‹ Jeanne d'ArcChapitre 14 sur 88 · THIBAUT, JEANNE · texte numérisé non relu

THIBAUT, JEANNE

THIBAUT, à part.

Je suis tremblant.

JEANNE

Qu’as-tu donc à me dire?

THIBAUT

O Jeanne ! je tairais ces timides aveux Si ton père n’avait encouragé mes vœux ;

Souviens-toi seulement d6 notre enfance heureuse!

Tout ce riant vallon arrosé par la Meuse En a gardé mémoire; il n’est prés ou buissons Où ne résonne encor l’écho de nos chansons.

Toi plus grave pourtant et déjà réfléchie,

De nos jeux trop bruyants tu t’étais affranchie,

Écoutant volontiers les cloches, dont l’appel Te semblait une voix qui montait vers le ciel !

Et je te contemplais dans tes grâces discrètes, Grandissant comme un lis parmi les pâquerettes ! Souviens-toi des beaux jours, quand, le printemps venu, Une foule joyeuse allait au bois chesnu,

Dames, seigneurs, garçons, filles, Dieu sait le nombre,

Pour fêler le vieux hêtre et danser à son ombre !

Tes compagnes tressaient dans les prés d’alentour Des couronnes de fleurs, et chacune à son tour, Avec un vœu secret, comme on fait d’une offrande, Aux rameaux du beau mai suspendait sa guirlande; Comme elles tu faisais ta provende de fleurs;

Mais l’arbre n’avait pas tes dons avec les leurs,

Et tu les réservais, dans la foi de ton âme,

Pour attacher leurs nœuds au cou de Notre-Dame. Souviens-toi! — Dès ce temps, à tes pas enchaîné, J’attendais que par toi mon cœur fût deviné,

Et ce même secret que je n’osais te dire,

C'est que je vis pour toi, qu’après toi je soupire,

Que d’autres sont aimés qui sont moins amoureux, Et que, si tu voulais, je serais bien heureux !

JEANNE

Ilélas!... pour oublier tout ce passé que j’aime,

Il faudrait commencer par m’oublier moi-même!... Mais quoi!., d’autres destins pour moi sont résolus! Je ne peux me donner, ne m’appartenant plus!

THIBAUT

Que dis-tu?

JEANNE

Que ton cœur me plaigne et me pardonne

ACTH PREMIER 17

Il me faut obéir à ee que Dieu m’ordonne.

Crois-moi, car je le dis les choses sans détour.

Libre, je n’aurais pas repoussé ton amour.

THIBAUT

Et ne l'es-tu donc pas?...

J EANNE.

Non !... et pussé-je l’être!

THIBAUT, à part.

Seigneur Dieu!... sa raison...

JEANNE

Va ! mon regard pénètre Dans ton âme, et je sais ce que tu dis tout bas :

Je suis folle pour toi qui ne me comprends pas !

THIBAUT

Explique-toi !

JEANNE

Je dois me taire.

THIBAUT

Non ! sois franche !

Ne crains pas de tout dire, et que ton cœur s'épanche !

Ce n’est pas le devoir qui le tient empêché;

Tu me hais !

JEANNE

Je ne hais rien, sinon le péché I

JEANNE D’AHC

THIBAUT

Et n’en commet-on pas alors qu’on désespère Par un refus sans cause et sa mère et son père?.. Moi-même, dis-je encor, si ma douleur t’émeut?

Et comment résister, si mon Seigneur le veut?

THIBAUT

Quel seigneur?... parle donc !

JEANNE

Le Roi du ciel !... — Écoute !

Il m’est trop rigoureux de te voir mettre en doute Ma tendresse pour ceux de qui je tiens le jour.

Mon amitié pour toi, dont je savais l’amour!

Tu triomphes d’un cœur résolu de se taire.

A nul autre que toi je n’ai dit ce mystère

Ou ma vie est pendante, où Dieu même apparaît!

Sur ton âme, Thibaut, gardes-en le secret ! —

J’avais treize ans ! Déjà nos campagnes ouvertes Voyaient se rapprocher la guerre et ses alertes ;

Le trouble et la frayeur étaient dans les esprits,

Et les yeux inquiets regardaient vers Paris!

Un soir, comme j’étais à genoux, en prière,

Une voix m’appela, dans un jet de lumière,

J’eus peur et je pleurai. La voix s’évanouit,

fl

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