SCÈNE II
Les Prbgédens , JEANNE D'ARC.
ADHÉMAR
Approchez , dissipez votre crainte.,, BEDFORT.
Pourquoi sur votre front tant de terreur empreinte, Vous qu'on vit si souvent affronter le trépas?
Prince, je l'affrontais au milieu des combats... Le ciel nous protégeait et nous montrait la route.
BEDFORT
Vous a-t-il délaissée ?
JEANNNE D'ARC.
Il m'éprouve sans doute.
BEDFORT
Des guerriers par moi-même en ces lieux entendus Vous accusent.
De quoi ?. . de les avoir vaincus ? Dieu seul a tout conduit, ma force était la sienne.
BEDFORT
Vous avez raconté pourtant qu'au pied d'un chêne "*bes êtres inconnus se montraient à. vos yeux. JEANNE D'ARC Oui.
BEDFORT
Qui les évoquait? d'où venaient-ils ?
Des cieux.
J'avais mis en eux seuls toute mon espérance.
BEDFORT
Que leur demandiez -von s ?
Le salut de la France.
RED FORT
Ils briseront vos fer* , osez les rappeler.
Ils sont dans mon cachot , venus me consoler, Et, lorsqu'à les revoir je n'osais plus prétendre, Près de moi , ce matin , leur voix s'est fait entendre.
BEDFOKT.
Leur voix! ! !
JEANNE DARC
Ce n'était point un prestige trompeur.
BEDFORT
Que vous a-t-elle dit ?
JEANNE DARC
De vous parler sans peur.
BEDFORT , vivement ému. J'ai peine à surmonter le trouble involontaire... Daignez nous expliquer cet étonnant mystère. A vos yeux , dites-vous, Dieu s'est manifesté?
Prince, je vous dirai la simple vérité : Quand déjà les Anglais dévastaient ce royaume, Près des bords de la Meuse, et sous un toit de chaume, Mes parens m'élevaient à côlé de mes sœurs, Et de la charité m'enseignaient les douceurs. J'étais dans l'âge heureux que la paix accompagne; Durant le jour j'allais de montagne en montagne Conduire nos troupeaux, ou cherchant le saint lieu, Chanter devant l'autel les louanges de Dieu. Deux besoins de mon cœur , l'aumône et la prière, Remplissaient mesinsfans..Dansnotre humble chau- On me parlait souvent des maux démon pays, [mière.
De nos princes captifs, par leurs sujets trahis. Et moi , me confiant en la main qui délivre, Je me faisais relire, aux pages du saint livre., L'histoire du berger que protégeait le ciel, Ou Débora partant pour sauver Israël. [rent ;
Bientôt d'affreux vainqueurs en nos cliamps accouru- Nos troupeaux, nos moissons devant eux disparurent} Dans le fond des forêts il fallut nous cacher, Et du toit paternel deux fois nous arracher. Partout des cris, du sang, d'éternelles alarmes, Et je vis bien souvent non sans verser des larmes, Nos soldats mutilés, que l'Anglais insultait, Tendre à la charité le bras qui leur restait. Nous attendions la mort, nous la croyions prochaine. Un jour je m'arrêtais tremblante au pied d'un chêne ; J'y pleurai bien longtemps, et, tombant à genoux, Je m'écriai : Seigneur, ayez pitié de nous! Voyez nos rois proscrits, nos villes allarmées! N'êtes-vous plus le Dieu qui commande aux armées? Si nos fautes du ciel allument le courroux, Ne frappez que moi seule; oui , je m'offre pour tous. Rendez, rendez la France à sa gloire première... Je parlais... et soudain dans des flots de lumière, Au bruit miraculeux, des célestes concerts , Une vierge des cieux rn'apparut dans les airs. « Tes vœux sont exaucés; lève-loi, me dit-ellle, » Bergère comme toi, simple et faible mortelle, » J'ai porté la houlette, et priant dans mon cœur , » Protégé nos cités contre Attila vainqueur. » Paris révère en moi sa céleste patronne. » Le Seigneur te destine à la même couronne; » Et tu dois, délivrant nos remparts asservis, » Dégager les sermens qu'il a faits à Clovis. » Il parle par ma voix j son ordre ici m'amène.
» Il ne veut s'appuyer d'aucune gloire humaine, » Et, n'offrant aux Français qu'un roseau pour sou- » Son glaive deviendra visible près du lien, [tien, » Pars, Orléans t'appelle en sa fidèle enceinte, » Et le front de ton roi demande l'huile sainte. » La vision céleste à ces mots s'envola ; Mais ses feux m'embrasaient, oui, je les sentais là. Je portais dans mon sein sa promesse gravée; Je brûlais pour la palme à mes mains réservée : Affranchir son pays est un bien précieux , Qu'on ne refuse pas lorsqu'on l'obtient des cieux. De ce don solennel chaque jour plus éprise , J'embrassais en espoir l'héroïque entreprise; Mes jours étaient troublés, mon sommeil sans repos, J'agitais sur mon front d'invisibles drapeaux, Et je ne pouvais voir dans mes saintes alarmes. Un panache ennemi sans demander des armes. Surpris de mes transports, ignorant mon dessein, Mes parens effrayés me pressaient sur leur sein. Dans les bois, dans les murs de notre humble chapelle, Toujours la même voix. ... « Dieu t'attend. . . Dieu Je partis ... [t'appelle!
BEDFORT
Quels guerriers conduisirent vos pas ?
Ceux qui m'accompagnaient ne me conduisaient pas. C'est moi qui, dirigeant leur escorte invincible, Leur montrais une route à tout autre impossible. Dans le camp des Français régnait un morne effroi , Tous pressaient en pleurant l'exil du jeune roi. J'arrive, un cri de guerre an même instant s'élève.. De Martel dans Fierbois on court chercher le glaive; Nous marchons et ma voix fait passer dans nos rangs Ces transports enflammés qui chassent les tyrans.
Archives de la Viîte de Bruxelles* Archief va i
Lui donnant un espoir que mon cœur n'avait pas , Je me suis en pleurant arraché de ses bras. J'ai parcouru les lieux oà naguère avec gloire Ma fille vers son roi conduisait la victoire. Sur mes autres enfans , dans ma route appuyé, Cherchant pour les nourrir le pain de la pitié, Cachant mon nom , de peur qu'une foule égarée De ces tristes remparts ne m'interdît l'entrée. J'arrive tout tremblant , je crains d'interroger... Ma fille !
ADHÉMAR
L'on s'assemble et l'on va la juger.
La rigueur de son sort autant que vous m'accable! J'espérais prévenir l'arrêt irrévocable; [vœux
Mais on dit qu'en ce jour Beauvais , trompant me. D'infidèles témoins apporte les aveux , Il vient de Vaucouleurs,et sa perfide adresse...
LE PÈRE DE JEANNE D'ARC
Beauvais ! à nos malheurs sa pitié s'intéresse; Non ; ne redoutez pas ce qu'il vient révéler , Beauvais est notre appui...
ADHÉMAR
Vous me faites trembler!
Comment de ses projets avez-vous connaissance ?
LE PÈRE DE JEANNE D'ARC. De ma fille en nos champs je déplorais l'absence, Son sort, ses fers cruels, et de sa mère en deuil Déjà mes tristes mains préparaient le cercueil: J'élevais vers le ciel ma prière impuissante, Lorsque soudain Beauvais dans nos murs se présente « L'Anglais sur Jeanne d'Arc veut venger son affront » Me dit-il , et le glaive est levé sur son front. » J'ai couru vers ces lieux , plaignant sa destinée : » Tu peux , tu peux encore sauver l'infortunée. »
Ah! lui dis-je , parlez , dans ce danger pressant Faut-il prendre ses fers? faut-il donner mon sang? » Déclare, poursuit-il, au nom de ta famille, » Que des prestiges vains avait séduit ta fille, » Que d'un art suborneur le magique poison » Dès ses plus jeunes ans égarant sa raison... »
ADIIÉMAR.
Et cet aveu funeste... O trahison! ô crime l
LE PÈRE DE JEANNE D'ARC
C'était le seul moyen de sauver la victime. « Ace prix, me dit-il, Bedfort peut pardonner. » Je défendrai ta fille. . »
ADHÉMAR
Il vient l'assassiner.
MARGUERITE
Mon père ! . . .
LE PÈRE DE JEANNE D'ARC
Tant d'honneur...
ADHÉMAR
Beau vais en est capable. Pour faire déclarer votre fille coupable , Pour la livrer peut-être aux flammes du bûcher, Il montrera l'aveu qu'il sut vous arracher. Vous ignorez, vieillard, que, par son entremise, Aux juges redoutés Jeanne d'Arc est promise ; Que l'affreux tribunal...
LE PÈRE DE JEANNE D'ARC
Le ciel aurait peignis Que, servant malgré moi ses cruels ennemis. .. F unes le aveuglement ! douleur inattendue ! Dans ce cœur paternel la nature éperdue Jette un cri lameniable .. Ah ! par ces cheveux blancs! Jusqu'aux pieds de Bedfort, guidez mes pas tremblans. C'ei-t en vous seul ici que ma douleur espère. Voyez leur désespoir, voyez les pleurs d'un pére ,
D'un père qui s'accuse, et qui n'a pu prévoir Que dfêtre si cruel on se fit un devoir. Mais j'irai démentir leur affreux stratagème; Devant leur tribunal je paraîtrai moi-même ; Tandis que d'un côté d'infâmes délateurs, Appuyant leurs projets de récits imposteurs , Oseront accuser l'auguste prisonnière, On entendra de l'autre une famille entière De la vérité sainte invoquer tous les droits Contre des assassins armés du fer des lois.
LOUISE
Nous élevons vers vous nos mains reconnaissante s , Rendez l'infortunée à ses sœurs gémissantes.
MARGUERITE
Ne craignez point d'offrir à des cœurs malheureux Votre appui protecteur, vos secours généreux.
ADHÉMAR
Moi , craindre ! Ah! protéger le faible qu'on opprime Au péril de ses jours prévenir un grand crime, Est un emploi trop noble, un trop beau dévouement, Pour permettre à mon coeur d'hpsiter un moment. Déjà près de ces lieux la foule se rassemble; Suivez mes pas tons trois, retirons-nous ensemble. Evitons les regards de ce peuple égaré. Vieillard, dans un moment je te rappellerai. Dût le glaive sanglant s'agiter sur ma tête, Dût le feu du bûcher, que la vengeance apprête , Pour moi-même en ces murs s'allumer à l'instant, Il faudra qu'Hermangart pâlisse en m'écoutant; Il faudra qu'il renonce à l'espoir sanguinaire D'appuyer ses complots du nom sacré d'un père.