‹ Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 7 sur 110 · CHARLES VII ET HENRI VI · texte numérisé non relu

CHARLES VII ET HENRI VI

La mort de Henri V préservait le dauphin d'une perte immédiate, sans le sauver pourtant.

Henri VI , proclamé roi de France après la mort de Charles VI , était un enfant de dix mois, et une telle minorité convenait peu à de si grandes affaires; mais Henri V avait sagement pourvu à la régence. De ses deux frères , il avait désigné le plus jeune , Glocester, pour l'Angleterre; l'aîné , Bedford, le plus capable, pour la F'rance : et cet arrangement avait été maintenu au fond par le parlement, avec un changement dans les titres, propre à calmer les susceptibilités du peuple anglais. Désigner l'aîné des princes pour la France , n'était-ce pas donner à la France le pas sur l'Angleterre? Bedford fut régent des deux royaumes; Glocester, son lieutenant en Angleterre , sous le nom nouveau de protecteur ; et, de cette façon , le plus habile pouvait demeurer où était le danger.

Le dauphin avait été proclamé aussi à la mort de Charles VI , sous le nom de Charles VII, et il était, lui , en âge de régner. Mais la faiblesse de son caractère, un incroyable abandon à l'empire des autres au moment où il devenait le chef de l'État, le rendaient comme étranger aux affaires. Il semblait se complaire dans l'inaction où on le retenait : « N'avoit point cher la guerre s'il s'en eût pu passer. » La conduite du royaume restait donc à ceux qui l'entouraient : or c'étaient les plus fougueux des Armagnacs , des hommes qui n'avaient rien à attendre du parti contraire ; qui , pour s'en mieux garder, n'avaient pas craint de se faire une barrière de l'assassinat : Tannegui du Chastel, Narbonne, Louvet, et divers seigneurs, parmi lesquels le sire de Rais, de sinistre mémoire , des étrangers tels que le connétable de Buchan (Jean Stuart' , Douglas, le Lombard Théode de Valpergue

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(Valperga) , ou bien encore, parmi les meilleurs, quelques hardis chefs de bandes, Poton de Xaintrailles, la Hire : la Hire, qui jurait que Dieu le Père, s'il se faisait gendarme, se ferait pillard, et qui, en raison de cette confraternité, s'écriait « en son gascon , » avant de se jeter dans la bataille : « Dieu , je te prie que tu fasses aujourd'hui, pour la Hire autant que tu voudrois que la Hire fît pour toi, s'il étoit Dieu et que tu fusses la Hire ' ! »

Tout l'avantage demeurait donc au jeune Henri VI. Avec les ressources de FAngleterre et ce qu'elle avait directement conquis en France , il avait ce que lui donnait dans le royaume le parti du duc de Bourgogne, c'est-à-dire presque tout le Nord; il avait Paris et tous les grands corps de l'Etat; et ses alliances venaient encore de s'affermir et de s'étendre. Dans une conférence tenue par Bedfort à Amiens (vers Pâques, 1423), le duc de Bretagne et son frère Richement s'étaient rencontrés avec le duc de Bourgogne; et un double mariage resserra par des liens de famille l'union des pays : le duc de Bourgogne cionnait une de ses sœurs à Bedford et une autre à Richemont. Charles VU retenait dans sa cause les princes du sang royal, moins le duc de Bourgogne, savoir: les maisons d'Orléans, d'Anjou, d'AIençon, de Bourbon, maisons dont les chefs, il est vrai (Orléans et Bourbon), ou en partie les domaines (Anjou et Alençon) , étaient entre les mains des Anglais. Il avait encore généralement sous ses lois les seigneurs et les provinces du centre et du Midi, entre la Guj'enne, domaine des Anglais, d'une part, et d'autre part le prince d'Orange, allié des Bourguignons, et le duc de Savoie qui inclinait du même côté, tout en cherchant à ménager la pai.x avec le roi de France. Il s'était fait, des conseillers de Paris restés fidèles à sa cause, une ombre de parlement à Poitiers. Il avait réuni après son avéne-

1 Gilles de Laval, seigneur de Rais, né vers iSgô. Il commença à paraître aux armées vers 1420, et nous le retrouverons avec la Pucelle. Nul ne fut plus indigne de cet honneur. 11 fut le type de Barbe-Bleue; mais la fiction n'approche pas de la réalité, le conte est fort au-dessous de l'histoire. — Le connétable dt; Buclian Jean Stuart, deuxième fils du ducd'Albany, vint en France avec 6,000 Écossais en 1420, et fut nommé connétable de France, le 14 avril n-n. — Douglas {Arcliibald). U avait combattu les Anglais à la frontière d'Ecosse avant de venir les retrouver en France. — Poton de Xaintrailles. Son prénom le distingue de Jean, seigneur de Xaintrailles, qui figura dans les armées de Charles VII. U fut un des plus brillants jouteurs et un des plus audacieux aventuriers d e ce temps-là. Pris et racheté plusieurs fois (en 142 1 , en 1423), il sut regagner pi us que sa rançonsur l'ennemi. — Lii Hire (Etienne de Vignoles), né vers iSgo, compagnon inséparable de Poton de Xaintrailles, Gascon comme lui, et comme lui attaché au service du dauphin vers 14 iS, après que Tan neguy du Chaste 1, l'enlevant de Paris, l'eut sauvé des Bourguignons. — L'étrange prière de la Hire est rapportée dans la chron-qu:; de Jacques le Bouvier, dit Berri, publiée par Godefroi, Vie de Charles VU, p. 45.S.

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ment les états généraux du ro}'aunie à Bourges; il réunit successivement chaque année les états soit de Langue d'Oc, soit de Langue d'Oil ou des deux langues ensemble, à Carcassonne, à Selles en Berri, à Poitiers, à Béziers, à Chinon : c'était pour lui le seul moyen d'avoir un peu d'argent. Mais , avec tout cela, sa détresse était extrême. L'argent allait au superflu et manquait au nécessaire. La guerre, pour laquelle les états votaient des subsides, n'en avait que la moindre part. Les troupes du roi, composées en partie d'Ecossais et de Lombards (les Écossais par haine de l'Angleterre-, les Lombards par attachement à la maison de Valentinc de Milan , et tous un peu par amour de la solde ou du pillage), ses troupes, ainsi formées, donnaient à sa cause un air que la présence des Gascons d'Armagnac ne rendait pas beaucoup plus national , et la manière d'agir de cette armée faisait bien plus douter encore qu'elle fût française : car il lui fallait vivre, et elle vivait aux dépens du pays. On avait donc tout à gagner en l'envoyant en pays ennemi, et l'on chercha, par son moyen, à se rouvrir les voies de communication avec les villes demeurées fidèles en Champagne et en Picardie. Mais des deux côtés on échoua. Vers la Champagne, on se fit battre en voulant reprendre Cravant (sur l'Yonne) aux Bourguignons (i"' juillet 1423); en Picardie, on laissa le Crotoy tomber aux mains des Anglais (3 mars 1424), et tandis que Compiègne et d'autres places du Nord étaient perdues de même, un partisan bourguignon, Perrin Grasset, prenait la Charité et la gardait, donnant déjà à son parti un passage sur la Loire ( premiers mois de 1424 .

Heureusement pour la France, Henri VI avait pour oncle non pas seulement Bedford , mais aussi Glocester ;, et , tandis que le premier faisait tout pour se mieux assurer l'alliance du duc de Bourgogne, l'autre faillit la rompre. Il décidait Jacqueline de Hainaut à répudier le duc de Brabant , cousin de Philippe le Bon, pour l'épouser lui-même, froissant par là le duc de Bourgogne dans ses intérêts les plus chers; car Jacqueline, par son divorce, rompait les liens de famille qui l'attachaient à ce prince, et par son nouveau mariage elle lui enlevait l'espoir d'une succession qui semblait infaillible , tant qu'elle aurait eu pour mari le valétudinaire duc de Brabant. Cette querelle, qui absorbait justement toute l'attention de Bedford, donna quelque relâche au roi de France. Il eut même un instant l'espoir de se

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relever et de porter à ses adversaires un coup décisif. De nouveau.x renforts lui étaient venus d'Ecosse et d'Italie; pour se les mieux attacher, il prodiguait à leurs chefs des titres et des honneurs qui excitaient Tenvie des seigneurs indigènes. Cette mésintelligence fit tourner en défaite la bataille qu'on espérait gagner. Les Français venaient de laisser prendre Ivrj' par Bedford ; par compensation ils s'étaient fait livrer Verneuil, donnant à croire

FIg. n. ~ l,e uuc de l.caioid, retient de France au nom de Henri VI d'Angleterre, mineur. Bedford est entouriS de divers personnages; un auteur, à genou, lui offre son Mvrt le Pèlerinage de l'âme. IWs. fr.de la première moitié du xv' s., n" 602, à la bibliotli. nat.

au gouverneur qu'ils revenaient de battre le régent. Mais Bedford arriva bientôt sous les murs de la place, et, mettant pied à terre, rangea ses troupes en bataille derrière une ceinture de pieux aiguisés. Douglas voulait attendre qu'il en sortît-, le vicomte de Narbonne répondit à son conseil en se jetant au cœur des troupes anglaises, là où était Bedford , et il fut suivi des Écossais. La Hire, Xaintrailles, qui menaient une des ailes, renversèrent tout sur leur passage et poursuivirent ceux qu'ils chassaient, croyant trop tût à la victoire. Les Lombards, qui étaient à l'autre aile, devaient tourner l'en-

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nemi ; et déjà ils avaient repoussé les archers préposés à la garde des chevaux et des bagages : mais ils se mirent à piller les bagages et à emmener les chevaux •, et les archers anglais, demeurés libres de se porterau fort de la bataille, décidèrent delà journée. Nos troupes succombèrent, privées de ceux qui les devaient soutenir. Le jeune duc d'Alençon ', le maréchal de la Fayette ■ et maint autre chevalier furent pris. Le vicomte de Narbonne, le connétable de Buchan, Douglas, etpresque tous les Ecossais demeurèrent sur la place (17 août 1424'.

Ainsi rien ne réussissait à Charles VIL Dans cette lutte où FAngleterre n'avait pu rentrer encore avec toutes ses forces, il avait tenté doux coups un peu plus décisifs, à Gravant, à Verneuil, et il avait été battu. Tout n'était point perdu encore, grâce à la diversion du Hainaut. Glocester, ayant épousé Jacqueline, voulait entrer en possession de ses Etats. Qu'eut- il gagné à prendre la femme sans la dot? Mais c'était ce que le duc de Bourgogne se montrait le moins disposé à laisser prendre. La lutte était imminente : les ducs de Bourgogne et de Glocester s'étaient défiés réciproquement (mars 1425). Bidford avait fait annuler le défi, sans écarter d'ailleurs la cause de la querelle; et depuis quelque temps déjà le duc de Bourgogne semblait se refroidir à l'égard de l'Angleterre. Il venait d'épouser {'io novembre 1424; Bonne d'Artois, veuve du comte de Nevers, tué à Azincourt, et sœur du comte d'Eu, retenu depuis lors prisonnier par les Anglais. C'était une voie qui !c pouvait ramener vers la France. D'autres l'attiraient du même côté, et par exemple le frère du duc de Bretagne, le comte de Richemont , qui, blessé d;s défiances et des refus de Bedford, venait de rompre avec lui (mars 1424) malgré les liens de famille nouvellement contractés. Le pape Martin V, le duc de Savoie, sollicitaient Philippe à la réconciliation : et il avait, dans une circonstance récente, accueilli, sans trop les décourager, plusieurs prélats députés par Charles 'VII (Màcon, décembre 1423). Que fallait-il pour qu'il se rapprochât du roi? Il fallait qu'il ne trouvât plus auprès de lui ces chefs armagnacs auteurs de la mort de son père. Il le disait à des ambas-

1 Jean II, surnommé le Beau, fils de Jean le Sage, né le 2 mars 1409 et héritier du duché d'Alençon en 1415.

2 Gilbert de la Fayette, né vers i38o. Il avait embrassé de bonne heure la cause de Charles VU, alors dauphin; il était, depuis 1420, maréchal de France.

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sadeurs qui excusaient le roi sur sa jeunesse au temps du crime, et sur ses mauvais conseillers : « Que ne s'en est-il débarrassé encore ? » Le moment en était venu. C'est ce que comprit une femme de grand sens, qui savait dominer Charles VII par l'autorité de sa position comme par l'ascendant de son esprit, la reine de Sicile, Yolande d'Aragon, veuve de Louis II d'Anjou et mère de la jeune reine de France. Ce fut par ses conseils qu'il eut avec Richemont, à Angers, une entrevue (octobre 1 424) où il lui offrit l'épée de connétable de France. Richemont, frère du duc de Bretagne et beau-frère du duc de Bourgogne, nommé connétable avec l'assentiment de l'un et de l'autre (ô mars i425\ pouvait devenir un lien entre le roi et ces deux princes. Les chefs armagnacs ne tentèrent pas longtemps de retenir un pouvoir qui leur échappait; et le principal, Tannegui du Chastel, couvrit au moins sa retraite d'une noble parole : « Que jà à Dieu ne plut, que pour lui demeurât à faire un si grand bien, comme le bien de paix entre le roi et Monseigneur de Bourgogne. »

Cette petite révolution de palais pouvait tout changer dans la France.

Mais les espérances que l'on avait conçues furent trompées : Richemont, appelé par son frère, le duc de Bretagne, à prendre le commandement des troupes bretonnes, se fit battre à l'attaque de Saint-James de Beuvron (6 mars 1426) ; et les choses n'allaient pas mieux à l'intérieur. Fier du concours qui se faisait autour de lui, il ne gardait pas de mesure et se rendait odieux par son despotisme. Trop rude pour mener le jeune roi par luimême, il avait imaginé de le conduire par des favoris que le prince acceptait de sa main ; or, ces hommes mêmes ne songeaient à user de la faveur du roi que pour secouer le joug du connétable. Ces intrigues dominèrent toute autre- chose : elles faisaient avorter les campagnes ; et en somme l'œuvre de Richemont se réduisit à faire tuer deux de ses favoris (Giac et Beaulieu' et à se faire chasser par le troisième (la Trémouille) ' (1427).

Le gouvernement revenait donc aux Armagnacs; plus d'espoir, ni du

1 Georges de la Trémouille, né vers i385, fort lié avec le duc deCuyenne, alors dauphin, combattitetlut prisàAzincourt. En 1416, il épousa Jeanne, comtesse de Boulogne et d'Auvergne, et devint un des familiers delà courd'Isabeau de Bavière. En 141S, assiégé dans sa résidence de Sully-sur-Loire par les partisans du nouveau dauphin, il fut pris, et se fit Armagnac, sans rompre d'ailleurs toute relation avec les Bourguignons. Devenu veuf, il épousa la veuve de Giac, qu'il avait aidé à renverser; ce ne fut pas sa seule part dans ses dépouilles, puisque bientôt il obtint sa place auprès du roi avec le titre de grand chambellan, et toute facilité pour évincer le connétable.

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côté de la Bretagne, qu'on avait laissée retourner aux Anglais faute de la secourir 1^1427- 1428^ ni du côté de la Bourgogne, qu'on n'avait pas su en détacher à temps; et, pendant que ces fautes se commettaient à la cour de Charles ^'II, Bedford avait pourvu de son côté aux dangers les plus pressants. Il avait mis un terme aux fatales querelles de Glocester, soit avec le duc de Bourgogne, soit avec révêque de Winchester : avec Winchester, en détournant ailleurs Tambiiion du cardinal-, avec le duc de Bourgogne, en dissipant toutes les craintes que les projets de Glocester lui avaient causées. Le mariage de ce prince et de Jacqueline avait été cassé par le pape; bien plus, le duc de Brabant, le mari légitime, étant mort (i 7 avril 1427 ', Glocester n'avait pas même songé à renouer l'union rompue, et il avait laissé Jacqueline et le comté de Hainaut pour épouser sa maîtresse. Le duc de Bourgogne, un instant incertain, comme le duc de Bretagne, un instant ennemi, était donc plus étroitement rattaché à l'alliance anglaise, et Charles \'II restait seul avec son triste entourage. C'était pour Bedford le moment de reprendre enfin l'œuvre interrompue de Henri V. L'échec de Warwick ' devant Montargis, délivré par l'heureuse audace du bâtard d'Orléans et de la Hire (5 septembre 1427), ne l'ébranla point. Il voulut imprimer à la guerre un mouvement tout autrement décisif, passer la Loire, et ne plus laisser même à Charles VII le triste nom de roi de Bourges. Une seule chose restait à résoudre : où passer la Loire? A Angers ou à Orléans? En Angleterre on avait pensé à Angers. C'est de ce côté que l'on avait fait le plus de progrès. On s'était même engagé envers le duc d'Orléans, prisonnier, à ménager, en récompense de quelques bons offices, les terres de son apanage. Mais Orléans était le cœur du royaume : c'est là que Bedford voulait porter le coup. Salisbury -, rappelé d'Angleterre pour remplacer Warwick à la tète de l'armée, reçut l'ordre d'assiéger Orléans (mai ou juin 1428).

1 Edmond de Beauchamp, comte de Warwick, un des principaux capitaines de Henry V ; il devint quand il fut rappelé du continent après cette campagne^ gouverneur du jeune Henri VI. i Thomas de Montague, comte de Salisbury; Henri l'avait lait comte du Perche.

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LE SI li(}h: I) OKLliANS.

Orléans avait une importance capitale dans cette crise suprême. On pouvait passer la Loire ailleurs, mais on ne se croyait point en sûreté au delà si Ton n'avait Orléans. C'était là qu'il fallait conquérir les clefs du centre de la France. La ville, située sur la rive droite du fleuve, était reliée à la rive gauche par un pont à la tète duquel s'élevait un fort composé de deux tours et appelé les Tourelles. Ce fut par là que Salisburv vint l'attaquer. Il occupa

Fij;. 9. — Salisbury, monté au deuxième étage de la forteresse des Tourelles pour considérer Orléans est blessé h mort d'un éclat de boulet. Ms. fr., 5o54, du xv' s., à la bibliotli. nat.

au voisinage un couvent à demi ruiné dont il se tit une bastille, les Augustins-, et de là il battit et enleva les Tourelles. Mais il n'alla pas plus loin. Il était monté au second étage de l'une des tours, et il examinait l'enceinte de la place, quand un éclat de boulet le frappa au visage, et le renversa, blessé à mort, auprès d'un chevalier tué du même coup. Les Anglais l'emportèrent à Meun en secret, mais non pas de telle sorte que la nouvelle n'en vînt à Orléans ; elle s'y répandit avec des circonstances merveilleuses. On disait que Glasdale, nommé par Salisbury capitaine des Tourelles, lui en faisait les honneurs et lui montrait Orléans de la fenêtre, disant : « Monseigneur,

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regardez ici votre ville ; vous la voyez d'ici bien à plein. « Salisbury regarda et reçut le coup dans l'œil. L'attaque était suspendue après la rude affaire de cette journée", les canonniers étaient allés dîner : c'était un enfant qui, rôdant sur les remparts et voyant une pièce abandonnée, avait eu l'idée d'y mettre le feu. Jamais coup visé n'atteignit mieux le but (21 octobre).

En forçant les Tourelles, Salisbury n'avait pas songé sans doute à pénétrer par là dans Orléans. Il voulait tenir la tête du pont, fermer à la ville ses communications avec le sud de la Loire, et préparer l'attaque sérieuse qui se devait faire par le nord. Les Tourelles, isolées du pont par la rupture des deux premières arches, furent laissées sous la garde de Glasdale, homme de cœur et de tête ; et vers la fin de l'année Talbot et Suflblk arrivèrent sur la rive droite pour commencer vraiment le siège. Ils s'établirent à l'ouest delà ville près de la Loire, sur les ruines de l'église Saint- Laurent, dont ils firent une bastille : deux boulevards formés de terre et de fascines, l'un dans l'île Charlemagne, l'autre sur la rive opposée, au champ Saint- Privé, la reliaient aux Augustins et aux Tourelles : et d'autre part ils étendaient leur front d'attaque vers le nord en élevant successivement le boulevard de la Croix-Boissée, en face de la porte Renard, et la bastille entre Saint-Ladre et Saint- Pouair, en face de la porte Bannier, sur l'emplacement actuel de la porte du même nom.

Les forces des deux côtés n'étaient pas très-considérables. Les Anglais avaient 800 hommes sur la rive gauche, dans les Tourelles et dans les Augustins, et 3,700 hommes sur la rive droite. Les Orléanais avaient reçu lia i,3oo hommes de garnison et pouvaient armer environ 5, 000 des leurs. Ils avaient à leur tête, comme lieutenant de leur duc prisonnier, le jeune bâtard d'Orléans (Dunois), celui dont Valentine de Milan, voyant en lui le digne héritier et le vengeur de son mari, disait : « On me l'a volé ' ! » et comme bailli du même prince et gouverneur de la ville, un brave chevalier, Raoul de Gaucourt, qui avait combattu à Nicopolis en i3()(3, et vaillamment défendu H arfleur contre les Anglais en 1415. Si les Orléanais étaient résolus à se défendre, le bâtard d'Orléans ne l'était pas moins à

1 Le bâtard d'Orléans sera quelquefois appelé par anticipation Dunois dans notre récit, comme il l'est dans les chroniqueurs qui ont écrit postérieurement à l'époque où il reçut du duc d'Orléans, son frère, le comté de ce nom (21 juillet I 0g).

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garder dans leur ville l'apanage de son frère; et Raoul de Gaucourt, retenu depuis la prise d'Harflcur dans les prisons des Anglais, venait d'en sortir après onze ou douze ans avec le désir de prendre sur eux une éclatante revanche.

Une rencontre d'où la ville attendait son salut fit pencher la balance du côté des assiégeants.

Falstolf amenait de Paris aux Anglais un renfort de 2,5oo hommes environ et un convoi de vivres. La cour, pressée par les Orléanais, se décida à envoyer le comte de Clermont avec 3 à 4,000 hommes pour l'arrêter. Une autre troupe de i,5oo hommes avec la Hire et Poton de Xaintrailles partit d'Orléans à la même fin. Le convoi sortait par longue file de Rouvray-Saint-Denys, quand ceux d'Orléans le rencontrèrent. Rien de plus facile que de le rompre. La Hire voulait charger, mais le comte de Clermont, qui n'était pas encore là, ordonnait qu'on l'attendît. Ce fut la perte de la journée. Falstolf eut le temps de se faire de ses chariots une barricade. L'attaque mal conduite échoua; et le vainqueur put amener aux bastilles anglaises tout son convoi, moins un certain nombre de tonnes de harengs qui , défoncées par le canon, jonchèrent le champ de bataille de leurs débris : d'où le nom de Journée des Harengs (12 février i429\

Les Anglais ainsi ravitaillés purent donner plus d'extension à leur attaque. Rappelant à eux leurs garnisons voisines, ils construisirent une nouvelle bastille à Saint-Loup, à l'est d'Orléans, et deux boulevards qui resserraient l'espace demeuré libre dans l'intervalle : ils nommèrent le premier Londres, le second Rouen. Un peu après ils achevèrent leur bastille du nord entre Saint-Pouair et Saint- Ladre, et la nommèrent Paris. Ainsi le blocus devenait plus étroit, et le moment semblait proche où les Anglais, maîtres des principales routes, pourraient, en interceptant les arrivages de vivres, tourner contre la ville le nombre même des habitants. Les Orléanais, n'espérant plus rien du roi de France, tentèrent une démarche qui les pouvait du moins soustraire aux Anglais. Ils voyaient des Bourguignons parmi les assiégeants : ils s'adressèrent au duc de Bourgogne, le priant de prendre en garde l'héritage du duc d'Orléans, son cousin; et Philippe le Bon accueillit volontiers ce message. Mais Bedibrd, auquel il s'adressa, réconduisit sans beaucoup de formes, disant « qu'il seroit bien marry d'avou"

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battu les buissons et que d'autres eussent les oisillons. « Le duc blessé rappela du siège ceux de son obéissance.

C'était une perte de i ,000 à i ,200 hommes pour les Anglais. Ils ne s'en émurent pas. Ils se disaient qu'ils seraient seuls à garder la conquête : le duc de Bourgogne se retirait à point pour perdre le fruit qu'il aurait pu attendre de

Fif;. 10. — « Comment Poton (Poton de Xaintraillcs) fut vers le Juc Je Bourgogne |H)ur la les Anglais. » Ms. fr. n° 5o54, daté de 1484, à la biblioth. nat.

son concours; et, malgré le départ très-précipité des Bourguignons, ils élevèrent à Saint-Jean-le-Blanc, sur la rive droite, une nouvelle bastille qui concourut avec celle de Saint-Loup à la garde de la haute Loire. Quant aux Orléanais, ils se consolèrent aussi en voyant qu'ils restaient à eux-mêmes : car déjà avait paru celle qui se disait envoyée de Dieu pour les délivrer, celle qui devait associer leur nom au plus beau nom de l'histoire : Jeanne d'Arc, la Pucelle d'Orléans.

Ornement tire iVuii ms. du xv bh;cIo n" ïti/a a lu lutjlioth. imt.

DOMREMY ET VAUCOULEURS

L'Enfance de Jeanne d'Arc. — Le Départ.

l'enfance de je.anne d'arc.

\. vallée de la Meuse, de Neufchàteau à Vaucouleurs et au delà, se prolonge entre deux chaînes de coteau.x ou de mamelons, séparés l'un de l'autre par des gorges plus ou moins profondes. Les hauteurs gardent encore quelques restes des bois qui les couvraient jadis; la vigne en a pris la place sur les pentes les moins roides et les mieux exposées; le blé succède à la vigne et descend jusqu'aux prairies, qui occupent, sur une largeur de douze à quinze cents pas, le fond uni de la vallée. La Meuse y serpente capricieusement d'un côté à l'autre, dans un lit toujours vert. Trop peu profonde pour que la main de l'homme ait entrepris de l'asservir au commerce en la redressant, elle va, dans son cours sinueux, baigner successivement de nombreux villages. Nommons entre plusieurs autres : Frebecourt, au pied de la colline d'où le château de Bourlemont semble porter au loin l'œil du maître; Coussey, Domremy, sorte d'annexé de Greux qui s'élève au débouché de la

JEANNE d'arc, m. — 4

route de Gondrecourt -, Maxe}- , au confluent du Vair, Bure3'-la-Côte , Burey-en-Vau\, et Chalaines en face de Vaucouleurs : Vaucouleurs, sentinelle avancée de la vieille France, fièrement campée sur son coteau, comme pour mieux surveiller la chaussée qui continue, à travers la vallée, le pont de la Meuse et le chemin de la Lorraine. Cette longue prairie, presque au niveau de la rivière , qui , chaque année, sans effort et sans péril, la recouvre de ses bienfaisantes inondations, présente, en la saison où Therbe fleurit, un immense tapis de verdure émaillé des plus vives couleurs : d'oii le nom de Vaucouleurs [vallis colorum) , donné au lieu le plus important du pays , et qui peint la vallée tout entière.

Entre tous les villages disséminés sur ces bords frais et paisibles, le plus illustre à jamais c'est le plus humble : c'est la petite commune de Domremy.

Là naquit Jeanne d'Arc ' le 6 janvier i \\2. Son père, Jacques d'Arc était né à Séfond (Ceffonds), près Montier-en-Der, en Champagne (Haute- Marne)^ sa mère, Ysabellette Romée, à V^outhon, village situé sur la route de Greux à Gondrecourt, dans le Barrois (Vosges). Jeanne elle-même, née à Domremy, est-elle de la Lorraine, de la Champagne ou du Barrois ? Si l'on veut parler du territoire, Jeanne est une enfant de la Meuse : car la Meuse est la mère commune de tous ces villages qu'elle arrose, sans distinction de Lorraine, de Barrois ou de Champagne. Mais s'il s'agit de nationalité, Jeanne d'Arc était Française. Son père était Français, son village , français. Son village était partagé, il est vrai, entre le Barrois mouvant (c'est-à-dire relevant de la couronne de France) et le domaine direct de la couronne. Un petit ruisseau d'eau vive marquait cette division : la rive droite, où l'on comptait vingt à trente feux, était au Barrois mouvant •, la rive gauche, au domaine, rattachée avec Greux, et toute cette portion de la vallée jusqu'à Vaucouleurs, à la prévôté d'Andelot et au bailliage de Chaumonten-Bassigny (Champagne). Or la maison de Jeanne, qui subsiste encore, est

1 On a prétendu, et fait croire à beaucoup trop de monde, que le vrai nom de la Pucellc était Jeanne Darc. On le lit ainsi dans les manuscrits contemporains, sans aucun doute; mais c'est que l'apostrophe était alors inconnue. Depuis qu'elle existe, on a dn l'appliquer à ce nom comme'aux autres; ou bien il faudrait aussi appeler Jeanne, la PuccUe Dorléar.s, et lui donner pour compagnon le duc Dalençon, pour ennemi le roi Dangleterre : car la véritable étymologie du nom est le mot Arc^ le lieu ou l'objet appelé arc. L'arc, cette arme populaire, cette arme aimée du paysan, figurait dans le blason rustique de sa famille. Le mot Darc est unmot étranger qui n'a de sens que dans les langues germaniques. Darck, en anglais, i< sombre, ténébreux. » — « Fille des ténèbres! » Les Anglais du temps n'auraient pas mieux trouvé. Laissons donc là la forme barbare de Darc et gardons à la Pucelle son nom français.

sur la rive gauche. Mais quand elle eût été sur la rive droite, Jeanne en serait-elle moins Française? Tous les habitants de Domrem}', ceux de la droite comme ceux de la gauche, excepté un, dit-elle elle-même, étaient Armagnacs, c'est-à-dire du parti national \ et quel est , après Dieu , celui que Jeanne appelle son seigneur et son roi ? Le roi de France. — C'est la marque irrécusable de sa nationalité. Que si Ton en veut la preuve directe et pour elle et pour son pays, on la trouvera dans des pièces authentiques. On la trouvera dans son procès : dans sa propre déclaration et dans l'enquête ordonnée par ses juges. On la trouvera, avant son procès, dans deux actes de Charles^'! 1 : dans les lettres d'anoblissement, où elle est dite « de Domremy , au bailliage de Chaumont » ^Champagne', et dans celles oij, en reconnaissance de ses services et à sa requête, le roi accorde exemption d'impôts [ce qui est bien le signe de l'empire^ aux lieux qui l'ont vue naître, aux deux villages unis de Greux et de Domremy.

Les parents de Jeanne étaient de simples laboureurs « de bonne vie et renommée, » n'ayant, avec leur chaumière, qu'un bien petit patrimoine; mais, considérés dans leur état, vrais et bons catholiques, et soutenant avec honneur leur pauvreté. Ils eurent trois fils : Jacques, Jean et Pierre, et deux filles, Jeanne ou Jeannette et Catherine.

Des deux sœurs, Jeanne était l'aînée. Elle grandit auprès de sa mère, formée par elle à la religion et au travail : c'est un témoignage qu'elle ne craignit pas de se rendre à elle-même; car, par ce témoignage, c'est sa mère qu'elle honorait. « Elle était bonne, simple et douce fille, » dit une amie de son enfance; « point paresseuse, » ajoute un voisin : et elle travaillait de bon cœur, tantôt filant, jusque bien avant dans la nuit, aux côtés de sa mère, ou la remplaçant dans les soins du ménage; tantôt partageant les devoirs plus rudes de son père, pourvoyant à l'étable, allant aux champs, mettant la main , selon qu'il le voulait, à la herse, à la charrue , et quelquefois aussi gardant pour lui dans la prairie commune le troupeau du village, quand le tour en était venu.

« Bonne fille, » c'est le cri de tous; honnête, chaste et sainte, parlant en toute simplicité, selon le précepte de l'Évangile : « Oui, non; cela est, cela n'est pas. » — « Sans manque, » sine defectu, voilà tout ce qu'il lui arrivait d'ajouter à sa parole pour en attester la vérité. Un pur rayon de l'amour

DOMREMY ET VAUCOU LEII RS.

divin illuminait cette vie si occupée, et donnait du charme à ses labeurs. Le petit jardin de la maison paternelle touchait au cimetière, qui est comme le jardin d'une église de village. Jeanne usait du voisinage pour aller à l'église le plus souvent qu'elle le pouvait : elle y goûtait une douceur extrême. On

Fis. '-• — Jeanne travaillait de bon cœur, tantôt filant jusque bien avant dans la nuit, aux côtés de sa mère, tantôt partageant les devoirs plus rudes de son père. — Sculpture de M. Lefeuvre, à l'Exposition de 1S75, à Paris.

l'y voyait prosternée devant le crucifix, ou bien les mains jointes, les yeux levés vers l'image du Sauveur ou de la Vierge sa mère. Tous les matins, pendant le saint sacrifice, elle était au pied des autels; et le soir, quand la cloche qui sonnait les compiles la surprenait aux champs, elle s'age-

JEANNF. D'ARC

nouillait, et son âme s'élevait à Dieu. Elle se plaisait à entendre chaque soir ce commun appel à la prière. Quand le sonneur de l'église ^on le sait de luimême) venait à roublier, elle le reprenait, disant que ce n'était pas bien, et promettait de lui donner des lunes (quelque espèce de gâteaux) pour qu'il se montrât plus diligent. Elle ne se bornait pas aux devoirs que la religion prescrit à tout fidèle. Cette jeune fille qui avait accompli de si grandes choses à dix-neuf ans, est tout entière à ces pratiques naïves de dévotion où les âmes simples et pures ont tant de charme ù se répandre. A moins d'une lieue au nord de Domrem}', sur le penchant de l'un des coteaux qui descendent vers la Meuse, il 3- avait un ermitage dédié à Notre-Dame de Bermont. Jeanne aimait à le visiter; et le jour que l'Église a plus spécialement consacré à Marie, le samedi, vers la fin de la journée, elle se joignait à d'autres jeunes filles pour y venir prier ensemble et y brûler des cierges : symbole consacré par l'Église pour rappeler aux fidèles la foi qui veille et l'amour qui doit brûler pour Dieu.

Jeanne fut donc, dès sa plus tendre enfance, un modèle de piété. Elle n'avait point, disait le curé, sa pareille au village. Les jeunes gens se moquaient bien un peu de sa dévotion; les jeunes filles en jasaient aussi. Mengette, sa petite amie, trouvait elle-même et lui disait qu'elle était trop pieuse; et ce reproche était pour Jeanne comme un éloge qui la faisait rougir. Mais sa foi se traduisait en bonnes œuvres. Si peu d'argent qu'elle eût, elle en avait pour l'aumône. Elle consolait les malades, elle recueillait les pauvres, elle leur donnait place au foyer, elle leur cédait même son lit, secondée dans sa charité par la religieuse condescendance de ses parents. Aussi était-elle aimée de tout le monde.

Elle ne cherchait point d'ailleurs à se distinguer des autres, et se mêlait à ses compagnes dans les fêtes du village. Sur la pente même où s'adosse le village de Domremy, entre les bords fleuris de la Meuse et la sombre forêt de chênes, le bois Chesnii, qui en couronnait les hauteurs, il y avait un hêtre d'une remarquable beauté, « beau comme un lis, n dit l'un des habitants, large, touffu, dont les branches retombaient jusqu'à terre. On l'appelait « Aux loges les Dames, » Ad lobias Dominannn, ou encore « l'Arbre des Dames. » Autrefois, quand le château de Domremy était encore habi- ' table, les seigneurs et les dames du lieu, avec leurs damoiselles et leurs

DOMREMV Kl" VAUCOULEURS.

suivantes, venaient, au retour du printemps, faire un repas champêtre sous son ombrage. Peut-être un jour ces joyeuses réunions avaient-elles amené quelque mystérieuse aventure qui changea de nature et de forme en passant dans la tradition. Le nom de dames, donné au.v femmes de haut parage, était aussi le nom donné aux fées dans le langage populaire. On racontait qu'un chevalier, seigneur de Bourlemont, venait y voir une fée, conversait avec elle. Jeanne Thiesselin, Tune des marraines de Jeanne, avait entendu dire qu'on le lisait dans un roman '. L'arbre des Dames était donc aussi l'arbre des Fées. C'étaient les fées qui, dans les anciens temps.

l-ig. i;i.— Dcbris de la chapulle de Notre-Dame de linmiemy, où Jeanne allait prier. Musée de Jeanne d'Arc, à Domremy. — Cette chapelle avait été restaurée, à la lin du seizième siècle, par Hordal, descendant de Pierre d'Arc, troisième frère de la Pucelle.

venaient danser sous le beau hêtre; on disait même qu'elles y venaient encore. Cela n'empêchait pas les habitants de Domremy de faire ce que faisaient leurs pères. L'arbre était toujours aussi beau. Au printemps, on se rassemblait sous sa large voûte de verdure. On l'inaugurait, en quelque sorte, avec les beaux jours, le dimanche de la mi-carême [Lîetare). En ce jour, qu'on nommait aussi le dimanche des Fontaines, les jeunes garçons et les jeunes filles venaient sous l'arbre fameux faire ce qu'on appelait leurs fontaines. Ils emportaient, comme provision de la journée, de petits pains faits exprès par leurs mères, et s'y livraient aux ébattements de leur âge, chantant,

1 Récit en langue vulgaire.

dansant, cueillant des fleurs aux alentours pour en faire des guirlandes dont ils ornaient les rameaux du bel arbre; puis, quand ils avaient mangé, ils allaient se désaltérer aux eaux limpides d'une source voisine, tout ombragée de groseilliers.

Jeanne y venait comme les autres ; Mengette, son amie, dit qu'elle y fut et y dansa plus d'une fois avec elle. Pourtant elle n'était point danseuse; et souvent, au milieu de la fête, elle se détournait vers une petite chapelle élevée au voisinage sur l'un des points les plus riants de la colline, Notre- Dame de Domremy, et suspendait à l'image de la Vierge les guirlandes qu'elle avait tressées des premières Heurs des champs .

C'est du milieu d'une vie si calme et si paisible qu'elle fut appelée à s'armer pour la France.

La mission de Jeanne d'Arc produisit une si complète et si rapide révolution dans les destinées de la France, qu'assurément rien n'est plus digne de fixer l'attention de l'historien. D'où vient-elle? Jeanne nous dit qu'elle l'a reçue de Dieu. Est-ce une illusion de son esprit? Jeanne est-elle une mystique? Le mysticisme n'est pas le caractère de son pays, et ses révélations nettes et précises n'ont rien de commun avec les vagues épanchements des illuminés de son temps. Ce n'était pas non plus une jeune fille maladive dont la nature imparfaitement développée la fît sujette aux hallucinations. Le témoignage d'où on l'a voulu conclure est une simple opinion, un ouïdire qui ne prouve que l'e.xtrême délicatesse de sa pudeur; et tous s'accordent àdéclarerqu'elle était aussi forte que belle: « belle et bien formée; » «grande et moult belle; » « de grande force et puissance; » d'une force qui n'avait rien de viril : elle avait la voix douce, une voix de femme, disent ceux qui l'ont entendue; d'une puissance qui marquait dans la jeune fille l'entier développement de la femme. C'était une âme religieuse dans un corps robuste et sain.

Ce que le mysticisme n'explique pas, le doit-on rapporter au seul amour delà patrie? Jeanne assurément n'était pas insensible aux malheurs de son pays. La vieille querelle des Armagnacs et des Bourguignons partageait, jusque dans ce coin reculé de la France, les villages, les familles même, et la haine était vive entre les deux partis. Domremy {Dompnus Remigius), ancien domaine de l'église métropolitaine de Reims, devenu plus tard un des

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apanages de la seigneurie de Joinville, et rattaché depuis au domaine de la couronne, était resté fidèle au roi. Tout le monde y était Armagnac, sauf un seul homme, et Jeanne avoue qu'elle aurait vu sans regret qu'on lui coupât la tète, « si toutefois c'était la volonté de Dieu. » A Maxey, au contraire, tout à côté, sur l'autre rive de la Meuse, les habitants étaient Bourguignons, et la lutte s'engageait souvent entre les enfants des deux villages. Jeanne vit plus d'une fois ceux de Domrcmy revenir de la bataille le visage meurtri et sanglant. C'était une image de la guerre civile;, mais on n'a pas de preuve qu'elle ait sévi entre les habitants de ces contrées autrement que par ces combats d'enfants. On n'y souffrit pas beaucoup plus de la guerre étrangère. Cette marche de la Lorraine, aux frontières de l'Allemagne, n'était pas le chemin des Anglais:, ils l'avaient laissée aux entreprises des Bourguignons, qui, au nombre de quatre ou cinq cents partisans, ravagèrent le Barrois en 1424, réunirent en 142S (i''' juillet), postérieurement aux premières démarches de Jeanne [l'i mai), quelques soldats pour attaquer 'V^aucouleurs, et probablement se séparèrent sans avoir rien tenté. Cette sanglante guerre paraît s'être réduite, pour les habitants de Domremy, à quelques alertes. Parfois, à l'approche d'une troupe de p;irtisans, on sauvait les bestiaux dans l'île formée devant le village par les deux bras de la Meuse. Un jour même, tous les habitants s'enfuirent à Neufchâteau. Jeanne y suivit ses parents et demeura quatre à cinq jours, ou mènie quinze jours, avec eux, chez une honnête femme nommée la Rousse. Après quoi on revin^au village, et rien ne dit que ce fut alors ou en pareille circonstance qu'il ait été brillé. Voilà tout ce que les recherches les plus habiles et les plus minutieuses ont pu faire découvrir sur la part de Domremy aux malheurs du temps. Assurément, c'est quelque chose, et il ne faut pas tenir pour nulle l'impression que Jeanne en put recevoir. Mais, sans aucun doute, si le sentiment des souffrances que la guerre apporte, si la haine qu'inspire la vue du conquérant, maître du sol natal, avait suffi pour donner un sauveur à la France, il serait né partout ailleurs.

D'où vient donc la mission de Jeanne d'Arc? Nous ne voulons pas trancher d'avance la question. Notre unique objet, au contraire, est de mettre en garde contre les explications prématurées. Revenons à la vie de Jeanne. Écoutons ce qu'elle a dit, et voyons ce qu'elle a fait. L'entière manifestation

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de son caractère dans la suite de Thistoire, sa franchise, sa droiture, sa netteté d'esprit et son parfait bon sens, montreront mieux que toutes les raisons du monde quelle idée on se doit faire de sa personne, quelle foi on peut avoir en ses discours.

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