‹ Jeanne d'Arc; libératrice de la FranceChapitre 66 sur 66 · GODEFROY · texte numérisé non relu

GODEFROY

Vaincre ou mourir pour lui, c'est égale victoire

EUSTAGHE

Il faut mourir pour nous, et vaincre pour sa gloire.

N'est-il pas présumable que Corneille enfant avait lu les vers coupés, substantiels et sentencieux de Chrétien, et qu'ils ne furent pas sans influence sur le développement de son génie?

Si c'était le lieu, il y aurait de curieux rapprochements à faire entre Chrétien et Corneille, au point de vue des plans, des caractères et du style. Quoique pétri de mauvais goût, Chrétien avait de l'ingéniosité, du nerf et de l'éclat. Il mériterait d'être moins ignoré.

quatrain pour un tableau où Jeanne était représentée l'épée à la main :

Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie, Cet œil plein de douceur et ce glaive irrité? — Mon regard attendri caresse ma patrie, Et ce glaive en fureur lui rend sa liberté.

En 1642, l'abbé d'Aubignac, ce parfait mélange du cuistre et du pédant, grandi dans la domesticité du cardinal de Richelieu, publia une Jeanne d'Arc écrite en prose afin de « sauver la vraisemblance » et déduite, comme le titre l'indiquait pour que nul n'en ignorât, « selon la vérité de l'histoire et les rigueurs du théâtre ». L'auteur démontre doctement, dans la préface, qu'il a marié la grâce et la force et qu'il a dosé, selon les bonnes formules, la pitié et la terreur. Son but déclaré est de glorifier les Français et de flétrir les Anglais ; et il croit l'avoir atteint en prêtant à la Pucelle un testament où elle lègue des « lauriers » à la France et des « cyprès » à l'Angleterre.

Après Jeanne d'Arc, le principal héros de cette tragédie est Warwick. L'abbé, en historien fidèle, nous représente Warwick comme le cavalier servant de la Pucelle, auprès de qui il entreprend sans succès de « faire parler ses soupirs ». Aussi délicat qu'ingénieux, l'abbé appelle Cauchon Chanchon, pour épargner à nos oreilles l'audition de « syllabes malsonnantes». En revanche, il ne veut pas que le méchant évêque demeure impuni. Au moment où on vient d'apprendre les dé-

tails du supplice de Jeanne par un récit disert mis dans la bouche de Talbot, l'évêque tombe mort, non sans trouver le temps de s'écrier, en excellent héros de tragédie qui ne veut pas laisser les spectateurs dans l'incertitude : « Un trait invisible vient de me percer le cœur. »

L'abbé d'Aubignac, quelle que fût sa confiance en soi, voulait bien admettre qu'un de ses contemporains pouvait avoir plus de génie que lui. Ce contemporain privilégié était Chapelain. D'Aubignac imagina de faire prédire le poème de Chapelain par Jeanne elle-même. La Pucelle, conduite devant les chefs anglais, leur lance d'abord dételles menaces qu'elle les met en fuite; puis, quand ces braves reprennent courage et reviennent, elle leur adresse un long discours où, entre autres belles choses, elle dit : « Un poète doit venir qui établira l'immortalité de ma gloire par un ouvrage immortel. »

Parlons-en, de cet ouvrage immortel.

C'est en 1656 que parut enfin la Pucelle de Chapelain, annoncée depuis trente ans. L'attente avait été grande. Grande fut la déception. La France avait espéré avoir son Homère. Elle constata, avec des éclats de rire, que le mieux rente de ses pootes n'était nullement poète.

Chapelain, né grammairien, connaissait à merveille les règles de l'épopée. Aussi fît-il une préface qui expliquait fort bien comme quoi il assommait son monde en observant les règles. Mais il eut beau se montrer

savamment ennuyeux et prouver que chez lui l'art ajoutait à la nature, le public demeura inexorable.

Le sort de Chapelain lui fut commun avec tous les écrivains qui, en son temps, eurent la fureur à la mode, la fureur du poème héroïque. Ceux-ci, soit qu'ils empruntassent leurs héros aux fastes de l'histoire de la religion, comme Saint-Amand écrivant son Moïse, Lesfargues écrivant son David, Coras écrivant son Jonas, Godeau écrivant son Saint Paul, le père Mambrun écrivant son Constantin; soit qu'ils s'inspirassent des fastes de l'histoire de France, comme Desmarets de Saint-Sorlin écrivant son Clovis, Boissat écrivant son Charles Martel, Le Laboureur écrivant son Chartemagne, Jacques Carel écrivant son Childebrand, le père Lemoyne écrivant son Saint Louis, n'ignoraient ni les lois de l'épopée, ni les belles pages d'Homère, de Virgile et du Tasse. Chapelain de même. Eux et lui, ils imaginèrent qu'il suffisait, pour bien faire, de suivre régulièrement les procédés classés par les éplucheurs de chefs-d'œuvre et d'imiter ces chefs-d'œuvre euxmêmes. Ils oublièrent que le génie ne s'apprend ni ne s'imite ; qu'il domine préceptes et modèles, et ne peut être suppléé par eux. Us ne s'aperçurent pas que la nature leur avait refusé ce don du génie, et que tous les livres du monde ni même une application de trente ans ne sauraient combler une telle lacune.

Chapelain ne publia, en 1656, que les douze premiers chants de son poème. Quant aux douze chants qui suivaient, il voulut bien en faire espérer la pro-

chaine publication, dans son épître dédicatoire adressée au duc de Longueville.

Ce duc de Longueville était un seigneur qui avait de l'argent à perdre. En sa qualité de descendant de Dunois, il s'estima tenu de répondre à la dédicace de Chapelain par une pension de douze mille livres. C'était à raison de mille livres par chant.

Heureusement pour le duc, qui sans doute se serait cru obligé de doubler la pension, le public dispensa Chapelain de publier la seconde moitié de son œuvre. Les douze chants inédits dormaient en manuscrit, quand un grand éditeur patriote, M. Herluison, d'Orléans, s'est avisé de les déterrer. La publication qu'il en a faite, en'4882, n'aura guère profité à la réhabilitation de Chapelain, tentée par Saint-Marc Girardin.

Je ne mentionnerai pas ici des vers de la Pucelle, quoiqu'il s'y en rencontre de loin en loin qui ne manquent ni de vigueur ni d'éclat. Tous le monde a lu, cités dans tel ou tel recueil, les deux ou trois morceaux lisibles de ce poème illisible.

Je préfère signaler un développement assez ignoré que Chapelain a introduit dans sa préface. Il y rompt une lance en faveur du beau sexe. On ne m'accusera pas de faire un hors-d'œuvre en exhumant cette curieuse apologie de la femme-soldat, écrite dans un siècle qu'on est convenu d'appeler le siècle de l'étiquette, pour la faire figurer dans ce livre consacré à Jeanne d'Arc.

Ayant fait de Jeanne son héroïne, Chapelain combat

les préjugés de ceux qui estiment messéant que la femme manie les armes et qui concluent de sa faiblesse physique à sa faiblesse morale :

« Ils ne songent pas, dit-il, qu'en supposant la force » du corps nécessaire à la vertu héroïque, ils n'en » excluent pas seulement les femmes, mais les hommes » aussi, au moins ceux qui ne sont pas robustes, » quelque amour de la belle gloire que leurs cœurs » puissent avoir conçue. Ils devraient se souvenir » que cette vertu n'a presque rien à faire avec le » corps, et qu'elle consiste non dans les efforts d'un » Milon de Grotone où l'esprit n'a aucune part, mais » en ceux des âmes nées pour les grandes choses, » quand, par une ardeur plus qu'humaine, elles s'élè- » vent au-dessus d'elles-mêmes ; qu'elles forment » quelque dessein dont l'utilité est aussi grande que » la difficulté, et qu'elles choisissent les moyens » de l'exécuter avec constance et hauteur de cou- » rage. »

Chapelain ne croit pas juste de faire deux espèces des deux sexes et d'attribuer à l'âme de l'homme un seul avantage auquel l'âme de la femme ne pût aspirer.

Pour justifier son opinion, il cite l'exemple de femmes illustres, qui ont montré « une extrême assurance dans les malheurs où les hommes mêmes faisaient voir une extrême lâcheté »; il rappelle les reines qui ont occupé dignement le trône en Espagne, en Angleterre, en Ecosse, en Suède; il allègue l'his-

toire des Scythes chez qui les travaux militaires étaient également partagés entre l'un et l'autre sexe, et celle de la république des Amazones, toute guerrière, et qui n'admettait pas même les hommes dans la société des combats.

« On voit, dit-il, par ces dérogations aux mœurs » communément reçues, que la coutume, pour uni- » verselle qu'elle soit, ne prescrit pas contre la rai- » son, qui n'est point sujette au changement et qui » ne suit point les caprices de la fantaisie. D'où l'on peut » inférer que la pudeur, qui a été introduite sur cela » dans la vie civile, est une pudeur illégitime, toute » dans l'imagination et sans réalité quelconque, » parce que la vraie pudeur ne regarde que les choses » mauvaises et opposées à la vertu, et que cette » autre-là ne regarde que l'opinion, pour des choses » qui de soi sont indifférentes. »

Chapelain proclame donc que, en matière d'actions vertueuses, ce qui est bienséant à l'homme ne peut être messéant à la femme, dont l'âme est capable de toute vertu; il en appelle, contre l'empire des usages, au libre usage de la raison; il conclut que les femmes peuvent, sans choquer la pudeur, s'armer et combattre, surtout dans une pressante nécessité et « lorsque la patrie, qui est une mère commune, a besoin de tous ses enfants ». « La coutume, dit-il, ne saurait faire tort à la nature, non plus que l'opinion à la vérité. »

Ainsi parle Chapelain dans sa préface. Quand on

lit ensuite ses vers, on regrette qu'il n'ait pas toujours écrit en prose.

En composant sa Pucelle, Chapelain n'a pas eu seulement le tort de faire une épopée ridicule ; il a eu le tort, plus grave, de provoquer la Pucelle de Voltaire.

Voltaire a bafoué Jeanne d'Arc dans un poème qui est sa plus belle œuvre et sa plus mauvaise action.

Certes, il est sûr que la liberté est la vie de l'art. Mais encore est-il vrai que l'art s'avilit quand il réalise la beauté esthétique au prix d'une profanation de la beauté morale.

Il eût été facile à Voltaire de se montrer le brillant émule de l'Arioste, sans commettre le crime de lèsepatrie, qui demeure la tache de sa mémoire.

Il est vrai que, quand Voltaire écrivait en prose et que par suite il ne jouissait plus de la licence de déraisonner accordée aux poètes, il lui arrivait de rendre justice à Jeanne comme il a su rendre justice à saint Louis. Ainsi, dans YEssai sur les mœurs et V esprit des nations, il proclame Jeanne « une héroïne » et dit, d'accord en cela avec David Hume, qu'elle « aurait eu des autels, dans les temps où les hommes en élevaient à leurs libérateurs ».

Mais c'était là chez Voltaire une opinion sans consistance. Ailleurs, dans le Dictionnaire philosophique, il appelle Jeanne une « idiote » et ne voit guère en elle qu'une dévote « menée par un fripon, nommé frère Richard ».

Frèr.e Richard, Voltaire l'oublie, était en pèlerinage à Jérusalem lors de l'avènement de Jeanne, et ne fut connu par elle qu'à l'époque du siège de Troyes

« Je n'ai jamais commis le crime de lire la Pucelle, » dira l'Anglais Southey en 1795.

Quand le poème parut, en 1755, tous les Français le lurent, et seuls les ennemis attitrés de Voltaire s'abstinrent de l'applaudir.

Ainsi la légèreté de Voltaire à l'endroit de Jeanne lui était commune avec ses contemporains.

Mais bientôt le temps des badinages est passé. Les heures tragiques sonnent. C'est la Révolution. A son souffle, esprits et cœurs s'élèvent et s'élargissent. Le xixe siècle réprouvera une obscénité sacrilège où le génie bafoue l'héroïsme. Au surplus, sagement éclectique, il associera dans son admiration Voltaire, l'apôtre de la tolérance, et Jeanne d'Arc, la martyre du patriotisme.

Les deux plus vives protestations contre le poème de Voltaire sont venues de deux poètes étrangers à la France : Schiller et Southey.

Southey n'a pas seulement anathématisé les détracteurs de Jeanne d'Arc. Il a chanté lui-même la libératrice de la France, et s'est glorifié, non sans raison, de rendre hommage, quoique étant Anglais, à l'héroïne qui vainquit les Anglais.

Son poème héroïque, paru en 1795, est divisé en dix

livres. Il n'embrasse que la partie la plus heureuse de la carrière de Jeanne, depuis son départ pour Chinon jusqu'au sacre de Reims.

L'auteur imagine que Jeanne adolescente a aimé un certain Théodore; il représente ce jeune homme tombant sous les murs d'Orléans, et il lui met dans la bouche la prophétie des malheurs qui puniront Jeanne guerrière d'avoir vaincu en son âme les affections de la jeune fille. Lorsque le sacre a lieu, Jeanne à son tour annonce l'avenir : elle prédit la déclaration des droits de l'homme ; elle exalte l'égalité et la liberté ; elle esquisse un tableau anticipé de la Révolution française.

Southey avait vingt et un ans quand il publia son poème. L'œuvre sent l'improvisation et la jeunesse. Le style manque de maturité. Mais la verve déborde. On s'aperçoit que Southey est plein de Milton et s'en inspire.

A cette époque de sa vie, Southey était ardemment démocrate et républicain. Il changea depuis; et il se reprocha, comme des contre-vérités, des hors-d'œuvre qu'on peut lui reprocher comme des anachronismes.

Vers l'époque où parut le poème de Southey, Schiller, le plus noble génie qu'ait produit l'Allemagne, s'écriait :

« 0 Vierge, ravalant en toi une incomparable image de l'humanité, la raillerie t'a traînée dans la plus épaisse poussière. C'est bien le fait de l'esprit moqueur. En lutte éternelle avec le beau, il ne croit ni à Dieu, ni à l'ange ; il veut ravir au cœur ses trésors.

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s Mais comme toi, ô pieuse bergère, la poésie est fille de race candide. Elle te tend sa main divine, et elle s'élance avec toi vers les astres éternels. Sainte création de la pitié, une auréole entoure ta tête. Tu vivras, immortelle.

» Le monde aime à noircir ce qui rayonne et à traîner le sublime dans la fange. Mais sois sans crainte. Il est encore de belles âmes qui s'enflamment pour ce qui est grand. Il est encore de nobles esprits qui n'aiment que les nobles figures. »

Schiller devait faire mieux que flétrir la parodie de Voltaire. Il écrivit sa tragédie la Vierge d'Orléans, représentée à Weimar en 1801 avec un immense succès.

Le poète a travesti la vie et la mort de Jeanne d'Arc; mais il a lyriquement célébré son grand cœur et ses exploits, et il a personnifié en elle le patriotisme avec un sens dramatique, avec une hauteur de vues, qui me paraissent n'avoir pas été assez remarqués. La Vierge d'Orléans est toujours très applaudie des Prussiens. Ils s'excitent par l'évocation de l'héroïne française à aimer la patrie allemande.

On connaît ce beau prologue où le poète montre Jeanne troublée par ses visions, rebelle à l'amour, se coiffant du casque qu'une Bohémienne a fait prendre à Bertrand, se sentant tout à coup animée de l'esprit des combats, saluant l'avenir et disant adieu au passé. Il y a là des accents magnifiques. « Point de traité! s'écrie Jeanne. Point de transactions I Le libérateur est proche

et déjà s'arme pour le combat. Devant Orléans va pâlir l'étoile de l'ennemi. La mesure est comble; les blés «ont mûrs pour la moisson. N'hésitez pas I Ne fuyez pas! Avant que l'épi jaunisse, les coursiers d'Angleterre auront cessé de s'abreuver dans les flots limpides de la Loire. Quoi I ce royaume croulerait ! Quoi ! ce pays de la gloire, le plus beau que l'éternel soleil contemple dans sa course, le paradis terrestre aimé de Dieu, subirait les chaînes de l'étranger? Jamais ! Adieu, montagnes, prairies que j'aimais, et vous, calmes vallons, adieu! Éternellement adieu! Jeanne ne foulera plus vos sentiers. Ainsi le veut la voix qui s'est fait entendre à moi. Une passion qui n'a rien de terrestre me pousse. Ce Dieu qui apparut à Moïse, ce Dieu qui arma le pâtre Isaïe, ce Dieu, à moi aussi, m'a parlé du fond des rameaux de cet arbre, disant : « Va et me rends témoi- » gnage sur la terre. D'un dur airain tu couvriras tes » membres, et l'acier ceindra ta gorge délicate. Loin » de toi l'amour humain et ses flammes coupables ! » Jamais la couronne nuptiale n'ornera tes cheveux; » jamais un enfant ne te sourira pressé contre ton sein; » mais par la guerre tu seras illustre entre toutes les » femmes. Comme le faucheur abat les blés, ainsi tu » moissonneras ces superbes vainqueurs. C'est toi qui » porteras le salut aux héroïques enfants de la France » et qui, dans Reims délivré, couronneras le roi. » Le ciel me devait un gage. Il m'envoie ce casque dont le fer me communique une force divine, m'embrase de Tardeur des chérubins, m'entraîne vers le tumulte de

la guerre avec la violence de l'ouragan. Oui, c'est l'appel des héros qui frappe mon oreille. J'obéis. Les coursiers hennissent, se cabrent. La trompette a retenti. Aux armes! »

Le premier acte nous montre le dauphin découragé. Il dit qu'il a fait tout ce qu'il pouvait faire. — « Quoi, sire, s'écrie Dunois, est-ce là le langage d'un roi? La patrie est tout, une fois que la guerre a déployé son sanglant étendard; et le dernier d'entre les sujets n'hésite pas à lui sacrifier ses biens et son sang, toutes ses haines et toutes ses amours. Le laboureur déserte sa charrue ; la femme abandonne son rouet ; les enfants et les vieillards courent aux armes ; le bourgeois met le feu aux murailles de sa ville ; le paysan incendie de sa main ses récoltes. Rien ne coûte ; car l'honneur a parlé. Honte sur la nation qui marchande à l'honneur un sacrifice ! »

Tout à coup la cour apprend l'arrivée d'une jeune fille qui, au moment où des chevaliers lorrains étaient attaqués par les Anglais, est apparue, a saisi un étendard, a entraîné les hommes d'armes et a rendu les vaincus victorieux. Elle vient. Dunois, voulant lui donner le change, s'est mis à la place du roi. — «Bâtard d'Orléans, dit Jeanne, tu veux tenter Dieu. Lève-toi et quitte cette place qui ne t'appartient pas ; car c'est vers celuilà, plus grand que toi, que je suis envoyée. » Jeanne va droit au roi et lui dit sa mission ; puis elle envoie à l'ennemi un héraut qui offrira le choix entre la paix et la guerre.

Le second acte nous montre Bedfort et le duc de Bourgogne se querellant ; Isabeau, la furie funeste à tous, déchaînant ses colères; Jeanne luttant contre Montgomery, et Dunois luttant contre le duc de Bourgogne. Pendant le duel de Dunois et du duc, Jeanne intervient ; et, comme dans Shakspeare, elle presse Philippe de Bourgogne de se convertir à la cause royale : «Arrêtez, Dunois; arrêtez, duc, s'écrie-t-elle. Le sang français ne doit pas coulerici. N'êtes-vous pas tous deux fils de France? Ne vois-tu pas, Bourguignon, que nou9 sommes des tiens ? Nos épées n'ont point de tranchant pour toi; nosbras s'ouvrent pour te recevoir; nos genoux sont prêts à fléchir pour te rendre hommage. Le ciel est pour la France. Viens, noble transfuge ; viens du côté du droit et de la victoire ! Il s'attendrit ; sa colère va se fondre en une rosée de larmes ! Tl pleure ; il est vaincu ; il est à nous. Amis, pressez vos cœurs contre son cœur ! »

Au troisième acte l'archevêque de Reims sanctionne la réconciliation du dauphin et du duc de Bourgogne. « Vous voilà unis, princes, dit-il; et la France va renaître de ses cendres. Les blessures du pays se guériront ; les villes sortiront de leurs décombres ; les champs se couvriront de moissons nouvelles ; mais ceux-là qui sont tombés victimes de vos querelles ne ressusciteront pas. Le sang et les pleurs versés demeurent bien versés. La génération naissante fleurira sans doute ; mais la génération passée n'en aura pas moins été la proie des calamités. Le bonheur des neveux ne réveille pas les pères dans leurs tombes. Princes, vous

voyez quels sont les fruits de vos discordes fratricides. Que l'enseignement vous profite ! »

A partir de ce troisième acte, dont je viens de faire connaître le plus beau passage, le poète philosophe dévie dans le romanesque.

L'histoire nous montre l'étoile de Jeanne de plus en plus pâlissante après le sacre de Reims. Schiller a voulu expliquer ces infidélités de la victoire par une infidélité de Jeanne à la passion unique qui aurait dû toujours remplir son cœur; et il la peint à demi subjuguée par un amour terrestre.

L'histoire nous montre Jeanne condamnée par des prêtres et montant sur le bûcher. Schiller, dédaigneux du fait d'un jour, a voulu que l'héroïsme de Jeanne aboutît à une glorification et que Jeanne mourût au milieu d'une apothéose, prélude des apothéoses de

la postérité*

En procédant ainsi, Schiller a cru confirmer une fois de plus le mot profond d'Aristote : « La poésie est plus vraie que l'histoire. »

Mais si l'on peut présumer que le poète n'a fait qu'obéir aux suggestions d'un noble idéalisme, il n'en est pas moins nécessaire de constater qu'il a uniquement abouti à gâter une belle œuvre.

Déjà, au second acte, nous sommes choqués de voir Jeanne', implacable, repousser la prière de Monlgomery, qui se confesse vaincu, et l'immoler, au nom

d'une fatalité vengeresse dont elle se dit l'instrument. Mais que dire de ce troisième acte, oùDunoisetLaHire se racontent leur amour pour la pucelle ; où Agnès, le roi, le duc de Bourgogne et l'archevêque de Reims, engagés dans de galantes préoccupations, cherchent à marier Jeanne ; où Jeanne, après avoir rejeté toutes avances, va se battre, rencontre le jeune Lionel, se sent prise de pitié et d'amour pour lui au moment où elle allait le frapper, et s'écrie: « Qu'ai-je fait? J'ai rompu mon vœu ! » Quelque poésie qui s'y mêle, tout cela nous répugne.

C'est bien autre chose au quatrième acte, où pourtant se rencontrent de beaux accents. Jeanne avait dit éloquemment : « Malheur à moi si, portant dans mes mains l'épée du Dieu vengeur, je pouvais me sentir entraînée vers un enfant de la terre. Mieux me vaudrait cent fois n'être point née! Le seul regard de l'homme qui me désire est pour moi une profanation et m'inspire l'horreur. » Or voici que, de par la logique de notre cher poète idéaliste et aussi pour mouvementer le drame qui vit de la lutte des passions, le regard de Lionel a inspiré à Jeanne un sentiment qui est loin d'être un sentiment d'horreur ; et, à partir de ce moment, elle se sent déchue ; elle voudrait échapper à tous et s'échapper a elle-même. « Moi, porter l'image d'un homme dans mon cœur virginal! s'écrie-t-elle. Moi, l'ange sauveur de la France, brûler pour l'ennemi de mon pays ! Pourquoi mes yeux se sont-ils arrêtés sur les siens? Avec ce regard a commencé ton crime, malheureuse! Hélas!

j'ai vu les firmaments ouverts ; j'ai contemplé la face des bienheureux, et voilà que mon espérance n'est plus que sur la terre. Ciel ! pourquoi m'avoir chargée d'une vocation si terrible ? Pouvais-je endurcir ce cœur que tu as créé sensible ? »

Après cette plainte pathétique, la Pucelle nous est représentée s'humiliant devant Agnès Sorel. Peut-on imaginer conception plus répugnante? Jeanne dit à la maîtresse du roi : « Toi, tu aimes où chacun aime; tu peux ouvrir ton cœur au grand jour! Toute cette fête du sacre à laquelle tu me convies ne sera que le reflet de ton amour. Laisse-moi ; fuis mon aspect ; ne te souille point de ma présence empoisonnée. La sainteté ici, la pureté, c'est toi. »

Quand un grand poète se trompe, il ne se trompe pas à demi. Schiller imagine qu'au sortir de la cérémonie du sacre, Jeanne se trouve en face de son père, qui est convaincu qu'elle perd son âme et qui vient l'accuser de magie devant le roi. Voyant là un châtiment de Dieu et voulant l'accepter, Jeanne se tait. Son père accentue ses accusations: il déclare qu'elle est vendue au démon. Jeanne se tait. Le roi, Agnès, les seigneurs la pressent de répondre et de confondre cet homme. Elle s'obstine dans son inexplicable silence. Alors tous l'abandonnent. Il ne reste là que Dunois qui lui dit : « Tu es ma femme. J'ai cru en toi dès le premier regard. Ta noble colère est la seule cause de ton silence. Enveloppée de ta sainte innocence, tu as dédaigné de réfuter un honteux soupçon ; fie-toi à mon bras et à ta

bonne cause I » Mais Jeanne se détourne de Dunois. Il s'en va. On vient apprendre à Jeanne que le roi veut bien lui permettre départir sans être inquiétée. Son camarade d'enfance, le respectueux Raymond, qui l'aimait à Domrémy, s'offre à son tour pour la conduire. Elle accepte et part.

Schiller se relève admirablement au cinquième acte, mais sans rentrer dans la vérité de l'histoire Nous voyons la Pucelle errant avec Raymond dans les profondeurs d'une forêt. Ils sont battus de l'orage et à bout de forces, quand ils aperçoivent la cabane d'un charbonnier. Ils y entrent. Jeanne, affamée, va manger et boire. Soudain l'enfant du charbonnier s'élance sur elle et s'écrie en lui arrachant le verre de la bouche : « Mère, mère, que faites- vous? A qui donnez-vous l'hospitalité? C'est la sorcière d'Orléans! »

Chassée par tous, Jeanne dit à Raymond : a La malédiction me poursuit. Laisse-moi. » Raymond lui répond qu'il l'accompagnera toujours, quoique réprouvée. « Quoi, s'écrie-t-elle, toi aussi tu me crois capable d'avoir pu renier mon Dieu ? » Et elle lui explique qu'elle n'a fait que subir en silence la volonté du ciel. « Mais pourquoi ne pas répondre à votre père? » — « Ce qui venait d'un père venait de Dieu. » — « Pourquoi laisser le monde dans l'erreur? » — « Ce n'était point une erreur; mais un décret d'en haut.» — « Comment imaginer qu'une créature humaine puisse ainsi n'opposer que le silence à la plus affreuse calomnie ? »

— « Il était besoin que je fusse bannie et fugitive pour apprendre à me connaître. Naguère, lorsque l'éclat de la gloire m'environnait, un combat se livrait dans mon sein; et moi, la plus enviée des créatures, j'en étais la plus infortunée. Maintenant la paix est descendue en moi. » — « Oh ! venez, courons proclamer votre innocence à la face du monde. » — « Celui qui déchaîna la confusion la dissipera. Le fruit de la destinée tombe alors seulement qu'il est mûr. Un jour viendra pour m'absoudre. » — « Quoi ! attendre en silence qu'un hasard... » A ces mots, Jeanne interrompant Raymond et lui prenant doucement la main : « Tu ne vois que le côté naturel des choses; car un bandeau terrestre couvre tes yeux. J'ai contemplé, moi, l'être en son essence immortelle. Sans la volonté divine, pas un cheveu ne «aurait tomber de la tête de l'homme. Vois-tu là-haut le soleil qui décline? Eh bien! aussi vrai qu'il se lèvera demain dans sa splendeur, aussi infailliblement luira le jour de la vérité. »

Au moment où finit cette belle scène, qui contient la philosophie de l'œuvre de Schiller, la reine Isabeau paraît, guidant une escorte de soldats. Elle reconnaît Jeanne; elle la fait charger de liens, et elle croit avoir enchaîné la fortune de la France. C'est à Lionel, à l'homme fatal pour elle, que Jeanne est ■«conduite malgré ses protestations. — « Jeanne, aimemoi, lui dit le général anglais, et je te défendrai contre le monde entier. » Jeanne, rassérénée, lui répond : « Je ne puis taimer. Mais si ton cœur se sent enclin

vers moi, fais que ce sentiment porte bonheur aux deux peuples. Conduis ton armée hors du sol de ma patrie. A cette condition je t'offre la paix, au nom de mon roi. »— «Prétends-tu dans les fers nous imposer des lois? » s'écrie Lionel. Jeanne reprend : « Écoute-moi, pendant qu'il en est temps. Jamais la France ne pliera sous le joug de l'Angleterre. Jamais! Jamais! Plutôt que cela n'arrive, ce pays se changera en un vaste tombeau où s'engloutiront vos armées. »

Jeanne cesse de parler, quand un capitaine, survenant à la hâte, annonce que les Français sont là, enseignes déployées. « Les Français! s'écrie Jeanne joyeuse. 11 s'agit maintenant de croiser le fer, superbe Angleterre 1 » — « Insensée, lui dit Falstolf, modère ta joie; tu ne verras pas la fin de cette journée. » — « Je mourrai, répond Jeanne. Mais mon peuple aura vaincu. » Les chefs anglais s'apprêtent à courir au combat ; et ils demandent à Jeanne de donner sa parole qu'elle ne cherchera pas à s'échapper. Jeanne répond : « Recouvrer ma liberté est mon unique vœu. » — « Chargezla de liens plus étroits, s'écrie Isabeau. J'engage ma vie qu'elle ne s'échappera pas. » En même temps, on lie de chaînes les bras et le corps de Jeanne. Isabeau reste près d'elle, et tient à la main un poignard dont elle doit la frapper si les Français ont le dessus. « Soyez tranquilles, a-t-elle dit. Elle ne vivra pas pour contempler notre chute. » Et Falstolf a ajouté : « Jeanne, tu sais ce qui t'attend. Libre à toi d'appeler maintenant la victoire sur les armées de ton peuple. »

— « Oui, j'appellerai la victoire, s'écrie Jeanne, et nul ne m'en empêchera. Ecoutez! C'est la marche guerrière des Français. Vaillante harmonie, comme elle retentit au fond de mon cœur! Mort aux Anglais! Victoire à la France ! Debout, mes héros, debout ! La Pucelle est avec vous. Enchaînée, elle ne peut plus comme jadis porter la bannière. Mais son âme, libre, s'élance sur les ailes de votre chant guerrier. »

Sur l'ordre d'Isabeau un soldat monte à la plateforme d'où il suit et raconte les péripéties du combat. Un moment, les Français semblent vaincre. Isabeau s'apprête à tuer Jeanne ; et Jeanne rayonne de joie. Presque aussitôt, la fortune change. Les Français reculent. « Mon Dieu ! s'écrie Jeanne, tu ne m'abandonneras pas de la sorte ! » Mais quoi ! tout est perdu. Dunois est pris; le roi est envelopppé. Isabeau triomphante lance à Jeanne ses sarcasmes. « Seigneur, s'écrie Jeanne à genoux, entends-moi ! Suppliante, vers toi j'élève mon âme. Tu peux rendre un fil d'araignée aussi fort qu'un câble de vaisseau. Que ta volonté se manifeste, et ces chaînes tomberont, et ces murailles s'ouvriront. » — « Triomphe ! triomphe ! s'écrie à ce moment le soldat anglais qui suit des yeux la bataille. Le roi de France est prisonnier! » — « Qu'ainsi donc Dieu me vienne en aide ! » dit Jeanne, élevée au-dessus d'elle-même par cette puissance de la volonté que le grand Schiller a si profondément comprise et rendue en toutes ses œuvres. Jeanne a saisi violemment ses chaînes à deux mains; «lie les a arrachées; elle a enlevé l'épée d'un soldat;

elle s'est élancée hors de la prison, au milieu de la stupeur de tous. La voilà sur le champ de bataille. Sa course est plus rapide que le regard; on la voit en vingt endroits à la fois. Elle rallie les Français; elle disperse les Anglais ; elle met à mort Falstolf ; elle délivre le roi.

Les Français triomphent. Jeanne est mortellement blessée. Le roi et les seigneurs l'entourent. « Jeanne, tu es une sainte, lui disent-ils. Mais nos regards étaient aveugles. » Elle demande sa bannière ; et elle meurt en s'écriant : « Voyez là-haut ! Le ciel ouvre ses portes d'or. La terre fuit derrière moi. Là-haut! Là-haut l Courte est la douleur ; éternelle la joie ! »

Telle est la tragédie romantique de Schiller. Avec tous ses défauts, et, quoi qu'en aient dit Michaud, Poujoulat et autres, opposant à Schiller qui Southey, qui Soumet, ô misère! la Vierge d'Orléans est l'œuvre la plus belle que Jeanne d'Arc ait inspirée. C'est l'honneur de l'Allemagne de l'avoir produite.

Immédiatement après l'œuvre de Schiller, je place le Mystère du siège d'Orléans , dont les qualités sont d'ailleurs d'ordre si différent.

De même que Schiller, en publiant la Vierge d'Orléans, avait donnée en 1801, une généreuse leçon de patriotisme à l'Allemagne naguère vaincue par les soldats de la Révolution française, de même Casimir Delavigne, en écrivant, au lendemain des désastres de 1815, les deux Messéniennes consacrées à Jeanne d'Arc, rappela

aux Français comment on résiste aux envahisseurs. Par cette évocation de la jeune fille en qui se personnifie notre vieux peuple soulevé pour son indépendance, le poète dit aux vainqueurs de la veille : « Soyez modestes »; et aux vaincus : « Espérez. »

Tout le monde a lu ces deux Messéniennes. La seconde passe pour être le chef-d'œuvre de Casimir Delavigne. Elle est mouvementée et parfois pathétique. Le mal est qu'on y sent un arrière-goût de la rhétorique des faiseurs de vers latins. L'auteur abuse de colifichets alors goûtés. Mais ces colifichets sont passés de mode, comme passeront, de mode les colifichets dont s'engouent les littérateurs et le public d'aujourd'hui. Seuls le vrai, le simple, le senti ne passent pas de mode.

Deux poètes dramatiques firent écho à Casimir Delavigne, d'Avrigni et Soumet.

La Jeanne d'Arc de d'Avrigni, en cinq actes et en vers, fut jouée au Théâtre-Français, en 1819. Aujourd'hui, quand on la lit, on se demande d'où a pu lui venir cet honneur.

Jeanne et Dunois, Talbot et Bedfort font assaut de discours interminables; et le traître Warwick, qui provoque machiavéliquement le supplice de Jeanne, n'est qu'un fantoche faisant des malices à d'autres fantoches. Il est vrai qued'Avrigny nous avertit, par des notes conciencieusement intercalé es, que tel personnage s'exprime avec une animation croissante, tel autre avec émotion et chaleur, un troisième avec une noble fierté, un qua-

irième avec une vivacité pathétique, ainsi de suite. Le fait est que tous délayent en un langage également terne et incolore des pensées également fades et insipides. Nous sommes en face d'un auteur qui nous dit : « Représentez-vous une pièce bien faite. » Mais la pièce n'est pas faite. On avait beaucoup d'imagination en ce temps-là au Théâtre français.

11 y a plus de style chez Soumet. Mais que de tapage

dans le vide !

Ce vaillant versificateur s'était promis de faire trouver menteurs tous ceux qui ont prétendu que ni notre génie ni notre époque ne se prêtaient à la composition d'un poème épique. Il entreprit de consacrer à Jeanne d'Arc un épopée couronnée par une tragédie. L'épopée est nulle ; la tragédie est mauvaise.

Imaginez un rhétoricien qui amalgame toutes les pièces de vers latins qu'il a composées dans ses classes et les fait converger autour d'un sujet unique, vous aurez une idée du tour deforce qu'a exécuté Soumet, en juxtaposant les divers morceaux qui composent son poème. Pot-pourri rimé, voilà le vrai nom de cette œuvre.

Soumet avait fait une élégie sur une orpheline. Il imagine que Jeanne accueille l'orpheline sous son toit. Voilà l'élégie placée. Je ne m'en plains pas, vu que cette élégie est le chef-d'œuvre de Soumet. Mais, que d'autres morceaux, descriptions de chasses, de supplices, de passes d'armes, de fêtes champêtres, où le mérite manque autant que l'a propos! A coup sûr, un

des morceaux sur lesquels Soumet comptait le plus, c'est celui où il convertit Jeanne en troubadour répondant à un autre troubadour. Ce dernier a chanté la vieille France. Jeanne, qui y voit plus clair, chante la France de l'avenir. Elle a des éloges pour Napoléon comme pour Louis XVI. Elle consacre une part de ses refrains au tombeau des Invalides ; et, en personne sensible dont la reconnaissance prévient de quatre siècles le bienfait, elle remercie gracieusement la princesse Marie d'Orléans de la statue que façonneront un jour ses auguste mains.

Dans sa tragédie, Soumet, faiseur habile au métier du théâtre, a placé vis-à-vis de l'inquisiteur Hermangard, en qui il personnifie le fanatisme aveugle et sans cœur, François de Paule, type de la piété éclairée et charitable; il a représenté le père de Jeanne se laissant aller à déposer contre sa fille, puis déplorant une déposition qui la tue ; il a imaginé un duel judiciaire entre le duc de Bourgogne, devenu le champion de Jeanne (admirez la vraisemblance !) et Talbot son ennemi ; il a mis en scène la famille de Jeanne, attendant avec anxiété l'isue de cette épreuve qui décidera du sort de l'héroïne; bref, par des antithèses de personnages et par l'agencement de situations pathétiques, il s'est ménagé les effets qui sont le perpétuel ingrédient des bons mélodrames. Il convenait de laisser les spectateurs sous une bonne impression. Aussi Soumet a-t-il clos cette œuvre sur Jeanne, d'où la vraie Jeanne est absente, pa* une tirade qui est le moins mauvais mor-

ceau delà pièce. Jeanne, du haut de son bûcher, s'écrie en s'enveloppant des plis du drapeau français :

Anglais, disparaissez ; la France vous rejette,

Et, de vos corps sanglants dispersant les lambeaux,

Pour ses vainqueurs d'un jour n'a plus que des tombeaux.

Elle a brisé ses fers, a relevé sa gloire,

Et mon âme s'envole au bruit de la victoire.

Outre les pièces de d'Avrigny et de Soumet qui ont été jouées, il en a été publié bien d'autres auxquelles a été refusé le jour de la rampe. Telles, la Mort de la Pucclle d'Orléans, tragédie en cinq actes et en vers, par Gaze, en 1805; la Mort de Jeanne d'Arc, tragédie en trois actes et en vers, par Dumolard, pièce qui, si elle ne fut pas représentée à Paris, eut du moins les honneurs de quelques représentations sur le théâtre d'Orléans ; Jeanne d'Arc ou le Siège d'Orléans, comédie héroïque à grand spectacle, en trois actes et en vers, par Maurin, en 1809; le Triomphe des lis ou la Pucelle d'Orléans, drame en cinq actes et eh vers, imité de Schiller, par Cramer, en 1814; la Jeanne d'Arc de Nancy, reçue à l'Odéon en 1824, mais évincée par celle de Soumet qu'on représenta en 1825; la Jeanne d'Arc, en cinq actes et en vers, de Hédouville, en 1829 ; la Jeanne d'Acre, en cinq actes et en prose, de Millot, en 1832; la Jeanne d'Arc, en trois actes et en vers, de l'improvisateur Lequesne, en 1838; la Jeanne d'Arc, en cinq actes et en prose, de Cressot, en 1842 ; la Jeanne d'Arc, en cinq actes et en vers, de Puymaigre, en 1843 ; la Mission de Jeanne d'Arc,

drame épisodique en cinq journées et en vers, par Jacques Porchat, en 1844; Jeanne d'Arc, drame en quatre actes et en vers, imité de Schiller, par Haldy, en 1846 ; Jeanne d'Arc ou la fille du peuple au xv8 siècle, drame en sept tableaux, par Athanase Renard, en 1851 ; Jeanne dArc, drame historique en dix tableaux, par Louis Jouve et Henri Cozic, en 1857 ; Jeanne dArc, drame historique en cinq actes et en prose, par, Daniel Stern, en 1857; Jeanne dArc, tragédie en cinq actes et en vers, par Bousson de Mairet, en 1860;' Jeanne dArc, drame en cinq actes et en vers, par Constant Materne , en 1862.

On remarquera qu'il s'est trouvé une femme pour composer une œuvre dramatique en l'honneur de Jeanne d'Arc. C'est la comtesse d'Agoult, connue sous le nom de Daniel Stern. Dans le drame de cet aimable écrivain, il y a trop de sentimentalité et trop d'ingéniosité. La vérité aurait dû y tenir plus de place et l'amour beaucoup moins.

Je n'insisterai pas sur la Jeanne d'Arc de Charles Desnoyer, en cinq actes et dix tableaux, qui, plus fortunée que les pièces précédentes, fut représentée sur le théâtre de la Gaîté en 1847. Son principal mérite était d'être un drame national, comme l'intitula l'habile dramaturge dont elle est l'œuvre.

Encore moins signalerai-je les pantomimes et les vaudevilles auxquels a donné lieu Jeanne d'Arc.

Mais je crois devoir une mention aux œuvres

lyriques que la Pucelle a inspirées. En 1821, le théâtre de l'Opéra comique représente, sous ce titre Jeanne d'Arc ou la Délivrance d,0?*léans, un drame lyrique en trois actes et en prose de Theaulon et Dartois, dont la musique est due à Garafa. En 1826 paraît à Londres un mélodrame en trois actes sur Jeanne d'Arc, composé par Edward Filz-Ball, avec musique de Nicholson. En 1830, le théâtre de la Scala, à Milan, donne une Jeanne d'Arc, opéra dont la musique est de Jean Paccini, et avec lequel offre des analogies la Jeanne d'Arc que Mermet a donnée au grand Opéra, en 1876, sans retrouver le succès de son Roland à Roncevaux. En 1845 paraît un drame lyrique en trois actes, composé par Thémistocle Solera, avec musique du maestro Verdi . Aucun Italien n'a compris Jeanne d'Arc.

Plus sincèrement touché, M. Widor a trouvé d'heureuses inspirations musicales au service de la « légende mimée » que donna l'Hippodrome en 1889 et 1890.

Lui aussi, Gounod s'est essayé dans ce beau sujet de Jeanne d'Arc. Il a relevé par les seize morceaux qu'il y mêla le drame en cinq actes et en vers que M. Jules Barbier avait publié en 1869. Le duo des saintes fut particulièrement goûté.

La Jeanne d'Arc de M. Jules Barbier a été jouée avec grand succès, d'abord en 1873, puis en 1890.

Suivant la division naturelle indiquée par les événements, le premier acte se passe à Domrémy; le deuxième à Chinon; le troisième à Orléans; le quatrième à Reims; le cinquième à Rouen.

La plus brillante scène du drame a lieu dans la prison. Invectivant Warnick qui a voulu attenter à sa vertu, Jeanne le foudroie d'une tirade éloquente dont la rhétorique détonne sans doute dans la bouche de l'héroïne toujours admirablement simple, mais dont l'inspiration patriotique produit un puissant effet.

A la même époque, furent applaudis, à Paris, la Mission de Jeanne d'Arc, drame en vers de Dallière, et, à Poitiers, la Mort de Jeanne d'Arc, drame en vers de M. Léopold Thézard.

Enfin, en 1891, fut jouée à Paris une Jeanne d'Arc en prose, dont il ne m'appartient pas de parler ici et que son auteur avait d'abord fait paraître en volume, avec ces quelques mots de préface : « Ce drame, long temps choyé, est le couronnement de mes travaux sur Jeanne d'Arc. Si une scène ne le recueille, il sera une voix perdue. Mais il est la voix d'une âme, et il redit un nom qui est le plus grand de la patrie. »

Les constrastes de personnages et les conflits de passions étant la vie du théâtre, il est sûr que c'est chose difficile de rendre intéressante, pendant cinq actes, cette Jeanne en qui règne un sentiment unique. Ou on suit l'histoire, et alors il semble que le drame manque; ou on la dénature, et alors le public se révolte contre le travestissement d'une grande figure présente dans toutes les mémoires.

Néanmoins, il me paraît que, sans qu'il faille sortir des données historiques, il y a ici les éléments d'un vrai drame.

A Jeanne, ce type de la beauté morale, ne peut-on pas heureusement opposer, encore plus que ne l'a fait Schiller, une Isabeau de Bavière, fléau de la France, en qui pullulaient tous les vices? Ne peut-on pas mettre en présence, d'une part tel courtisan sceptique, jaloux de Jeanne et intriguant contre elle, comme La Trémouille; d'autre part un brave, tel que Poulengy, personnifiant en soi l'enthousiasme qu'elle inspirait? Ne peut-on pas, par des rôles de paysans ou de bourgeois rendre visible ce grand mouvement de foi populaire qui soutint Jeanne, brisa les résistances, força le succès?

Et dans Jeanne, si pure, si noble, n'y a-t-il pas de dramatiques luttes d'elle-même contre elle-même, non moins à Rouen qu'à Domrémy ?

Voilà un des sujets qu'il faudrait traiter, ô dramaturges trop dédaigneux de nos annales, qui depuis tant d'années refaites toujours, les uns après les autres, la même pièce. En pareille matière, l'échec serait plus honorable que tels de vos succès. Au surplus, si échec il y a, la faute n'en sera ni au sujet qui est fécond en péripéties tragiques, quoi qu'on en dîse; ni au public, qui, parmi les bas-fonds où on l'amuse, demeure prêt à suivre l'écrivain dont le coup d'aile ramènerait l'art dramatique vers les les hauteurs.

L'Angleterre a son- théâtre populaire et national. A quand le notre?

Pages.

Fac-similé d'une lettre de Jeanne d'Arc m

Dédicace

PttÉFACE

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