LES TROIS ORDRES DE LA NATION
Vtinial ure de l'Arbre des Batailles , ms. daté de 1+50 et conservé à la bibliothèque de l'Arsenal à Paris.
ICONOGRAPHIE DE JEANNE D’ARC
de dessins d’armures, de lettres ornées et de vignettes d’encadrement tirées des anciens manuscrits, et dont l’ensemble reproduit exactement le mode' décoratif de l’époque. Tout cet ensemble offre un grand intérêt, mais, si l’on veut bien connaître et prendre sur le vif les caractères et les formes pittoresques des lieux, des usages et des personnages contemporains dé Jeanne d’Arc, c’est principalement aux vignettes historiées qu’il faut s’attacher. L’héroïne elle-même figure dans plusieurs sujèts tirés des Vigiles de Charles VII, des Chroniques de Jean Chartier, de celles de Monstrelet ou d’ailleurs. L’on y retrouve aussi ses principaux compagnons d armes , Lahire, Dunois, Saintrailles , et ce duc d’Alençon, le plus prompt de tous à lui prêter la main , mais qui , par malheur, n’était pas auprès d’elle sous les remparts de Compiègne.
Pour ceux qui ont présente à la pensée l’histoire de Jeanne d’Arc, toutes ces images se colorent et s’animent d’une façon merveilleuse. Les imper-1 fections disparaissent. Elles ne subsistent que pour les myopes qui observent ces précieux documents dans le faux jour de l’examen plastique. C est à la clarté des souvenirs et de la lumière historique qu’il faut les étudier, et, dès lors, l’idéale beauté resplendit, et l’impression de la réalité en ressort, alors même qu elle n’y est pas imagee, témoin cette miniature tiree de Y Arbre des batailles, et insérée ci-contre. — Qu’y voyons-nous? Les" trois ordres de la nation : au sommet, le clergé qui enseigne et qui prie*, au centre, le Roi et la noblesse qui combat; à la base, le peuple qui travaille. Un peintre du quinzième siècle, plus habile ou plus hardi, aürait pu marquer la place de Jeanne d’Arc dans les trois zones où les forcés active^' de la vie sociale sont réparties, puisqu’en effet, dans les différentes périodes de sa courte et merveilleuse existence, elle a participé à 1 action des trois ordres. L’étendard du sacre, l’épée de Fierbois et la houlette de Vaucouleurs ne sont pas seulement des symboles, ce sont les pièces probantes de cette participation. Aussi bien, si novateurs qu’ils soient, les artistes ou les poètes qui entreprendront de mettre en scène les hauts faits de l’heroine devront s’inspirer de cette image. S’ils veulent peindre au naturel et chanter juste, iis devront nécessairement prendre la note harmonique des chroniqueurs, et s’approprier autant que possible la couleur et les traits incisifs des miniaturistes du quinzième siècle.
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Ces caractères ne sont pas moins frappants dans les deux sujets intitulés la Bataille de Formigny par les Franchois (page 397) et la Journée des Harengs (page 45). Jeanne n’y est point représentée, puisque la victoire décisive de Formigny eut lieu seize ans après sa mort, et que la journée dite des Harengs se passait au moment où elle n’était pas encore en marche sur le chemin de Vaucouleurs à Chinon. Pourtant il est impossible de regarder ces deux scènes militaires sans chercher parmi les combattants celui qui porterait l’armure, l’écu ou la bannière de la Pucelle d’Orléans. Il n’y est pas, mais son absence laisse un vide que l’imagination s’obstine d’autant plus à combler que la peinture elle-même favorise l’illusion. Le souvenir de Jeanne plane au-dessus de la mêlée, son image apparaît vivante et rayonnante , et sa ressemblance est plus frappante dans ce mirage qu’elle ne l’est dans aucune œuvre d’art peinte , gravée ou ciselée, si fruste ou si neuve qu’elle soit.
D’ailleurs, aucune des images conservées et reproduites dans cette publication ne peut être considérée comme un portrait authentique de Jeanne d’Arc , mais des témoignages nombreux et dignes de foi nous la représentent aussi bien douée au physique qu’au moral. Elle était belle et bien formée’, . bien compassée de membres, et forte; . de grande force et
puissance ; . elle avait sous ses habits d’homme une tournure mâle et en
même temps élégante. — * Assurément ce n’est pas à la vignette tracée par la main d’un greffier sur la marge d’un acte public qu’il faut demander ce type. Il ne se rencontre pas davantage dans cette lettre initiale où l’on voit la Pucelle presque enfant, en armes déjà, et cheminant sur l’herbe fleurie et sous un ciel étoilé. La grâce naïve et poétique s’affirme dans cette image bien plutôt que la force et l’élégance. Ici , comme dans la miniature de la page 522 , le peintre a dû recourir à un phylactère pour désigner celle qu’il Voulait peindre. La dimension microscopique de ses figurines exclut la prétention à la moindre ressemblance ; cependant on peut croire qu’il n’en était pas de même pour toutes les peintures contemporaines dont le nombre et la destination furent constatés par le procès de Rouen. Plusieurs dé ces images j disâit-on, étaient exposées à la vénération des fidèles dans les églises. Le tableau que nous voyons à la page 262 semble justifier cette assertion , puisque l’on voit figurer à côté du trône de Notre-Dame de Paix $
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avec saint Michel, Jeanne d’Arc armée et nimbée tout comme le saint archange. Toutefois, il est à croire que devant cette peinture Jeanne d’Arc n’eût pas consenti volontiers à se reconnaître. Mais elle a pu en voir d’autres faites de son vivant et qu’elle n’eût pas désavouées. « Interroguée s’elle avoit « point veu ou fait faire aucuns ymaiges ou painctures d’elle et à sa sem- « blance : respond qu’elle vit à Arras une paincture en la main d’un Escot « (Écossais), et y avoit la semblance d’elle toute armée et présentoit unes « lectres(un écrit) à son roy et estoit agenoullée d’un genoul. Et dit que « oncques ne vit ou fist faire autre y mai ge ou paincture à la semblance « d’elle. » Ce passage, extrait du procès de condamnation, démontre que jamais un portrait de Jeanne d’Arc ne fut fait d’après nature. Ainsi, dès l’origine, les peintres du quinzième siècle n’ont dû procéder qu’à l’aide de leurs souvenirs*, et, dans les siècles postérieurs, les types primitifs ont subi les altérations inhérentes à toute reproduction et aux variations du style de chaque époque. Celui de la Renaissance est déjà fort accentué dans le tableau conservé au musée d’Orléans et qui passe pour être le plus ancien portrait de la Pucelle. L’ajustement, le collier d’orfèvrerie, la robe plissée et les manches à crevés ne laissent aucun doute sur sa date. Pourtant l’attitude du personnage, sa tête inclinée et sa coiffure ont été presque identiquement reproduites jusqu’à la fin du dix-septième siècle; seulement la mode a passé par là, et, si les dames de la cour ou les comédiennes de l’hôtel de Bourgogne ont bien voulu consentir à porter la cuirasse et l’épée de la Pucelle, elles n’ont pas renoncé à leurs atours. Dans les grandes compositions c’est encore pis. Là il ne faut plus songer à retrouver la moindre trace de traditions ni d’archaïsme. Le type du seizième siècle lui-même a disparu, et l’idéal s’éclipse ou resplendit à volonté, et autant que le permet la forme allégorique. C’est ainsi, par exemple, que, dans le frontispice du poème de Chapelain (page 44^) > dans certaines tapisseries (page 1 38) et ailleurs, la Pucelle est figurée sous les traits d’une Clorinde frisée ou d’une Pallas empanachée , telles que les concevaient les ordonnateurs des carrousels et des ballets, à la cour de Louis XIV.
De là à l’imagerie du quinzième siècle et au tableau de l’Écossais d’Arras, il y a loin, et la comparaison n’est pas à l’avantage du grand siècle dont le style, tout pompeux et orné qu’il est, laisse plus à désirer quant à 1 icono-
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graphie de la Pucelle que le trait calligraphique de Faukemberg, greffier du parlement de Paris. Nul doute que des mains plus habiles que les siennes aient mieux réussi à peindre ces caractères et à vulgariser un type vraiment ressemblant. Le peintre choisi par Jeanne d’Arc pour décorer sa bannière a du s’y employer. Les maisons des bourgeois d’Orléans, les palais publics et les châteaux disséminés sur les rives de la Loire devaient solliciter ces productions; mais que sont devenus les tableaux, les tentures, et où retrouver la peinture d’Arras, alors que les maisons, les châteaux, les cités et les enceintes fortifiées qui les gardaient sont passés de l’état de nature à l’état de réduction graphique et de poussière archéologique?
C’est seulement sous forme de reproduction d’une ancienne gravure que nous voyons ici le monument érigé en 1468 sur le pont d’Orléans (page 3y8). La gravure, réduite d’après celle qui est conservée au musée d’Orléans, laquelle est elle-même une traduction libre, ne nous transmet qu’un aperçu pittoresque, mais dépourvu, quant aux figures, du caractère primitif. Détruit par les calvinistes en i5Ô2, ce monument fut rétabli et coulé en bronze en 1570, puis détruit derechef et refondu en pièces de canon en 1793. La statue qui le remplaça en 1804, sous le Consulat, et celle qui fut exécutée en 1 855 par Foyatier (page 93), semblent n’avoir été faites qu’afin de perpétuer la tradition locale. Elles n’offrent pas d’autre intérêt, et ne sont que des jalons provisoires ou des pierres d’attente destinées à conserver d’impérissables souvenirs dont les statuaires du dix-neuvième siècle n’ont pas su s’inspirer. D’ailleurs, les monuments précédents eux-mêmes, si respectables qu’ils fussent par leur antériorité et le caractère religieux qui les distinguait, étaient loin de
correspondre à l’ampleur des faits historiques qu’ils devaient consacrer.
La simple croix plantée sur la place du marché de Rouen abritait mieux le souvenir de la mission et du martyre de Jeanne. Plus tard, cette marque primitive et symbolique s’est transformée, et l’art du seizième siècle s’est emparé du champ qu’elle occupait, pour y ériger une œuvre monumentale dont le style plus élégant que grave n’excluait pas cependant le sens historique et religieux, surtout lorsqu’on rapproche du dessin d’Israël Sylvestre la description iconographique des statues qui complétaient l’ensemble. Peu à peu, malgré les travaux successifs d’entretien et de restauration, l’action
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du temps finit par ronger la pierre et ruiner l’édifice. Dès lors l’Académie , la municipalité de Rouen et le parlement de Normandie songèrent à le remplacer, non sans se reserver le droit de choisir les artistes et de contrôler les projets. Le plan fut tracé par Jean-Baptiste Ducamp. La statue fut confiée à Paul-Ambroise Slodtz, sculpteur du roi, et voici comment son œuvre fut appréciée par les juges contemporains :
« Le monument que nos pères avoient élevé à l’héroïne qui raffermit le trôné de la monarchie française, étoit négligé et tomboit en ruines. Les ouvrages des arts destinés à immortaliser la gloire des vertus patriotiques ne peuvent estre indifférents à des magistrats qui en donnent eux-mesmes des exemples publics. Le parlement de Normandie rendit un arrest pour le rétablissement de la statue de la Pucelle d Orléans, et les officiers municipaux choisirent M. Paul-Ambroise Slodtz pour l’exécuter. — Il remplit l’attente qu’on en avoit conçue. La figure exposée au concours des connoisseurs dans la capitale du royaume mérita leurs suffrages. Elle répond parfaitement à l’idée qu’on aime à se former de ces personnages extraordinaires que des qualités supérieures ont élevés au-dessus de l’humanité. Son attitude noble et guerrière conserve cependant la modestie et les grâces qui conviennent à son sexe. La teste surtout réunit ces deux caractères. Les traits de son visage expriment ce genre de beauté dont les anciens étoient si grands amateurs, parce que leurs âmes élevées dédaignoient, jusque dans les objets mesmes de leur amour, tout ce qui sembloit annoncer la mollesse et la volupté 1 . »
Aujourd’hui , lorsqu’il s’agit d’apprécier ce même monument, on le prend sur un autre ton. « Près du lieu où mourut l’héroïne fut élevée, quelques années après sa mort , une jolie fontaine triangulaire qui a été détruite et qu’a remplacée une fontaine ridicule, sculptée par Paul Slodtz. Jeanne d’Arc est représentée sous le costume de Bellone , mais d’une Bellone du règne de Louis XV. Les Rouennais forment des vœux pour sa destruction2. »
Assurément les Rouennais peuvent souhaiter mieux, mais, en attendant, qu’ils ne se pressent pas de détruire. Le style du monument de Rouen est loin de correspondre au caractère historique du sujet*, mais la fontaine de la place de la Pucelle ne fut pas exclusivement vouée à l’apothéose de
1 Mémoire sur le lieu du supplice de Jeanne d’Arc, par M. Robillard de Beaurepaire.
2 Jeanne, Guide en Normandie.
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Bellone. A défaut des moyens expressifs qu’on eût pu attendre d’un art moins asservi au goût fastueux et futile de l’époque, le vœu de la municipalité de Rouen s’est traduit dans les inscriptions. C’est là que l’inspiration se fait jour, et que la personnalité et le culte traditionnel rendu à l’héroïne s’affirment. L’art était indocile ou impuissant-, c’est pourquoi, pour apprécier comme il convient ce monument, il ne faut pas se borner à sourire en contemplant Bellone, les dauphins et les jets deau, il faut lire les inscriptions, et surtout ne pas oublier les dates qui ajoutent à leur éloquence, car le marbre se gravait à Rouen en même temps qu’on imprimait à Paris le poème immonde de Voltaire1. Le monument de Rouen fut une protestation éclatante du sentiment public et la contrepartie d’une œuvre antinationale. A ce titre il faut y regarder avant de procéder à sa destruction , car l’on en compte peu qui présentent un si vif intérêt.
Jeanne d’Arc, au xixe siècle, a été célébrée à l’envi par une infinité d’artistes, de panégyristes et de poètes, sans compter les historiens qui, de tous, à vrai dire, ont le mieux réussi. Pourtant il ne faut pas dédaigner les peintures de MM. Ary Scheffer, Bénouvilie, Raymond Balze, Ingres, etc., dont ce recueil nous offre des reproductions, ainsi que des œuvres de plusieurs statuaires, parmi lesquelles se distinguent celles de MM. Henri Chapu et Georges Clère, et le noble et gracieux chef-d’œuvre de la princesse Marie d’Orléans.
Tous ces ouvrages témoignent du retour de l’art national vers les traditions dont le livre de M. Wallon conserve le dépôt. Loin de se ralentir, ce mouvement s’est accentué plus encore pendant le cours des années qui viennent de s’écouler. On se souvient qu’après le siège, la place des Pyramides se trouva ornée tout à coup d'une statue équestre de Jeanne d’Arc. Le contraste de ce monument triomphal et des Tuileries en ruines donnait à cette statue une puissance d’expression tout à fait
l Puellæ Regni SefVatnci. Joannæ Darciæ, divinitus adVefsüs Anglos exiitatæ, quæ post Aureliam obsidione liberatam, deductum per medios Postes ad sacra Rhemertsia Cârolüm VII, assertum eidem pluribus victoriis paterriüm solium, ad Compendium capta, Ailglis vendita, in istd urbis ailgtllo Combusta, die xxxi maii anno mccccxxxi desiit vivere non triumphare. Cujus metnoria, constitutis æquioribuS a Calixto III s. p. judicibtlSj solemniter in hac civitate tünc libéra, die vu Julii, anno mcccclvi, suæ integritati restituta est.
Nunc ubifons, rogus ante fuit; furor anglicus olim Hic peperit flammas; hic dolor tirbis aquasi
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imprévue. Devant elle les fronts s’inclinaient, les couronnes s’entassaient jusqu’à menacer de la recouvrir, et les soldats de la république rendaient les honneurs militaires à l’étendard fleurdelisé.
L’année dernière, le programme officiel de la décoration de l’église
Fjcr. 222. — Jeanne d’Arc. Médaillon en bronze de M. Chapu, sur le chevet de l’église
Saint-Aspais, à Melun.
Sainte-Geneviève imposait la représentation de Jeanne d’Arc. En meme temps, ce même sujet était adopté par la plupart des architectes dont les plans figuraient au concours de l’église du Vœu national au Sacré-Cœur. Presque tous avaient assigné une place d’honneur à 1 héroïne, soit à l'intérieur dans les peintures murales, soit à l'extérieur parmi les sta-
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tues qui ornaient les arcatures du dôme ou couronnaient les portiques.
Avant eux un jeune artiste, jusqu’alors inconnu, s’était tout à coup révélé en apportant à l’exposition de 1867 un projet de construction et de décoration intitulé le Catliolicon. Ce projet fut couronné par le jury international. Dans la frise où se déroulait le cortège des figures historiques dont Clovis et Charlemagne ouvraient la marche, Jeanne d’Arc marchait après saint Louis '.
En présence de ces manifestations si répétées et si concordantes, qui peut nier l’attraction exercée sur l’inspiration artistique par des sujets où les traditions nationales les plus saintes et les plus vives se résument dans une image où se personnifient la foi, la vaillance et le patriotisme? Sont-ce les souvenirs poignants et le deuil de l’Alsace et de la Lorraine qui terniront l’éclat des armes de la vierge de Vaucouleurs? Tant s’en faut, car, au lendemain de nos défaites, alors que la statue de Jeanne se dressait près des ruines du palais des Tuileries, l’étendard de la Pucelle apparaissait aux regards du peuple et de l’armée comme un gage du salut de la nationalité française.
Ainsi tous les documents collationnés dans cette publication, depuis le plus ancien jusqu’au plus moderne, témoignent que l’interprétation artistique est toujours restée fidèle aux traditions. Depuis le quinzième siècle, l’art n’a jamais cessé d’affirmer sa croyance à la mission divine et à la sainteté de la libératrice de la France. Toutes ses productions en font foi, témoin la statue exposée en 1875 sous le titre de Supplice de Jeanne d’Arc, vierge et martyre, et dont la tête était couronnée d’une auréole2. Cette attribution emblématique n’était rien moins qu’une innovation, puisque déjà l’iconographie nous a montré l’équivalent dans une peinture du quinzième siècle. D’ailleurs, on se souvient que ces hommages pieux rendus par les contemporains à l’envoyée du roi du ciel comptèrent parmi les chefs d’accusation du procès de Jeanne d’Arc. Puissent-ils compter aussi dans le procès de sa canonisation, et plaider sa cause non moins énergiquement que l’arrêt des premiers juges, et que l’exécution de leur inique sentence! Aussi bien ne
t Page 1 5 5. Dessin de M. Charles Lameire. 2 Page 357. Statue par Georges Clère.
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saurait>on voir dans ce culte traditionnel autre chose que la seule forme qui puisse exactement traduire les gestes de l’héroïne et l’impression profonde qu’ils ont produite et qu’ils produisent encore. Toutefois, si enraciné et si populaire que soit ce culte, il ne préjuge rien dans les âmes quant à celui que l’Église seule peut décerner, mais il le sollicite, et l’on peut dire que l’auteur de ce livre et tous ceux qui de près ou de loin ont contribué à parfaire cette édition, peuvent compter parmi les promoteurs de la cause.
Plaise à Dieu que le jugement du nouveau procès sanctionne ces témoignages, et que bientôt Anglais et Français ne soient plus qu’un pour effacer dans l’œuvre commune de la réparation l’iniquité du meurtre et de l’abandon commis par leurs aïeux! Partout l’art chrétien contribuera à sceller cette alliance-, aussi est-il des plus intéressés à ce que l’issue du nouveau procès détermine l’épanouissement complet de la gloire .de Jeanne. C est alors que le travail de préparation commence et continue sans interruption depuis plus de quatre siècles portera ses fruits. Les monuments disparus ou existants, les peintures imagées récentes ou primitives, recueillis dans ce livre à titre de documents iconographiques et archéologiques, seront désormais refondus et transfigurés- et il en sera d’eux comme de la poussière et de la nuit des catacombes par rapport aux monuments religieux où les ossements et l’image des saints martyrs sont glorifiés.
Jusqu’ici le parchemin, la toile ou le marbre nous ont fait voir le nom de la Pucelle inscrit en lettres d’or. Mais où est le portrait authentique ou l’image idéale, et dans quelle contrée voit-on l’édifice dont les formes architectoniques et sculpturales correspondent exactement aux dates, aux actions et aux traditions évoquées par l’immortel souvenir du nom et des vertus de Jeanne d’ Arc? Ce monument n’existe pas. Mais, selon toute probabilité, ce siècle-ci le verra s’élever, puisque la voix des évêques réclame instamment pour Jeanne d’Arc ce que la voix du peuple a toujours proclamé. Ces vœux, formulés avec tant d’éloquence, sont les pierres d’attente auxquelles l’iconographie et la flore monumentale de l’histoire de Jeanne d’Arc viendront se rattacher. A cet effet, le discours prononce le 8 mai 1869 dans la cathédrale d’Orléans, par M- Dupanloup, aurait ici sa place, car il détermine avec autant d’autorité que de précision les termes et l’accord des éléments naturels et divins qui devront pénétrer
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l’œuvre artistique. Quiconque voudra orner la triple couronne des vertus héroïques de Jeanne et la placer sur le front de la Pucelle ou au faîte d’un édifice, ne pourra mieux faire que d’emprunter le mode et le style de l’orateur sacré. Que celui-ci ait pu dire, après Bossuet, « toute louange languit à côté des grands noms, » il n’a pas moins démontré jusqu’où peut s’élever le langage soutenu par l’ardeur de la foi et du patriotisme.
D’ailleurs, là où s’arrête la parole, l’art commence. C’est à lui de prendre l’intonation et de produire des harmonies capables de monter plus haut et de porter plus loin que ne peut l’éloquence. Tout ce qui s’est dit, tout ce qui se tait, se traduit et vibre dans les créations de l’art. Autrefois il s’était pour ainsi dire borné à suivre pas à pas, depuis Vaucouleurs jusqu’à Rouen, la voie triomphale et la voie douloureuse de l’héroïne, en marquant chaque station du signe de la croix. Tout au plus osait-il caractériser la mission divine de Jeanne d’Arc, en rapprochant sous le même pinacle sa statue et celles de Judith, de Jahel et de Débora. Mais bientôt, s’il plaît à Dieu, le champ de l’inspiration va s’agrandir. L’intervention directe de tous nos saints protecteurs complétera le symbolisme*, les rayons lui viendront de tous les sanctuaires et pourront, sans s’amoindrir, se partager entre sainte Geneviève et la nouvelle patronne de la France.
Claudius Lavergne.
Fig. 223. — Jeanne d'Arc. Médaille en bronze, gravée par, F. Domard, en 1823, pour la Galerie métallique des grands hommes français. Communiquée par M““ Amélie Finance, ancienne gardienne de la maison de Jeanne d’Arc, à Domrémy.
Ornement tiré des Heures de Simon Yostre (1508). Biblioth. de M. Ambroise F.-Didofc.