ika.nm; ii'Artc
en liberté sur parole, ù la cimdilicjii de payer une énorme rançon. Lors de l'arrivée de la Pucelle à Cliinon, il était à Saint-Florent-lez- Saumur, occupé à chasser aux cailles. Un de ses serviteurs lui apporta la merveilleuse nouvelle. Dès le lendemain matin il partit pour rejoindre le roi, et, arrivant au château, il trouva Charles Vil en coiilérence avec la Pucelle. Il s'approcha : Jeanne demanda à ce nouveau venu qui il était. « C'est le duc d'Alençon, » répondit le roi; et Jeanne alors, marcjuant bien par ces paroles quel était le principe de l'atTection qu'elle avait pour tous ces princes : « 'V^ous, soyez le très bien venu. Plus il y en aura du sang royal de France ensemble, mieux cela vaudra. » Le lendemain il assista encore à une longue audience; et, après le repas, Jeanne, étant montée à cheval dans la plaine, courut la lance à la main, comme le meilleur chevalier. Le duc, charmé de sa bonne grâce, lui fit présent d'un cheval '. Il l'accompagna depuis assidûment dans les combats ; elle l'appelait son « Ijeau duc », et, quoique le chroniqueur Perceval de Cagny ait sans doute exagéré beaucoup, pour faire valoir son maître, la confiance réelle que Jeanne accordait au prince, on ne peut nier (ju'elle n'ait eu pour ce dévoué compagnon de ses fatigues une amitié chaste et sincère. On peut trouver un témoignage des dispositions de Jeanne à l'égard du duc d'Aleneon dans la visite qu'elle fit, peu de temps avant d'entrer en campagne, à la mère et à la fenune de ce prince, qui résidaient à l'abbaye de Saint-Florent-lez-Saumur. Elle y fut fêtée plusieurs jours par ces nobles dames, et leur promit quelle leur ramènerait sain et sauf, à l'une son fils, à l'autre son mari -.
Si le sentiment que Jeanne éprouvait pour sa patrie et pour son roi était un sublime amour, celui qu'elle ressentait contre les Anglais n'était pas proprement de la haine, mais plutôt une généreuse indignation. Comme peuple, elle ne les haïssait point; elle les aimait comme chiétiens et comme fils de l'Église. Ce qu'elle détestait en eux, ce qui soulevait dans son âme une magnanime colère, c'était qu'ils eussent osé envahir son pays, qu'ils prétendissent y maintenir leur domination, y établir leur roi et détrôner son souverain légitime.
' Procès, l. m, pp. 91,92.
'■ Ibid., t. Iir, p. 9G; t. IV, pp. 10,27. — Cf. Vallet de Virivillo, t. II, pp. C3, Ci. — Du Fresne de Beaucourt, le Rèç/nc de Charles VII, etc., p. 00, note 2. — Quicherat, Aperçus nouveaux , pp. 40, 41.
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« Ce qu'il faut, a-t-elle répété jusqu'à sa mort, a-t-elle dit en face à ses juges, c'est qu'ils s'en retournent en leur pays '. » Elle avait été suscitée par Dieu pour les chasser de France, et elle était bien décidée, s'ils résistaient, à leur l'aire une rude guerre, à leur donner, ou plutôt à leur faire donner, pour parler son naïf langage, de bonnes buffes et de bons torchons ^ » c'est-à-dire de bons coups d'estoc et de taille. Mais, loin de répugner à la paix, elle eût été très contente qu'ils la voulussent faire; elle était bien résolue, avant de commencer la guerre, à les avertir amicalement de s'en aller.
Un jour que maître Érault et Pierre de Versailles, examinateurs, l'interrogeaient à Poitiers, elle leur dit tout à coup : « Avez-vous du papier, de l'encre? Ecrivez ce que je vais vous dire : Vous, Su /fort ^ Glassidas et la Poule, je vous somme, de par le Roi des cieux, que vous vous en alliez en Angleterre... » Et elle leur dicta, sous une inspiration soudaine, la première rédaction de cette belle lettre aux Anglais, qu'elle envoya plus tard de Blois aux chefs qui assiégeaient Orléans au nom du roi Henri VI'.
Il semble même que, si les Anglais l'eussent voulu croire, elle rêvait d'unir les deux peuples, si malheureusement divisés, pour quelque entreprise grandiose, pour quelque projet de croisade, qu'agitait vaguement son génie, ou que Dieu, dont la vue immense embrasse les événements possibles comme ceux qui arrivent en effet, communiquait, dans une vision surnaturelle, à la fille au grand cœur, à la Pucelle de France \
Elle était animée à l'endroit des Bourguignons des m(''mes sentiments qu'à l'égard des Anglais, mais avec une nuance à leur avantage : elle les considéi\ait comme des Français égarés, auxquels il fallait qut' le roi pardonnât pourvu qu'ils renti\assent dans le devoir; mais « ils auront la guerre, disait-elle, s'ils ne font ce qu'ils doivent faire S). Quant au duc Philippe le Bon, leur souverain, tout en ayant
' Procès, t. I, p. 2;ii.
- Ibid., I. 1, i.|i.77,78.
=> JbicL, 1. m, 11. 7 i.
' Voir plus loin lu lettre aux Anglais. — Les projfi-ès nouveaux ilc la puissance musulmane, qui, passée aux mains des Turcs, menaçait Constantinople et de là toute la chrétienté, donnaient alors un intérêt puissant et pratique à l'antique inspiration des croisades. L'une des principales préoccupations du saint -siège était précisément de réconcilier les princes chrétiens et de les amener à se liguer pour refouler la redoutable invasion ottomane.
^ Procès, t. I, [1. 60.
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pour lui ce profond respect qu'elle n'a jamais cessé de montrer pour les piiiices de la maison de Fiance, son opinion l'tail ipi'il commetlait une action indigne t^n s'unissant aux étrangers contre sa patrie, et que, s'il continuait » à guerroyer contre le saint royaume de France », ce qui, à ses yeux, était la même chose que guerroyer (( contre le roi Jésus, l'oi du ciel et de tout le monde », il le fallait châtier sans retard, dût-il y avoir « grande pitié de la grande bataille et du sang... répandu ». Mais son plus ardent désir était que le roi et le duc se pardonnassent « de bon cœm\ entièrement, ainsi que doivent faire loyaux chrétiens ». En un mot, avec le duc de Bourgogne, comme avec les Anglais, et plus vivement encore, elle souhaitait que le roi put s'entendre, et qu'il fit la paix, non pas à tout prix, comme l'entendait le chancelier Regnault de Chartres, mais bonne et loyale, et « sauve son honneur ' ».
A la suite du rapport des examinateurs, Jeanne se vit enfin agréer par le conseil royal , et il fut décidé qu'on la mettrait à la tête d'un corps d'armée chargé de conduire à Orléans un convoi de vivres et de munitions. De Poitiers elle était revenue à Ghinon avec le roi, en passant par Chàtellerault -. Elle fut dirigée sur Tours, où elle entra vers la fin du mois d'avril 1429, et où elle se logea chez un bourgeois nommé Dupuy ■■, tandis que l'on terminait les préparatifs de l'expédition quelle devait commander, et dont le point de rassemblement, avant l'entrée en campagne, avait été fixé à Blois. En attendant que le convoi destiné aux Orléanais fût prêt, grâce à l'activité et au dévouement d'Yolande d'Aragon, qui, pour le former, engagea jusqu'à sa vaisselle', le roi pourvut à l'équipement de la Pucelle et à l'organisation de sa maison militaire. Jeanne reçut une armure complète et des chevaux pour elle et ses gens.
Elle-même désigna l'épée qu'elle voulait avoir. Interrogée plus tard par ses juges sur ce fait qui a une certaine importance, voici quelles furent ses paroles propres :
« Tandis que j'étais à Tours ou à Ghinon '\ j'envoyai chercher une
' Procès, t. I, pp. 233, 234; t. III, pp. 126, 127.
■^ Ibid., t. V, p. 378. — Vallet de ViriviUe, t. II, p. 62.
3 Ibid., t. III, p. 101.
' Vallet de ViriviUe, t. II, p. 03.
^ Les historiens de Jeanne d'Arc ont généralement rapporté ce fait au séjour de Jeanne à Tours, parce que c'est là qu'elle fut équipée. — Le greffier de l'hôtel de ville de la Rochelle a ainsi noté cet épisode : « Auquel lieu de Poitiers, durant ce qu'elle y fust, le
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épée qui se trouvait dans l'église de Sainte-Catherine-de-Fierbois, derrière l'autel, et on l'y trouva aussitôt toute rouillée. — Gomment saviez- vous que cette épée fût là? — Cette épée était en terre, toute rouillée, et la garde était ornée de cinq croix. Je sus qu'elle se trouvait là par mes voix, et l'homme qui l'alla chercher ne l'avait jamais vue. J'écrivis aux ecclésiastiques dudit lieu qu'ils voulussent bien m'envoyer cette épée, et ils me l'envoyèrent. Elle n'était pas très
J'envoyai chercher une épiie dans 1 1
lie - Cl Ihoiiiie - de - Fierbois.
enfoncée en terre, derrière l'autel, comme il me semble; cependant je ne sais pas bien si elle était devant l'autel ou derrière; mais je
roy, [lar son ord<niiianco , lui fit faire un arnois pour son corps; et après que sondit arnois fust fait, elle dit au roy qu'il envoyast un chevaucheur à Sainte- Katherine de Fierboys quérir une espée qui estoit en une arche (coffre) dedans le grand hostel (autel) de l'église; et tanlost le roy y envoya ledit chevaucheur, lequel demanda aux fabriqueurs (fabriciens) de ladilte église laditte espée : mais ils respondirent qu'ils ne savoient que c'estoit. Et lors, ledit chevaucheur leur dit qu'ils fissent diligence de la trouver, et que le roy et la Pucelle le leur mandoycnt ; lesquels fabriqueurs et chevaucheur allèrent devers ledit grand hostel et en une vieille arche qui n'avoit esté ouverte passé avoit xx ans, comme disoient lesdits fabriqueurs, trouvèrent laditte espée, laquelle ledit chevaucheur apporta à laditte Pucelle, qui l'envoya à Tours pour y faire faire un fourreau d'ornement d'églize. » — Selon M. Quicherat (Relation inédite, p. 331), l'épée, dans ce cas, aurait été une relique, et l'autel, un de ces autels en forme de cage, comme il y en eut beaucoup au xiv" et au xv<î siècle. « Mais peut-être, dit-il, ne faut-il voir dans ces détails rapportés par le greffier qu'un enjolivement ajouté par la rumeur publique. » — Selon une tradition dont nous ignorons la date et la source, mais que nous trouvons mentionnée au xviiio siècle dans le Grand Dictionnaire géographique de Bruzen la Martinière (au mot Sainte-Catherine-de- Fierbois), cette épée aurait été une épée de Charlemagne. — D'après une autre tradition, rapportée par M. l'abbé C. Chevalier dans ses Promenades archéologiques en Touraine (Tours, Alfred Marne et Fils, -1809, in-S", p. IGO), l'épée de Fierbois aurait appartenu primitivement à Charles Martel.
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pense bien avoir dit alors qu'elle se trouvait derrière l'autel. Aussitôt après que l'épée eut été trouvée, les ecclésiastiques dudit lieu la frottèrent, et aussitôt la rouille tomba sans difficulté. Ce fut un armurier de Tours qui l'alla chercher. Les prêtres de Fierbois me tirent don d'un fourreau, et les habitants de Tours d'un autre. On lit donc faire deux fourreaux, l'un. de velours vermeil, et l'autre de dr.ip dur. Et moi j'en fis faire un troisième, de cuir solide '. »
Elle aimait Ijcaucoup cette épée, qui lui avait été comme donnée par l'une de ses saintes. Elle la porta dans les combats; mais on ne peut pas dire qu'elle en fit usage, car (c'est elle-même qui s'en vante) jamais elle ne tua personne -. Aussi aimait-elle mille fois mieux encore que son épée un étendard qu'elle fit faire par le commandement de ses voix, et qui fut dans sa main, aux yeux de ses gens comme aux siens propres, un signe visible de la protection du Ciel.
Cet étendard fut exécuté, d'après les instructions de Jeanne, par .James Power, peintre écossais résidant à Tours, qui reçut du roi, pour prix de son travail, une somme de vingt-cinq livres tournois'. L'étoffe en était une sorte de tissu de fil fin et transparent qu'on appelait boucassin, de couleur blanche, avec des franges de soie^ Sur un champ semé de fleurs de lis on voyait d'un côté Dieu, représenté en majesté, c'est-à-dire tenant en main le globe du monde " et trônant sur les nuées, avec deux anges à ses pieds qui l'adoraient, et lui présentaient chacun une fleur de lis, et avec cette inscription : Jésus, Marie. Sur l'autre face était représenté l'écu de France, soutenu par deux anges ^ Jeanne fit faire en outre un étendard plus petit ou pennon, sur lequel était figuré un ange présentant un lis à la
' Procès, t. I, p. 76.
- Ibid., t. I, p. 78; t. III, p. 205.
- Ibid., t. V, p. 258.
■* Ibid., t. I,p. 78, note 1.
■■ Ibid., 1. 1, p. 117, -181.
° Cf. Vallet de Viriville, t. II, p. 95. — Wallon, t. I, pp. 49, 50, 150 et suiv. — Le greffier de l'hôtel de ville de la Rochelle donne un nouveau renseignement au sujet de cet étendard. Conformément au-^L usages militaires du xv» siècle, Jeanne, outre les peintures ci -dessus décrites, aurait fait peindre sur son drapeau des armoiries dont le dessin lui aurait été suggéré par ses voix. C'était un saint -esprit d'argent en champ d'azur, l'oiseau tenant en son bec une banderole sur laquelle étaient écrits ces mots : « De par le Roy du ciel. » Plus tard elle aurait, mais à contre-cœur, remplacé ce blason par les armoiries qui lui furent conférées par Charles YII, une couronne soutenue par une épée entre deux fleurs de lis.
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sainte Vierge. Il {Lirait qu'olle fut contente île l'ouvrage; car, l'aïuiée suivante, au mois de janvier IWO, elle priait les magistrats de Tours de faire don à la fille de Power, qui était sur le point de se marier, d'une somme de cent écus pour son trousseau '.
Jeanne était donc décidément chef de guerre, et ce rang, cette fonction (qui l'aurait cru?) convenait admirablement à cette hund)le et pieuse paysanne, à cette pauvre bergerette. Il semblait, en véi'ité, qu'elle ne fût née que pour cela. L'esprit de Dieu, qui souffle où il veut, avait jeté dans cette âme, si douce et si pure, de grandes aptitudes militaires, qu'il soutenait et appuyait à tout moment de ses conseils , de ses inspirations surnaturelles. Elle était admirablement propre à l'œuvre qu'elle devait accomplir. Grande et forte, bien constituée, elle supporta toujours avec une incroyable vigueur toutes les fatigues de la vie des camps. Au témoignage de ceux qui la suivirent dans les combats, elle n'avait pas son pareil pour ranger une armée en bataille, pour la mettre en mouvement, pour la rallier, pour la soutenir; c'était une tacticienne du premier ordre. Elle s'entendait merveilleusement surtout à faire usage de cette arme nouvelle, de cette invention meurtrière, Tartillcrie à feu, qui commençait à modifier les conditions de la guerre. Tout le monde s'étonnait , dit le duc d'Alençon, qu'elle se conduisît avec tant de prudence et de pré- Toyance, comme un capitaine qui, servant depuis vingt ou trente ans, aurait été rompu aux secrets de l'art militaire -. » D'où lui serait venue une telle expérience, puisque à peine sortie de son village elle fut mise à la tête de gens armés, sinon de Celui qui sait tout et qui peut tout, et qui, non content de lui avoir donné dès sa naissance un grand cœur et une grande intelligence, se plaisait encore à l'instruire chaque jour, et lui révélait par ses saintes « ce qu'elle devait fiiire pour le fait de la guerre' »?
La maison militaire de Jeanne fut composée à son souhait par ordre du roi. Ses deux plus jeunes frères, Jean et Pierre d'Arc, étaient venus la rejoindre à Tours, ainsi que ses deux fidèles compagnons Jean de Metz et Bertrand de Poulangy : tous les quatre se firent ses hommes d'armes. Ils avaient amené avec eux un bon religieux, frère Jean Pasquerel, de l'ordre des ermites de Saint- Augustin,
' Procèf:, t. V, pp. 154, 455. — Abel Desjardins, p. 44.
' Procè-s t. III, p. -100. — Cf. pp. 32, 87, 116, HO, 120, 120, 128.
•^ Ibid., t. III, p. 219.
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qu'ils avaient rencontré au pèlerinage de Notre-Dame du Puy, où s était rendue aussi la mère de Jeaiuie. « Venez lui dirent-ils, avec nous trouver Jeanne, nous ne vous laisserons iioint aller que vous ik; consentiez à venir avec nous vers elle. » Pasquerel les accompagna donc, et ils le présentèrent à la Pucelle. « Jeanne, nous vous amenons ce bon père; si vous le connaissiez, vous l'aimeriez beaucoup. » Jeanne répondit qu'elle était enchantée de le voir, (ju'elle avait entendu parler de lui, et qu'elle voulait que le lendemain il l'entendit en confession. Pasquerel, en effet, la confessa le lendemain, chanta la messe devant elle, et dès lors il devint son aumônier, et ne la quitta plus jus(prau jour où elle tomba entre les mains des Anglais '.
La Pucelle eut pour maitre d"h(')tel un brave et honnête écuyer, Jean d'Aulon; pour pages deux jeunes gentilshommes : Louis de Coûtes et Raymond, et en outre quelques valets et serviteurs-.
Voici Jeanne, ainsi qu'un général, entourée de son escorte, de sa maison militaire. Son armée cependant s'assemble à Blois, et bientôt tout sera prêt j)our entrer en campagne. Mais, avant de la suivre dans le tumulte des combats, avant de la contempler dans la gloire de son triomphe, procédons encore à un dernier examen, demandons-nous quel fut le principe de l'irrésistible action qu'elle exerça sur ses soldats, comment elle assura son empire sur leurs âmes, et, les remplissant de confiance en Dieu et en elle, les rendit tous attentifs à l'œuvre commune. Quelle fut, en un mot, la discipline qu'elle établit dans son camp? La piété.
Les hommes de guerre qu'elle allait mener à la victoire étaient braves; mais, rassemblés çà et là, un peu au hasard, mercenaires assez mal payés par le roi, dont le trésor était pres(|ue toujours à sec et qui ne vivait que d'emprunt, c'étaient, chefs et soldats, un tas de gens de fortune, guerroyant et volant à l'aventure, une bande de vauriens sans souci, un amas d'effrontés pillards. Tout cela menait, à travers champs ou dans les villes, l'existence la plus décousue, la vie la moins éditiante. Le rapt, l'incendie, l'assassinat leur coûtaient
' Procès, t. III, pp. -101, -102. — Cf. Siinéon Luce, dans la Revue des Deux Mondes du l"!- mai 1881, p. 102. — Jeanne d'Arc à Domrerny, p. 305.
- Cf. Wallon, t. I. pp. 47, 48. — Abcl Desjardins, pp. 42, 43. — Le vrai nom de Louis de Coûtes (et non de Comtes ou de Contes) a été restitué par les récentes recherches de M"e Amici de Foulques de Villaret.
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peu; le blasphème ne leur coûtait vion. Leurs mœurs étaient si dissolues, qu'ils paraissaient incorrigibles. Un des chefs de guerre de ce temps-là trouvait ce désordre si naturel, qu'il osait affirmer avec une impiété naïve que « si Dieu le Père se faisait gendarme, il se ferait pillard ». C'était là pour Jeanne, on en conviendra, de singuliers auxiliaires. Elle les accepta pourtant; et comme, à l'exemple de son Dieu, notre doux Sauveur, elle ne désespérait de personne, elle entreprit de les coi-riger, et soudain réforma leurs mœurs. Pasquerel
C'étaient, cliefs et soldats, une banile d'effrontés pillards.
son aumônier, nous raconte qu'à peine arrivée à Blois. elle lui fit faire une bannière sur laquelle était peinte l'image de Jésus crucifié. Deux fois par jour, le matin et le soir, les prêtres s'assemblaient par son ordre autour de cette bannière, et Jeanne entonnait ave(^ eux des antiennes et des hymnes en l'honneur de la sainte Vierge. Les soldats accouraient pour se mêler au saint groupe et prendre part à ses chants. Mais Jeanne ne les souffrait point, à moins qu'ils ne se fussent confessés ce jour-là. « Confessez-vous, leur disait-elle, et vous serez admis dans notre confrérie. » Et les prêtres réunis autour de l'étendard étaient toujours prêts à confesser quiconque se présenterait '.
' Procès, t. III, p. 104, 105. — « Ladite Pucelle, dit le greffier de la Rochelle ( Relation inédite, p. 337), estoit inoult de saincte vie, et se confessoit bien souvent et rccevoit corpus Domini, et aussi le faisoit faire au roy nostre seigneur, et à tous les cliefs de guerre et à leurs gens. » — « 11 faut remarquer, dit le clerc français résidant à Rome {Nouveau témoignage, p. 6), que ladite Pucelle se confesse tous les jours avant d'entendre la messe; elle communie chaque semaine.
Dominée par l'irrésistible influence de la sainte enfant, qui sans cesse priait, se confessait, communiait, en un mot, prêchait d'exemple, l'armée changea bientôt d'aspect. Tous ces pécheurs endurcis, « ces vieux brigands armagnacs, » se sentirent vaincus, s'humilièrent, se frapiièrent la poitrine, firent pénitence. Ils se confessèrent, ils comnuinièrent à leur tour. Toutes les causes, toutes les occasions de péché grave furent sévèrement bannies du camp; à ce point de vue seulement Jeanne, si miséricordieuse, sut se montrer impitoyable. Dieu, qui tient dans ses mains le cœur de l'homme, donna à Jeanne des soldats tels qu'il les lui fallait pour sa grande entreprise : tant que l'inspiration de la Pucelle fut dominante, on craignit de s'enivrer, de jouer, de piller, et le vieux la Hire lui-même se contraignit jusqu'à ne plus jurer que par son bâton*.
Terrible aux ennemis, docile aux commandements de ses chefs, réglée dans ses monirs, pleine de confiance en Dieu : telle est l'armée que désirait Jeanne. Elle savait bien que plus elle approcherait de cet idéal d'une armée chrétienne, plus elle approcherait du triomphe, et la victoire obtenue sur ses propres soldats était, à ses yeux, un gage sur de celles qu'elle allait remporter sur les Anglais.
* Pi-occs, t. III, pp. 22, 23, 404; t. IV, p. 217. —Cl'. Michelct, Jeanne d'Arc, pp. 30, 32.