SCÈNE III
HERMANGART, JEANNE D'ARC, Juges.
HERMANGART.
Son espérance est vaine, et, dans son zèle ardent , Il ne peut vous offrir qu'un secours imprudent. Je viens pour obtenir l'aveu de votre crime. Tout prêt à prononcer un arr^t légitime, Le tribunal n'a point résolu votre mort,
( io ) Et, pour vous pardonner, il n'attend qu'un remord. Méritez ce pardon ; qu'un aveu volontaire Trompe, en brisant vos fers , l'espoir de l'Angleterre. Devant nos saintes lois baissez un front soumis Et ne me comptez point parmi vos ennemis. Tout crime est effacé par un regret sincère; Parlez , j'aurai pour vous des entrailles de père; Dites : je fus coupable; et , suspendant nos coups...
Dieu voit le fond des cœurs : qu'il prononceenlrenous!
HERMANGART.
Songez-y !.. refuser l'aveu que je réclame , C'est courir au trépas et c'est perdre votre àme. L'ana thème, en tombant sur un front criminel , Le livre après la mort au courroux élernel ; Que dis-je, les effets de sa toute-puissance Atteindront ceux à qui vous devez la naissance. Chassés de leur chaumière, à leurs champs arrachés, Du nombre des chrétiens vos parens retranchés , Sans abri protecteur, sans autels , sans patrie, Traîneront dans l'exil leur vieillesse flétrie , Et maudiront le jour, ce jour infortuné, Où votre père a dit : « Un enfant nous est né. » Des juges irrités réclamez l'indulgence; Par votre repentir désarmez leur vengeance, Votre aveu peut lui seul vous soustraire à nos lois. Pensez-vous qu'oubliant vos coupables exploits, Le fils de Jean-sans-Peur , que votre gloire offense, Permette qu'Adhémar prenne votre défense ? [mains, Pensez-vous que l'Anglais, qui vous tient dans ses De la victoire encore vous rouvre les chemins? Vous qui dans cent combats sur sa trace élancée. .
Ah î qu'un soin différent occupe ma pensée !
Archives de la Ville de E Arçbief vsn de Siad BrusseJ
Te ne recherche plus la gloire des combats, Le fer que je portais accablerait mon bras; La force du Seigneur de moi s'est éloignée, Et parmi les humains ma tâche est terminée ; Mais ma famille en deuil a pleuré sur mon sort. Je ne me vante point d'un fastueux effort : Loin du toit paternel par la guerre entraînée, Mon cœur habite encore aux lieux où je suis née. Là, ma mère m'attend, là , près de mes troupeaux , Mes jours s'écouleraient dans un pieux repos,. 3e pourrais , échappant à la haine , à l'envie, Recommencer le cours d'une innocente vie. Pourquoi ces murs , ces fers , pourquoi m'ôter le jour ? Rendez-moi mes forêts et mon humble séjour. Je ne suis plus à craindre : une simple bergère , Qui ne regrette point sa grandeur passagère , Ne veut qu'aller revoir, loin de ces tristes lieux, Des parens dont ses mains doivent fermer les yeux. A mes vœux supplia ns montrez- vous favorable.
HERMANGART, Je n'attends que l'aveu...
JEANNE D'ARC , avec fermeté.
Je ne suis point coupable.
^ HERMANGART.
Vous avez essayé de briser vos liens.
Oui : j'ai voulu tromper mes farouches gardiens , 3'ai voulu pour les fuir m'élancer , toute armée, Du haut de cette tour où je suis renfermée.
HERMANGART.
Mais, en exécutant vos funestes projets, Vous vous donniez la mort.
J'échappais aux Anglais,
HERMANGART.
Celle qui ne craint pas d'attenter sur soi-même Prouve qu'elle est déjà livrée à l'anathême ; Savez-vous quels témoins déposent contre vous?
JEANNE D'ARC, \ Osez les appeler, je les confondrai tous.
HERMANGART.
Il en est un.
Parlez.
HERMANGART.
Je dois encore me taire, Vous apprendrez trop tôt ce terrible mystère, Et l'écrit que Beauvais apporte dans ces lieux, Avant la fin du jour sera mis sous vos yeux.. Beauvais vient de dévoiler votre noire imposture; Prévenez son récit, craignez que la torture, Malgré vos pleurs, malgré vos lamentables cris, Promenant la douleur sur vos membres meurtris, N'arrache à votre cœur , devenu plus docile , Un aveu trop tardif alors pour être utile. Si vous ne me livrez vos criminels secrets Les ordres sont donnés et les bourreaux sont prêts. Tremblez.-
Je les attends... Mais quel pouvoir sinistre De tant de cruauté vous a fait le ministre? Je n'outragerai point, par d'indignes aveux, Ce ciel qui si long-temps exauça tous mes vœux. On m'impute un forfait; la haine britannique Veut s'armer contre moi d'un jugement inique. Mais Jeanne d'Arc, le front ceint de quelques lauriers, Guerrière , doit avoir pour juges des guerriers. Et pourquoi méjuger? ... sous ma sainte bannière,
An milieu des combats on me lit prisonnière!
Je me suis confiée à la foi de Bedfort ;
Que des autres captifs je partage le sort.
S'il faut avec de l'or payer ma délivrance,
Qu'il parle et , dès demain , j'en donne l'assurance,
Les chevaliers français courant vers ma prison ,
Brigueront tous l'honneur d'acquitter ma rançon.
HERMANGART.
Il n'en est point pour vous; l'Angleterre offensée A resserrer vos fers est trop intéressée, Les Français, qu'on a vus triompher sur vos pas, Vaincus de toute part...
Vous ne le croyez pas.
Près du Dieu qui relève ou renverse une armée, Saint Louis n'a-t-il plus sa place accoutumée? Ne confondra-t-il pas vos projets insensés? N'est-ce pas de nos bords que se sont élancés Ces conquérans pieux q-ui venaient avec gloire Aux autels deSion prosterner leur victoire, Délivrer le saint temple , et , pour premier succès , Sur la tombe divine inscrire un nom français ? Tout mon sang peut couler sous votre main cruelle; Ma vie est d'un instant, la France est immortelle. {Elle se retire.) HERMANGART , aux juges.
La crainte ne peut rien sur ce cœur indompté, Montrons l'acte secret de Beau vais apporté.