et c'est ainsi que par degrés, la faiblesse devenant un péché, le malheur une faute, la maladie un crime, les accusés voyaient se fermer sur eux la dernière porte qui leur restât ouverte. Plus d'une fois l'obsession démoniaque a été punie à l'égal de la sorcellerie active la mieux avérée.
Au surplus, ne prenons pas trop à la lettre la diiférence que nous avons établie tout à l'heure entre la diablerie active et passive. Bien souvent il devenait impossible de distinguer l'une de Tautre. Et, tenez, dans le fameux procès de Girard et de la Gadière, en 1730 (j'insiste sur cette date, 17301), il est arrivé au pubtic et aux juges de changer plusfteiur» fois d'avis : tantôt on disait que l'enchanteur Girard avait ensorcelé la Gadière, et tantôt que la Gadière, par ses maléfices, avait failli damner Girard ; tant il est cUfflcile, partant d'une donnée fausse, de rencontrer même un semblant de certitude I
Imtruclioo des procàs de torcéUerie : I* les Indices et les Témoignages.
Vous pouvez juger, par ce que je viens de dire, de la lourdeur des charges qui pesaient sur les prévenus, et de la peine qu'ils devaient avoir à soulever cette montagne. Us ployaient sous les superstitions amoncelées de plusieurs siècles. Aussi était-il rare qu'un procès de ce genre n'eût pas pour conclusion un arrêt de mort — Permettez-moi d'entrer dans quelques détails pour vous montrer combien cette terminaison était difficile à éviter.
Et d'abord, la sorcellerie étant un crime exceptionnel {crimen exceptum), c'est-à-dire : le seul soupçon de ce crime suffisant pour mettre hors la loi celui qui en était l'objet, qu'était-il besoin d'user envers lui, envers ce réprouvé, de la justice ordinaire, si lente, si patiente, si hérissée de formali-
tés?.. Une information sommaire, un interrogatoire substantiel, et que la question abrégeait encore au besoin, devaient suffire. Ballottée un certain nombre de fois du juge au bourreau et du bourreau au juge, la sorcière finissait par échoir au bourreau et par lui rester. Point d'avocat*. ., du moins une bulle dlnnocent YIII le recommande en termes exprès : elle exige que tout se passe simplement^ gravement, sans bruit {absque strepitu advocatorum). Que ferait ici un avocat? voulant sauver sa cliente, il irait jusqu'à mettre en doute la possibilité des maléfices, des voyages nocturnes, des copulations avec les démons et d'autres points de doctrine également respecta bles ; et ce faisant, sans gagner son procès, il risque rait de perdre son âme. Donc, supprimons la défense. Quant au jury, il devait être mi-partie laïque et ecclésiastique; quelquefois ce dernier élément le composait à l'exclusion de l'autre; les inquisiteurs appréciaient la gravité des faits, et ils invoquaient le bras séculier pour punir, citra sanguinis effusionem... vieille formule pleine de clémence dont on avait fait, par une altération imperceptible, celle* ci : GiacA sanguinis effusionem.
Le bûcher était prêt ; la sorcière y montait par plusieurs degrés : par les indices et les témoignages.
56 , CONFÉRBNCES HISTORIQUES.
— pat* l'interrogatoire et les épreuves^ — par l'aveu de son crime. Au boni de cette ascension, rapide ou lente, mais forcée, elle rencontrait la mort> la mort sous trois formes d'une horreur Croissante : brûlée après strangulation; «- étranglée après avoir a aucunement senti Tardeur des flammes»; ^- brûlée vive. Mieut valait escalader d'un bond bette échelle que s'attarder à des protestations d'innocence, car toute tentative pour reculer s'escomi^tait en souffrances atroces et inutiles, «t Ah ! misérable Gaïa (Gaïa^ stryge, lamie, sont synonymes de sorcière), «pauvre insensée, s'écrie Frédéric Spee, — et cela encore en 1631, près d'un siècle après Wier !— «quel était donc ton espoir? Que n'as^tu déclaré, aussitôt mise en prison, que tu étais coupable? As*-tu donc envie de mourir plusieurs fbis, pouvant en être quitte pour une seule mort? Suis mon conseil, dis tout de suite que tu es sorcière, dis4e, et meurs I ^ Ce con» seil terrible, émané d'une ftmé si honnête, est iro^ nique dans la fbrme seulement ; au fond il est par^ faitement sage, parfaitement pratique, et Ton doit dé* plorer que les sorcières ne s'y soient pas conforrUées plus souvent. Suivons, en effet, ces infortunées de* puis lé moment de leur arrestation jusqu'à celui de l'exécution, et nous verrons ôe qu'elles gagnaient à se
déMtre enff e les p^ainQ inescoral^les g^f I^^ 1;8ns(i0nt. pt (i'alïofd, BFenpnsrles ^ Wpnaent pi» la jirîl^unal f^PU^ilI^ contra elles les iodipes et les témoignages ; o'ast le prqlogue i^ ^rafflp qui, ^e péripétie ea péripétie, ahoutiTa ft 9pp lîéPQftmapt toftjoprs le même.
Les tn<fjc€< propres i^ étai))ir pne « yiolpnte préspmptipn de sprcelierie )) étaiapt nombreux* La rumppr pflWigue î^\mt pl^nep des soupçons spr telle ou telle ; elle ^vait regardé up voisin de travers, et le voisin était tombé malade; elle avait caressé un enfant, et l'pnfant avait succprnbé ; on l'avait vue dans rétable un soir, et le lendemain la vache perdait son lftit!> que faisait-ellpi seu)p, h errer ^ans les cl^amps, le jopr pu les blés opt été hacb^s par la grêle?... L'attention des juges ét^nt aipsi éveillée, pn examine de plus près cette femm^, et Tpn not^ avec soin \wt ce qui peut cprrobprer les soupçons.
D'abpfd le ^om. Qpi, ntessieprs, fa npp). A la vérite, Del Rio, célèbre inquisiiepr pt brave l^pmn^e, à ce qu'il seroblCi déclare que p'est là un abus. Un nopi, dit**il, se donne et ne se choisit pas; repfant n'est pas libre de refpser... (l'enfant l'estril dpnc davantage quand ses parents la vouant à Satap avant sa naissance? Mais ce rapprochement, Qel Hio ne
88 gokf£rbngxs historiouss.
songe même pas à le faire). D'après cela, aux yeux de certains juges, c'était probablement un tort de s'appeler Payen^ ou Sarrûzm^ ou Bwher^ ou encore de porter un de ces noms de guerre que le diable prenait dans ses amourettes, comme Verdelet^ Joly* Bois^ Saute^Buisson. Avec des philologues de la force de ces dominicains qui faisaient dériver fcemina de fides minor (moindre foi, d'où tentation plus facile), vous sentez que les étymologies pouvaient mener loin.... Je ne puis m'empècher de remarquer à ce propos qu'en fait de noms les inquisiteurs n'étaient pas toujours très-beureux. Et, par exemple^ on reconnaît le verbe torquere^ torturer, dans Torquemada, à moins qu'on ne prononce à la française : Turquemëde^ auquel cas, et cela ne vaut guère mieux, on y trouve Turc et Méde^ c'est-à-dire les deux nations les plus infestées de sorcellerie. Et dans le malencontreux participe Grillandus^ autre nom d'inquisiteur, n'y a-t-il pas comme le verbe griller qui se conjugue f
En second lieu, la pâleur. Bien observé : l'anémie devait, en effet, être fréquente parmi les sorcières.
Viennent ensuite : la laideur y attribuée principalement aux fréquentes transformations en bêtes que le diable leur imposait; — l'extrême malpropreté;
JEAN Wisa ET U SOBGEIXB&IE. 39
-* la paiwretél car Satan promettait beaucoup et t^ait peu : les écus d*or qu'il jetait, au sabbat, dans le tablier de la sorcière, se changeaient au retour en feuilles sèches. Et combien en voyons-nous journellement de ces pauvresses qui, avec le bégayement de la paralysie, parlent de leurs trésors, de leurs palais, de leurs millions, tout en végétant dans le dé* nûment le plus sordide !
Le sexe. Pour mille sorcières il y avait à peine un sorcier.
Le costume. Voyez, disaient ces ans cliniciens, habiles à fonder leur diagnostic sur un détail qui échapperait aune sagacité vulgaire, — voyez comme la vieille a rhabituded'abaisser son voilesur safigure: c'est qu'elle cache la marque diabolique imprimée sur son front.
L'âge. La plupart des sorcières étaient aussi vieilles que repoussantes ; quelques-unes cependant étaient jeunes et môme jolies ; dans le nombre, on trouvait aussi, par exception, des enfants et de grands vieillards.
V/iérédité. Toute fille de sorcière est elle-même suspecte de sorcellerie.
Ajoutez à cela le goût de la solitude, les bizarreries de conduite, les fréquents changements de résidence, etc.
Le§ indices avaient pour «somplémest les ^moi^» gnages. Contre les sorcières tout le monde pouvait déposer : les plus proches parents, les enfants contre leur mère, oeut qui se disaient complioes, ceux qui se prétendaient vietimes d'un maléfice et qui no?, toireinent n'en avaient ressenti i^ucun eS&l} en i^n mot, tous ceux dont le témoignage eût été récusé en toute autre circonstance.
Une fois en possession de ces premiers éléments, et la « violente présomption » étant suffisamment établie, on procédait à ParFestation ef à Tinteprogatoire de Tacousée. Les sbires la saisissaient par der^ rière^ afm d*éviter sps ongles et ses crachats, et la traînaient au pied du tribunal. La voici en fece de ses juges. On Tobserve attentivement. Bst-elle calme? C'est Tendurcissement dans le mal ; peut-être . la secrète espérance d'être secourue par son infevnal amant. Se trouble-t-^-elle, se met^eifle à frissonner, i( pleurer? Signes évidents d'une conscience bourrelée. (( Si elle ne se sentait coupable, qu'aurait-elle à trembler de la sorte? De quoi la menaGe4-on d'abord? D'un simple emprisonnement. L'honnêteté n'a jar mais peur de la justice. ••• »
Dérision I intolérable hypocrisie I
Messieurs, tout récemment, en France, une femme
JEAIV VnSU ISÏ LA SÔRGiBLtERIS. ftl
a avoué un parricide dont elle était innocéUte. Gommentf C'est qu'on Tavait mise au cachot ! Et qu'est-ce qu'un cachot de France, au xix* siècle, en comparaison de ces ténèbres, de ces infections que Sprenger, dans son beau style cicéronien, appelle careeris squa* tores f Écoutez comment en parle un auteur de la Renaissance... Je n'ai pu le lire sans émotion; la pesante naïveté de l'écrivain, sa mélancolie oii ne se mêle aucune indignation, ajoutent encore à l'impression que font naître ces lignes :
« D'aucuns sont assis par un grand froid, que » les pieds leur gèlent et se détachent, et s'ils ré- » chappent, ils demeurent estropiés pour la vie; » d'autres, en l'obscurité, sans une lueur de soleil^ » ne savent jamais s'il fait jour ou nuit; et, parce » qu'ils ne peuvent remuer pieds ni mains, ils sont » mangés par la vermine et les rats. Ils sont mal » nourris, joint que le bourreau et ses valets, à toute I) heure, les raillent et les injurient. Ils ontdespen- » sées lourdes, de mauvais rêves, des frayeurs con- » tinuelles. Aussi voit-on pareilles gens, de patients, » sensés et hardis qu'ils étaient auparavant, devenir moroses, impatients, mal courageux et demi- » fols; et a-t-on bien raison de dire : tout prisonnier* ' » malheureux. »
GORFfREIfGES mSTOBIOUES.
Ces pourrissoirs-Ià — ne croyez pas que d*y enfermer la sorcière fût un acte de sévérité, -— c'était la détention, rien de plus. La rigueur est ajournée ; elle aura son tour (patience!) plus loin, dans la chambre du bourreau... Mais, dès à présent, qu'il soit permis de réclamer en faveur de la faiblesse humaine ; qu'on veuille bien trouver la peur légitime et la poltronnerie de mise : qui donc aurait le droit d'imposer à l'innocence l'obligation exorbitante de l'héroïsme?
Suite du proeds : i« rblerrocatoire et lesÉ^prentM; S* lesl^m».
L'interrogatoire commençait. Il fallait se hâter de l'ébaucher dès la première audience, avant que le diable (quel manque de respect envers celui qu'on nommait pourtant le Prince du Monde ! ), avant que le diable ait eu le temps de communiquer avec l'inculpée, de lui dicter les réponses, de lui porter secours. Première question : « Croyez-vous aux sorcières?» La réponse était souvent négative. « Alors, répliquait l'interrogant, comment se fait-il qu'on en ait brûlé un si grand nombre?»
Je ne sache rien qui marque mieux la dégradation des caractères et l'abêtissement des intelligences que ce captieux dilemme. Vous le retrouverez dans la plupart des démonographes de l'époque, pour qui la sorcellerie est démontrée jusqu'à l'évidence, par
Uk CONFÉRENCES HISTORIQUES.
(( infinis procèz, jugements, condemnations, exécutions » . Il faut bien que le châtiment devienne une preuve du crime; autrement ne serait-il lui-même criminel? Une fois entré dans une pareille voie, qui donc s'avouera qu'il a fait fausse route, et retournera en arrière? Non, on avance toujours, il le faut ; on enfonce de plus en plus dans cette vase sanglante !
Cette première question était suivie d'une série d'autres, presque toujours les mêmes, sur les maléfices reprGcJîé» à la gprcière, sur $6^ apcûintfinpes avec les (fiables, sur Ip nom et les attributs d^ fliable particulier qui lui accordait ses faveurs, etc. Qu^nfJ les réponses laissaient plape au do^te, op ^vait la ressource ()^s épreuves.
Épreuvp fi^r la bahme, fpfldée spr la prétendqe légèreté des sqrciers ; on dpt y renq^cpr, vu la rareté du fait physique, ou plqtftt l'enpui 4P tpujftiirs recourir h un artifice pppr en simuler l'apparence. — Épreuve par l'eau , celle-là l^asée sur l'es ippdificatipps qu'pp ayait imaginé de faire impnwer par je (Jiable au poifjs spécifique des stryges. Malheureusement op ne s'était pas pntendu d'avance sur les résultats que devait fournir pette docimanç d*un nouveau genrp, si bien qpe daps
J£ÂN WlEft BT LA S0AG6LLEkt£. k5
telle province d'Allemagne toute sorcière devait surnager, et que dans telle autre elle devait toujours aller au fond de Teau.
J'en passe quelques autres^ abandonnées aui»si promptement et pour des motife analogues; mais je dois dire un mot de VÊpreuve par It stylet^ parce qu'elle reposait sur un fait intéressait de physiologie morbide, bien déchu aujourd'hui de son origine diabolique : je veut parler de Vmesthésie, Ce phénomène , commun dans 1^ névroses, très-marqué dans
quelques-unes, où il s'exagère jusqu'à une impassibilité absolue, explique plusieurs faits (j'allais dire plusieurs symptômes) reprochés aux sorciers ; c'est encore ce phénomène qui rend compte de la contenance si particulière qu'ils avaient pendant les tourments de la question ; c'est enfin la constatation de l'anesthésie qui fait l'objet de l'épreuVe dont il me reste àvousetitretenir. Une tige d'acier pointue étant enfoncée dans la peau, et cela successivement dans diverses régîobs du corps et à des profondeurs variables, on reconnaissait le stigmate du démon [stigtm ou êijgiltum diaboh) à Tinsensibilité des points piqués ; quelques-uns ajoutent (mais cela était contesté avec raison) : au défkut d*écoulement de sang. — Je sais bien que là où cette insensibilité faisait défaut^ on
&6 cœorûaUfGXs Hisio&iQUSs.
éfadi assis batsle pour fidre caoîre qu'elle existait; que le stylet savait glisaer cm qppigper; qu'cm le présentait intelligemment par le côté mousse ou le côté aigu ; q^'iI y avait des stylets réductibles comme des poignards de théâtre.... Mais ces fraudes ne doivent pas nous empêcher de reconnaître dans l'anesthésie un fait réel et fréquent chez les sorcières. Une fois ce fait constaté, toutes les dénégations des inculpés venaient se briser contre une conviction inflexible; c'était comme le prélude de la torture, et c'en était la justification. L'aveu du crime était au bout.
L'aveu! C'est là ce qu'on guettait avec une avidité mêlée d'inquiétude. Interrogatoire par suggestion, promesses mensongères de pardon, menace de peines temporelles et éternelles, question ordinaire et extraordinaire, tontes ces pressions de la souffrance morale et physique qu'on entassait sur l'esprit de l'accusé, n'avaient qu'un but, un seul : faire jaillir de sa bouche l'aveu ! Et cela se comprend ; en des accusations aussi invraisemblables et suivies de punitions aussi sévères, l'aveu du criminel, c'était — l'absolution des juges.
Ceux-ci éprouvaient parfois de grands mécomptes, compensés, il est vrai, par de bien douces. satisfac-
JEAN ^^lER ET LA SORCELLERIE. 47
tions. S*il y avait parmi les sorcières des femmes stoïques de qui les plus affreux tourments ne pouvaient tirer une syllabe, ou qui se rétractaient d'une séance à l'autre^ il y en avait aussi de craintives à qui les seuls préparatifs du tourmenteur a arracbaient la vérité ». Il y en avait d'autres encore quj^ de leur propre mouvement, allant au-devant de llnterrogatoire, débitaient avec des détails infinis le conte fantastique du sabbat et le reste. C'était là la confession [bénévole^ la meilleure et la plus probante de toutes. Quand elle ne sortait pas spontanément, eh bien, on y aidait un peu« Que de choses il fallait pour faire perdre à la confession de la sorcière la tenace épithète de bénévole^ et pour faire admettre qu'il y avait eu torture ( 8e voir à l'entrée ducachotque vous connaissez^ avoir le chevalet devant les yeux, et a le maître » tout prêt à vous y boucler ; prévoir une mort affreuse, et si m^me on l'évite^ se savoir déshonorée pour toujours, placée pour la vie sous la surveillance de la haute police ecclésiastique, tout cela n'est pas de la torture I Bientôt on s'enhardit plus encore ; à force de prodiguer la douleur, on la méprise— chez les autres I — à tel point que la privation absolue de sommeil devient une simple mesure de précaution; que les abominables pratiques de l'hydrothérapie
M GOKFiRSNCES OISTOAIQUES.
judiciaire figurent tout au plus parmi les moyeas d'intimidation; on en vient lïiême par la suite à y faire rentrer la pendaison par les bras pendant de longues heures , le martellement de la crête du tibia « que l'homme le ^lus robuste ne peut supporter sans crier »».. Non, tout cela n'est pas encore la torture, la vraie torture, et une confession obtenue à ce prix peut encore être dite « bénévole» ! Qu'est-ce donc alors qu'on appelait les grands tourments? Je vous laisse à deviner ce que ces mots expriment de mamelles arrachées , de jambes carbonisées, d'articu*' lations di^ointes, d'os brisés jusqu'à en. faire « yssir la momlle » •
L'usage était de ne pas donner plus de trois fois la question, et de ne pas la faire durer au delà d'une heure chaque fois. Jacques Sprenger est d'avis que si Ton y revient dès le lendemain, les deux séances ne doivent compter que pour une, en raison de l'intervalle trop «court n.Mais Del Rio soutient, contre lui, que cela n'est pas de jeu; que reprendre les mani* pulations du jour au lendemain, ce n'est pas conti* nuer> c'est positivement recommencer. Sachons-lui gré de tant de modération.
Je n'insisterais pas davantage, messieurs, si les procès-verbaux de la torture, véritables archives de
JEAN WIER ET LÀ SORCELLERIE. Ix^
la douleur physique, ne fournissaient plusieurs renseignements importants au point de vue médical. Ces expériences ignobles ne doivent pas être perdues pour les physiologistes. Elles nous apprennent que plus d'une fois, au grand désappointement des juges, la souffrance qu'on voulait immense, se trouvait nulle, soit que l'énergie du désespoir donnât aux victimes la force de garder le silence, soit que la suractivité des centres rendît obtuses les impressions reçues à la périphérie nerveuse, soit enfin qu'il existât à cette périphérie même, et à une profondeur exceptionnelle, un état morbide dont je vous ai déjà parlé, l'anesthésie. D'autres fois, au summum de la douleur, quand l'accusée poussait le cri le plus aigu, on la voyait soudainement s'endormir d'un sommeil profond, léthargique, et la voilà indifférente à tout ce qu'on fera d'elle^ muette, comme morte. Qu'était-ce que tout cela? C'était le charme de tacitumitéy don spécial fait par le diable à la sorcière. On la fouillait avec soin, et si l'on trouvait sur elle quelque psaume, quelque amulette^ quelque anneau, la théorie était tenue pour démontrée; ne trouvait-on rien, on en était quitte pour dire que le charme de taciturnité avait été conféré cette fois...
verbalement.
50 CONFÉRENCES H^STOt\IQHJES.
En opposition avec pes ^(ccyisées ç^\(\ w p^r^i^nt pas assez au gré de,| paagis^ratç;, il y ep aya^t ^'ay^rçs parfaitement explicitçs, çt q^plq^çs-fl^çs, î^^^gai^^Ç^ par leur loquacité. Ce^es-là §\irtp\it luériten^ ^ç fixer nos regards; elles forment^ans 1?^ so.ycelleriip un groupe à par^ et singulièrenote^^^ caraptér^s^^q^e. Tantôt agitées, le yisage en feu, 1q §çstç\ p^lthét^ue^ les vêtements ei^ lambeaux, elles Y9,ciîéraient ^ tuetête; tantôt abattues, désesjpéréçsj na^rn^u^^int des discours à peine intelligibles , elles s'accusaient apaièrement, accusaient les yoiiçins et vçyisines, ^çs prêtres, les princes, s'avouaient indigneç de vivre ; elles sp s2^vaient rejetées du sein de Dieu^ acquises à Ss^tan ; elles voyaient et entendaient le démon, elles le §eqtaient au dedans d'elles-naôpfes; ^yant méri^^. le dernier supplice, elles craimaient seule^^ent de t\(^ pas mourir assez tôt, de vivre, longtemps en proip î^u^ mêmes infan^ies, de rester seylea sur la tpr^*ei î^lç,^^, que la mprif ^\\vaL\\ tq^t an^an^U.. PJus ^'upe i|Ç %v^^cidait en prison.
Quoi I loi^sque lî^ sorcière §'Qffr^it '^\i^^ çx\ \\olifr. causte, qu'elle débitait ce roçpan à trs^yers mi\le çxtravagances, mille obscépités^ des puér^it^s ça^^s nom^ avec un rire stypi^f pu pÇfrp.nté, ^ïMsphépa^u^ et balbutiant des prières, quoi ! personne pp se \V(^^'
JEAN V^^^ £T H «ItHGllJ^ÇWÇ. Si
rpbesi d'heTOino e\ V(^4W\{ V^re^le aveçi d^ gr^^fl^
vous ne vpjçjj^ dcoRC pas que cette f^ff^e^ e^t, ?^\eî » Si^ ipessieuy*^ il a'est trwvé «a hoiçn^ç g\^i f^ di\t cçla, at Qçt ho;t^^ue^ c'est ^e«p Wier.
Ce n'eçt pa§, certes, que i^é^e ^Y^nt W|er.^ d's^utrès ne Vevs.5ient pensé et (lit. U y ava^U ^.^ légistes^ coiiime Alciat o\\ Pon^ipilp^iu^, qv^i contest^ent le dro.U de punir de ^nort ^^ p^'étendues çheY2^ucl\é©^ à travers Tespace ; — de^ r^ç^ra, cpnime Rabelais» qui pla^£^n(aient à tQut pçopps \i \e grapd diol d'efl- %» et se« i?iïp^Ots 4e§ ^e^]^ sexes^i-r-fles ^ççptigu^*! comu^e »)|p^\ta^^gne;i i^\ édifiée par lesi e^ceçRplG^ <ïwt
on avait voulu les rendre témoins, et décf^r^t Q^e c'était «mettre ses conjectures à bien baut prix que d'en faire cuire un bomme tout vif ». Mais toutes ces voix et bien d'autres encore s'éteignaient sans écbo. Ce qu'elles disaient, Wier eut l'audace de le crier tout baut, de toute la force de son indignation, et il ne fallait rien moins pour faire retourner toutes ces têtes de juges pétrifiées par la routine.
Wier eut le mérite de soulever un épouvantable tumulte; on l'appela « l'avocat des sorcières, le mé:
52 GONPERJENCES HISTORIQUES.
decin atbéisle, libertin et naturaliste ». Â. la bonne heure ; le charme de tacitumité était rompu enfin ! Honneur, dirons-nous, à ce médecin que l'humanité inscrit au nombre de ses bienfaiteurs; à «Tathéiste » qui s'empara d'une cause vaincue, déplaisante aux dieux I au a libertin » et au « naturaliste » qui, voyant ces femmes horribles, rasées de la tète aux pieds pour l'épreuve du stylet, toutes molles d'épanchements sanguins, râlant, disloquées par la torture, n'eut ni peur ni dégoût quand le bourreau n'osait approcher, et qui s'opiniâtra dans je ne sais quelle passion généreuse pour ces vieilles damnées ; car pour lui elles avaient une beauté : l'innocence; elles avaient un attrait irrésistible : celui d'une persécution imméritée et de la faiblesse impuissante à se défendre.
Esquiflse biographique. — Henrieut ComeUut Atrippa^ de Nettenheim. —
Principaux outrages de Wier.
Joannes Wierus ne s'appelait pas Wierus, ni môme Wier; il s'appelait Weiher, ou Weier, ou Weyer (car au XYi' siècle l'orthographe n'avait pas la fixité qu'elle a aujourd'hui), et suivant la mode du temps, il avait fait subir à sou nom un double changement : il l'avait estropié pour le latiniser, puis il l'avait traduit. C'est ainsi qu'il en avait fait d'abord Wierus, et ensuite PiscimriuSy Weiher en allemand voulant dire vivier.
Né à Grave sur Meuse, en 1515^ l'année môme où vint au monde son grand contemporain Vésale, il est mort en 1588, à l'âge de soixante-treize ans par conséquent (et je m'étonne de trouver dans un de CCS ouvrages la date de 1592, qui est celle de l'invasion de la suette en Allemagne). Il était d'une famille plébéienne et très-honnôte, honestissimo domo naiuSy
5k GONFERENGBS HISTORIQUES.
comme il le dit quelque part avec fierté à un prince qui étalait devant lui ses nombreux titres. Son maître était le célèbre Agrippa (Henri Corneille Agrippa^ de Nettersheim) , que la plupart d'entre vous, s'ils savent leur Pantagruel, §fe sbuviendront d'avoir rencontré sous le pseudonyme transparent de Her Trippa; c'est au magicien HerTrippa, que Panurge « sîè conseille » au sujet de son mariage, et c'est lui qui le met si fort en colère par ses sinistres prédictions. Bizarre personnage que cet Agrippa, fericoré plus âJavaiil qllfe tidifaiilé: \À îidricallité c^ue ttabèlaià hous ëH a laissée fesl d'iihé ressemblahce étbrihatile ; rieii n'y a été négligé, ni l^étàlagé dfe fausse scieiice, Hi l'iliitfaëhéë éraditioil iiistoriqiife, ni la surdité aggtâvëe t)ar \i disttictlBH, hl les besicles, ni même les iiifôridhés bonjligàlfes du dbcteur. Là vie d'Agrippa est une sdîte d'àvehtilres. Il iiàquil a Cologne, en H86. I^ou§ le voyons d'abord profès- Sfeut de càbbale, à Dôlfe eh feourgôgh'e, fcommenlant devant un auditoire choisi le livré de Reùchlin : De verbo mirificô. Chassé de t'raticë, il passe en Angletei'ré, pui^ en Italie. Soldat, il sert datis les àrjûéei de Maximilien ; avocat, il défend à llif etz une t)aysatlnfe accusée de sortilège qh'on allait brûler; il là sAUvè, mais on Ife tbrce de quitter la ville. Péndaiil
JEAN -wïki si La §backiifekiE. È5
^tiei^ueâ ftilhéës, il âë livte & FhB'dbi-g, efa Stliss^; i iâ pratique «ë la fUëdÈblÙel Biéiit6b il tètouhlë èH Fraticë, et jr est attaché éU (Qualité lîë mèdëbiti^ âstbëlogUë; a 1?^ boili- 'dé LbUl'se 'de ëdvoië; bèté dé FbaHçoiâl": Afaiit rëRlsë iië Mire l'horosbo^ë de là rèihë et réseKé lëS fel^blli-è des fcohstëliàllhns ^iiiir le cbhnëtâblë Bë Bdiirboh; il té'çoil sbh bbngé. 'On le pebd de viië ; Waiâ 11 re^àtâil i dblognë, celte fois historibêrà{)hc dé l'fehiiierfedr H'Allbhlagne: bé Hoûvelles peccadilles l'obligent à ile nouveaux voyages : il rentre btiborb ùriè ïbis bn t'rancè, inais arrivé a Gifenbblè, il y tombe malade el meiirt (1535).
On a d'Agrit)pà dèui outrages, clont Turi est la i'éfdtatioti dé l'autre i lie occUlia phïiosophià,ht &è încertii\idine et vanitûte scient iàruni,
ttaris le prfeniiér; il felt preuve â'une bréilulité éittérae : l'astrologie, l'alchimlé et sdbloiit la fcibbalé llii pàbàUscht les élébietits indispensables pdlir là cbnstilutloH de U faédfebînfei oli fci-blrait lire Pai-âeelse ; — ddilk le second, il dbjure ses àiiciëilnes erreurs ; liiais; âaiis mesùrfe dans sâ fcriiiqde, coiiime il rivall étë dans son bnthousiâsmb, il rejelîe la ivraie sblence avec la fausse, el ses dêclaHiatîbtis fcht songier aux boutades de ieâh-Jacquës Rousseau.
C'est cet Hôhithë, Irès-slispëbt suivant les ideds de
56 CONFéRENGES HISTORKHiliS.
son époque^ qui avait été le maître de Wier, et Too reconnaît sans peine son influence directe dans les écrits de Télève. Celui-ci n'en parle jamais d'ailleurs qu'avec respect et reconnaissance. A vingt ans, privé de ce guide et livré à lui-même, Wier se rendit en France pour y étudier la médecine ; il se fixa d'abord à Paris, le quitta pour séjourner quelque temps à Orléans, y revint encore pour terminer ses années sco* laires. Après avoir été reçu docteur, il entreprit divers voyages : il visita l'Afrique, oîi les sorciers tunisiens i}esThérapkim)lui donnèrent à réfléchir; plih sieurs contrées d'Orient, l'île de Candie, et retourna enfin dans son pays natal. Là il vécut et mourut, archiatre d'un principicule, le duc Guillaume, seigneur de Clèves, Juliers et Berg, qui se trouvait être un des hommes les plus éclairés de son temps. Il vécut et mourut fort tranquille (quoi qu'en aient dit quelques historiens), grâce à l'amitié puissante qui le protégeait contre toute persécution et même contre toute tracasserie de la part de ses ennemis.
Wier a publié deux volumes d'observations qui ne manquent pas de valeur : sur le scorbut; — sur la fièvre quarte^ — sur Vhydropiste, — sur Yocclusion du col utérin^ et à ce propos il donne la description et le dessin d'une sorte de spéculum qu'il appelle specil-
JEAN Wlia ET LA SOECEUBRIE. 57
lum: —sur la omette anglaise; la grif^ (toux pestilen* tielle], diverses inflammations épidémiques: pneu<monies, pleurésies, angines ; — sur une maladie appelée varenif dont je ne suis pas parvenu à me faire une idée bien nette; — sur la passion iliaque observée chez la duchesse de Tecklembourg, etc. Il a, comme un autre, fait son traité De morbo gallico. La Colère lui a fourni la matière d'un volume {De irœ morbo) : c'est une de ces machines médico-littéraires fort goûtées des gens du monde^ où la faiblesse des notions physiologiques se dissimule sous un grand luxe de citations en vers et en prose.
Mais Tœuvre capitale de Wier, l'œuvre qui a fondé sa célébrité et où il a mis tout ce qu'il avait de lucidité de téte^ de bonté de cœur, d'érudition, de verve, et son meilleur latin, c'est le livre : De prœstigm dœmonum et incantaiionibtts ac venefieiis , en six parties, dont je vous demande la permission de vous donner au moins les titres :
La première partie traite du diable, de son origine, de sa chute, de sa puissance ;
La seconde, des magiciens infAmes ;
La troisième, des sorcières ;
La quatrième, des maladies de possession, ou plus exactement de ceux qu'on croit atteints par les ma-
58 (CbNtÉRfeNCES HiSTORlQUES.
lëÛcbs iles sorciôrfes {De ïis qui lamarurh màteficio a'f^ fecH futariîur)'.
Dans la cihquièmë partît; îl paàsè en révîib Ifeâ iiioyeiis itiié in Usage i)diir là guérisôh des po§séd8S;
tiàns ià Sîxifehaë; il examine les i)èîriës â êfliclfer eh matière !de sorcellerie, soit cbiitre les magiciens màlifaisànts, soit côtitre l'es strygés iiiipiiissàriles [ï)e lamiarum mpotentià).
Un livre à part, intitule : De làmîè\ et dont iih chapitre esl consacré à Vabsiinence émulée {i)é cornmentùits j'ejûniîsyyibrme le compléihent Ud He jirœs^ tigiisy et sert à en résumer tes fcôhciùsioiis lès plus iinportantès.
Le tout fôritiè un ouvragé d'uii caractère multipie, comnie rkùteur l'explique lui-mêrhé dans iiiie longue préface eh forme d'épitre dédicâlbire, uii ouvrage â ta fois ihéotogiqùé, juridique, phllosophique et médical. Les passages de rEcriture et rexègèsè des textes hébreux; les discussions de droit et les commentaires sûr le bôde pénal ; lès considérations sur les facultés de l'âme, ribtaminerit sur le pouvoir de l'imagination; les observations cliniques..;, s'y succèdent, s'y côtoient; s'y pressent, s'y mêlent, au hasard d'une pluoie intarissable. Je n'èiiirèprendrai pas d'àhalyfeer devant vous ces sept cent et qiielqueis
pages in-quarto. Permettez-moi seulement de vous donner eii peu de mots là substance de ce vkstb recueil, et cela me sera facile, si j ai réussi, comme je i'e crois, â liî'eii comprendre le sentiment générai sous Tempire duquel le livre à H'é boriîpbsé:
Ûti prertiifer poiht à bîeit rible^ c*esl que i'êàiî M^ier tt'est pàè fcê que tiôUs nbttitïieriolis àtijblitd'hiil bti libre Censeur; liii espril YovL îiêà la première ligne; ii rejette l'opinion des pértjiAtétiques tjtil nient d'ès démohs ; liil ctoit au diable et àiix àris mâgi^Uës • Il y croit àîncèreWent, . d'ilne foi sbilde/(je Vbils eh ai donné uiie prfeUve éii commeii'çâtit; j'etl i)roliliirâls HU besoin fefent ilitre^). t'est fclfeii â tbl^t ^lie Thistô- Hferi CuH Spreiigel a préteridii lé coiitrAire; (Juand tVier racbhtb les stralàgètriefe de Saiân; ce h'festjpës Une concession qu'il fait â ses iadversâires pour mieux Ifes battre ensuite, ce n'est pas une foinle de polémiste ; non, ce qu'il dit, il le pense. (C'est qu'oîi ne nàlt pas impunément au xvi* siècle, et qu'à moins d'une vigueur d'esprit bien rare, on iie rejette pas a'uhe seule secousse le joiig dé la stiperstiliori coinmunc. — Wier, n'admettant pas là réalité de la sorcellerie et ëcrîvaiit ce qu'il écrit, serait plus grand comme savâiit, je Taccorile, mais il serait moins grànii comme bo'ihmb; je l'ail ioairerkis davantage, je
60 * G0NF£B£NGES histoeiqvss.
ne Testimerâis pas autant. Qu'il eût menti avec tant de persistance et le long d'un si gros volume^ eût-il menti dans l'intérêt de la vérité, cela ferait tache à son caractère ; mais aussi cette imputation ne résiste pas au plus léger examen.
Non que Wier manquât de perspicacité, qu'il ne fût même très-habile à démasquer les supercheries de toute sorte. Dans un cas donné, il saura, en vrai médecin, se défendre contre l'illusion et fera toucher la fraude du doigt Ainsi, chez une femme qui prétend vomir des bandes d'étoffe, introduites journellement dans son estomac par le diable, Wier commence par remarquer l'absence de tout contenu gastrique mêlé aux substances ainsi rejetées ; il en conclut qu'on veut le tromper, et bientôt il arrive à démontrer à Tassistance que la prétendue possédée cachait elle-même dans sa bouche les corps étrangers qu'elle recrachait ensuite avec des efforts simulés. — Ainsi encore il découvre les ruses d'une petite mendiante, Barbara, qui disait vivre depuis des années sans prendre de nourriture et sans vaquer à aucune fonction naturelle. Cette enfant commençait à se faire une assez fructueuse célébrité, le sénat de la ville d'Unna lui ayant délivré un certificat de surnaturel. Wier la loge chez lui, la surveille, ainsi qu'une
sœur ainée, Ëlisa, gui raccompagne^ et parvient à prouver à tous que cette merveilleuse abstinence n'est qu'une comédie; que le jeune prodige volait des aliments ou s'en faisait apporter par Élisa, qu'il appelle son Habacuc, du nom du prophète qui portait à manger à Daniel dans la fosse aux lions.
Ne méconnaissons pas chez Wier ces excellentes tendances d'observateur. Tenons-lui compte également d'autres éclairs de scepticisme qui lui échappent par moments : comme lorsque, à propos d'un morceau de verre enchâssé dans la bague d'un gentilhomme et qu'on disait venu du fond des enfers, il s'étonne que le verre ne se fût pas fondu à la chaleur des flammes étemelles! ou encore, au sujet de la distinction entre l'ftme sensitive et Tâme rationnelle, lorsqu'il demande ce que cette dernière âme fait chez l'enfant qui n'en a pas encore, et qu'il répond : « elle
se promène sans doute» [spaciatur) Le scepticisme
commence à poindre, mais la crédulité est encore bien grande, et c'est à peine si Wier est en avant de son siècle. Seulement, il a une théorie , une théorie à lui, qui lui permet jusqu'à un certain point de concilier, non sans quelques grosses contradictions, vous le pensez bien, son attachement aux idées régnantes avec ses aspirations au progrès, sa tête avec
62 gonf£kenges historiques.
son cœur, la diablerie avec rhumanité. Cette théorie qui donne la clef de lc\ conduite et des écrits de "V^ier, la voici telle qu'elle me P^aî| se dégager çlaireme^it de Tensemble de son œiuyre :
Il ej^iste des pa^^içiens à qui un pacte avec Satan donne le pouvoir surnaturel du maléûcç,^ çt ceux-lJ^ iqéf it^t le çlus i^év^re châtiment \ o^^is. à côté çle ces bpmw^,. o\\ jj^lu^ft^ ^u.deç^pfls, ^'^\k^^ il y i^ wp foule (^p i^fiç^ftp^ps^ ^ç fermes s^rtçmt,^^^» loin d'êtrp les. complices ^^ d,ia^)le^ çj sont ^çs viç^in^es : ms^r. la<^çi§, malheureuses, délç\issée$.^ elles, devi^xmeai if^z cilement la proie, du Q^^r^, ^esfyiaieur, qui remplit d'hallflcip,atio;^§ e^ ^e rliv^s lepr çsprit i^al afçrmi, et leur t^^it crpire qv\'çlles op^ cpn^mis çlçs crimes dont elles sont j^bsojimnçint inuocejdtes.
Cette, tbéo;rie yqus parj^U de peç (^e oo^séq^ençe î Dlétiro^pe;{;-yo.ps j la pprtée en est tr^srgcande. Si elle réspjçye comnae punissa^).^e I^ sqrççl\çrie say2\nte (ou^ po^r Vappeler par spn poç[^, la ioi^gleric, Teççroque? r^e)> elle ^nid à e3^ef(^p||er de toute poursuite la fausse spvçellerie^ ç'est-è\-dire ViHusion, rçrreur, la folie^ E^ç la spii tç,^ V^déc de la diablerie passive, de la pos:^ session, 4e Tofesç^sion, Vi^^e d'une souffrance, en up mot, diçAC de pitjé^se sp^sti^^ç à \'i^ée de la d.ia\>lerieaçtivç; ^u çaaléûce, a,ft ÇÇimç (^ui appelle \i^ çé-.
pression. Et le prpgrès qu^ cette ifyéçm rpaU^ft ÇM double : médical et juridique. D'abord, yç^ijà ^ p^rt faite à ^a maladie; pas assez Ic^rge, fi i^o^re gré, puisque,^ dj^ns la pensée ^e Wiçr, il j çi^ î^une a^vit^Ç encore |i fair^, la part ^u diablç ; ifl^iç, n'est-çç pç\ç déjà un grand i;*ési\ltat que cette preifipièfe rçYÇï^^^ç;£^tio.p de la sorcière par la pj^thologie, cç^tç prpq^ièrû ?\ffir matioB de son irresponsabilité ? ^'cs(-ce. |\^$ &ur^PHt une vue juste et féconde, pelle qui 2\s§inpiilç, Isi prétendue sorcellerie à la pr^^e^duepo^^e^siop, con^ç^ie deux variétés to^t aq pl\is ^'^n mê^p d^^ye, Candis qu'auparavant un aWmç les $,éparait,runp devant ^tre punie de mort, l'autre innocenté^?
Il est regrettable que'W^e^ X\^ se spjt pas papntré moiips timide dai^s lie^ porolIairei| qu'il déduit de cç$ dpiin^es. Que\quçfois il ç^cl£\fl[^e l'sicquitter ment pu^ çt sinpiple des accusées ; le pl^§ Siouyent il se contente de dems^pdçir un^ çop[^çQutatioy^ ^^ peine : la réprimande publique, la confl$(a^on dçs ];).iens, l'exil. Mais avant tout, dit-il s^ns cess,^^ laissezleur la vie sauvp l ne tuez p^s { ne tortv^'e^ pas 1 Et il ajoute : «Craignçiz-Yous ^o^c que céisi pauvres fenp\me» nç souffrent pas asse;^ que vpus vous ii\géniez à les faire souffrir encore?Pensez-vousqu'ilyatt au n^oudç une misère pire que la leur ? Ah ! si elles vous pa-
6a CONFERENCES HISTORIQUES.
raissent mériter un châtiment, rassurez-vous : leur maladie suffit... »
Paroles profondément vraies I Rien (j'en atteste les souvenirs de tous ceux qui ont observé ces sortes d'aliénés dans nos asiles), rien n'égale Teffroi et la terreur du délire de damnation, de cet enfer imaginaire que les malades portent au dedans d'eux-mêmes, qui ne leur donne de répit ni jour ni nuit, qui à chaque minute engendre quelque nouveau et plus cruel martyre, auquel enfin les malades cherchent à échapper par la mort volontaire, dans la persuasion que la réalité des peines étemelles doit être plus douce que cette horrible angoisse.
C'est dans la pitié que lui inspirent ces pauvresses, ces vieilles, ces folles {mhellœ^ aniculcBy mulierculœ^ vetulœ dementatœ^ delusœ), qu'il puise l'énergie de son indignation et les invectives dont il accable les tribunaux de sang qui les jugent. Plus il est attendri^ plus il se révolte. Tant d'ineptie et de férocité le met hors de lui, et à tout instant il s'interrompt dans ses démonstrations pour lancer quelque apostrophe véhémente ou ironique à ces bouchers {çamifices)^ pour fiétrir le sang-froid barbare de ces despotes à la turque {turcka tynmnis).
Effet produit par te livre De prmttigUi dœmonum. -^ Partisans et adversairtti.
— Jean Bodin.
Grande fut la sensation produite par l'ouvrage de Wier. Elle est attestée par cinq éditions enlevées en quatorze ans, — chiffre considérable pour Tépoque, — sans compter une traduction en allemand, de Fuglinus, et mieux encore par la sympathie et Timprobation également vives qui saluèrent son apparition. Des théologiens, des médecins, parmi les plus estimés de répoque, écrivirent à Tauteur pour le féliciter. Quelques-uns, tout en adoptant la plupart de ses idées, comme Brentzius, persistaient cependant à distinguer entre le maléfice, qu'ils déclaraient, comme lui, imaginaire, et l'intention de nuire (conatus), qu'ils réscrvalent et qu'ils voulaient voir punie. (On trouve tout cela dans le recueil de lettres que Wier a publié sous le nom de Liber apologeticus,) En somme, un doute
salutaire était entré dans les têtes. Mais les adversaires ne manquèrent pas non plus, comme on devait s'y attendre. Ce fut d'abord un soi-disant prince de laScala, champion maladroit de la superstition, dont notre auteur fit prompte justice. Ce fut Del Rio, qui, le prenant de haut, déclare nettement que si les médecins sont admis à donner leur avis, on ne brûlera plus personne, Ce fut Barthélémy à Spiua, inquisiteur comme Del Rio, ne pardonnant pas aux juges les vains scrupules qui les arrêtent, depuis qu'ils ont lu le livre damnable De prœstigiis, « Il s'agit bien de savoir, dit-il, si les actes reprochés aux sorciers peu-^ vent être prouvés I Toute la question n'est-elle pas dans le pacte avec le diable?,.. »
J'eu pourrais citer beaucoup d'autres encore dont le blâme vjiut uu éloge. Mais j'ai hâte de vous faire connaître l'appréciation de quelqu'un de bien autrement considérable que tous ceux-là, de bien au-^ trement compétent surtout : messer diabolus ep personne. Voici ce qui appert de la déclaration d'une sorcière mise à la question, et dont le père A. Spina s'est borné à recueillir les paroles : a Tout dernière- )) ment, au sabbat, Satan vint en la figure d'un grand » prince, et se tournant vers les stryges qui étaient là » assemblées, leur dit qu'elles pouvaient être tran-
JEAN W18B ST LÀ HOftCBLLERIE. 07
>) qi^llas ; qu'avant peu sa domination serait assurée à » jangiais; que le» affaires du diable allaient à souhait, )) nierai h Wier ^t à eeux de sa l)ande qui disent n que tout cela n'est qu'imagination et moque^
» riet.. »
Parmi les antagonistes de Wier, aucun assurément ne s'est montré aussi savant ni aussi acharné dans ses attaquai; que le célèbre Jean Bodin, l'auteur de la Démanomanie des sorciers, c'est^l-dire -^ car vous pourriez vous y tromper! -^ a De la rage que les sorciers ont de courir après les diables, n 11 va sans dire que le grand philosophe prend en pitié le « petit médecin » qui se mêle de parler naturellement de choses surn naturelles.*! Incongruité notable! Sophisterie pué- » rile i )) Il faut voir comme il le renvoie à « Thypostase des urines » , l'impertinent qui conteste la culpabilité des sorciers, quand cette culpabilité est affirmée <K par la loi des Douze tables, des jurisconsultes, des empereurs et de tous les peuples et législateursi Perses, Hébreux, Grecs, Latins, Allemands, Français, Italiens, Espagnols, Anglais I »
Bodin, rérudit, Téconomiste, le procureur du roi Henri III, en Anjou, a passé pour un esprit libéral : soit ; mais c'était au fond un de ces hommes comme il ^n a msté de tout temps, bien qu'on n'ait songé
6g CONFERENCES HISTORIQUES.
que tout récemment à leur imposer un nom de famille ; c'était un Joseph Prudhomme : ferré sur les textes, ne transigeant jamais sur le décorum des principes établis, prêt à voir un scélérat en quiconque fait mine de les discuter^ et par-dessus tout prenant la morgue pour le sérieux et détestant le rire comme une marque de perversité. Wier, en racontant certains procès, qu'il qualifie très-justement de tragi-comédies, ne s'interdit pas toujours d'en faire voir le côté burlesque : c'est ce qui déconcerte le plus le farouche Bodin. <( C'est la façon de Satan^ s'écrie-t-il, de faire rire pour adoucir le comble d'impiété. »
Dans sa Béfutatiou des opinwmde Jean Wier, il débute par ee dilemme : Le livre De prœstigits est l'ouvrage d'un homme très-méchant ou très-ignorant* « Or, ajoute-t-il charitablement, Wier n'est pas ignorant. » Partant de là pour arriver d'emblée à la diffamation, il n'hésite pas à déclarer sorcier lui-même celui qui veut faire absoudre les sorcières « à pur et à plain x>. Et il le prouve : Wier est-il, oui ou non, le disciple de ce Cornélius Agrippa quiaécritlaPAt/o^ophie occulte? (Que, depuis. Agrippa ait fait un second livre : De la vanité des sciences, qui dément et rétracte le premier, Bodin feint de ne pas le savoir.) Est*il vrai^ oui ou non, que ledit Agrippa possédait un chien
noir? que ce chien répondait au nom de Monsieur? qu'à la mort du savant^ cfette affreuse bête, après avoir suivi le convoi funèbre, a disparu pour ne plus être retrouvée? Est-il vrai^ enfin, que JeanWier menait souvent Monsieur en laisse? Ce sont des faits^ cela. Maintenant voici l'interprétation : Agrippa était un des plus insignes sorciers ; — le chien, c'était le diable lui-môme;— la laisse... Eh bien ! la laisse, c'était (dacordelle de Satan. » De cette façon, le commerce de Wier avec Satan, pour avoir été un commerce médiat, n'en est pas moins paribitement démontré.
Ce qui suffirait pour prouver l'extrême n méchanceté » de Wier, c'est le respect qu'il conserve pour le maître de sa jeunesse; ce sont les noms affectueux qu'il lui prodigue en toute occasion : Magister^ herus meus. Quelle abjection!
De plus, et « cela fait dresser le poil en la teste » de Bodin, Wier va jusqu'à reproduire, dans une invocation qu'il cite tout au long, les mots mêmes dont (( les plus méchants sorciers » se servent pour leurs enchantements.... Êtes-vous curieux^ messieurs, de connaître ces mots ? je vais commettre l'imprudence énorme de vous satisfaire : Iotu aolanabaroth el
ABIilL BNA THIEL AMASI SID0MEL GATES TOLONIA ELIAS ISCHIROS ATHANATOS TUAS HEU MESSIAS.
70 coi^fêSMêeS HisTdhtûtiEi
Autre âbomiîiâtloîi. Wiér, sôus le titi^è' de PsèUSd^ monurchia diaboli, donne une série de rensèîg;nemént (qui rappellent bèëticoiijJ ceux de nos àlmâûàchs de rriédeeine) sût lë8 tittëi, le dëmétii-e, les heures de coftsulicttiotli tes spécialités ditèrses des déÉÙbnS; ililè mentionné pas moins dé 72 |)Hncès,' diics, tiïâi*quis et comtes, et 7 rtiilllons 405 928 diables et didtllotiris et sauf erreur de calcul » i
Et ce n*est pdS tôltt: Wiët avoué, lé hiàîhëut^èiii, qu'Un jbur^ en Tabsence d*Âgript)a, il à transcrit furtivement la Siêffmib^dphië dé trithéttie ; et c(tii ne sait ttUe ce livré est todt rempli des plus exécrables formules magiques? (D-fititres prétendent, il esti^rdi, que Tautèur, Tabbê dé TriltenHelm, aurait simplement inventé l'art de fcôrres{:^cmdré par ehltfrés...)
Wier falsifle la loi de Dieu ; Wlêr outrage la Divinité. Ouï, puisqu'il dit que le mbt Maksepha de la Bible doit se traduire par rJenèflëà et nob par matefiedy dans ce verset : (< Tu be laissét*al^ pas titre là sorcière (Maksêpha); n
Qu'âttéttdre d'un homrtié é^paible de pareilles noirceurs? Et faut-il s'étonner après cela sll prend la défeiise des sorciers, sestôlïègues en Saltan?
Mais adssl cotnme il se contredit piteusement! Comme il est tout d'abord embarrassé pobr dêfinif
JEAft WiËlBL tff LA i96ntifeiiLÈRIE. 71
fë QU'ë^ Une imièi et fédllit a dire bé qu'diî |)réend qti'ëWe ë^^ et tidii ëe qu'elle est kti réalité ; il définit le senii d'Utl tnut et Udii là (3bosë déàigtiéef ^ EUdore M, èoitiftlè Pierre d'Apotie^ 11 àtttll le cyuisme de déclarer (]Ue le dldblë n*m qu'uh mythe. Mais non) il retoUuâît U piihmhôë déS dêmonà^ il ôroit aux arts tnagiqufesi, il racoiitë dës prodiges dout il a été lul-^ttiêrtie téttlOltl 1 « Vojfëz, lui fait observer Bodin, quèl èerveau léger vOUâ êtes ! » D'aue t)art, vous contestez qu'il y ait des siryges, et de Tautre vous cotivetièx qUe la Mer- Glace, les Monts-Alpes, et principalement la Savoie (vdUs iie VoUs doutiez guère, messieurs, que rahUexion eût incorporé à la France tme véritable petite ThessalHe !) sont les |jays où Ton reilcotïtre le plus de sorfclères. Commencez donc par vous mettre d'accord avefc vbUs-meme !
II Vous faut, prëteudèz-tous, èh une affaire capitale, des preuveiS filus claires que la lumière du jour {luce rnediana citwiomi ce èdntles êJkpresfelbfisdeWier), et avant toUt vous exigez que les faits incriminés soient au moins possibles, Qu'entendez-vous par possibles? Affecteriez-tous d'ignorer que l'impossible, c'est-àdire le surnaturel, est de ressenoe même de l'action diabolique? QUaUt aux fkits, il suffira, je suppose^ qu'ils soient dertifiés par.. . El fiudin se met en detoir
C0Z9FÉRSNGES HISTORIQUES.
de citer : saint Augustin, et Philippe le Péripatéticien, et Porphyre, et Jamblique, et Platon, et Pselhis, et Plotin, et même Qaudentius Merula !
Si Wier veut ranger parmi les hallucinations la lycanthropie, et généralement les métamorphoses d'hommes en bétes, Bodin lui coupe la parole en s*écriant : « Et Nabuchodonosor qui fut bœuf ! » S'il essaye d'expliquer par l'égarement de l'esprit... et des mains, le conctAitus dœmonum: « Oubliez-vous, lui dit Bodin, le commerce des fils de Dieu avec les filles des hommes?» — Vainement Wier, meilleur anatomiste que théologien, énumère-t-il les organes indispensables à la perpétration de l'œuvre de chair, et montre -t-il tout ce qui manque au Principe du mal pour y réussir : — Bodin trouve ^objection indécente et passe outre.
Mais c'est quand Wier plaide la folie, qu'il reçoit un démenti complet et formel. Vous dites qu'elles sont folles, ces femmes? mais a on n'en brûle jamais de furieuses » . Et de quelle ruse^ de quelle discrétion, de quelle prudence ne font-elles pas preuve envers le juge qui les interroge ! Elles sont mélancoliques, suivant vous? D'abord ^ — et ici le philosophe
ne craint pas de faire une excursion -sur le domaine médical, lui qui tout à l'heure gourmandait si verte-
ment le médecin de se mêler de métaphysique, r-d'abord sachez que Tbumeur mélancolique est celle qui tempère toutes les autres et qui donne la sagesse. Ce n'est point par là que les femmes pèchent communément. Un observateur dont l'autorité est grande en ces matières, vu le vaste champ d'expérience sur lequel il opérait, le roi Salomon, affirme que sur mille hommes il y a un sage, et que sur mille femmes pas une seule ne mérite ce nom. Et Hippocrate, que vous devriez mieux connaître, vous apprend de son côté que les femmes, tant qu'elles ont leurs fleurs^ ne sont sujettes h aucun des maux que la mélancolie ou atrabile engendre : ni à la folie, ni à l'ulcère du poumon, ni à l'épilepsie... Vos compatriotes, les Allemandes, ont-elles le tempérament mélancolique? Vous savez bien que non ; et cependant les sorcières sont en nombre parmi elles. Enfin, celles que nous menons tous les jours au bûcher sont a saines et » gaillardes net n'ont, je vous en réponds, nulle « opi- » lation de la rate ».
Les hypothèses émises par Wier au sujet des fameuses H graisses magiques » sont ruinées avec la môme verve, et souvent avec beaucoup d'à-propos. Wier admettait que des substances très -actives (parmi lesquelles on voit avec intérêt figurer le ha-
14 COirt'iRÉSCES HlSTORlQtEè.
chich, âotis Id nom de M&rdn-luc Que Itil domieiït Ifes Orientailx; c'est Vhanèbaliè^ cdnnabis, ûéi t'tançais.,.), que de véritables poisons, dis-je, entraient dans la compôsîtioii de ces onguents; il pënsàtît ^e Tabsorption d'tin flarcbticiué pdr là |jëàti était peat-6tl*fe tout le secret du tMttspori à travers les îiîrs et des autres illusiotis dont les sorcières parlaient cottttae d'autant d'événements réels : â l'appui, il avdit cité rhîstoire d'un Italiefl qui , pbnt assister au sabbat, prenait le soin de s'administrer* lui-même le èoii* un
suppositoire médicamenteux Bodin, ici, est très-
.oH : il fait ressortit la difficulté dé se prôCtii-er \â plupart de ces substances ; 11 oppose la diversité de leur action connue h l'uniformité |)resc(ue constante des visions qu'oU voudrait leur attribue^ ; il insiste sur le choit médiocrement heUreux dfes frictioUs conitoe moven de les faire absorber, te même' et avec autant de justesse, à îUoil âtis, lol-sque Wier fait intervenir ces effets toxiqueè pour expliquer Tinseiisibilité des sorcières pendant les ttlUrttictïts de la question, Bodin lUi obJéCte qU'Ufle Ëtiesthêsie diiisi obtenue ne pbtrriëtttsiïi pas de htûUt « iùut lé tuir )i saris que la femttlè s'en éttietlte, ainsi qu'on eri f Oit fréquemmerit des etemples.
Et il continue dltlsi, longteihps, pdtierhmeftt, W^
jean' -w^eî iî LÀ soàfciifJltiE. fé
^e lassant pas, plein dé science et pieih âè fureur, protiiànt de toutes les contradictions de son adversaire, Aé toutes les itapèrfectîons , de toutéê les lacunes de sa dofctrinë, et montrant qu'elle iië saurait soutenir là coniparaison avec là doctrine régnante, simple céllé-là, tout d'une venue, harmonique, comme le sont les pùrès flctiotis... t'uis, quand il à fini de vaincre, quand il a établi avec une égale solidité et les repas d'enfants morts et la fabrîcatîoii dès tempêtes, il s'épanche dans une péroraison presque éloquente à force de haine ; il se prend à gémir sur l'insolence impunie de ce « méchant » qui défend le§ êtres les plus exécrables de l'univers; il s'accuse môme, — le pauvre homtne! — il s^acciise «d'avoir escript peut-être trop aigrement; mais est-il possible à l'homme qui est tant soît peu touché de l'honneur de Dieu, de voir ou lire tant dé blasphèmes sans entrer en juste colère? »
Tel est le combat livré à Wier le méchant, par Bodin le bon, par le même fiodin qui vante la douce habitude où sont les Perses de tuer leurs sorciers par l'écrasement de la tôtc entre deux pierres, « qui est le genre de mort le plus cruel entre tous ».
Honnête, honnête Bodin !
76 GOICrfRENCES HISTORIQUfiS.
J'ai cru devoir reproduire avec quelques détails cette argumentation, d'abord parce qu'elle nous a permis d'examiner de plus près l'ouvrage même de Wier ; puis aussi parce que l'impartialité l'exigeait : après l'avocat des sorcières, c'était à l'accusateur de parler. Vous avez entendu maître Bodin, faisant fonction de ministère public, en ses conclusions. Vous savez aussi comment la postérité a jugé entre ces deux hommes. Ce qui donne à leur débat un intérêt puissant, supérieur même à l'objet discuté, c'est qu'il y a là comme un écho du choc subit et grandiose qui retentit au xvi' siècle, quand l'âpreté des vieilles mœurs se trouva face à foce avec la tolérance modeme; quand la tradition, avec son bagage d'autorités, se heurta à l'esprit d'examen et de contrôle universel; quand enfin l'ancien monde vint se briser contre le monde nouveau.
Ce qui nunqiMit h roavrage de Wmr. — ConelutioOi
J'ai dit que le De prœstigns «y ait produit une impression violente; pour rester dans le vrai, je dois ajouter que l'influence de ce livre a été peu considérable, si Ton en juge par ses résultats immédiats. La brèche par où Wier était si vaillamment entré devait, après lui, engloutir encore Reginald Scot, Cornélius Loos, Dietrich Flade, Frédéric Spee^ Baltbazar Bekker, Christian Thomasius^ et bien d'autres, qui ont expié plus ou moins chèrement l'avance qu'ils avaient prise sur leur époque. Tant d'eflbrts ont été nécessaire^ et, en dépit de leur nombre, nous voyons le fantôme sinistre de la démonolâtrie, avec son cortège de bourreaux et de martyrs , revenir jusqu'en plein XVIII" siècle ! Wier avait pu, par son intervention personnelle, par son exemple, par ses écrits, obtenir quelques adoucissements de peine; il avait réussi
78 GONFÉRERGSS HISTORIQUES.
à dessiller les yeux de plus d'un homme de bon vouloir; il avait interrompu la quiétude jusque-là profonde des brûleurs de sorcières ; mais nous sommes obligés de reconnaître que son action n'a été ni aussi durable, ni aussi décisive qu'on aurait pu l'espérer. Pourquoi, messieurs? C'est ce que je vais essayer de dire, et je le dirai en toute franchise, estimant que rhistorien — fût-il historien pour une heure seulement — a toujours mieux à faire que des panégyriques.
Ce qui a manqué à Wier n'est certainement pas l'amour du progrès ; non, mais c'est la curiosité scientifique. On peut affirmer que moins homme de bien et plus homme du métier, moins philanthrope et plus médecin, il eût été plus utile, eût obtenu davantage. Supposons un moment que tout d'abord et de parti pris, Wier eût renoncé à toute controverse de théolo-
gieetde droit,— et il n'était pas difficile de lui prédire un échec complet sur ce terrain où ses adversaires dlBvaient l'ensevelir sous une avalanche de noms et de textes! — supposons-lui assez de sang-froid, d'indifférence s'il le faut, pour se détacher de toute préoccupation, même humanitaire, et se renfermer d'autant plus strictement dans les questions de pure médecine ; qu'au lieu de défendre les sorcières en avocat, il les
eût observées en patjiologiste,.. Quelles lumières inattendues n'eûl-il pas tirées de ses recherches! quelle force de persuasion tranquille à convertir les plus réfractaires I l\ eût fait comme celui qui prouvait le mouvement par un argument sans réplique : en marchapt. C'est alors que les sorcières fussent apparues au^ yeux de tous ce qu'elles étaient réellement : des malades; leurs crimes eussent pris le nom de symptômes, et dans les registres des tribunaux on n'eût vu autre chose que de vastes recueils de faits cliniques,..
La maladie ! Elle est là, visible, palpable, barrant le chemin à chaque pas, et bien souvent Wier passe à côté ou à travers, sans même Tapercevoir.
Ainsi, la tradition reproche -t- elle aux sorcières de vouer leurs filles aux enfers dès le berceau, ou même dès avant la naissance. Wier se contente de nier; mais sous ce travestissement fabuleux, il ne sait pas reconnaître l'énoncé du grand fait de l'hérédité morbide, de cette vérité: que lavésanie, comme d'autres maladies nerveuses, se transmet d'une génération à celle qui la suit.
Lorsqu'on répète autour de lui que la fille d'une sorcière, ainsi danméè avant de naître, ne reçoit cependant que vers l'Age de la nubilité son initiation
80 GONf£iI£NG]SS HISTORIQUKS.
définitive, Wier n'entend pas davantage le sens à peine caché de cette allégorie; il n'y soupçonne pas l'immunité si remarquable de l'enfance à l'endroit de la folie, opposée à l'invasion plus fréquente du mal^ y une fois la menstruation établie.
Il voit les théologiens s'ingénier à expliquer comment l'àme de la femme, plus faible et moins croyante que celle de l'homme, évite moins aisément aussi les embûches des mauvais esprits ; Wier s'empare de cette concession comme d'un motif d'excuse en faveur de l'inculpée ; il s'efforce de convaincre Satan de dol ; encore un peu, et il réclamerait reconventionnellement des dommages-intérêts pour sa cliente. L'intention est bonne assurément; mais il eût mieux valu encore démontrer en thèse générale que les femmes ont une extrême disposition aux affections ^ nerveuses quelles qu'elles soient; non point seulement à la démonomanie, mais aussi à l'hystérie, mais aussi à la chorée, mais aussi aux douleurs d'eslomacetde côté...
Il lui eût été facile de faire voir que les peines, les émotions vives, toutes les perturbations morales dont on disait qu'elles détachent la femme de Dieu pour l'affilier au diable, sont précisément les causes communes, journalières, d^un grand nombre de né-
vroses, aussi bien des névroses sensitives et motrices que des névroses intellectuelles ou affectives.
Et ainsi du reste. Si liVier avait inscrit au compte du délire sensoriel tout ce qui y appartient, en y faisant entrer toiUes les illusions, toutes les hallucinations de la vue, de l'ouïe, du toucher, de Todorat, du goût, en un mot toutes les perceptions sans objet dont les confessions des sorcières sont le long exposé, quelle part eûi-il réservée encore à l'immixtion matérielle du démon au sein de l'organisme? Aucune; la pathologie eût tout absorbé, et le pathologiste se fût épargné le chagrin de se contredire en tirant de prémisses erronées une conclusion irréprochable.
Wier sait fort bien que les sorcières ont le cerveau dérangé; et nul avant lui n'avait autant et si habilement fait ressortir le décousu de leurs discours^ l'inconsistance de leurs allégations, les démentis qu'elles se donnent sans cesse à elles-mêmes. Mais^ chose singulière et significative, tandis qu'il profite de tous les indices d'insanité mentale propres à atténuer la culpabilité et à mitiger le châtiment, il n'a nul souci d'approfondir en elle-même et pour ellemême la perturbation morbide dont il est témoin. C'est toujours l'avocat qui prime le médecin : peu lui importe l'histoire de la folie, s'il a de quoi prouver ^
que la raison est absente. Aussi, comme conséquence de ces notions incomplètes, qu'arrive-t-ilî C*est que les objections le trouvent désarmé. On lui dira que parmi les femmes déclarées folles par lui on n'en trouve pas («on n'en brûle past») de furieuses, mais beaucoup en revanche qui parlent sensément, avec suite, avec aplomb, aveo esprit même, et Wier ne saura que répondre 1 II ne dira pas que la fureur, c^est-à-dire Tagitation maniaque, est la moips folle { des folies, et certainement la plus curable ; que cet entier bouleversement des fecultés, où le vulgaire croit voir le maximum de la maladie, en est le mini* mum, tandis que le délire partiel, calme, convaincu, coordonné, logique à sa manière, dénote une vésanie profonde et souvent inguérissable.
De môme pour la marche des accidents. Qu'est-ce que ces périodes alternantes où, suivant la version populaire, Satan saisit ou lâche ses victimes^ si^ non l'intermittence ordinaire du délire à récidives? Qu'est-ce aussi que ces époques, les unes maudites, les autres bénies, qui se succèdent, et pendant lesquelles la même femme est tantôt en proie aux tourments de l'enfer, tantôt en possession de toutes les joies célestes ? qu*est-ce, sinon le passage de cerv/ tains délires cycliques d*un mode à un autre : de la
J£ÂM WISR ST LÀ SORCELLERIE 83
concentration à Texpansion, de la dépression à l'exaltation, de l'angoisse à la béatitude? Toutes ces choses, Wier eût pu en donner une interprétation simple et physiologique. Et les circonstances accessoires seraient venues se grouper naturellement autour des faits principaux: la pâleur, cette anémie qui marche de front avec les grands désordres du système nerveux, et cela si fréquemment qu'on Taccuse volontiers d'en ôtre Torigine ; — la malpropreté, l'incurie spéciale des aliénés que la négligence de l'homme lucide n'égale que bien rarement; — le vagabondage sans motif et sans but ; — môme ce besoin de nuire, d'accuser, de détruire, cette méchanceté toujours inassouvie qui se traduit par des agressions dangereuses du malade contre lui-môme et contre les autres, qui en fait souvent la plus à plaindre et la moins sympathique des victimes... Puis encore : Tancsthésie (bornée quelquefois^ disent les actes, au côté gauche du corps, et vous savez combien cela est fréquent dans les maladies nerveuses!), fournissant la marque du diable à l'épreuve du stylet et le charme de tacitumité pendant la question ordinaire et extraordinaire; — les attaques hystériques ' de syncope, de sommeil^ de catalepsie, de convulsions qui viennent dérober les malheureuses à la vue de :
8^1 GONF£Ja£NC£S U1ST0RIQUE6..
leur supplice ; — les coups qu'elles se portent à ellesmêmes par suite des visions qui les accompagnent jusque dans leur cachot et qui les assaillent principalement pendant la nuit; — le suicide^ enfin, qui les délivre de persécutions imaginaires en même temps que de tourments trop réels.. .
Il n'est pas jusqu'au traitement mis en usage quin'eût pu concourir à la démonstration. Car s'il est vrai que les prières, les jeûnes, les pèlerinages, les exorcismes, étaient le plus souvent inefficaces ou nuisibles, il faut convenir qu'ils devenaient utiles quelquefois. N'en est-il pas ainsi de tout ce qui émeut fortement les malades, les incite à réfléchir, à peser sur la partie atteinte de leur intelligence de tout l'eflbrt de l'intelligence saine qui leur reste? Il y a eu des succès pour les terriculamenta qu'on employait autrefois dans les maisons de fous; il y en a eu pour la persuasion, la menace, le persiflage, ressources variées du traitement moral ; il y en a eu pour les opérations simulées, entreprises dans le but d'extraire du corps des aliénés des insectes et des reptiles qui
n'y ont jamais existé Certaines lectures ont opéré
des miracles : le docteur Macario, par exemple, a réussi à délivrer un jeune homme des spectres et des larves qui le tourmentaient, en lui donnant à méditer
JEAN WIER ET LÀ SORCELLEaiE. 85
l'article Démonomanie, d'Esquirol, inséré dans le Die-tionnaire en 60 volumes.
C'eût été beaucoup déjà que Wier eût ainsi converti des chefs d'accusation, aboutissant à un décret d'infamie ou de mort, en autant d'éléments convergeant vers un diagnostic médical; que, suivant patiemment l'enchaînement des faits, il fût parvenu à alléger la situation du poids d'une responsabilité inadmissible. Alors, loin de faire horreur, la sorcière eût fait pitié; alors plus d'un magistrat se fût dit sans doute, avec le philosophe, qu'en un tel désarroi intellectuel et moral, quand même elle aurait commis un crime, elle « était digne de l'ellébore et non de la ciguë... »
C'eût été beaucoup, ce n'eût pas été assez.
Il restait encore à Wier à s'élever du fait pathologique qu'il avait sous les yeux à l'idée plus compréhensive de la maladie, et de la maladie individuelle à remonter à la maladie sociale. Permettez-moi de bien expliquer ma pensée.
Rien de moins accidentel que la folie. Quelques exceptions mises à part, même quand elle éclate avec la soudaineté d'un traumatisme, — cherchez bien, et vous reconnaîtrez qu'elle vient de plus loin qu'il ne semble, qu'elle se rattache à des conditions pa-
86 ooufIrsnges HisroiiiQmss.
tbogéniques anciennes^ congénitales ou acquises, ou évidentes ou inaperçues; que d'ordiftftire la cause Qpcasionnelle y a moins de part que la prédisposition; que c'est une maladie, en un mot, plus en racine qu'en tigCi Soyons toujours en garde contre le début absolument inopiné d'une affection mentale : ^1 scrutant le passé, «-- par deljt la chute sur la tête, ou le cboc moral, ou le travail excessif, ou raccou-chement, ou telle autre circonstance fertuite dont le délire semble être la conséquence directe, — ' nous découvrirons un ensemble de conditions organiques préexistantes bien autrement importantes* Ces con^ ditions, il les faudra chercher h la fois près et loin : dans l'individu lui-môme, — dans ses collatéraux, — dans ses ascendants, — - dans Le développement incomplet de son système nerveux, ^^ dans les atteintes antérieures, violentes ou légères, quel* quefois imperceptibles, de maladie, où la sensibilité, où la motilité auront déliré avant rintelligence, — dans les diathèses, immanentes à l'organisme à la manière des tempéraments eux-mêmes, et comme eux transmissibles par voie de filiation; — peut^tre dans quelqu'une de ces diathèses toxiques, telles que l'alcoolisme, qui ne le cèdent guère aux autres en ténacité... Voilà dans quel sens on aimerait à voir
J£AK WIBlt ET LA 80RdELL£llt£. 87
Wlet* diriger ses ihyesligations , et rollà malheureusement t)e qu'ôtl cberebe en vain au milieu des anecdotes dont son outrage est surchargée: Recom* posant en médeëin là biographie de ses foliés, il ne se lot pas borné à raconter leurs visions et à les expliquer par un « vice de rimaginative»; car dans ce trouble d'une Faculté^ il eût reconnu uti simple fragment, arbitrairement isolé par lui d'une série de faits qui se tiennent et se commandetit; et même le désordre actuel, avec tous ses éléments constituants, n'eût été encore pour lui qu'un épisode qui, pour être compris, exige la connaissance de ce qui a précédé et quelquefois de ce qui ta suivre. i.
La première conséquence qui se tdi dégagée de semblables études eût été celle-ci : la forme du délire est ce qui importe le moins; la lliéomanie et la Démonomanie, distantes judiciairement dé tout Tinterralle qui sépare l'acquittement de la peine capitale, et théologiquement de tout le gouffre qui sépare l'élu du damné..., en pathologie ont la même signification, une valeur identique. Que l'extatique reçoive la visite des anges, ou que le sorcier subisse les accointances des démolis, c'est à peine s'il y a là matière k créer deux espèces du genre.
Mais ce progrès accompli, ayant achevé cette pre-
B8 gonf£rences HisroaiODES.
mière ascension qui de la constatation du délire mène à la connaissance de la folie, Wier avait encore h déterminer une autre inconnue. Il lui restait à si-gnaler la cause ou les causes qui tout ensemble multipliaient le nombre des sorcières et imprimaient à leurs divagations une certaine uniformité (moins grande que ne l'ont dit des témoins intéressés, mais encore surprenante). De ce double fait il eût trouvé la source dans les superstitions qui régnaient; dans la terreur universelle à laquelle toutes les classes de la société, depuis les plus instruites jusqu'aux moins éclairées, payaient un si large tribut; dans la funeste contagion de l'exemple. Wier assistait, sans qu'il s'en fût jamais rendu compte, à une véritable épidémie, analogue à celles qui ont été vues bien des fois depuis, et comme on en voit encore, qui le croirait? même de nos jours. (Consultez à cet égard la très-intéressante relation de la maladie de possession deMorzinne, observée parle docteur Constans.) Après avoir sévi en France et en Italie, cette épidémie avait gagné l'Allemagne, où elle exerçait des ravages inouïs, enfantant d'autant plus de victimes qu'on lui en immolait davantage, croissant en proportion môme des rigueurs qu'on déployait pour y mettre un terme. En ce temps-là, les mùnomanes ou
pseudo-numomanes mettaient en scène les démons, comme les persécutés d'aujourd'hui font intervenir la police secrète^ la chimie, l'électricité. C'est toujours au fonds commun des idées en circulation que les fous empruntent la substance de leurs conceptions déli-* rantes. Et quand une société tout entière est travail-* lée par une sourde fermentation ou que de grands événements éclatent, la Réformation au xvi® siècle, la Révolution au xviu% attendons-nous à voir s'accroître le nombre des insensés, et en môme temps à les voir se copier les uns les autres. La folie est alors comme une lave qui s'épanche; les moules qu'elle rencontre ' sur son passage, elle les remplit, elle s'y fige et en garde la forme. C'est l'époque qui a façonné les têtes sur un même modèle ; vienne le délire^ il se ressemblera à peu de choses près dans toutes. Ajoutez à cela finfluence inexpliquée mais incontestable de l'imitation; grâce à l'imitation^ chaque stryge reproduisait les symptômes observés chez ses compagnes, comme font tous les jours les hystériques de nos salles, et l'on a vu plus d'une fois la démonomanie gagner l'exorciste lui-même, s'apprêtant à chasser le diable, ou le juge en train de le condamner au feu I Si Wier avait su apprécier tous ces faits avec jus-
90 iQOltFfÀfeHGBS HISr<miQtf£S.
tésse, que par un de ces magnifiques élan» du génie
qui devancent robservation des siècles^ il eût eu
la prescience deë résultats oh nous sommes arrivés
après un long labeur^ certainement les prosélytes
ne lui eussent pas manqué, ^ et ^lus encore quepar^
tout ailleurs, il en eût fait parmi les médeoinsi ses
confrères, gens d'un esprit rassis pour la plupart,
peu enclins aux rêveries^ et qui de tout temps ont
préféré les faits simplement et prosaïquement vrais à
toutes les poésies du merveilleux* Mais il n'en fut ] pas ainsi. Wier n'apportait guère que des asser-^
tiens, et ne sut faire partager ses convictions qu'au / plus petit nombre. Geux-là même qui se joignaient
à lui pour demander indulgence aux juges, refusaient
de le suivre dans les interprétations qu'il donnait de
la sbroellerie et des sortilèges. Je ne puis me défendre d'une certaine impatience rétrospective ^
quand je lis dans Éraste (Ëradte était l'ami de Wier)
le passage suivant : a L'ouvrage sur les stratagèmes
des démons, longtemps attendu, vient enfin de pa^ j
raltre; je l'ai parcouru avec avidité, et ma déception
a été grande; je n'y ai pas trouvé un seul argument
que je n'eusse réfuté par avance* ce qui me fit faire
ce raisonnement : Si un homme de cette valeur,
plus versé que nul autre en ces matières, n'a rien
JEAN WîUft Et LA âOftÊillïItlB. M
pu découvrir, après un travail dé pluslêUtt Aftnéès, qui infirmât tés opinions ou confirmât les sientiêA^ c'est qu6, évidehimeiit, la causé que tu soutiens ë^t la bonne, a
Mais prenons garde que le désir du odieux ne nous rende ingrats envers le bien ; n'oublions'pas de quels faibles moyens Wier disposait, quels obstacles il avait à vaincre. Quand il aurait conçu dans toute son ampleur le programme de ce qui est devenu par la suite la pathologie et la médecine légale des aliénés, comment s'y serait-il pris pour remplir ce programme, même partiellement? Souvenons^nous qu'il n'observait guère la folie qu'an pied des échafauds; pas de clinique; pas d'asiles pour ces misérables que la charité n'avait pas adoptés encore... S'il n'a pas été donné à Wier de formuler les vérités dont ses successeurs nous ont assuré la paisible possession, au moins ne lui contestons pas la gloire, gloire impérissable, de les avoir pressenties. Respectons, aimons en lui le fhère atné dé Pinel qui fit tomber les chaînes des insensés, le précurseur de ces maîtres, élèves de Pinel, qui ont disputé à la guillotine tant de têtes malades et fait inscrire dans le Code le droit de l'aliéné à l'assistance.
93 GONrÉRENCES HISTORIQUES.
£t maintenant, cela suffit-il? Devons-nous croire que sur la question des délits et des peines, la plus solennelle des questions sociales, — et toutes aboutissent aux intimités de la physiologie, et ont droit à notre examen, — la science n'ait plus rien à dire désormais? Tant s'en faut; seulement le dernier pas qui reste à faire, le plus décisif, est aussi le plus rude à franchir. Aujourd'hui Ton ne tue plus personne pour un crime fantastique comme la magie, ni môme — immense progrès! — pour un crime avéré, s'il a la folie pour excuse; mais on continue à tuer, avec une tranquillité parfaite, le criminel non aliéné, parce que, hors le délire, la liberté morale semble indiscutable, et que nulle insanité n'est admise là où manque le désordre de la pensée. La volonté est libre, tel est le dogme.. . Or si vous vous trouvez jamais en présence d'une de ces âmes mal venues, nées difformes, de ces consciences frappées de cécité et de surdi-mutité congénitales, vous vous demanderez avec inquiétude si réellement l'axiome peut se passer de preuves; si la conceptic^ métaphysique du libre arbitre n'appelle pas, copme les fictions du mysticisme, le contrôle d'une observation sévère et méfiante; si, en définitive, l'une i^étend plus justement que les autres aux sacrifices que nous lui
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J£âN WIEft BT LA SOHG£LL£R(£. 93
faisons, y compris celui de la vie humaine. Et quand vous entendrez dire de certaines natures scélérates que leurs mauvais instincts se sont révélés dès Tenfance, que le démon de la perversité les poursuit, que ce sont des anomalies, des monstres vomis par l'enfer, il vous semblera reconnaître dans ce langage comme un écho de celui que parlaient le Moyen* Age et la Renaissance. L'idée de prédestination^ de fatalité, d'asservissement, que ces mots expriment (ou plutôt qu'ils trahissent), peut-^lle se concilier avec celle de liberté absolue? n'implique-t-elle pas l'enchaînement de la volonté, ou tout ou moins l'absence de cet équilibre idéal, où l'on imagine les résistances proportionnelles aux impulsions, la raison aux penchants ? Que devient la terrible uniformité du jugement -en face de l'aptitude infiniment inégale des individus pour le bien et pour le mal? Là^ messieurs, là est la circonstance atténuante universelle^ et comme premier bénéfice, elle devrait rendre la personne humaine sacrée, môme sous ses aspects les plus repoussants.
Mais CCS parias, types dégradés de l'espèce, dé«" formations à peine reconnaissables de Tétre normal, qui se sentira jamais le courage de les regarder de près et en face? Qui? Le médecin; l'homme qu'au-
cune laifJeqr m 6ût reculer et qui a 4éwppris tous les dégoûts. PeuMti'e piirini les jeunes esprits à qui j'ai l'honneur de m'adresser en ce moment, s'en trouvera-t-»il un qui se laissera gagner à Tattraotion de cet imposant sujet d'étude; peut-être un médecin nous montrera4-41 un jour h quelles conditions prirnor^ diales de Torganisme se lient le vice et le crime, qui sont comme la diath^se et la maladie morale ; d'après quelles lois ils s'associent aux défectuosités intellectuelles et pbysiquest ou s'en isolent ; pourquoi les influences éducatriees les mieux dirigées n'en peuvent toujours préserver , pas plus que l'hygitoe ne décide à elle s^ule de l'éclosion ou de Tavorten^nt des germes morbides innés. La vérité qui se dégagera de ces investigations, c'est qu'en définitive rinfirmité la plus haïssable est aussi la plus digne de pitié.. «
Ce3 conclusions peuvent vous paraître téméraires. KUes ne visent à rien moins qu'à reléguer hors de toute appréciation judiciaire les problèmes délicats, complexes, souvent insolubles de la responsabilité, et h mettre k la place de la vindicte publique la seule obligation pour la société de se défendre cmitre les dangera qui la menacent. Mais dâl cette pensée vous paraître trop hardie^ J'ai voulu vous la dire tout
entière. S'il me fallait le patronage d'une autorité du passé pour faire absoudre ma franchise, eh bien, je me réclamerais de notre vieux Jean Wier, qui, à ses risques et périls, attaqua une croyance séculaire, entourée du respect de tous, où il ne voyait, lui, qu'un préjugé à combattre.
Par». — Imprimtrie do S. MARTiNir, nio Mignon, 8.
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Extrait des Conférences historiques.
Paris. — Imprimerie de E. Martinet, rue Mignon, i.