SCENE IV
Le roi Charles, Régnauld de Chai'tres , archevêque de Reims, Marcel et Bertrand, théologiens , Bourbon, Culan, Rais, Jeanne d'Arc.
Le ciel qui ne trompe pas me commande d'espérer, si le sort ne m'abuse. Souvent le salut est là où manque tout espoir, si le Ciel prend parti pour les rois malheureux, quand un ennemi injuste les accable. Vous maintenant, ô les premiers de mes serviteurs, donnez-moi vos conseils, comme la circonstance l'exige. Voici une jeune fille qui s'offre à me venir en aide. Son visage respire l'honnêteté; elle a une assurance modeste, son langage est prudent, sa pensée énergique et sereine. Elle me rendra la France, replacera le diadème sur mon front, le sceptre dans ma main ; elle chassera les Anglais, donnera la paix à mes sujets. C'est elle qui le dit, et c'est Dieu, suivant elle, qui lui inspire ces desseins. Qu'elle vienne, et si vous, les pères de la patrie, •vous approuvez ce qu'elle dit, je suivrai la destinée,
RÉGNAULT
Quand nul espoir ne reste, souvent le Tout-Puissant y pourvoit par un remède inattendu. Le Ciel cache ses desseins, et moindre est l'humaine espérance, plus il se plaît souvent à prêter un appui
70 JOANNA UARCIA.
En illa, vultu magna promittit suo, Et numen istud pectus^ et mentem movet. Agedum, puella, quas tuae causa est viae? Quis pectus agitât ardor?
Hoc quisquis meum Inflammat ardor pectus, est ardor Dei.
Me mittit ille, Franciam ut Régi suam Sceptrumque reddam, quoque jam premitur, jugum, Dùm ssevit Anglus, excutiam manu.
REGINALDUS
Promittis istud ?
Facit hoc qui me Tonans In hoc vocavit; non meae tantum queunt ./Etatis anni, non manus, nunquam gravi Assueta bello, rura nam incolui levés Inter capellas et mihi umbrosae priùs Placuere valles.
REGINALDUS
Quâ tuis fidem facis Ratione verbis ?
Nulla consilii datur Ratio superni, quod cupit mandat Tonans, Et cùm latenti pectus instigat modo, Parère nostrum est. Nuper obscurâ jacens In valle, pexas solveram nodo comas,
JEANNE D ARC. Jl
secret. La voici : son visage promet de grandes choses, un souffle divin semble animer cette poitrine et cette volonté. Allons, jeune tille, quelle est la cause de ta venue ? d'où te vient Tardeur qui te pousse?
JEANNE
L'ardeur qui enflamme ma poitrine me vient de Dieu ; c'est lui qui m'envoie pour rendre au roi sa France et le sceptre, et pour secouer de ma main le joug qui pèse sur sa tête, tant qu'il est en proie à l'Anglais.
RÉGNAULT
Et tu promets cela i
C'est ce que fera le Dieu qui m'a donné cette mission, et ce que ne pourraient faire mes jeunes années, ni ces mains qui n'ont jamais eu l'habitude des combats, car jusqu'ici j'ai habité les champs, au milieu des chèvres légères et ne me suis plue qu'à l'ombre des vallées.
Et comment prouves-tu la vérité de tes paroles?
JEANNE
On ne prouve pas la vérité des desseins de Dieu. Ce qu'il veut, il le commande, et lorsqu'il pousse secrètement notre âme, notre devoir est d'obéir. Naguère, assise dans une vallée retirée, j'avais dénoué ma clievelure, lorsque tout à coup un jeune homme
-Jl JOANNA DARCIA.
Cùm subito forma juvenis augustâ meis Oberrat oculis (credo divorum fuit Vel angelorum quispiam), multis caput Radiis micabat, ad pedes vestis fluens Ardebatauro; nec mora in terram ruo, Pavor intùs ingens pectore exhausto mihi Quatiebat animum ; at ille : Ne, virgo, time; Assurge, superi sic jubet Rector poli, Hinc mox abibis, Carolum regem petes, Quem vincit Anglus, Francias sceptrum suae Urbesque reddes, et tuis Aureliam Servabis armis. Saepiùs sese obtulit, Eademque juvenis jussa repetiit Dei.
Tibi, Rex, remotis, cum voles, plura, arbitris, Aperire mens est; tu tuas, dum vult Tonans, Mihi crede turmas.
REGIXALDUS.
\'irginem nunquam decet Tractare bellum.
JOANNA
Cum jubet Tonans, decet.
REGINALDUS
Ignara belli gerere quae bellum potest?
JOANNA
Faciet peritam, qui vocat.
REGINALDUS
Nimis est levis Manus puellae.
revêtu d'une beauté auguste se présente à mes yeux je devait être un ange ou quelque autre habitant du ;.:1;. Sa tête était éclatante de rayons, son vêtement isselant d'or coulait jusqu'à ses pieds; aussitôt je é précipite sur la terre; une terreur profonde s'emparant de mon âme défaillante agitait tous mes sens. Mais lui : « Ne crains rien, ô vierge, relève-toi; bientôt, ainsi l'ordonne le Maître du ciel, tu quitteras ce lieu, tu iras trouver le roi Charles que l'Anglais a vaincu, tu lui rendras le sceptre et les villes de sa France et ton épée sauvera Orléans.» Le même jeune homm e se représenta souvent à mes yeux et me répéta les mêmes ordres de Dieu. Je puis, ô roi, quand vous le voudrez, vous révéler, sans témoins, bien des choses; vous, c'est Dieu qui le veut, confiezmoi votre armée.
RÉGXAULT.
Une jeune fille n'a que voir aux choses de la guerre.
JEANNE
Elle le peut, quand Dieu l'ordonne.
RÉGNAULT
Ignorante de la guerre, quelle guerre fera-t-eller
JEANNE
Celui qui l'envoie l'y rendra habile.
Le bras d'une jeune fille est chose légère.
74 JOANNA DARCIA.
JOANXA.
Robur adjiciet Tonans, Qui me excitavit.
REGINALDUS
Potiùs ingénies dabit Régi cohortes; sic decet magnâ potens Virtute sese prodat, aut ruptis tonet Per inane nimbis.
JOANNA
Meliîis in parvis suum Manifestât ille numen, ut magna obruat.
Felicitatis culmen est hoc, Rex, tuœ
Ut obsequaris Numini,
CAROLUS
Quantus tibi Puelia, superest, bella si quaeras, labor! Potens et audax Anglus est, paucae mihi Urbes supersunt.
JOAN^A
Arduum nihil est Deo.
Timere noli, magnus ad magnum labor Superest honorem.
CAROLUS
Forsitan bello cades, Tuusque gladium sanguis hostilem imbuet.
Mors gloriosa est rege pro tanto mori,
Seu noster ensem, seu cruor flammam imbuat.
JEANNE
Le Dieu qui m'a appelée lui donnera la force.
RÉGNAULT
Il donnera plutôt au roi de grandes armées ; c'est ainsi qu'il lui convient de manifester l'éclat de son secours, ou en déchaînant la foudre et les torrents dans les espaces célestes.
Il manifeste mieux sa puissance, en se servant de ce qui est faible pour écraser ce qui est fort. Pour vous, ô roi, le bonheur suprême doit être de vous soumettre à sa volonté.
CHARLES
Q;a il te reste de choses à faire, ô jeune tille, si tu cherches la guerre! l'Anglais est puissant et audacieux, et il me reste peu de villes.
Rien n'est difficile pour Dieu. Ne craignez rien, un grand honneur sera le prix d'un grand labeur.
CHARLES
Peut-être tomberas-tu dans la bataille, et ton sang rougira-t-il le fer de l'ennemi.
JEANNE
Il est glorieux de mourir pour un si grand roi, que mon sang rassasie l'épée ou la tlamme.
/Ô JOANNA DARCIA.
Iterùm recède, virgo. Vos tandem, patres, Deliberate.
REGIXALDUS,
Numen hîc certum vides.
Sic sapere nunquam sola nam virgo potest. Committe bellum virgini, ducat tuas In arma turmas.
.ALA.RCELLUS.
Saepè cum robur viris Animique desunt, feminae auxilium Tonans Indulget orbi. Fortis elato caput Holofernis ense nunquid abscissum suis Juditta retulit? Sexus hic multum potest, Cùm sacra pectus flamma succendit levé.
Sit imperatrix, et tuas turmas regat.
BERTRANDUS.
Prudens puellae pectuS; et doctam lubet Stupere linguam; certus afflatus Dei est. Egena virgo est, eligit taleni Tonans Periculorum tollere ingentes volens In orbe moles. Sequere quo Cœlum vocat, Sit dux tuorum militum, bellum regat.
BORBONIUS.
Etiàm hoc videtur, francicas ducat manus.
CULSAXTUS.
Sit dux tuorum, Franciae fiât salus.
Retire-toi de nouveau, jeune fille; vous, mes conseillers, délibérez.
REGXAULT.
La divinité est ici évidente : une vierge ne peut par elle-même savoir tant de choses. Confiez-lui le soin de la guerre; qu'elle mène vos soldats au combat.
Souvent lorsque la force d'âme fait défaut aux hommes, Dieu accorde au monde le secours d'une femme. La vaillante Judith ne rapporta-t-elle pas aux siens la tête d'Holopherne, tranchée par son glaive? Ce sexe peut beaucoup lorsqu'une flamme sacrée s'allume dans ces âmes légères. Qu'elle soit votre capitaine et conduise votre armée.