GABRIEL, ANTONIO
ANTONIO, masqué.
Il y a assez longtemps que je cours après vous, que je vous cherche et que je vous guette. Je vous tiens enfin ; cette fois, vous ne m'échapperez pas.
(Gabriel veut passer outre; Antonio l'arrête par le
bras.)
GABRIEL , se dégageant.
f^issez-moi , monsieur, je ne suis pas des vôtres.
ANTONIO, se démasquant.
Je suis Antonio , votre serviteur et votre ami. J'ai à vous parler ; veuillez m'entendre.
Cela m*est tout à fpiil impossible. Une affaire pressante me réclame. Je vous souhaite le bonsoir.
(// veut continuer ; Antonio l* arrête encore, )
ANTONIO
Vous ne me quitterez pas sans me donner un rendezvous et sans m'apprendre votre demeure. J*ai eu l*honneur de vous dire que je voulais vous parler en particulier.
Arrivé depuis une heure à Rome, j'en repars à Tinstant môme. Adieu.'
ANTONIO
Arrivé à Rome depuis trois mois, vous ne repartirez pas sans m'avoir entendu.
Veuillez m'excuser ; nous n'avons rien de particulier à nous dire , et je vous répète que je suis pressé do vous quitter.
ANTONIO
J'ai à vous parler d'Astolphe. Vous m'entendrez.
Eh bien, dans un autre moment. Cela ne se pout aujourd'hui.
ANTONIO
Enseignez- moi donc votre demeure.
Je ne le puis.
ANTONIO
Je la découvrirai.
Vous voulez m'entretenir malgré moi'?
ANTONIO
J*y parviendrai. Vous aurez plus tôt Qni de m'enlendre ici à l'instant même. J'aurai dit en deux mois.
Eh bien, voyons ces deux mots; je n'en écoulerai pas un de plus.
ANTONIO
Prince de Bramante, votre allesse est une femme. {À part. ) C'est cela ! payons d'audace !
GABRIEL, à part»
Juste ciel 1 Aslolphe l'a dit! {Haut.) Que signifie cette soltise? J'espère que c'est une plaisanterie de carnaval ?
ANTONIO
Sottise? le mot est leste! Si vous n'étiez pas une femme , vous n'oseriez pas le répéter.
Il ne sait rien! piège grossier! [Haut.) Vous êtes un sot, aussi vrai que je suis un homme.
ANTONIO
Comme je n'en crois rien...
Vous ne croyez pas être un sot : je veux vous le prouver.
(// lui donne un soufflet.)
ANTONIO
Halte-là ! mon maître ! Si ce soufSet est de la main d'une femme , je le punirai par un baiser ; mais si vous éles un homme , vous m'en rendrez raison.
GABRIEL , mettant Vépée à la main.
Tout de suite.
ANTONIO tire son épée.
Un instant! Je dois vous dire d'abord ce que je pense, il est bon- que vous ne vous y niépreniez pas. En mon âme et conscience, depuis le jour où pour la première fois je vous vis habillé en femme à un souper chez Ludovic, je n'ai pas cessé de croire que vous étiez une femme. Votre taille, votre figure, votre réserve, le son de votre voix, vos actions et vos démarches, l'amitié ombrageuse d*Astolphe , qui ressemble évidemment à l'amour et à la jalousie, tout m'a autorisé à penser que vous n'étiez pas déguisé chez Ludovic et que vous l'êtes maintenant...
Monsieur, abrégeons; vous êtes fou. Vos commentaires absurdes m'importent j>eu, nous devons nous battre; je vous attends.
ANTONIO
Oh! un peu de patience, s'il vous plaît. Quoiqu'il n'y ait guère de chances pour que je succombe, je puis périr dans ce combat ; je ne veux pas que vous emportiez de moi l'idée que j'ai voulu faire la cour à un garçoon, ceci ne me va nullement. De mon côté, je désire , moi, ne pas conserver l'idée que je me bats avec une femme; car cette idée me donnerait un trop grand désavantage. Pour remédier au premier cas, je vous dirai que j'ai appris dernièrement, par hasard, sur votre famille, des particularités qui expliqueraient fort bien une supposition de sexe pour conserver l'héritage du majorât.
C'est trop, monsieur ! Vous m'accusez de mensonge et de fraude. Vous insultez mes parents ! C'est à vous maintenant de me rendre raison. Défendez-vous.
ANTONIO
Oui, si vous êtes un homme, je le veux; car, dans ca cas, vous avez en tout temps trop mal reçu mes avances
GADRIËL. 879
pour que je ne vous doive pas une leçon. Mais, comme je suis incertain sur votre sexe (oui, sur mon honneur! à l'heure où je parle, je le suis encore! ), nous nous battrons, s'il vous plaît, l'un et l'autre à poitrine découverte. (// commence à déboutonner son pourpoint,) Veuillez suivre mon exemple.
Non, monsieur, il ne me plaît pas d'attraper un rhume pour satisfaire votre impertinente fantaisie. Chercher à vous ôter de tels soupçons par une autre voie que celle des armes serait avouer que ces soupçons ont une sorte de fondement, et vous n'ignorez pas que faire insulte à un homme parce qu'il n'est ni grand ni robuste est une lâcheté insigne. Gardez votre incertitude , si bon vous semble, jusqu'à ce que vous ayez reconnu, à la manière dont je me sers de mon épée, si j'ai le droit de la porter.
ANTONIO , à part»
Ceci est le langage d'un homme pourtant!... {Haut,) Vous savez que j'ai acquis quelque réputation dans les duels?
Le courage fait l'homme , et la réputation ne fait pas le courage.
ANTONIO
Mais le courage fait la réputation... Ètes-vous bien décidé?... Tenez! vous m'avez donné un soufflet, et des excuses ne s'acceptent jamais en pareil cas... pourtant je recevrai les vôtres si vous voulez m'en faire... car je ne puis m'ôter de l'idée...
Des excuses? Prenez garde à ce que vous dites, monsieur, et ne me forcez pas à vous frapper une seconde fois...
ANTONIO
Oh! oh! c'est trop d'outrecuidance!... En garde!... Votre épée est plus courte que la mienne. Voulez- vous que nous changions? ^
J'aime autant la mjenne.
ANTONIO
Eh bien , nous tirerons au sort...
Je vous ai dit que j'étais pressé ; défendez-vous donc !
(// V attaqua.) ^ ANTONIO , à part y mais parlant tout haut.
Si c'est une femme , elle va prendre la fuite 1... (// se met en garde,) Non... Poussons-lui quelques bottes légères... Si je lui fais une égratignure, il faudra bien ôter le pourpoint... [Le combat s engage,) Mille diables l c'est là le jeu d'un homme! Il ne s*agit plus de plaisanter. Faites attention à vous , prince ! je ne vous ménage plus!
{Ils se battent quelques instants; Antonio tombe
grièvement blessé,)
GABRIEL , relevant son épée. Êtes-vous content, monsieur ?
ANTONIO
On le serait à moins ! et mainlenant il ne m'arrivera plus, je pense, de vous prendre pour une femme !... On vient par ici, sauvez- vous, prince !...
(// essaie de se relever,)
Mais vous êtes très-mal!... Je vous aiderai...
ANTONIO
Non; ceux qui viennent me porteront secours, et pourraient vous faire un mauvais parli. Adieu! j'eus
les premiers torls, je vous pardonne les vôtres. VoU*e main?
La voici.
(Ils se serrent la main. Le bruit des arrivants se rapproche. /4ntonio fait signe à Gabriel de s'enfuir. Gabriel hésite un instant et s'éloigne,)
ANTONIO
C'est pourtant bien là la main d'une femme 1 Fenjme ou diable, il m'a fort mal arrangé!... Mais je ne me soucie pas qu'on sacbe celte aventure , car le ridicule aussi bien que le dommage est de mon côté. J'aurai assez de force pour gagner mon logis... Voilà pour moi un carnaval fort maussade!...
{Il se traîne péniblement, et disparaît sous les arcades du Cotisée, )