‹ Jeanne d'Arc écuyèreChapitre 21 sur 127 · I. Chapoy, ibid · texte numérisé non relu

I. Chapoy, ibid

paresseux qu'elle, son compagnon de voyage, donnant à la petite jument, la ce bâtîère » du gagnage, le picotin du départ. Après qu'elle s'est signée en regardant l'église toute proche, après qu'elle a embrassé les siens, la voilà en croupe derrière le bon frère Jean, la voilà en route pour Sermaize.

C'est qu'il est loin de Dom^emy, ce grand village de Champagne! En ligne droite, il faut compter quinze bonnes lieues de pays, et par quels chemins, grand Dieu ! Si de nos jours, la grande route de Bar-le-Duc à Bâle, par Gondrecourt, offre même aux automobiles des relations faciles entre les deux bassins de la Marne et de la Meuse, cette voie, au xv* siècle, n'était qu'un étroit sentier. Et ce sentier même, nos voyageurs auront soin de l'éviter : il est trop fréquenté. Ce sera pour eux le val de l'Ornain au départ, ce sera le val de la Saulx dans la dernière partie du trajet; mais entre les deux, il leur faudra franchir les landes à demi cultivées de Mandres, puis des bois et toujours des bois, la forêt à perte de vue qui là-bas, vers le nord, s'appellera l'Argonne et dont le nom seul évoque la profondeur.

Jacques d'Arc ne pouvait donc laisser ses enfants faire à pied un parcours aussi long, aussi difficile et, disons le mot vrai à cette époque, aussi dangereux. Il choisissait sa jument la plus légère, celle qui pour lui-même servait de ce roussin », de « courtaud » de voyage ' quand il allait au marché de Neufchâteau ou retournait voir ses proches à Geffonds. Il ajustait avec soin le bât que prolongeait pour l'occasion un carré de peau de mouton fixé au troussequin, attachait au pommeau pointu de cette selle rustique un sac de provisions, mettait Jeanne à cheval derrière le grand frère, puis laissait partir ses enfants à la grâce de Dieu, leur recommandant d'éviter Gondrecourt, d'éviter Bar, de ne s'arrêter qu'au milieu de la forêt, leur recommandant surtout de se hâter pour arriver là-bas, chez l'oncle, avant le crépuscule, moment des mauvaises rencontres.

Jeanne partait ainsi le cœur joyeux, se disant que c'était a bonne école de guerre ». Certes, la bidette de Jacques d'Arc n'était ni vite, ni

I. Ltes Arts au moyen âge et à l'époque de la Renaissance, par Paul Lacroix^ p. 118.

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souple dans sa marche. Les heures s'écoulaient au pas lent de l'animal habitué à creuser le sillon; parfois, quand le chemin devenait moins mauvais, Jean, à coups de son unique éperon, parvenait à obtenir cette allure intermédiaire que l'on appelait le « pas relevé », allure qui, tout en augmentant la vitesse, soulageait quelque peu la fatigue.

Et meurtrie dans sa chair, comme elle le sera si souvent plus tard', Jeanne n'en arrivait pas moins souriante au seuil de la cure, où le vieux prêtre, l'oncle Jean, la tante Marguerite, les cousins Perrinet, Nicolas, Perrosson, la cousine Mangotte, déjà veuve de Turlot, recevaient à bras ouverts les jeunes voyageurs ""•

Mais cette étape si longue et si pénible avait pour lendemain le repos au sein d'une famille remplie de prévenances. Combien de fois plus tard Jeanne dut-elle évoquer ce souvenir quand à l'aube, les membres encore froissés, courbaturée dans tout son corps, il lui fallait reprendre ses armes, remettre le pied à l'étrier !

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