SCENE III
Bourbon, Jeanne d'Arc, le roi Charles, Culan, Rais, le vieillard.
BOURBON
La voici; c'est bien le visage d'une vierge. J'aime cette pudeur dans ses traits, cette taille élevée. Allons, jeune fille, leve-toi; il convient d'abord que tu salues le roi.
J'honore celui que je sais être le roi; le voici. Grand roi, que le Ciel favorise vos hardis desseins; les ordres du Tout-Puissant m'appellent à les seconder, à vous secourir par les armes, et à vous rendre sceptre et couronne. C'est pour cela que j'ai quitté le petit troupeau que mon père avait confié à mon
02 JOANNA DARCIA,
Nuper reliqui, quem raei jussu patris Parvo regebam fuste. Ne teneras manus, Aut hos lacertos sperne ; me famulam tuam Impellit ^ther, jussa Cœlorum sequor, Et intùs in me robur inspirât Tonans.
Age, copiarum protinùs jam me ducem Créa tuarum, pareat miles mihi, Meisque bellum rursùs auspiciis gerat.
Inopem puellam, et ultimae sortis vides, Tamen haud repelle, fortia ut sternat Tonans Infirma sempe^ eligit; parùm interest Quae te reducat in tuum regnum manus.
Vis est ab Alto, prospero bellum exitu, Qui cuncta fraenat, finiet; tu, Rex, mihi Committe bellum.
SENEX
Taie consilium est Dei.
Audere tantum fœmina haud unquàm potest.
CAROLUS
Magnum est quod audes, virgo, sed forsàn tuus Te fallit animus; muneris tanti capax Non sexus iste est, nec tua est aetas capax. Metire sortem dum licet, virgo, tuam, Tenera es puella, non tuas bello manus Natura finxit; martias quisquis cupit Ductare turmas, regere bellantum manus, Hostem explicatis aggredi signis gravem, Vir esse débet strenuus, fortis, potens, Maturus aevo, cujus haud vultum pavor Immutet unquàm, terreat nunquam necis Praesens periculum; cujus à mente omnia
humble houlette. Ne méprisez pas ces frêles mains, ces bras débiles; le Ciel me pousse à vous servir; je suis les ordres du Ciel; Dieu met en moi la force dont^ j'ai besoin. Faites-moi sans retard le capitaine de votre armée, que le soldat m'obéisse et recommence la guerre sous mes ordres. Je ne suis qu'une pauvre fille et d'humble naissance; mais ne me repoussez pas; c'est souvent par la main du faible que Dieu aime à renverser le fort. Peu importe le bras qui vous rétablira dans votre royaume. La force vient d'en-haut. Celui qui tient tout sous son empire donnera à la guerre une nouvelle issue. Vous, ô roi, confiez-moi le soin de la guerre.
LE VIEILLARD
Ce conseil vient de Dieu. Une simple femme n'eût jamais eu pareille audace.
Tu oses beaucoup, ô jeune fille, et il se peut que ton courage t'abuse; un tel emploi n'est guère de ton sexe, de ton âge. Autant que je puis juger de ta condition, tu es une faible jeune fille, et la nature n'a pas façonné tes mains pour la guerre. Celui qui se flatte de conduire des soldats à la bataille, de diriger des combattants, d'attaquer, enseignes déployées, un ennemi formidable, doit être un homme intrépide, courageux, puissant, déjà mûr par l'âge, dont la peur ne doit jamais pâlir le visage, qui ne doit jamais s'embarrasser du péril de la mort présente; dont la volonté doit gouverner l'armée entière, et obtenir que ses soldats obéissent §ans
64 JOANNA DARCIA.
Regantur arma, milites dicto velint Parère jussi. Quid feras ergô vide, Te subitus iste decipit forsàn calor.
Si chara regni, Rex, tibi est salus tui
Ne perde tempus, omnis afflictis mora
Est longa semper. Virgo sim, robur dédit,
Necessitati consulet qui mox tuae,
Si non récuses. Ipse me mittit Tonans,
Quid dubius haeres? Cuncta qui nutu régit,
Victoriasque jure dispensât suo
Per me juvare te cupit; nihil est nimis
Imbelle Gœlo; discute hune animo metum,
N'idebis Anglos Franciâ ejectos tuâ,
Aureliamque liberam,
CAROLUS
Multum potest Qui cuncta solo tempérât nutu Tonans.
Tene ille misiti'
Misit, et nostram régit Deus ipse mentem. Magne Rex, certas Poli Ne sperne vires; cladibus fractus jaces. Et te relinquunt dum tui, pro te Tonans Me suscitavit virginem ; sim dux tui Et imperatrix militis : non est pudor Si me sequatur, quam dédit Cœlum, ducem.
CAROLUS
Virgo, parumper cède. Quid proceres mei?
peine à son ordre, à sa parole. Examine-toi bien; il se peut que ce subit enthousiasme t'abuse.
Si vous avez à cœur le salut de votre royaume, ô roi, ne perdez pas de temps; tout retard semble long à ceux qui souffrent. Que je sois une vierge, que Dieu m'ait donné la force, que le Dieu qui m'envoie veuille lui-même venir en aide à vos besoins, pourquoi hésiter à le croire? Celui dont la volonté gouverne tout, et qui dispense, à son gré, les victoires, veut par moi vous secourir, rien n'est faible pour le ciel. Secouez la crainte qui agite votre esprit, et vous verrez les Anglais rejetés de votre France et Orléans libre.
Celui qui régit toute chose par sa seule volonté peut beaucoup; mais est-ce bien lui qui t'envoie?
C'est lui qui m'envoie et qui gouverne ma pensée. Grand roi, ne repoussez pas le secours certain du ciel. Vous gisez, abattu par vos défaites, et, pendant que les vôtres vous abandonnent. Dieu suscite une vierge pour vous relever, et c'est moi. Que je sois le chef, le capitaine de vos soldats; il n'y a pas de honte à me suivre, quand c'est le ciel qui me choisit pour les commander.
Jeune fille, retire-toi un moment. Que penseni
66 JOANXA DARCIA.
Spes intùs agitât pectus, et dubiâ simul Subsiste mente.
BORBONIUS.
Praesules sacros voca, Adsit senatus, virgine auditâ, probent Quod illa certis asserit fatis tibi.
CULSANTUS.
Et hoc videtur; s£epè delusus gémit Quicumque facile crédit; in magnis decet Consilia rébus tarda régnantes sequi.
Haereo, nec ista mente discerno satis Oracla Cœli. Virginem vixdum sequi Volent cohortes, vix duces. Vereor tamen. Consilia regum saepè commutât Polus.
CAROLUS
Vocentur ergo Praesules, adsit cito Sacratus ordo. Virginis mores placent, Mens alta, prudens indoles, constans vigor; Et forte miseret Francise Cœlum meae.
Divina semper fata consilium abnuunt, Necessitatis est opus. Semper timet Deliberare qui potest. Adsunt tamen.
mes seigneurs? L'espérance remue mon cœur, mais le doute tient en même temps mon esprit incertain.
BOURBON
Mandez les chefs de l'Église, assemblez votre conseil, et qu'après avoir écouté cette jeune fille, ils éprouvent la vérité de ce qu'elle affirme si nettement.
C'est aussi mon avis. Croire trop aisément, c'est s'exposer à des regrets, il convient que, dans les grandes affaires, ceux qui gouvernent examinent lentement.