AVANT -PROPOS
J’exprime ici tous . mes remercîments à la « Society Catholic Truth » (Société de la Vérité Catholique), dont le siège est à Londres et qui m’a donné l’autorisation nécessaire pour traduire la Vie de Jeanne d' Arc par Lady Amabel Kerr. Je remercie également le sympathique auteur de ce livre, qui a voulu m’encourager dans mon entreprise et m’associer au bien que font ses œuvres.
En outre, je déclare que, si j’avais, sans le savoir, employé quelque parole contraire aux dogmes du catholicisme, je la rétracte d’avance et cela sans aveuglement comme sans pusillanimité. Ma raison et ma foi sont d’accord pour me prouver que l’Église assistée de Dieu est supérieure à mon jugement qui est faillible, tandis qu’elle « ne peut errer », selon les termes employés par Jehane d’Arc.
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PRÉFACE
Un nouveau livre relatif à la Pucelle d’Orléans peut-il être vraiment nouveau?
La question est embarrassante (on a tant écrit sur Jehane d’Arc ! ), néanmoins j’y réponds par l’affirmative. Lors même qu’un ouvrage de plus sur la vierge de Domrémy n’a point de pièces inédites, il peut en sortir des enseignements inattendus, car Jehane est un sujet inépuisable. Elle a délivré son pays de l’usurpateur étranger et reconstitué un royaume; victorieuse pour la France, vaincue personnellement, elle a succombé sous les coups de la haiue et de la calomnie parce qu’elle avait sauvé sa nation ; et jusqu’au dernier soupir elle n’a cessé d’adorer le Dieu qui lui infligeait l'épreuve d’un abandon apparent. Le courage, le patriotisme, la vertu et la religion réclament l’Héroïne, et le remords
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PRÉFACE
se joint à eux pour la louer avec le concours de la justice et de la pitié. Jehane d’Arc répond à des sentiments multiples, indestructibles, et tous d’un ordre supérieur : si elle ne fatigue jamais l’attention, c’est qu’elle est unique en son genre.
Je n’exagère point. L’irréprochabilité de la Pucelle la distingue de presque toutes les autres victimes de la politique. Ceux que frappe une loi barbare ou que tuent des mains criminelles peuvent être arbitrairement proscrits ou immolés; ils ne sont pas pour ce motif toujours intéressants et purs. En fouillant leur existence, on y aperçoit souvent des taches que l’infortune finale nous incline à pardonner, ou à négliger de rappeler, — mais qui subsistent au regard de l’observateur impartial. Ni le grand duc de Guise, François de Lorraine, qui nous a rendu Calais et auquel nous devons une patriotique reconnaissance, ni — et moins encore — son fils le second Balafré; ni l’amiral de Coligny, fut-ce en dehors de l’abjuration qui offusque légitimement le catholique fidèle, ne sont des hommes irrépréhensibles, quoique leurs assassins soient des misérables. Ces chefs illustresque
PRÉFACE
je choisis dans des camps opposes offrent un mélange d’erreurs, de compromissions, de violences, d’actes de bravoure et de magnanimité; leurs détails détonnent avec leur ensemble, d’aspect grandiose.
Il n’en est pas de même de Jehane d’Arc. Chez elle, les contrastes choquants ne se produisent point. Elle n’a que des imperfections, et si rares, qu’on la sent exceptionnelle. Voilà pourquoi on ne se lasse pas de la contempler, pourquoi on lire sans cesse de sa vie des leçons renouvelées, comme on en tire de la méditation du Bien...
Un Israélite converti, l'abbé Lémann, a émis de nos jours une supposition qui n’avait point, je le crois, été formulée avant lui : il s’est demandé si cette créature merveilleuse, venue au secours d’un royaume injustement envahi, mais certainement coupable, n’était pas la « récompense des croisades», où la France avait mérité le titre de soldat de Dieu. L’hypothèse est saisissante ; mais il y a quelque chose d’aussi saisissant dans la narration qui va suivre ma préface :
l’éloge de la martyre des Anglais y est écrit par une Anglaise.
PRÉFACE
Loin d’être inutile ou surérogatoire, le livre paraît à son heure, au milieu de l’effusion admirative que Jehan e soulève de toutes parts depuis plusieurs années. Ici, pourtant, je risque une réflexion. Je ne conteste pas ce mouvement, maisje soutiens qu’il n’est qu’une recrudescence de ce qui existait déjà. A aucune époque on n’a oublié la Pucelle. Quant à la croissance soudaine de dévotion johannisle qui a commencé durant la seconde période du xix® siècle, il serait téméraire de lui assigner une cause positive. Tantôt les beaux courants ont une origine incontestable, tantôt leur source se dérobe; ils ont l’air de jaillir d’un flot subit, et le vent de l’enthousiasme les entraîne où l’honneur le veut. J’estime que l’essor donné par M gr Dupanloup et la guerre humiliante de 1871 ont enflammé notre zèle pour l’ancienne libératrice de notre territoire, et qu’en face de l’impiété menaçante une réaction salutaire a dirigé la flamme du côté du ciel, — ce côté vers lequel Jehane éleva constamment les yeux. Mais de tout temps, des plumes françaises, et ensuite quelques plumes d’au-delà des frontières, ont célébré la
PRÉFACE
villageoise qui ressuscita un royaume et restaura une dynastie.
Au siècle de Jehane, Martial d’Auvergne consacre des vers à la « povre bergière » dans ses vigiles du roi Charles VH, vingt-huit années après la sentence réparatrice de 1456; d’autres n’avaient pas attendu la réhabilitation publique pour essayer une réhabilitation particulière. Le Mystère du Siège d’Orléans, dû à un inconnu, se jouait en 1435 environ, et le poète Martial Le Franc défendit l’innocence de la Pucelle avant la décision de Rome, quoique ce brave fût Bourguignon. Comment se fait-il qu’un trouvère obligatoire semble manquer à l’appel? Je souligne à dessein le mot semble et je ne m’interdis pas une conjecture sérieuse au sujet de Charles d’Orléans. Ce prince chevaleresque et lettré ne se bornait pas à cultiver la poésie légère; il pleurait en strophes émouvantes la Complainte de France , et il avait, au surplus, payé en dehors de la poésie sa dette nationale. Pris sur le champ de bataille d’Azincourt (1415) avec deux princes de sa race (Jehan I er de Bourbon et Louis II de Bourbon), pendant que six