‹ Jeanne d'Arc, tragédie en cinq actes et en vers (volume 2)Chapitre 2 sur 24 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

JEANNE D'ARC , ADHÉMAR , Le Gardien.

LE GARDIEN

Voyez, peut-être , hélas ! c'est son dernier sommeil, Yo u lez- vo ii s l'en priver ?

ADHEMAR.

J'attendrai son réveil.

Je vois qu'on m'a fait un récit trop fidèle; Ce noir cachot , ces fers, qu'on attache autour d'elle, Cette pierre !! ! Quel sort pour qui sauva son roi! Viens ser\ir mes projets , je me confie à toi, Dieu des infortunés , dont la puissance auguste A l'épreuve des maux livre le cœur du juste, Et place, en partageant ses dons mystérieux, Ici bas Tespérance, et le bonheur aux cieux.

LE GARDIEN

Bienfaisant Adhémar, vertueux solitaire Dont tout révère ici le sacré caractère , Du sort de Jeanne d'Arc j'ai bien souvent gémi; Car dans cette prison je suis son seul ami. J'exécute en pleurant les ordres qu'on me donne,

Et son cœur généreux me plaint et me pardonne. Venez-vous la soustraire à d'odieuses lois?

adhemar.

J'ai connu Jeanne d'Arc dans le champ de Valois , Lorsque ce jeune roi recevait avec gloire Le sceptre paternel des mains de la victoire. Elle était plus que reine, elle porte des fers 1 Puissé-je l'arracher à tant de maux soufferts: {Jeanne d'Arc, endormie, lève ses mains vers le

ciel ) Mais quelle image vaine, en songe retracée, Revient en ce moment occuper sa pensée?

JEANNE D'ARC , endormie.

Ah ! Dieu !

ADHEMAR.

IN'entends-je pas les accens de sa voix f JEANNE D'ARC , endormie.

Oh! mamère,oliî mes sœurs, est-cevous que je vois?

C'est vous ; à votre amour j'ai dû vous reconnaître

Oui , voilà mes forêts, le toit qui me vit naître ;

L'air pur de nos coteaux a ranimé mes sens.

Oh! combien sur mon cœur mes fers étaient pesans ;

Ils sont brisés .. J'échappe à ces chaînes cruelles

Et mes pleurs ont coulé sur les mains paternelles. ADHEMAR.

Elle croit retrouver les biens qu'elle a perdus. (Il s't/pproche d'elle.)

Aux vœux de votre amour ils seront tous rendus ,

Je viens d'un songe heureux justifier la joie...

Voyez le défenseur que le Ciel vous envoie. JEANNE D'ARC , s éveillant.

Qu'entends -je ! quels accens ! I

ADHEMAR.

C'est la voix c^'un ami Qui de votre malheur plus que vous a frémi.

JEANNE d'aRG, se levant.

Adhémar! ! Adhémar! î oui, tout mon cœur l'atteste Et j'ose croire encore à la faveur céleste $ Puisqu'elle fait descendre en ces lieux redoutés L'ange libérateur qui marche à vos côtés.

ADHEMAR , il fait signe au Gardien de se retirer. Je viens hâter le jour de votre délivrance.

Je crois voir dans ces murs pénétrer l'espérance , Quoi ! l'excès de mes maux n'a donc pas effrayé Un ami généreux par Dieu même envoyé.

Dites., que fait mon roi ?.. captive et dans les larmes, J'ignore le destin de mes compagnons d'armes. Parlez-moi des Français.

Grâce au divin secours, De leurs prospérités ils poursuivent le cours.

Charles est triomphant?..

ADHÉMAR

Dans peu de jours peut-être , Aux pieds de ces remparts nous le verrons paraître, Nous verrons accourir , brûlant de vous venger, Danois , dont le nom seul fait pâlir l'étranger. D'un forfait impossible on noircit l'innocence ; Des enfers, nous dît-on , vous servez la puissance. Ah ! jamais sur la terre un envoyé des cieux Sous des traits plus divins ne s'offrit à nos yeux. JEANNE D'ARC , montrant Us chaînes attachées aux murs de sa prison.

Ces chaînes de mes pleurs si souvent arrosées, Croyez-vous qu'en effet elles seront brisées?

ADHÉMAR

Oui, nous triompherons de tous vos ennemis.

Du destin qui m'attend malgré moi je frémis; Des présages venus d'une source divine Que l'œil n'aperçoit pas , mais que l'âme devine , Ont semblé m'avertir...

ADHÉMAR

Comment et dans quel lieu...

J'achevais de remplir la mission de Dieu. Reims ouvrait devant nous ses murs exempts d'alar- Le calme succédait au tumulte des armes; [mes. Et pour recommencer dix siècles de splendeur, La France libre enfin reprenait sa grandeur. Ma bannière flottait de guirlandes ornée. Charle était dans le temple, et sa tête inclinée Attendait humblement le signe précieux, Qui donneaux rois du monde un appui dans les deux. Fière et m'environnant de la publique ivresse, J'unissais mes accens aux hymnes d'allégresse. Mais , ô terreur! à peine au nom de l'Éternel, Le prêtre eut accompli cet acte solennel , Je palis... je tremblai... dans la pieuse enceinte Je sentis de ma main fuir ma bannière sainte. Dieu de mon faible cœur , semble se retirer, Je crus voir un moment des flammes m'entourer, Et dans la sombre nuit qui me voilait la fête , Une palme de feu se montra sur ma tête.

ADHÉMAR

Vos esprits abusés...

J'aurais dû, je le sens, Poser le glaive après ces signes menaçans j

J'aurais du ! ! Mais un jour, sous Compiègne alarmée?

Surprise loin des miens , seule contre une armée,

J'osai combatre encore , au nom du Dieu vivant,

L'étranger dont j'avais triomphé si souvent.

Jour fatal!., d'ennemis partout enveloppée,

Et sous mon étendard d'un fer cruel frappée,

Je tombai dans leurs rangs sans force efc sans couleur .

Quel moment ! ! ! et quel fu t l'excès de mon malheur,

Lorsqu'en rouvrant les yeux , pâle et désespérée ,

De drapeaux ennemis je me vis entourée!

J'implorai vainement le bienfait du trépas;

On me chargea de fers , on conduisit mes pas

De cachots en cachots , et sous ces voûtes sombres

Dont jamais le soleil n'a dissipé les ombres.

Depuis six mois entiers, dans ce séjour d'effroi ,

Priant pour mes parens, mon pays et mon roi f

Je languis étrangère à toute la nature;

Je baigne de mes pleurs ma triste nourriture.

De la religion les secours bienfaisans

Ont été refusés à mes vœux innocens.

A d'odieuses lois sans défense asservie,

Jit par des cris de mort nuit et jour poursuivie ,

J'ai senti bien souvent, au fond de ma prison,

A force de malheur, s'égarer ma raison ,

Ma foi s'évanouir, et , m'enviant leur flamme,

Les célestes clartés s'éteindre dans mon ame.

Mon cœur contre mon sort quelquefois révolté...

Humble toit des pasteurs , pourquoi t'ai-je quitté!! î

Dieu puissant! devais-tu me choisir pour combattre!

ADHÉMAR

Sous le poids de vos maux vous vous laissez abattre! Ah! quand le Dieu du pauvre et de l'infortuné Se montre à notre amour de douleurs couronné, Acceptons le fardeau que sa main nous impose;

Dans la paix du Seigneur que votre ame repose, Et , toujours confiante en sa suprême loi , Retrempez voire cœur aux sources de Ja foi. Dieu vous remit le soin d'accomplir ses oracles : Lorsqu'il faut vous sauver sera-t-il sans miracles; Croyez-en mon espoir, bannissez vos terreurs. Je sais de vos, tyrans quelles sont les fureurs : Le fils de Jean-sans-Peur contre vous se prononce; Le tribunal suprême à grands cris vous dénonce j Le farouche Hermangart, fanatique abhorré, Des pleurs de l'innocence en tout temps altéré , Ose vous imputer un crime imaginaire; MaisBedfort confondra son espoir sanguinaire, Bedfort conservera le pouvoir respecté Que le bienfait des lois laisse à la royauté, Et cédant aux devoirs que la vertu commande...

LE GARDIEN , à Jeanne d'Arc.

Le chef du tribunal, Hermangart, vous demande,

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