‹ Jeanne d'Arc;Chapitre 38 sur 43 · Quod rex male stabat. » Ibidem · texte numérisé non relu

Quod rex male stabat. » Ibidem

Warwick était justement l’honnête homme, selon les idées anglaises, l’Anglais accompli, le parfait gentleman :. Brave et dévot, comme son maître Henri V, champion zélé de l’Église établie, il avait fait un pèlerinage à la terre sainte, et maint autre voyage chevaleresque, ne manquant pas un tournoi sur sa route. Lui-même il en donna un des plus éclatants et des plus célèbres aux portes de Calais, où il défia toute la chevalerie de France. Il resta de cette fête un long souvenir; la bravoure, la magnificence de ce Warwick ne servirent pas peu à préparer la route au fameux Warwick, le faiseur de rois.

Avec toute cette chevalerie, Warwick n’en poursuivait pas moins âprement la mort d’une femme, d’une prisonnière de guerre ; les Anglais, le meilleur et le plus estimé de tous, ne se faisaient aucun scrupule d’honneur de tuer par sentence de prêtres et par le feu celle qui les avait humiliés par l'épée.

Ce grand peuple anglais, parmi tant de bonnes et solides qualités, a un vice, qui gâte ces qualités mêmes. Ce vice immense, profond, c’est l’orgueil. Cruelle maladie, mais qui n’en est pas moins leur principe de vie, l’explication de leurs contradictions, le secret de leurs actes. Chez eux, vertus et crimes, c’est presque toujours orgueil ; leurs ridicules aussi ne viennent que de là. Cet orgueil est prodigieusement sensible et douioureux ; ils en souffrent infiniment, et mettent encore de l’orgueil à cacher ces souffrances. Toutefois, elles se font jour ; la

1. « À true pattern of the knigtly spirit, taste, accomplishments and adventures, etc. » Il fut un des ambassadeurs envoyés au concile de Constance par Henri V ; il y fut défié par un duc, et le tua en duel. Turner donne, d’après un manuscrit, la description de son fastueux tournoi de Calais (Turner, II, 506).

langue anglaise possède en propre les deux mots expressifs de disappointment et mortification *.

Cette adoration de soi, ce culte intérieur de la créature pour elle-même, c’est le péché qui fit tomber Satan, la suprême impiété. Avec tant de vertus humaines, ce sérieux, cette honnéteté extérieure, ce tour d’esprit biblique, nulle nation n’est plus loin de la Grâce. De Shakespeare : à Milton, de Milton à Byron, leur belle et sombre littérature est sceptique, judaïque, satanique. « En droit, dit très bien un légiste, les Anglais sont des juifs, les Français des chrétiens 5. » Ce qu’il dit pour le droit, un théologien l’aurait dit pour la foi. Les Indiens de l'Amérique, qui ont souvent tant de pénétration et d’originalité, exprimaient cette distinction à leur manière :. « Le Christ, disait l’un d’eux, c'était un Français que les Anglais crucifièrent à Londres; Ponce Pilate était un officier au service de la Grande-Bretagne. »

Jamais les juifs ne furent si animés contre Jésus que les Anglais contre la Pucelle. Elle les avait, il faut le dire, cruellement blessés à l’endroit le plus sensible, dans l'estime naïve et profonde qu’ils ont pour eux-mêmes. A

1. Nous leur devons ces mots. Celui de mortification était, il est vrai, employé partout dans la langue ascétique ; il s’appliquait à la pénitence volontaire que fait le pécheur pour dompter la chair et apaiser Dieu; ce qui est, je crois, anglais, c’est de l'avoir appliqué aux souffrances très involontaires de la vanité, de l’avoir fait passer de la religion de Dieu à celle du moi humain.

2. Je ne me rappelle pas avoir vu le nom de Dieu dans Shakespeare ; s’il y est, c’est bien rarement, par hasard et sans l'ombre d'un sentiment religieux. Le véritable héros de Milton, c’est Satan. Quant à Byron, il n’a pas trop repoussé le nom de chef de l’école satanique que lui donnaient ses ennemis; ce pauvre grand homme, si cruellement torturé par l’orgueil, n’eût pas été fâché, ce semble, de passer pour le diable en personne (voy. mon Introduction à l'histoire universelle, sur ce caractère de la littérature anglaise).

3. Ce mot profond, dont la portée n’a pas été sentie, pas même peut-être par celui qui l’a dit, est d'Houard (Préface des Anciennes lois des Français conservées dans les coutumes anglaises de Littleton, etc.).

Orléans, l’invincible gendarmerie, les fameux archers, Talbot en tête, avaient montré le dos; à Jargeau, dans une place et derrière de bonnes murailles, ils s'étaient laissé prendre; à Patay, ils avaient fui à toutes jambes, fui devant une fille... Voilà qui était dur à penser, voilà ce que ces taciturnes Anglais ruminaient sans cesse en eux-mêmes... Une fille leur avait fait peur, et il n’était pas bien sûr qu’elle ne leur fit peur encore, tout enchaïnée qu’elle était... Non pas elle, apparemment, mais le diable dont elle était l'agent ; ils tâchaient du moins de le croire ainsi et de le faire croire.

À cela, il y avait pourtant une difficulté, c’est qu’on la disait vierge, et qu’il était notoire et parfaitement établi que le diable ne pouvait faire pacte avec une vierge. La plus sage tête qu’eussent les Anglais, le régent Bedford, résolut d’éclaircir ce point; la duchesse, sa femme, envoya des matrones qui déclarèrent qu’en effet elle était Pucelle'. Cette déclaration favorable tourna justement contre elle, en donnant lieu à une autre imagination superstitieuse. On conclut que c'était cette virginité qui faisait sa force, sa puissance ; la lui ravir, c’était la désarmer, rompre le charme, la faire descendre au niveau des autres femmes.

La pauvre fille, en tel danger, n’avait eu jusque-là de : défense que l’habit d’homme.Mais, chose bizarre, personne n'avait jamais voulu comprendre pourquoi elle le gardait. Ses amis, ses ennemis, tous en étaient scandalisés. Dès le commencement, elle avait été obligée de s’en expliquer aux femmes de Poitiers. Lorsqu'elle fut prise et sous la garde des dames de Luxembourg, ces bonnes dames la

1. Faut-il dire que le duc de Bedford, si généralement estimé, comme un homme honnête et sage, « erat in quodam loco secreto ubi videbat Joannam visitari. » Notices des mss., III, 372.

prièrent de se vêtir comme il convenait à une honnête fille. Les Anglaises surtout, qui ont toujours fait grand bruit de chasteté et de pudeur, devaient trouver un tel travestissement monstrueux et intolérablement indécent. La duchesse de Bedford : lui envoya une robe de femme, mais par qui? par un homme, par un tailleur2. Cet homme, hardi et familier, osa bien entreprendre de lui passer la robe, et comme elle le repoussait, il mit sans façon la main sur elle, sa main de tailleur sur la main qui avait porté le drapeau de la France..., elle lui appliqua un soufflet.

Si les femmes ne comprenaient rien à cette question féminine, combien moins les prêtres ?... Ils citaient le texte d’un concile du 1ve siècle 3, qui anathématisait ces changements d’habits. Ils ne voyaient pas que cette défense s’appliquait spécialement à une époque où l'on sortait à peine de l’impureté païenne. Les docteurs du parti de Charles VII, les apologistes de la Pucelle sont fort embarrassés de la justifier sur ce point; l'un d’eux suppose gratuitement que, dès qu’elle descend de cheval, elle reprend lhabit de femme; il avoue qu’Esther et

1. Elle était sœur du duc de Bourgogne, mais elle avait adopté les habitudes anglaises. Le Bourgeois de Paris la montre toujours galopant derrière son mari... « Luy etsa femme qui partout où il alloit, le suivoit. » Journal du Bourgeois, ann. 1428, p. 379, éd. 1827. — « Et à cette heure s’en alloit le régent et sa femme par la porte Saint-Martin, et encontrèrent la procession, dont ils tinrent moult peu de compte; car ils chevauchoient moult fort, et ceux de la procession ne purent reculler; si furent moult touillez de la boue que leurs chevaux jettoient par-devant et derrière. » Ibidem, ann. 1427, p. 362.

2. Ilsemblerait que les grandes dames se faisaient habiller par des tailleurs : « Cuidam Joanny Symon, sutori tunicarum.... Quum induere vellet, eam accepit dulciter per manum..., tradidit unam alapam. » Notices des mss., III, 372.

3. Eric yuvn dia voufouévnv &onnsiv uetabaAhotto aupiasua, zai @vti to elwdtos yuvarxelou œuplaguatos, avdpeïov avahaot, avéfeux Éotw. Concil. Gangrense, circa annum 324, tit. XII, apud Concil. Labbe, II, 420.

Judith ont employé d’autres moyens plus naturels, plus féminins, pour triompher des ennemis du peuple de Dieu :. Ces théologiens, tout préoccupés de l’âme, semblent faire bon marché du corps; pourvu qu’on suive la lettre, la loi écrite, l’âme sera sauvée ; que la chair devienne ce qu’elle pourra... Il faut pardonner à une pauvre et simple fille de n’avoir pas su si bien distinguer.

C’est notre dure condition ici-bas que l'âme et le corps soient si fortement liés l’un à l’autre, que l’âme traine cette chair, qu’elle en subisse les hasards, et qu’elle en réponde... Cette fatalité a toujours été pesante, mais combien l’est-elle davantage, sous une loi religieuse qui ordonne d’endurer l’outrage, qui ne permet point que l'honneur en péril puisse échapper en jetant là le corps et se réfugiant dans le monde des esprits !

La Mort.

Le vendredi et le samedi, l’infortunée prisonnière dépouillée de l’habit d'homme, avait bien à craindre. La nature brutale, la haine furieuse, la vengeance, tout devait pousser les lâches à la dégrader avant qu’elle périt, à souiller ce qu’ils allaient brûler... Ils pouvaient d’ailleurs être tentés de couvrir leur infamie d’une raison

1. « Licet ornarent se cultu solemniori, ut gratius placerent his cum quibus agere conceperunt. » (Gerson. Opera, éd. Du Pin, IV, 859.)

d'État selon les idées du temps ; en lui ravissant sa virginité, on devait sans doute détruire cette puissance occulte dont les Anglais avaient si grand’peur ; ils reprendraient courage peut-être, s’ils savaient qu’après tout ce n’était vraiment qu’une femme. Au dire de son confesseur à qui elle le révéla, un Anglais, non un soldat, mais un gentleman, un lord se serait patriotiquement dévoué à cette exécution, il eût bravement entrepris de violer une fille enchaînée, et, n’y parvenant pas, il l’aurait chargée de coups.

« Quand vint le dimanche matin, jour de la Trinité, et qu’elle dut se lever (comme elle l’a rapporté à celui qui parle) 2, elle dit aux Anglais, ses gardes : « Déferrezmoi, que je puisse me lever. » L'un deux ôta les habits de femme qui étaient sur elle, vida le sac où était l’habit d'homme, et lui dit : « Lève-toi. — Messieurs, dit- « elle, vous savez qu’il m’est défendu ; sans faute, je ne « le prendrai point. » Ce débat dura jusqu’à midi; et enfin, pour nécessité de corps, il fallut bien qu’elle sortit et prit cet habit. Au retour, ils ne voulurent point lui en donner d’autres, quelque supplication qu’elle fit. »

Ce n’était pas au fond l’intérét des Anglais qu’elle

1. La simple Pucelle lui révéla que... « on l’avait tourmentée violentement en la prison, molestée, bastue et déchoullée, et qu’un millourt d'Angleterre l’avait forcée. » Notices des mss., III, 497, d’après le ms. Soubise. — Néanmoins, le même témoin dit dans sa seconde déposition, rédigée en latin : « Eam femptavit vi opprimere. » (Lebrun, IV, 169.) — Ce qui fait croire que l’attentat ne fut pas consommé, c’est que, dans ses dernières lamentations, la Pucelle s’écriait : « .… Qu'il faille que mon corps, net en entier, qui ne fut jamais corrompu, soit consumé et rendu en cendres. » Nofices des mss., III, 493.

2. Déposition de l'huissier Massieu qui la suivit jusqu’au bûcher. Ibidem, 506.

3. N’est-il pas étonnant que MM. Lingard et Turner suppriment des détails si essentiels, qu’ils dissimulent la cause qui obligea la Pucelle à reprendre l’habit d'homme? Le catholique et le protestant ne sont ici qu'Anglais.

reprit l’habit d’homme et qu’elle annulit ainsi une rétractation si laborieusement obtenue. Mais en ce moment leur rage ne connaissait plus de bornes. Saintrailles venait de faire une tentative hardie sur Rouen:. C’eût été un beau coup d’enlever les juges sur leur tribunal, de mener à Poitiers Winchester et Bedford ; celui-ci faillit encore être pris au retour, entre Rouen et Paris. Il n’y avait plus de sûreté pour les Anglais, tant que vivrait cette fille maudite, qui sans doute continuait ses maléfices en prison. Il fallait qu’elle périt.

Les assesseurs, avertis à l’instant de venir au château pour voir le changement d’habit, trouvèrent dans la cour une centaine d’Anglais qui leur barrèrent le passage ; pensant que ces docteurs, s’ils entraient, pouvaient gâter tout, ils levèrent sur eux les haches, les épées, et leur donnèrent la chasse, en les appelant fraîtres d Armagnaux?. Cauchon, introduit à grand’peine, fit le gai pour plaire à Warwick, et dit en riant : « Elle est prise. »

Le lundi, il revint avec l’inquisiteur et huit assesseurs pour interroger la Pucelle et lui demander pourquoi elle avait repris cet habit. Elle ne donna nulle excuse, mais acceptant bravement son danger, elle dit que cet habit convenait mieux tant qu’elle serait gardée par des hommes ; que d’ailleurs on lui avait manqué de parole. Ses saintes lui avaient dit « que c’était grand’pitié d’avoir abjuré pour sauver sa vie. » Elle ne refusait pas au reste de reprendre l’habit de femme. « Qu'on me donne une

1. Était-il envoyé par Charles VII pour délivrer la Pucelle ? rien ne l'indique. Il croyait avoir trouvé moyen de se passer d’elle ; Saintrailles se faisait mener par un petit berger gascon. L'expédition manqua, et le berger fut pris. Alain Chartier, Chroniques du roi Charles VII, et Jean Chartier, mai 1431, éd. Godefroy, p. 47 ; Journal du Bourgeois, p. 427, éd. 1827.

2. Déposition du notaire Manchon. Nofices des m5s., IIL, 502.

prison douce et sûre, disait-elle, je serai bonne et je ferai tout ce que voudra l’Église. »

L’évêque, en sortant, rencontra Warwick et une foule d’Anglais ; et, pour se montrer bon Anglais, il dit en leur langue : « Farewell, farewell. » Ce joyeux adieu voulait dire à peu près : « Bonsoir, bonsoir, tout est fini 2. »

Le mardi, les juges formèrent à l’archevêché une assemblée telle quelle d’assesseurs, dont les uns n'avaient siégé qu'aux premières séances, les autres jamais, au reste gens de toute espèce, prêtres, légistes et jusqu’à trois médecins. Ils leur rendirent compte de ce qui s'était passé et leur demandèrent avis. L’avis, tout autre qu’on ne l’attendait, fut qu’il fallait mander encore la prisonnière et lui relire son acte d’abjuration. Il est douteux que cela fût au pouvoir des juges. Il n’y avait plus au fond ni juges, ni jugement possible, au milieu de cette rage de soldats, parmi les épées. Il fallait du sang, celui des juges peutêtre n'était pas loin de couler. Ils dressèrent à la hâte une citation, pour être signifiée le lendemain à huit heures ; elle ne devait plus comparaître que pour être brülée.

Le matin, Cauchon lui envoya un confesseur, frère Martin l’Advenu, « pour lui annoncer sa mort et l'induire à pénitence.….. Et quand il annonça à la pauvre femme la mort dont elle devoit mourir ce jour-là, elle commença à s’écrier douloureusement, se détendre et arracher les cheveux : « Hélas! me traite-t-on ainsi horriblement et « cruellement, qu’il faille que mon corps, net en entier, « qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé « et rendu en cendres! Ha! ha! j’aimerois mieux être

1. « In loco tuto. » — Le procès-verbal y substitue « Carcer graciosus. » (Lebrun, IV, 167.)

2. « Faronnelle, faictes bonne chière, il en est faict. » (Déposition d’Isambart.) Nofices des mss., 1II, 495.

« décapitée sept fois que d’être ainsi brulée!... Oh ! j'en « appelle à Dieu, le grand juge, des torts et ingravances « qu'on me fait'!»

Après cette explosion de douleur, elle revint à elle et se confessa, puis elle demanda à communier. Le frère était embarrassé ; mais l’évêque consulté répondit qu’on pouvait lui donner la communion « et tout ce qu’elle demanderait. » Ainsi, au moment même où il la jugeait hérétique relapse et la retranchait de l’Église, il lui donnait tout ce que l’Église donne à ses fidèles. Peut-être un dernier sentiment humain s’éleva dans le cœur du mauvais juge, il pensa que c'était bien assez de brûler cette pauvre créature, sans la désespérer et la damner. Peut-être aussi le mauvais prêtre, par une légèreté d'esprit fort, accordait-il les sacrements comme chose sans conséquence qui ne pouvait après tout que calmer et faire taire le patient... Au reste, on essaya d’abord de faire la chose à petit bruit, on apporta l’eucharistie sans étole et sans lumière. Mais le moine s’en plaignit ; et l’église de Rouen, dûment avertie, se plut à témoigner ce qu’elle pensait du jugement de Cauchon ; elle envoya le corps du Christ avec quantité de torches, un nombreux clergé, qui chantait des litanies et disait le long des rues au peuple à genoux : « Priez pour elle2. »

Après la communion qu’elle reçut avec beaucoup de larmes, elle aperçut l’évêque et elle lui dit ce mot : « Évêque, je meurs par vous... » Et encore : « Si vous m'eussiez mise aux prisons d’Église et donné des gardiens ecclésiastiques, ceci ne fût pas advenu.... C’est pourquoi jen appelle de vous devant Dieu 3 ! »

1. Déposition de Jean Toutmouillé. Notices des mss., t. Il], 493. 2. Déposition de frère Jean de Levozoles (Lebrun, IV, 183). 3. Déposition de Jean Toutmouillé. Nofices des mss., III, 494.

Puis, voyant parmi les assistants Pierre Morice, l’un de ceux qui l'avaient prêchée, elle lui dit : « Ah! maître Pierre, où serai-je ce soir ? — N’avez-vous pas bonne espérance au Seigneur ? — Oh! oui, Dieu aidant, je serai en Paradis! »

Il était neuf heures, elle fut revêtue d’habits de femme et mise sur un chariot. À son côté, se tenait le confesseur frère Martin l’Advenu, l’huissier Massieu était de l’autre. Le moine augustin frère Isambart, qui avait déjà montré tant de charité et de courage, ne voulut pas la quitter. On assure que le misérable Loyseleur vint aussi sur la charrette et lui demanda pardon ; les Anglais l’auraient tué sans le comte de Warwick :.

Jusque-là la Pucelle n’avait jamais désespéré, sauf peutêtre sa tentation pendant la semaine sainte. Tout en disant, comme elle le dit parfois : « Ces Anglais me feront mourir, » au fond elle n’y croyait pas. Elle ne s’imaginait point que jamais elle püût être abandonnée. Elle avait foi dans son Roi, dans le bon peuple de France. Elle avait dit expressément : « Il y aura en prison ou au jugement quelque trouble, par quoi je serai délivrée... délivrée à grande victoire 2 !... » Mais quand le roi et le peuple lui auraient manqué, elle avait un autre secours, tout autrement puissant et certain, celui de ses amies d'en haut, des bonnes et chères Saintes... Lorsqu’elle assiégeait Saint-Pierre, et que les siens l’abandonnèrent

r. Ceci, au reste, n’est qu’un on dit (audivit dici..….….), une circonstance dramatique dont la tradition populaire a peut-être orné gratuitement le récit. Notices des mss., III, 488.

2. Procès français, éd. Buchon, 1827, p. 79, 111.— « An suum consi- « lium dixerit sibi quod erit liberata a præsenti carcere ? Respondet : a Loquamini mecum infra tres menses….Oportebit semel quod ego sim « liberata.... — Dominus noster non permittet eam venire ita basse « quin habeat succursum a Deo bene cito et per miraculum. » Procès latin ms., 27 février [lire 1° mars], 17 mars 1431.

à l’assaut, les Saintes envoyèrent une invisible armée à son aide. Comment délaisseraient-elles leur obéissante fille ; elle lui avaient tant de fois promis salut et délivrance !.….

Quelles furent donc ses pensées, lorsqu'elle vit que vraiment il fallait mourir, lorsque, montée sur la charrette, elle s’en allait à travers une foule tremblante sous la garde de huit cents Anglais armés de lances et d’épées. Elle pleurait et se lamentait, n’accusant toutefois ni son Roi, ni ses Saintes... Il ne lui échappait qu’un mot: « O Rouen, Rouen! dois-je donc mourir ici? »

Le terme du triste voyage était le Vieux-Marché, le marché au poisson. Trois échafauds avaient été dressés. Sur l'un était la chaire épiscopale et royale, le trône du cardinal d'Angleterre, parmi les siéges de ses prélats. Sur l’autre devaient figurer les personnages du lugubre drame, le prédicateur, les juges et le bailli, enfin la condamnée. On voyait à part un grand échafaud de plâtre, chargé et surchargé de bois ; on n’avait rien plaint au bûcher, il effrayait par sa hauteur. Ce n’était pas seulement pour rendre l’exécution plus solennelle ; il y avait une intention, c'était afin que, le bûcher étant si haut échafaudé, le bourreau n’y atteignit que par en bas, pour. allumer seulement, qu’ainsi il ne pât abréger le supplice *, ni expédier la patiente comme il faisait des autres, leur faisant grâce de la flamme. Ici, il ne s’agissait pas de frauder la justice, de donner au feu un corps mort; on voulait qu’elle fût bien réellement brûlée vive, que placée au sommet de cette montagne de bois, et dominant le

1. « De quoy il estoit fort marry et avoit grant compassion... » Ce détail et la plupart de ceux qui vont suivre, sont tirés des dépositions destémoins oculaires, Martin Ladvenu, Isambart, Toutmouillé, Manchon, Beaupère, Massieu, etc. Voy. Nofices des mss., III, 489-508.

cercle des lances et des épées, elle püût être observée de toute la place. Lentement, longuement brülée sous les yeux d’une foule curieuse, il y avait lieu de croire qu’à la fin elle laisserait surprendre quelque faiblesse, qu’il lui échapperait quelque chose qu’on püût donner pour un désaveu, tout au moins des mots confus qu’on pourrait interpréter, peut-être de basses prières, d’humiliants cris de grâce, comme d’une femme éperdue....

Un chroniqueur, ami des Anglais, les charge ici cruellement. Ils voulaient, si on l’en croit, que la robe étant brûlée d’abord, la patiente restât nue, « pour oster les doubtes du peuple ; » que le feu étantéloigné, chacun vint la voir, « et tous les secrez qui povent ou doivent estre en une femme; » et qu'après cette impudique et féroce exhibition, « le bourrel remist le grant feu sur sa povre charogne *... »

L’effroyable cérémonie commença par un sermon. Maître Nicolas Midy, une des lumières de l’Université de Paris, prêcha sur ce texte édifiant : « Quand un membre de l’Église est malade, toute l’Église est malade. » Cette pauvre Église ne pouvait guérir qu’en se coupant un membre. Il concluait par la formule : « Jeanne, allez en paix, l'Église ne peut plus fe défendre. »

Alors le juge d’Église, l’évêque de Beauvais, l’exhorta bénignement à s'occuper de son âme et à se rappeler tous ses méfaits, pour s’exciter à la contrition. Les assesseurs avaient jugé qu’il était de droit de lui relire son abjuration ; l’évêque n’en fit rien. Il craignait des démentis, des réclamations. Mais la pauvre fille ne songeait guère à chicaner ainsi sa vie, elle avait bien d’autres pensées. Avant même qu’on l’eût exhortée à la contrition,

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