‹ Jeanne d'ArcChapitre 47 sur 77 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Suffolk, Talbot, le vieillard.

Sort infidèle! sort ennemi! sort pervers! nom vide de sens! divinité perfide! quoi donc? l'Anglais n'a-t-il soumis la France à ses armes que pour abreuver de son sang les plaines de la France? Dernièrement, ô honte! nous avons lâché pied devant une simple jeune fille, et vaincus, nous avons pris la fuite ; nous avons abandonné nos retranchements et la ville; et tous ces chefs, tous ces soldats éperdus, dont Tunivers redoutait le bras, inondés de leur sang, ont vomi la vie. Et ce chef, l'honneur de nos guerriers, le grand espoir de notre nation, la terreur du monde, l'Achille des Anglais, pendant que, fuyant la Pucelle, il dédaigne le bas fond de la Loire et se livre au fleuve, Glacidas est resté enseveli dans ses flots. O deuil immense! ô défaite de tous dans un seul! Mais, toi aussi, ô Mars de l'Angleterre, ta mère, ô Salisbury, tandis que, du milieu des flammes, tu repousses l'ennemi, l'épée à la main, et que la flamme rampante t'envahit d'un côté, et que le

JOANNA DARCIA.

Nobis peristi. Nostra per fluctus vagos Volvuntur arma, scura, loricœ, sclopi, Recisa capita, equi, rotas, cadavera, Cladisque nostrae gentibus cunctis fidem Faciunt in orbe. O vos beati, quos furor Hostilis hausit, sanguinem quorum bibit Satiata caede terra! Ego vivo et simul Dum saevus istud lancinât pectus dolor, Occumbo vi\'us. Quid moror, stricto hoc latus Aperire ferro ? non. pati opprobrium potest Generosus animus, et neces, mille et neces Subire mavult, turpe quam nomen pati.

Magnas flagellum mentis atque ingens dolor Infamia est; nam ferre qui opprobrium potest Ignavus est et vilis est.

SUFFORTIUS.

Quid heu moror r Dubitamus, anime? vita quae restât mihi Dicenda mors est; mortuus tantùm feror, Et dextra languet, cùm mori certum est mihi.

Qui ferre vultum sortis adversae nequit, Vir fortis haud est; semper heroëm decet Et in secundis atque in adversis idem Retinere pectus.

SUFFORTIUS,

Si mihi, durus tamen,

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Français t'assiège de l'autre, tu nous es ravi. Roulés au sein des tlots errants, nos armes, nos boucliers, nos cuirasses, les têtes coupées, les coursiers, les roues, les cadavres portent à toutes les nations du globe le témoignage certain de notre défaite. Heureux vous autres, que n'a point épargnés la fureur de l'ennemi, et dont la terre, rassasiée de carnage, a bu le sang! Moi je vis, et sous le poids de la douleur cruelle qui tourmente ma poitrine, je meurs vivant. Que tardé-je à ouvrir mon flanc avec cette épée ': Une àme généreuse ne saurait endurer l'opprobre, et préfère souffrir mille et mille morts plutôt que de porter un nom infâme.

LE VIEILLARD

L'infamie est le fouet d'une grande àme et la pire douleur; car pour supporter l'opprobre il faut être lâche et vil.

SUFFOLK

Que tardé-je donc? Hésitons-nous, mon âme? La vie qui me reste ne mérite que le nom de mort; je ne suis plus qu'un mort, et mon bras hésite, quand la mort est pour moi inévitable !

LE VIEILLARD

Celui qui ne peut supporter le visage du destin contraire n'est pas un brave; le héros doit porter un même cœur dans Tune et l'autre fortune.

SUFFOLK

Si, avec sa cruauté, l'ennemi cependant m'a épar-

l34 JOANNA DARCIA.

Pepercit hostis, anime, ne parcas tibi, En restât ensis.

Qui manu mortem occupât, Sortem veretur timidus et vecors nimis.

TALBOTUS.

Quid istud r in te vertis, an in hostes manum'

Non licet in hostes, vertere in me jam licet, Superesse cladi dum pudet.

TALBOTUS.

Dum te pudet Superesse cladi r strenuum pectus probat Accepta clades; ferre qui cladem potest Vinci récusât, rursus atque hosti suo Cladem reponit. Quid times r victi sumus Exercitumque gallicae nostrum manus \'icere nuper; attamen nondùm jacet Britanna virtus, efferet cœlo altius Caput per arma; fortior semper redit Qui victus antè est; dividit clades Tonans Nobis et illis, vicimus Francum priùs, Xunc Francus Anglum,

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gné, ne nous épargnons pas, mon âme; mon épée me reste.

LE VIEILLARD

Celui qui, par sa main, devance la mort, se montre

:he et trop craintif du sort.

Qu'est-ce ceci ? est-ce contre toi-même ou contre l'ennemi que tu tournes ton bras?

SUFFOLK

Ne pouvant le tourner contre Tennemi, j'ai le droit de le tourner contre moi-même, honteux de survivre à la défaite.

Honteux de survivre à la défaite! Accepter la défaite, c'est faire preuve d'une âme intrépide. Celui qui peut supporter une défaite, témoigne qu'il ne veut pa5 être vaincu et il reporte la défaite chez son ennemi. Que crains-tu? nous sommes vaincus, et les Français ont, hier, battu notre armée; mais le courage de l'Angleterre n'est pas encore dompté; par la fortune des armes, elle relèvera sa tête plus haut que le ciel. Vaincu d'abord, on revient toujours plus fort. Le Ciel a partagé les défaites entre eux et nous; nous avons commencé par vaincre les Français, maintenant c'est le Français qui triomphe de l'Anglais.

l3Ô JOANNA DARCÎA.

SUPPORT lus.

Tôt duces nostri jacent \'ictoriosi, strenui, invicti.

TALBOTUS.

Jacent, Sine cœde non est pugna, dùm primi irruunt Duces in hostem, saepiùs primi cadunt.

Post tôt labores martio in campo graves, Post tôt triumphos ille Dardanidum metus Cecidit Achilles, et suas Hector suo Cruore lauros imbuit.

SUFFORTIUS.

Si nos quoque Eadem illa saevae sortis hausisset manus.

TALBOTUS.

Potius supersit vita.

SUFFORTIUS.

Si nos favor Superesset idem; feminae victi manu, Ridemur Angli.

Nec tamen victor fuit Sine caede Francus.

SUFFORTIUS.

O nimis solatium Inane nobisl Fugimus, sed nunc quoque

JEANNE D ARC. iSj

SUFFOLK

Nous avons vu tomber tant de nos chefs victorieux, intrépides, invincibles.

Ils sont tombés, mais il n'est pas de combats sans victimes, et les chefs qui les premiers se précipitent sur Tennemi, souvent tombent les premiers. Après tant de rudes travaux dans les champs de Mars, après tant de triomphes, Achille, cette terreur des enfants de Dardanus,Achille tomba, et Hector abreuva ses lauriers de son propre sang.

SUFFOLK

Si du moins nous étions tombés sous les coups de ce même sort!

TALBOT

Mieux vaut que la vie nous reste.

SUFFOLK

Si du moins nous avions gardé notre prestige! Mais vaincus par le bras d'une femme, on se rira de nous, des Anglais!

Le Français, après tout, a payé sa victoire de beaucoup de sang.

O vaine consolation pour nos cœurs! nous avons fui, et maintenant encore la Pucelle victorieuse con-

l38 JOANXA DARCIA.

\'ictnx Puella saevit, et nostras sibi Submittit urbes, deserunt Anglos priùs Qui Anglis favebant.

SENEX

Populus adversam fugit Ubique sortem, stare cum victis nequit, Victoris auram sequitur.

TALBOTUS.

Audendum manu Contraque eundum est; qui potest forti manu Terrere, vincit. Sequere quà tandem licet, Par forte primis ausibus virtusfuit, Cedet secundis. Aura fortunae est levis, Hanc animus audax mutât, et facit suam. Cogamus urbes; cùm timent, servant fidem.

SUFFORTIUS.

Eamus ergo, spem tuam sperans sequor.

Spes parva restât, urbium nulla est fides, Seseque Régi supplices dedunt suo.

Superare populum saepè qui magnum potest, Retinere eumdem non potest. En rex adest.

JEANNE d'arc. I Sq

tinue à frapper et se soumet nos villes, et ceux-là tournent le dos aux Anglais qui auparavant favorisaient les Anglais.

LE VIEILLARD

Le peuple a toujours déserté le sort contraire; il ne reste pas volontiers avec les vaincus, et suit la fortune du vainqueur.

TALBOT

Il faut oser encore et de nouveau aller contre l'ennemi; celui dont la main vaillante sait se faire craindre est sûr de vaincre. Allons jusqu'où nous pourrons; le courage qui a su résister aux premiers efforts, cédera peut-être à d'autres. La fortune est chose légère, Taudace peut la changer, et la ranger de son côté. Marchons sur les villes. Tant qu'elles ont peur, elles gardent leur foi.

SUFFOLK

En avant donc, je m'attache à ton espérance, et j'espère avec toi.

LE VIEILLARD

Pauvre espérance que la vôtre! il n'y a pas à compter sur la fidélité des villes; elles retournent suppliantes à l'autorité de leur roi. On a pu vaincre un grand peuple, on ne réussit pas toujours à le retenir sous le joug. Mais voici le roi.

140 JOANNA DARCIA.

SCENA II

Carolus rex, Reginaldus, Borbonius, legati urbium, senex.

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