‹ Jeanne D'ArcChapitre 68 sur 83 · Le Peuple · texte numérisé non relu

Le Peuple

forts, qu’il sacrifierait l’étude et la science ellemême, si elle ne pouvait s’obtenir que par voie de démembrement. Des deux hommes qui sont en lui, il laisserait celui qui divise; le simple resterait, avec sa force ignorante de divination et de prophétie.

Ceci est un mystère du cœur. Si le génie, à travers les divisions, les anatomies fictives de la science, | conserve en lui toujours un simple, qui ne consent jamais à la vraie division, qui tend toujours à l'unité, qui craint de la détruire dans la plus petite existence, c’est que le propre du génie, c’est l'amour de la vie même, l’amour qui fait qu’on la conserve, et l'amour qui la produit.

La foule qui voit tout cela confusément et du dehors, sans pouvoir s’en rendre compte, trouve parfois que ce grand homme est un bon homme et un simple. Elle s'étonne du contraste; mais il n’y a pas de contraste; c’est la simplicité, la bonté, qui sont le fonds du génie, sa raison première, c’est par elle qu’il participe à la fécondité de Dieu.

Cette bonté qui lui donne le respect des petites existences que les autres ne regardent pas, qui l’arrête parfois tout à coup, pour ne pas détruire un brin d’herbe, elle est amusement de la foule. L’esprit de simplicité qui fait que les divisions n’entravent jamais son esprit, qui sur une partie, un signe, lui fait voir, prévoir un être entier, un système que personne ne devine encore, cette faculté merveilleuse est justement celle qui fait l’étonnement, le scandale presque, du vulgaire. Elle le sort du monde, en quelque sorte, le met hors de l’opinion, hors du lieu, du temps. lui qui seul y doit laisser trace.

La trace qu’il y laissera, ce n’est pas seulement l’œuvre de génie. C’est cette vie même de simplicité, d'enfance, de bonté et de sainteté, où tous les siècles viendront chercher une sorte de rafraîchissement moral. Telle ou telle de ses découvertes deviendra peut-être moins utile dans le progrès du genre

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humain; mais sa vie qui parut de son vivant le côté faible, où l'envie se dédommageait, restera le trésor du monde et l’éternelle fête du cœur.

Certes, le peuple a bien raison d'appeler cet hamme un simple. C’est le simple par excellence, enfant des enfants, il est le peuple, plus que n’est le peuple même. |

Je m'explique. Le simple a des côtés inintelligents, des vues troubles et indécises, où il flotte, cherche, suit plusieurs routes à la fois, et sort du caractère de simple. La simplicité du génie, qui est la vraie, n’a jamais rien de ces vues louches : elle s’applique aux objets, comme une lumière puissante qui n’a pas besoin de détour, parce qu’elle pénètre et traverse tout.

Le génie a le don d’enfance, comme ne l’a jamais Penfant. Ce don, nous l’avons dit, c’est l'instinct vague, immense, que la réflexion précise et rétrécit bientôt, de sorte que l’enfant est de bonne heure questionneur, épilogueur, et tout plein d’objections. Le génie garde l’instinct natif dans sa grandeur, dans sa forte impulsion, avec une grâce de Dieu que malheureusement l’enfant perd, la jeune et vivace espérance. =

Le peuple, en sa plus haute idée, se trouve difficilement dans le peuple. Que je l’observe ici ou là, ce n’est pas lui, c’est telle classe, telle forme partielle du peuple, altérée, et éphémère. Il n’est dans sa vérité, à sa plus haute puissance, que dans Phomme de génie; en lui réside la grande âme... Tout le monde s’étonne de voir les masses inertes, vibrer au moindre mot qu’il dit, les bruits de l'Océan se taire devant cette voix, la vague populaire traîner à ses pieds. Pourquoi donc s’en étonner? Cette voix, c’est celle du peuple; muet en lui-même, il parle en cet homme, et Dieu avec lui. C’est là vrai-. ment qu’on peut dire : « Vox populi, vox Dei, » :

Est-ce un Dieu, ou est-ce un homme? Faut-il, pour

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l'instinct du génie, que nous cherchions des noms mystiques, inspiration? révélation? — C'est la tendance du vulgaire; il lui faut se forger des dieux. — « L'instinct? la nature? Fi! disent-ils. Si ce n'était que l'instinct, nous ne serions pas entraînés. C’est l'inspiration d’en haut, c’est le bien-aimé de Dieu, c’est un Dieu, un nouveau messiel » — Plutôt que d'admirer un homme, d'admettre la supériorité de son semblable, on le fera inspiré de Dieu, Dieu s’il le faut; chacun se dit qu’il n’a pas fallu moins qu’un rayon surnaturel pour l’éblouir à ce point. Ainsi, l’on met hors de la nature, hors de l’observation et de la science, celui qui fut la vraie nature, celui que la science, entre tous, devait observer; on exclut de l’humanité celui qui seul était homme... Cet homme par excellence, une imprudente adoration le rejette au ciel, l’isole de la terre des vivants, où il avait sa racine. Eh! laissez-le donc parmi nous, celui qui fait la vie d’ici-bas. Qu'il reste homme; qu’il reste peuple. Ne le séparez pas des enfants, des pauvres et des simples, où il a son cœur, pour l’exiler sur un autel. Qu'il soit enveloppé dans cette foule dont il est l'esprit, qu’il plonge en pleine vie féconde, vive avec nous, souffre avec nous; il puisera dans la participation de nos souffrances et de nos faiblesses la force que Dieu y a cachée, et qui sera son génie même,

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