LE TRIBUN.M
Les Anglais n'avaient acheté la Pucelle que pour la juger; c'est à ce titre qu'ils l'avaient fait réclamer par l'évèque de Beauvais. Beauvais appartenant à Charles VII, où allaient-ils dresser le tribunal? L'université de Paris réclamait pour Paris.
L'université, qui avait montré tant de crainte que la Pucelle n'échappât lorsqu'elle était encore aux Bourguignons, apprenant qu'elle était aux Anglais, se met aussitôt en campagne. Dès le 21 novembre, elle écrit au roi; elle le complimente d'avoir entre ses mains cette ennemie de la foi, et le presse de la livrer enfin à la justice, c'est-à-dire à l'évèque de Beauvais et à l'inquisiteur ; elle le prie de la faire conduire à Paris, pour donner au procès plus de sûreté et d'éclat : « Car par lesmaistres docteurs et autres notables personnes estant par deçà en grant nombre, seroit la discussion d'icelle de plus grant réputation que en autre lieu. » Le même jour, elle écrivait à l'évèque de Beauvais une lettre acerbe, que l'évèque ne manque pas d'insérer parmi les pièces de procédure , comme pour rendre sa responsabilité moins lourde en la partageant. L'université s'étonne de si longs retards ; elle s'en prend à la négligence de l'évèque : « Si votre Paternité , dit-elle, avait mis plus de zèle dans la poursuite de TalTaire, cette femme serait déjà en justice. Il ne nous importe pas si peu, tandis que vous êtes revêtu d'une si grande dignité dans l'Église, d'ôter les scandales commis contre la religion chrétienne, surtout quand il se trouve que le soin d'en juger est de votre juridiction. » Elle le prie donc de ne pas laisser plus longtemps en souffrance l'autorité de l'Église , et de faire en sorte que le procès se poursuive à Paris, où il y a tant de sages et de docteurs.
Mais les Anglais ne se souciaient point d'y conduire la Pucelle : car, bien que la ville fût à eux, ils ne s'y sentaient pas assez les maîtres. Les Armagnacs poussaient encore leurs courses jusqu'au Bourget, jusqu'à la porte Saint-Antoine : le (5 novembre, le roi d'Angleterre donne à l'évèque de Thérouanne, son chancelier pour la Prance, la faculté de différer la ren-
trée du parlement en raison des dangers de la route; et la ville même n'était pas sijre. On le voit par les plaintes perpétuelles du Bourgeois sur Tabandon où elle est laissée, sur la cherté des vivres. Les Anglais ne voulaient donc point de Paris. Un coup de main des Armagnacs, un mouvement populaire pouvait tout emporter. Peut-être même ne se souciaient-ils pas de faire le procès si près de l'université elle-même : car ce corps, quoique fort passionné, était indépendant. Ils entendaient bien s'en servir, mais non se livrer à sa discrétion; et pour cela, rien de mieux que de placer leur tribunal à distance et d'y appeler, par des choix réfléchis, les plus sûrs des docteurs parisiens. Ils se décidèrent pour Rouen. La Pucelle fut menée en barque du Crotoy à Saint-^'alery, de l'autre côté de la Somme, et de là conduite à cheval, sous bonne garde, par Eu et par Dieppe, jusqu'à Rouen. Là, quelques impatients se seraient même passés du secours des docteurs de Paris : ils voulaient la mettre dans un sac et la jeter à la Seine. On croyait, en effet, parmi les Anglais, qu'aucun succès n'était possible tant qu'elle serait en vie, et le siège qu'on voulait mettre devant Louviers fut ajourné jusqu'après sa mort. Mais l'expédient qui semblait tout finir, laissait les Anglais sous le coup de leurs défaites. Pour les en relever, c'était peu que de tuer Jeanne; il fallait la flétrir. Jeanne s'était dite envoyée de Dieu pour chasser les Anglais, et elle les avait vaincus partout où on l'avait voulu suivre. Dieu était-il donccontreles Anglais? Il fallait montrer qu'elle n'étaitpassonenvoyée, mais bien une magicienne et un suppôt du diable. A ce prix-là seulement, Tautorité des Anglais devait se rétablir dans leurs conquêtes : brûler Jeanne comme sorcière, ce n'était pas seulement pour eux une affaire d'amourpropre, mais une question de domination.
On la mit, dès son arrivée, non dans les prisons de Tofficialité, ni dans les prisons communes, mais au château , et on l'enferma dans une cage de fer. Un peu plus tard, on se contenta de la tenir à la chaîne; mais combien elle eut à regretter sa cage , dans la compagnie des soldats qu'on lui donnait pour gardiens, ou des seigneurs qui la venaient \isiter! De ce nombre, on vit un jour venir à sa prison, avec Stafl'ord et Warwick, gouverneur du jeune Henri VI, Jean de Luxembourg devenu comte de Ligny , qui l'avait vendue. Il osa lui dire qu'il venait la racheter, si elle voulait promettre de ne plus jamais s'armer contre l'Angleterre. « En nom Dieu, lui répondit-elle.
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VOUS VOUS moquez de moi , car je sais bien que vous n'en avez ni le vouloir ni le pouvoir; » et elle le répéta plusieurs fois. Comme il insistait, elle ajouta : « Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France; mais quand ils seraient cent mille Godons plus qu'ils ne sont à présent, ils n'auront pas le royaume. » Le comte de Startbrd indigné tirait sa dague pour la frapper, mais Warwick le retint. On a vu qu'il avait ses raisons.
Les Anglais avaient le juge, l'évèque de Bcauvais. Il lui fallait un tribu-
Fig. 121. — Le château deCrotoy,où Jeanne fut enfermée le 21 novembre 1430. Ce château est aujourd'hui détruit. Dessin du commencement du dix-septième siècle, communiqué par M. 0. Macqueron, à Abbeville.
nal, puisque son siège était à l'ennemi. On avait rejeté Paris, et choisi Rouen : le siège était vacant; il semblait qu'on n'y dût faire ombrage à personne. Mais le choix était peu goûté du chapitre, dans la crainte que le prélat chassé de Beauvais ne se fit un titre de cet e.xercice des fonctions épiscopales à Rouen pour parvenir au siège. Il fallut toute l'habileté anglaise pour négocier avec les chanoines, et obtenir d'eux concession du droit territorial à l'évèque de Beauvais.
L'évèque de Beauvais ainsi installé à Rouen , il fut moins dilhcile de lui
ROUFN.