‹ Jeanne d'ArcChapitre 88 sur 95 · QUATORZIÈME INTERROGATOIRE · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME INTERROGATOIRE

(Le jeudi matin , quinzième jour fie mars.)

Après les monitions faites à elle et réquisitions , que se elle a fait quelque chose qui soit contre nostre foy, qu'elle s'en doibt rapporter à la détermination de l'église, respond : que ses responses soient veues par les clercs; et qu'on lui dise se il y a quelque chose qui soit contre la foy chrestienne, elle sçaura bien dire, par son conseil, qu'il en sera ; et puis en dira ce qu'elle en aura trouvé par son conseil ; et toutesfois , se il y a rien de mal contre la foy chrestienne , que Nostre Sire a commandé elle ne voudroit le soustenir, et seroit bien courroucée d'aller contre.

It&m , lui fut desclaré que c'estoit l'église triomphante et l'église militante, et que c'estoit de l'une et de l'autre.

Item, requise qne de présent elle se mist en la détermination de l'église, de ce qu'elle a fait , soit bien ou mal , respond : « Je ne vous en » respoudray autre chose pour le présent. »

424 ANALYSE RAlSONiXÉE

QUINZIÈME INTF.r.ROGATOlRE. [Lt'ji'itfly, (juinzicsmc jour de mars , l'an 1430.)

Ladite Jehanne fui retiuise et inlcrrogéo sur les jurenieuts devant dits.

là [iremièrenicnt '■ qu'elle dist la manière comme elle cnida escliappcr (lu eluislel de Beau-revoir, entre deux pièces de hois ; respond : qu'elle ne fut onctpies prisonnière en lieu qu elle ne se estliappast volontiers; et elle estant en icelui cliastel , eust enfermé ses gardes dedans la tour, u'eust esté le portier, qui l'advisa et la recouvra.

Ui'tn , dit : à ce qu'il lui semble , qu'il ne plaisoit à Dieu qu'elle escliappast pour ( elle l'ois , et qu'il lailoit qu'elle vist le roy des Anglois , tomme ses voix lui a\ oient du, et comme dessus est encripl.

Iuterro{;ée se elle a congé de Dieu ou de ses voix de partir de prison toiitestois qu'il plaira à elle , respond : « Je l'ai deuiandé plusieurs » fois, mais je ne l'ay pas encore, <>

Interrogée se de présent elle partiroit , se elle véoit son point de par. tir, respond : se elle véoit l'iiuys ouvert, elle s'en iroit, et ce lui seroit le con ,é d'i N stre-Seigueur l:.t croit fermement, si elle véoit l'Iiuys ouvert, et ses gardes et les autres Anjjlois n'y sceussent résister, elle enlcndroit que ce seroit le congé dit, et que Nostre-Seigiieur lui envoyé roit secours, mais sans congci ne s'en iroit pas , se ce n'estoit se elle faisoit une entreprinse pour s'en aller, })our sçavoir si îNosire-Scigurur en seroit content. Et allègue: k Ayde-ioi , Dieu le aydera ; » et le dit pourc;; que, se cl'e s'en allasl, <pie ou ne dist pas qu'elle s'en fust allée sans congé.

Interrogée , puisque elle demande à ouyr messe , que il semble que ce seroit le plus lioime.ste qu'elle fust en liabit de femme.

Interrogée lequel elle aimeroit , prendre habit de femme et ouyr messe, que demeurer en habit d'honnne et non ouyr messe, respond: Il CerliHez-moy île ouyr messe si je suis en habit de femme, et sur ce » je vous respondray. » A t(uoy lui fut dit |)ar l'inlerrogani : « Kt je vous » certifie que vous oyrez messe , mais tpie soyez en habic de femme. » Respond : « Et que ditcs-vous, si j'ay juré et promis à noslre roy, non » mettre jà cest habit. Toulesfois , je vous responds , faites-moi faire i> une robe longue jusques à terre , sans queue , et me baillez aller à la n messe; et puis au relour,je prendray 1 habit que j'ay. »

Interrogée de prendre du tout habit de femme pour aller ouyr messe : » Je me conseilleray sur ce, et puis vous respondray. » Et outre requit en l'honneur do Dieu et de Nostre-Dame , qu'elle puisse ouyr messe in cesle bonne ville. Et à ce lui fut dit qu elle prenne habit de femme simplement et absolument- Et elle respond: « baillez-moi habit I) comme une Hlle de bourgeois, c'est à sçavoir houppelande longue, « et je le prendray , cl nïesme le chaperon de femme pour aller ouyr » messe. »

Et aussi , le plus instamment qu'elle })cnt , requiert que on lui laisse cesl habit qu'elle j)orie , cl que on lui laisse ouyr messe sans le changer.

Interrogée se, de ce qu'elle a dit et fait, elle se veut soubmettre et rapporter en la détermination de l'église, rcjpond : « Tous mes œuvres el » mes faits smui :ous eu la main de Dieu, et m'en allcud< à lui ; et vous

DES DOCLMF.NTS SI U L\ PICKIXE. 425

» certifie que je ne vouilrois riens faire on dire contre la f'oy clires- .• tienne (|ne Nostre-Seignenr ayi establie ; je ne voudrois soustenir , » mais le nietlrois hors. »

El inierro{;ee se elle s'en voudroil point soubmeltre en l'ordonnance de l'éfjlise , respond : « Je ne vous eu rcspondray niainlenanl autre chose ; « mais saïuedy envoyez-moi le clerc, si n'y voulez venir, et je lui res- » pondray de ce, à l'ayde de Dieu; et sera mis en escript. »

lnierro{;ée se , quand ses voix viennent , se elle leur fait révc'rence absolument, comme un saint et sainte, respond : que oui; et se elle ne l'a fait aucunes fois, leur en a crié mercy et pardon despuis; et ne leur sçait faire si grande révérence comme à elles appartient ; car elle croit fermement que ce soient saintes Catherine et Marguerite , et semblablemeni dit de saint Michel,

Interrofjée, pour ce que es saintes de paradis ont fait volontiers oblation de chandelles , se es saints et saintes qui viennent à elle elle a point fait oblation de chandelles ardents ou d'autres choses, à l'église ou ailleurs, ou fait dire des messes , respond : que non , se ce n'est en offrant à la messe, en la main du prestre, et en I honneur de sainte Catherine; et croit que c'est l'une de celles qui se apparut à elle ; et n'en a point tant allumé comme elle feroit volontiers à saintes Catherine et Mar|}uerite qui sont en paradis ; et elle croit fermement que ce sont celles qui viennent à elle.

Interrogée se, quand elle mit ses chandelles devant l'image sainte Catherine , elle les mit en l'hùnueur de celle qui se apparut à elle, respond : Il Je le fais en l'honneur de Dieu , de ÎSostre-hame, et de sainte » Catherine qui est eu ciel; et ne fais point de différence de sainte Ca- » iherine qui est en ciel , et de celle qui se aj)pert à moy. »

Interrogée se elle le mit en l'honneur de celle qui se apparut à elle, respond : « Je le fais en l'honneui' de Dieu , de Nosire-Dame , et de » sainte Catherine qui est au ciel, et de celle qui se appert à moy. »

Interrogée se elle le met en Ihonncur de celle qui se apparut à elle , re.^pond : oui ; car elle ne met point de différence entre celle qui se apparut à elle , et celle qui est au ciel.

Interrogée se elle fait cl accomplit tousjours ce que ses voix lui ooujmandent, respond : que de tout son pouvoir elle accomplit le commandement (le Noslrt-Seigueur à elle fait par ses voix , de ce que elle en sçait entendre; et ne lui conmiandent rien sans le bon plaisir de Nosire-Seigneur.

Interro[;ée se en fait de la guerre , elle a ri'jn fait sans le congé de ses voix , resjiond : « Vous en estes tous respondus. Lisez bien vostrc » livre , et vous le trouverez. » El loutesfois dit que, à la reque.ste des gens d'armes , fut fait une vaillance d'armes devant Paris ; et aussi alla devant la Charité, à la requesie de son capitaine; et ne fut contre, ne par le commandement de ses voix.

In:errogée se elle lit oncques aucunes choses contre leiu" commandement et volontés , respond : que ( e qu'elle a pu et sceu faire , elle l'a f lit et accomply à son pouvoir ; et q^iaut est du saut du donjon de Beau-revoir , (pi'elle Ht contre leur commandement, elle ne seri put tenir ; et quand elles virent sa nécessité , et qu'elle ne s'en sçavoii et ))ouvoit tenir, elles lui secoururent sa vie, et la gardèrent de tuer. Et dit outre : que quelque chose qu'elle fist oncques , en ses grandes affaires elles l'oïiL toujours secourue; et ce e>l signe que ce soient bons esprits.

426 AIVALYSE RAISOMVÉE

Interrogée se elle a poinl d'aiUre si^ne que ce soient bons esprits, respond : « Saint Michel le me certifia avant que mes voix me vins^gent. »

Interrogée comme elle cognut que c'estoit saint Michel, respond : (( Par le parler et le langage des anges. » Et croit fermement que c'esloient anges.

Interrogée comme elle cognut que c'estoit langage d'anges, respond : qu'elle le crut assez tost , et eut volonté de le croire. Et dit outre : que saint Michel, quand il vint à elle, lui dit que saintes Caiheriue et Marguerite viendroient à elle , et qu'elle tist par leur conseil ; et esloient ordonnées pour la conduire et conseiller eu ce qu'elle auroit à faire ; et qu'elle les crust de ce qu'elles lui diroient , et que c'estoit par le commandement de Noslre-Seigneur.

Interrogée , se l'enneray ' se mettoit en signe ou forme d'ange , comme elle cognoistroit que ce fust bon ange ou mauvais ange , respond : que elle cognoistroit bien se ce seroit saint Michel ou une chose contrefaite comme lui.

Item, respond: que à la première fois elle fit grand double se c'estoit saint Michel ; et à la première fois eut grand peur; et se le vit maintes fois avant qu'elle sceust que ce fust saint Michel.

Interrogée pourquoy elle cognut pluslost que c'est saint Michel que à la fois première elle ne crut que c'estoit il , res|)ond : que à la pre-mière fois elle estoit jeune enfant, et eut peur de ce; despuis lui enseigna et monstra tant qu'elle crut fermement que c'estoit il.

Interrogée quelle doctrine il lui enseigna, respond: sur toutes choses il lui disoit: qu'elle fust bonne enfant, et que Dieu lui ayderoil ; et entre les autres choses , qu'elle vinst au secours du roy de France, et une plus grande partie de ce (jue l'ange lui enseigna est en ce livre ; et lui racontoit l'ange la pitié qui estoit au royaume de France.

Interrogée de la grandeur et estature d'icelui ange, dit : que samedy elle en respondra avec l'autre chose dont elle doibt respoudre , c'est à sçavoir ce qu'il en plaira à Dieu.

Interrogée se elle croit point que ce fust grand péché de courroucer sainte Catherine et sainte Marguerite qui se apparut à elle et de faire contre leur mandement, dit : que oui; que le sçait amender; et que le plus qu'elle les courrouça oncques à sou advis, ce fut du saut de Beaurevoir ; ce dont elle leur a crié mercy, et des autres offenses qu'elle peut avoir faites envers elles.

Interrogée se sainte Catherine et sainte Marguerite prendroient ven- -geance corporelle pour l'offense, respond : qu'elle ne sçait et qu'elle ne leur a point demandé.

Interrogée , pour ce qu'elle a dit que pour dire vérité aucune fois on est pendu, et pour ce se elle sçait en elle quelque crime ou faute pourquoy elle pust ou dust mourir, se elle le coufesseroit; respond : que non.

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