‹ Jeanne D'ArcChapitre 22 sur 83 · Rymer, t. IV, p. 159, 165, etc · texte numérisé non relu

Rymer, t. IV, p. 159, 165, etc

2. Le défi de Bedford « A Charles de Valois » est écrit dans la langue dévote et dans les formes hypocrites qui caractérisent généralement les actes de Ia maïson de Laneastre : « Ayez pitié et compassion du povre peuple ehrestien.. Prenez au pays de Brie aucune place aux champs. Et lors, si vous voulez aucune chose offrir, regardant au bien de la paix, nous laisserons et ferons tout ce que hon prince catholique peut et doit faire.» (Monstreket, t, V, p. 241, 7 août.)

saique, du peuple moqueur, des scolastiques et des cabochiens?

L'entreprise était imprudente. Une telle ville ne s’emporte pas par un coup de main; on ne la prend que par les vivres; or les Anglais étaient maîtres de là Seine par en haut et par en bas. Ils étaient en force, et soutenus par bon nombre d'habitants qui s'étaient compromis pour eux. On faisait d’ailleurs courir le bruit que les Armagnacs venaient détruire, raser la ville.

Les Français emportèrent néanmoins un boulevard. La Pucelle descendit dans le premier fossé; elle franchit le dos d'âne qui séparait ce fossé du second. Là, elle s’aperçut que ce dernier, qui ceignait les murs, était rempli d’eau. Sans s’inquiéter d’une grêle de traits qui tombaient autour d'elle, elle cria qu’on apportât des fascines, et cependant de sa lance elle sondait la profondeur de l’eau, Elle était 1à presque seule, en butte à tous les traits; il en vint un qui lui traversa la cuisse. Elle essaya de résister à la douleur et resta pour encourager les troupes à donner l'assaut. Enfin, perdant beaucoup de sang, elle se retira à l’abri dans le premier fossé; jusqu’à dix ou onze heures du soir on ne put la décider à revenir. Elle paraissait sentir que cet échec solennel sous les murs mêmes de Paris devait la perdre sans ressource.

Quinze cents hommes avaient été blessés dans cette attaque, qu’on l’accusaït à tort d’avoir conseillée, Elle revint, maudite des siens, comme des ennemis. Elle ne s'était pas fait scrupule de donner l'assaut le jour de la Nativité de Notre-Dame (8 septembre); la pieuse ville de Paris en avait été fort scandalisée 1,

1. Ici la violence du Bourgeois est amusante : « Estoient pleins de si grant maleur et de si malle créance, que, pour ledit d’une créature qui estoit en forme de femme avec eulx, qu’on nommoit Ia Pucelle (que c’estoit? Dieu le scet), le jour de la Nativité Notre-Dame firent conjuration.. de cellui jour assaillir Paris...» Journal du Bourgeois de Paris, éd. Buachon, p. 395. ;

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La cour de Charles VII FPétait encore plus. Les libertins, les politiques, les dévots aveugles de la lettre, ennemis jurés de l'esprit, tous se déclarent bravement contre lesprit, le jour où il semble faiblir. L’archevêque de Reims, chancelier de France; qui n’avait jamais été bien pour la Pucelle, obtint, contre son avis, que l’on négocierait. Il vint à Saint-Denis demander une trêve; peut-être espérait-il en secret gagner le duc de Bourgogne, alors à Paris.

Mal voulue, mal soutenue, la Pucelle fit pendant Fhiver les sièges de Saint-Pierre-le-Moustier et de la Charité. Au premier, presque abandonnéeï, elle donna pourtant l'assaut et emporta la ville. Le siège de la Charité traîna, languit et une terreur panique dispersa les assiégeants.

Cependant les Anglais avaient décidé le duc de Bourgogne à les aider sérieusement. Plus il les voyait faibles, plus il avait l’espoir de garder les places qw’il pourrait prendre en Picardie. Les Anglais, qui venaient de perdre Louviers, se mettaient à sa discrétion. Ce prince, le plus riche de la chrétienté, n’hésitait plus à mettre de FPargent et des hommes dans une guerre dont il espérait avoir le profit. Pour quelque argent il gagna le gouverneur de Soissons. Puis il assiégea Compiègne, dont le gouverneur était aussi un homme fort suspect. Mais les habitants étaient trop compromis dans la cause de Charles VII pour laisser livrer leur ville. La Pucelle vint s’y jeter. Le jour même, elle fit une sortie et faillit surprendre les assiégeants. Mais ils furent remis

1. Lorsqu'on eut sonné la retraite, Daulon aperçut la Pucelle à lécart avec les siens, «et lui demanda qu’elle faisoit là ainsi seule, pourquoy elle ne se retyroit comme les autres; laquelle, après ce qu’elle eust osté sa salade de dessus sa tête, lui respondit qu’elle n’esteit point seule, et que encore avoit-elle en sa compaignie cinquante mille de ses gens, et que d'illec ne se partiroit, jusque ad ce qu’elle eût prinse ladite ville. Il dict il qui parle que à celle heure, quelque chose qu’elle dict, n’avoit pas avec elle plus de quatre où cinq hommes.» Déposition de Baulon, Noïices des mss., II, 370. ‘ | ‘

en un moment et poussèrent vivement les assiégés jusqu’au boulevard, jusqu’au pont. La Pucelle, restée en arrière pour couvrir la retraite, ne put rentrer à temps, soit que la foule obstruât le pont, soit qu’on eût déjà fermé la barrière. Son costume la désignait; elle fut bientôt entourée, saisie, tirée à bas de cheval. Celui qui l’avait prise, un archer picard, selon d’autres le bâtard de Vendôme, la vendit à Jean de Luxembourg. Tous, Anglais, Bourguignons, virent avec étonnement que cet objet de terreur, ce monstre, ce diable, n’était après tout qu’une fille de dix-huit ans. |

Qu'il en dût advenir ainsi, elle le savait d’avance; cette chose cruelle était infaillible, disons-le, nécessaire. Il fallait qu’elle souffriît. Si elle n'eût pas eu l'épreuve et la purification suprême, il serait resté sur cette sainte figure des ombres douteuses parmi les rayons; elle n’eût pas été dans la mémoire des hommes La Pucelle d'Orléans.

Elle avait dit en parlant de la délivrance d'Orléans et du sacre de Reims : « C’est pour cela que je suis née. » Ces deux choses accomplies, sa sainteté était en péril.

Guerre, sainteté, deux mots contradictoires; il semble que la sainteté soit tout l’opposé de la guerre, qu’elle soit plutôt l’amour et la paix. Quel jeune courage se mêlera aux batailles sans partager l’ivresse sanguinaire de la lutte et de la victoire? Elle disait à son départ qu’elle ne voulait se servir de son épée pour tuer personne. Plus tard, elle parle avec plaisir de l’épée qu’elle portait à Compiègne, « excellente, dit-elle, pour frapper d’estoc et de taille1». N'y a-t-il pas là l’indice d’un changement? la sainte devenait un capitaine. Le duc d’Alençon dit qu’elle avait une singulière aptitude pour l’arme moderne, l'arme meurtrière, celle de l’artillerie. Chef de sol-

1. « Bonus ad dandum de bonnes buffes et de bons torchons.» Procès ms, 27 februarii 1431.

dats indisciplinables, sans cesse affligée, blessée de leurs désordres, elle devenait rude et colérique, au moins pour les réprimer. Elle était surtout impitoyable pour les femmes de mauvaise vie qu’ils traipaient après eux. Un jour, elle frappa de Fépée de sainte Catherine, du plat de lépée seulement, une de ces malheureuses. Mais la virginale épée ne soutint pas le contact; elle se brisa, et ne se laissa reforger jamais 1.

Peu de temps avant d’être prise, elle avait pris elle-même un partisan bourguignon, Franquet d’Arras, un brigand exécré dans tout le nord. Le baïlli royal le réclama pour le pendre. Elle le refusa d’abord, pensant l’échanger; puis, elle se décida à le livrer à la justice 2. Il méritait cent fois la corde; néanmoins d’avoir livré un prisonnier, consenti à la mort d’un homme, cela dut altérer, même aux yeux des siens, son caractère de sainteté.

Malheureuse condition d’une telle âme tombée dans les réalités de ce monde! elle devait chaque jour perdre quelque chose de soi. Ce n’est pas impunément qu’on devient tout à coup riche, noble, honoré, légal des seigneurs et des princes. Ce beau costume, ces lettres de noblesse, ces grâces du roi, tout cela aurait sans doute à la longue altéré sa simplicité héroïque. Elle avait obtenu pour son village lexemption de la taille, et le roi avait donné à l’un de ses frères la prévôté de Vaucouleurs.

Mais le plus grand péril pour la sainte, c'était sa sainteté même, les respects du peuple, ses adorations. A Lagny, on la pria de ressusciter un enfant. Le comte d’Armagnac lui écrivit pour lui demander

1. Voy. la déposition du due d'Alençon, et Jean Chartier, éd, Godefroy, p. 29, 42.

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