Voy. le tome IV de notre Histoire de France
90 Jeanne d’Arc
Les princes donnent l’exemple. Charles VII reçoit Agnès en présent de la mère de sa femme, de ia vieille reine de Sicile; mère, femme, maîtresse, il les mène avec lui, tout le long de la Loire, en douce intelligence.
Les Anglais, plus sérieux, ne veulent d'amour que dans le mariage; Glocester épouse Jacqueline; parmi les dames de Jacqueline, il en remarque une, belle et spirituelle, il l'épouse aussi !.
Mais la France, mais l’Angleterre, en cela, comme en tout, le cèdent de beaucoup à la Flandre?, au comte de Flandre, au grand duc de Bourgogne. La légende expressive des Pays-Bas est celle de la fameuse comtesse qui mit au monde trois cent soixantecinq enfants. Les princes du pays, sans aller jus-
1. Selon quelques-uns, cette dame était déjà sa maîtresse; quoi qu’il en soit, le fait de la bigamie est incontestable, (Cf. Lingard, Turner, etc.)
2. J’ai caractérisé déjà cette grasse et molle Flandre, J’ai dit comment, avec sa coutume féminine, elle a sans cesse passé d’un maître à l’autre, convolé de mari en mari. Les Flamandes ont souvent fait comms la Flandre, Les divorces sont communs dans ce pays (Quételet, Recherches, 1822, p. 101). Sous ce point de vue, lhistoire de Jacqueline est fort curieuse; la vaillante comtesse aux quatre maris, qui défendit ses domaines contre le duc de Bourgogne, ne se garda pas si bien elle-même. Elle finit par troquer la Hollande contre un dernier époux. Retirée avec lui dans un vieux donjon, elle s’amusait, dit-on, tout en tirant au perroquet, à jeter dans les fossés des cruches, bien vidées, par-dessus sa tête. On assure qu’une de ces eruches retirées des fossés portait une inscription de quatre vers, dont voici le sens : « Sachez que dame Jacqueline, ayant bu une seule fois dans cette cruche, la. jeta par-dessus sa tête dans le fossé où elle disparut. » (Reïffenberg, notes sur Barante, IV, 396; voy. les Archives du nord de la France, t. IV, 1re livraison, d’après un ms, de la bibl. de l’Université de Louvain, et le travail que prépare M. Van Ertborn.) — Le 1° décembre 1424, Jacqueline fit exposer les causes de nullité de son mariage avec le duc de Brabant : « Doudit mariage et alliance sentoit sa conscience blechie, se estoit confiessée et l’en avoit estet baïllie absolutien, moyennant XII cr. couronnes à donner en amonsnes et en penance de corps que elle avoit accomplit. » Particularités curieuses sur Jacqueline de Bavière, p. 78, in-8, Mons, 1838,
3. Art dè vérifier les dates, Hollande | 184 [lire 204]. RE ee PANIER
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que-là, semblent du moins essayer d'approcher. Un comte de Clèves a soixante-trois bâtards !. Jean de Bourgogne, évêque de Cambrai, officie pontificalement avec ses trente-six bâtards et fils de bâtards qui le servent à l'autel ?.
Philippe le Bon n'eut que seize bâtards 3, mais il n’eut pas moins de vingt-sept femmes, trois légitimes et vingt-quatre maîtresses 4 Dans ces tristes années de 1429 et 1430, pendant cette tragédie de la Pucelle, il était tout entier à la joyeuse affaire de son troi-
sième mariage. Cette fois, il épousait une infante de Portugal, Anglaise par sa mère, Philippa de Lancastre 5. Aussi les Anglais eurent beau lui donner le ‘commandement de Paris, ils ne purent le retenir; il avait hâte de laisser ce pays de famine, de retourner en Flandre, d’y recevoir sa jeune épousée. Les actes, les cérémonies, les fêtes, célébrées, interrompues, reprises, remplirent des mois entiers. À Bruges surtout, il y eut des gales inouis, de fabuleuses réjouissances, des prodigalités insensées, à ruiner tous les seigneurs; et les bourgeois les éclipsaient. Les dix-sept nations qui avaient leurs comp-
1. Ibidem, Clèves, IE, 184. La partie relative aux Pays-Bas est, comme on le sait maintenant, du chanoine Ernst, le savant auteur de l'Histoire du Limbourg, éditée par M. Lavalleye, Liège, 1837.
©. Reiffenberg, Hist. de la Toison d’or, P. XXV [lire xxiv] de l'introduction.
3, Il reste je ne sais combien de lettres et d’actes de cet excellent prince, relativement aux nourritures de bâtards, pensions de mères et nourrices, etc. (Voy. particulièrement Archives de Lille, chambre de comptes, inventaire, t. VIII.)
4. Reïffenberg, Histoire de la Toison d’or, introd., p. ZXV [ire xxivl.
5. Le père était le brave bâtard Jean ler, qui venait de fonder en Portugal une nouvelle dynastie, eomme le bâtard Transtamare en Castille. C'était le beau temps des bâtards. L'habile et hardi Dunois avait déclaré à douze ans qu’il m’était pas le fils du riche et ridicule Canny, qu’il ne voulait pas de sa succession, qu’il s’appelait le « bâtard. d’Oriéans ?-
6. Les Anglais semblent y avoir été forcés : «Fut par les Parisiens requis au due de Bourgogne qu’il lui plût à entreprendre le gouvernement de Paris. >» (Monstrelet, V, 264.)
toirs à Bruges, y étalèrent les richesses du monde. Les rues étaient tendues des beaux et doux tapis de Flandre. Pendant huit jours et huit nuits coulaient les vins à flot, les meilleurs; un lion de pierre versait le vin du Rhin, un cerf celui de Beaune, une licorne, aux heures des repas, lançait l’eau de rose et le malvoisie 1,
Mais la splendeur de la fête flamande, c’étafent les Flamandes, les triomphantes beautés de Bruges, telles que Rubens les a peintes dans sa Madeleine de la Descente de croix. La Portugaise ne dut pas prendre plaisir à voir ses nouvelles sujettes. Déjà l’'Espagnole Jeanne de Navarre s'était dépitée en les voyant, et elle avait dit malgré elle: <Je ne vois ici que des reines 2, »
Le jour de son mariage (10 janvier 1430), Philippe le Bon institua l’ordre de la Toison d’or, «conquise par Jason», et il prit la conjugale et rassurante devise : « Autre n’auray. »
La nouvelle épouse s’y fia-t-elle? Cela est douteux. Cette toison de Jason, ou de Gédéon # (comme l’Eglise se hâta de la baptiser), était, après tout, la toison d’or, elle rappelait ces flots dorés, ces ruisselantes chevelures d’or que Van Eyck, le grand peintre de Philippe le Bon 5, jette amoureusement sur les épaules