J ENFANCE ET VOCATION DE JEANNE
Ce qui fait de Jeanne d’Arc une figure éminemment originale, ce qui la sépare de la foule des enthousiastes qui dans les âges d’ignorance entraînèrent les masses populaires, c’est que ceux-ci pour la plupart durent leur puissance à une force contagieuse de vertige. Elle, au contraire, eut action par la vive lumière qu’elle jeta sur une situation obscure, par une force singulière de bon sens et de bon cœur.
Le nœud que les politiques et les incrédules ne pouvaient délier, elle le trancha. Elle déclara, au nom de Dieu, que Charles VII était l'héritier; elle le rassura sur sa légitimité dont il doutait lui-même. Cette légitimité, elle la sanctifia, menant son roi droit à Reims, et gagnant de vitesse sur les Anglais l’avantage décisif du sacre.
Il n’était pas rare de voir les femmes prendre les armes. Elles combattaient souvent dans les sièges 1, témoin les trente femmes blessées à Amiens 2, témoin Jeanne Hachette. Au temps de la Pucelle et dans les
4. Les exemples seraient innombrables. Citons seulement les dames de Lalaing (1452, 1581). La seconde défendit Tournai contre le plus grand capitaine du zxvr° siècle, le prince de Parme. Reiffenberg, notes sur lédition belge (G° édition) de
Barante, V, 341, 2. Voy. tome II de notre Histoire de France.
mêmes années, les femmes de Bohème se battaient comme les hommes, dans les guerres des hussites 1,
L'originalité de la Pucelle, je le répète, ne fut pas non plus dans ses visions. Qui n’en avait au moyen âge? Même dans ce prosaïque xv° siècle, l'excès des souffrances avait singulièrement exalté les esprits. Nous voyons, à Paris, un frère Richard remuer tout le peuple par ses sermons, au point que les Anglais finirent par le chasser de la ville 2. Le carme breton Conecta était écouté à Courtrai, à Arras, par des masses de quinze ou vingt mille hommes. Dans l’espace de quelques années, avant et après la Pucelle, toutes les provinces ont leurs inspirés. C’est une Pierrette bretonne qui converse avec Jésus- Christ 4, C’est une Marie d’Avignon5, une Catherine de la Rochelle 6, C’est un petit berger, que Saintrailles amène de son pays, lequel a des stigmates aux pieds et aux mains 7, et qui sue du sang aux saints jours, comme nous voyons aujourd’hui la béate du Tyrol 8,
La Lorraine était, ce semble, l’une des dernières provinces où un tel phénomène eût dû se présenter. Les Lorrains sont braves, batailleurs, mais volon-
1. « Et armoient les femmes, ainsi que diables, pleines de toutes cruautés, et en furent trouvées plusieurs mortes et occises aux rencontres.» Monstrelet, t, IV, p. 366.
2. Journal du Bourgeois de Paris, t. XV, p. 119-122 [lire 383-387]. D’Artigny, Voltaire et Beaumarchaïs, ont cru que ce Richard pouvait avoir endoctriné Jeanne d'Arc. Voy. la réfutation péremptoire de M. Berriat-Saint-Prix, dans son Histoire de la Pucelle, p. 242-3.