ÉPISODE DE LA GUERRE DES HUSSITES
L'histoire de la Bohême est peu répandue chez nous. Pour en faire une étude particulière il faudrait savoir le bohème et le latin. Or , ne sachant pas mieux l'un que l'autre , je me vois forcé d'extraire d'un gros livre, estimable autant qu'indigeste, quelques pages sur la guerre des Hussites, comme explications, comme pièces à Vap* pui (c'est ainsi qu'on dit, je crois) , enfin comme documents à consulter entre les deux séries principales d'aventures que j'ai entrepris de raconter sous le titre de Consuelo. En parcourant la Bohème à la piste démon héroïne, j'avaisété frappé du souvenir des antiques prouesse^ de Jean Ziska et de ses compagnons. Je pris alors quelques notes ; et ce sont ces notes que je publie maintenant, avec prière aux lecteurs de ne prendre ceci ni pour un roman ni pour une histoire , mais pour le simple récit de faits véritables dont j'ai cherché le sens et la portée, dans mon sentiment plus que dans les ténèbres de l'érudition. Les personnes qui s'adonnent à la lecture du roman ne se piquent pas , en général , d'un plus grand savoir que celles qui l'écrivent. Il est donc arrivé que plusieurs dames m'ont demandé ingénument où le comte Albert de Rudolstadt avait été pécher Jean Ziska ; ce que Jean Ziska venait faire dans mon roman,sur la scène du dix-
huitième siècle ; enfin si Jean Ziska était une fiction ou une figure historique. Bien loin do dédaigner cette sainte ignoranceje suis charmé de pouvoir faire part âmes patientes lectrices du peu que j'ai lu sur cette matière , et de Fenrichir de quelques contradictions que je me suis permiis de puiser à meilleure source ; oserai-je dire quelquefois sous mon bonnet? Pourquoi non? J*ai toujours eu la persuasion qu'un savant sec ne valait pas un écolier qui sent parler dans son cœur la conscience des faits humains.
Mon récit commence à la fin de ce fameux et scandaleux concile de Constance, où les bûchers de Jean Huss et de Jérôme de Prague vinrent apporter un peu de distraction aux ennuis des vénérables pères et des prélats qui siégeaient dans la docte assemblée. On sait qu'il s'agissait d'avoir un pape au lieu de deux qui se disputaient fort scandaleusement l'empire du monde spirituel. On réussit à en avoir trois. La discussion fut longue, fastidieuse. Les riches abbés et les majestueux évoques avaient bien là leurs maîtresses; Constance était devenu le rendez-vous des plus belles et des plus opulentes courtisanes de l'univers ; mais que voulez-vous? On se lasse de tout. L'Église de ce temps-là n'était pas née pour la volupté seulement ; elle sentait ses appétits de domination singulièrement méconnus chez les nations remuantes et troublées : le besoin d'un peu de vengeance se faisait naturellement sentir. Le grand théologien Jean Gerson était venu la de la part de f Université de Paris pour réclamer la condamnation d'un de ses confrères, le docteur Jean Petit, lequel avait fait , peu d'années auparavant, l'apologie de l'assassinat du duc d'Orléans, sous la forme d'une thèse en faveur du tyrannicide. Jean Petit était la créature du meurtrier Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne ; Jean Gerson , quoique dévoué aux d'Orléans , était animé d'un sentiment plus noble en apparence. Il
avait à cœur de défendre l'honneur de TUniversité, et de flétrir les doctrines impies de Tavocat sanguinaire. Il n'obtint pas justice ; et voulant assouvir son indignation sur quelqu'un , il s'acharna à la condamnation do Jean Huss, le docteur de l'Université de Prague, le théologien de la Bohénae, le représentant des libertés religieuses que cette nation revendiquait depuis des siècles.
A coup sûr, ce fut une étrange manière de prouver ' l'horreur du sang répandu , que d'envoyer aux flammes un homme de bien pour une dissidence d'opinion * ; mais telle était la morale de ces temps ; et il faut bien , sans trop d'épouvante, contempler courageusement le spectacle des terribles maladies au milieu desquelles se développait la virilité de l'intelligence, retenue encore dans les liens d'une adolescence fougueuse et aveugle. Sans cela nous ne comprendrons rien à l'histoire, et dès' la première page nous fermerons ce livre écrit avec du^ang. Ainsi, mes chères lectiices, point de faiblesse, et acceptez bien ceci avant de regarder la sinistre figure de Jean Ziska : c'est qu'au quinzième siècle , pour ne parler que de celui-là, rois , papes, évéques et princes, peuple et soldais, barons et vilains, tous versaient le sang comme aujourd'hui nous versons l'encre. Les nations les plus civilisées de l'Europe off'raient un vaste champ de carnage, et la vie d'un homme pesait si peu dans la main de son semblable , que ce n'était pas la peine d'en parler.
Est-ce à dire que le sentiment du vrai, la notion du juste, fussent inconnus aux hommes de ce temps? Hélas! quand on regarde l'cnscmblo, on est prêt à dire que oui; mais quand on examine mieux les détails, on retrouve
1. Soil dégoût des a (Ta ires, soit remords de conscience, Jean r.crsoti alla flnir ses jours dans un couvent où il écrivit Y Imitation de Jésus-Christ^ n plus lard la défense de Jeanne iKArc. Voyez à cet C|;ard rexcellento Histoire de France de M. Henri Mariiu.
e JEAN ZISKA. ,
Mon dans cette divine création qu'on appeîle rhumanilé, TclTort constant de la vérité contre le mensonge, du juste contre Tinjusle. Les crimes , quoique innombrables, no pnstkmt pas inaperçus. Les contemporains qui nous en ont tru?isiiiis le récit lugubre en gémissent avec partialité, il otit vrai , mais avec énergie. Chacun pleure ses parti- , BtinH ot tios amis , chacun maudit et réprouve les forfaits d*iiulrui; mais chacun se venge, et le droit des repré- Bnillos tioniblo être un droit sacré chez ces farouches chrêtioiï» qui no croient pas au bienfait terrestre de la miséiicordo.'On discute ardemment la justice des causes, on n'oxumine jamais celle des moyens; cette dernière notion no Honjblo pas ôtrc érlose. La philosophie que le dix-huitième siècle a préchée sous le nom de tolérance, a M lo premier étendard levé sur le monde pour guider V(M'8 In charité chrétienne les esprits du catholicisme. JiiH({ue-h\ lo catholicisme prêche avec le bourreau à sa droite ot lo confossour à sa gauche, et alors même que la tolt^ranco s'efTorco do lui faire congédier le tourmenteur, lo catholicii^nio résiste, menace, anathématise , brûle les écrilH do Jea?i-Jacquos Rousseau, traite Voltaire d*antechritit, ot fait une scission éclatante,* éternelle peut-être nvoo la philosophie.
Ainsi donc, nu quinzième siècle, la guerre, partout la guerre. La guerre est le développement inévitable de l'uniié sociale ot do l'éduoat'on relideuse. Sans la guerre, point do nationalité, point de lumière intellectuelle, pas une seule question qui puisse sortir des ténèbres. Pour échapper à la barbarie, il faut que notre race lutte avec tous les moyens de la barbarie. Lo combat ou la mort , la lutto sanguinaire ou le néant; c'est ainsi que la question est invinciblement [Osée. Acceptez-la, ou vous ne trouvez dans l'histoire de l'humanité qu'une nuit profonde , dans l'œuvre de la Providence que caprice et mensonge.
Il me fallait insister sur cette vérité, devenue banale, avant de vous introduire sur Tarène fumante de la Bohème. Si je vous y faisais entrer d'emblée , lectrice délicate, épouvantée de heurter à chaque pas des monceaux de ruines et de cadavres , vous penseriez peut-être que la Bohême était alors une nation plus barbare que les autres; je dois donc, au préalable, vous prier, Madame, de jeter un coup d*œil sur notre belle France, et de voir ce qu'elle était à cette époque , c'est-à-dire durant les dernières années de l'infortuné Charles Vï. D'un côté les Armagnacs ravageant les campagnes jusqu'aux portes de Paris , pillant et massacrant sans merci leurs compatriotes; un sirôde Vauru pendant au chêne de Meaux une cinquantaine de pièces de gibier humain qu'on y voyait brandiller tous les matins* ; un dauphin de France assassinant son parent en trahison sur le pont de Montereau , emprisonnant sa mère , abandonnant son père idiot à tous les maux de sa condition et à tous les dangers de son ineptie : de l'autre, un duc de Bourgogne, assassin de son proche parent, faisant justice de ses ennemis dans Paris, à l'aide du bourreau Capeluche, des bouchers et desécorcheurs; chaque parti vendant à son tour sa patrie à l'Angleterre; l'Anglais aux portes de Paris; dans Paris la famine, la peste, l'anarchie, le découragement, les vengeances inutiles et féroces, les prisonniers mourant de faim dans les cachots ou égorgés par centaines au Châtelet; la Seine encombrée de sacs de cuir remplis de cadavres; une reine obèse plongée dans Id" débauche, chaque membre de la famille royale volant les trésors de la couronne, dévastant les églises, écrasant le peuple d'impôts; celui-ci faisant fondre la châsse de Saint-Louis pour payer une orgie , celui-là arrachant aux misérables leur dernière obole pour une campagne contre l'ennemi