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LES JUGES
réservent de la reprendre : c’est une clause formellementexpriméedans la lettre royale qui la livre à son juge; et même alors ils ne s’en dessaisissent point. La
Fig. 123. — Jean de Lancastre, duc de Bedford, régent de France pour le roi d’Angleterre. Bedford, qui, vaincu par Jeanne d’Arc, ne voulait attribuer sa défaite qu’aux maléfices du démon, se fit livrer la Pucelle dès qu’elle fut prise, pour la faire juger comme sorcière, et fut ainsi le principal auteur de son procès et de sa mort. — Missel de Bedford, ms. fr. du xve s., conservé au Bristish Muséum. — Bedford est à genoux devant saint Georges, qui est revêtu du manteau de l’ordre delà Jarretière. Derrière le saint, un écuyer porte son pennon et son bouclier décorés de la croix de saint Georges. Les racines sont un symbole personnel à Bedford. La devise : « A vous entier, » est à l'adresse de la duchesse de Bedford, fille de Philippe le Bon.
règle que l’accusée soit remise aux mains du juge est oubliée. La Pucelle est gardée dans le château de Rouen par les Anglais : Pierre Cauchon , si jaloux d’observer les formes de la justice, dut subir ici la volonté de ses maîtres.
Ainsi Jeanne demeura aux mains des Anglais, non plus dans la cage, mais dans une tour du château, les fers aux pieds, liée par une chaîne à une grosse pièce de bois , et gardée nuit et jour par quatre ou cinq soldats de bas étage, des houce-p ailler s (houspilleurs), comme dit Massieu. Cette circonstance, si étrangère aux habitudes des juges ecclésiastiques, n’est pas indifférente-, on peut même dire qu elle fut capitale au procès : on verra que, sans elle, il eût été bien difficile de trouver un prétexte pour condamner la
Pucelle.
Lorsqu’il est prouvé que le procès de la Pucelle ne fut qu’une oeuvre de parti, il est assez indifférent de rechercher s’il s’est fait dans les formes légales. Mais l’observation , même rigoureuse , des formes de la justice, n’est pas un signe qu’on en garde l’esprit. Y eut-il désir sincère d’arriver à la vérité dans la poursuite du procès? Y eut-il au moins respect de la vérité dans la reproduction des interrogatoires et des enquêtes? Et que sera-ce si des enquêtes sont supprimées ; si les interrogatoires sont altérés; si le procèsvçrbal , même ainsi rédigé , on le soustrait à la connaissance de ceux que l’on consulte, pour ne les mettre en présence que d’un réquisitoire? Or toutes ces énormités se retrouvent au procès de Jeanne d’Arc.
Des enquêtes ont été faites, et supprimées au procès-verbal : l’enquête sur sa virginité, réputée si capitale pour juger de la nature des visions; l’enquête sur ses antécédents, indispensable dans les procès d’hérésie; — supprimées comme lui étant favorables. Les interrogatoires eux-mêmes sont justement suspects d’erreurs ou d’omissions calculées sur des points capitaux. Qu’on en juge par ce trait de la déposition de Jean Fabri ou Lefebvre, religieux augustin , depuis évêque de Démétriade. Un jour que la Pucelle étant interrogée sur ses visions, on lui lisait une de ses réponses , J. Lefebvre y reconnut une erreur de rédaction et la fit remarquer à Jeanne, qui pria le greffier Manchon de relire. Il relut, et Jeanne déclara qu’elle avait dit tout le contraire; et Manchon promit de faire plus d’attention à l’avenir. Voilà pour les erreurs, et, quant aux omissions , voici un fait bien grave, constaté par le témoignage d’Isambard de la Pierre. Lorsqu’à la persuasion de ce dernier, Jeanne déclara qu’elle se soumettait au concile alors réuni (le concile de Bâle), l’évêque furieux s’écria: « Taisez-vous, de par le diable! » et Manchon lui ayant demandé s’il fallait écrire sa déclaration,
ROUEN
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Fig. 1 24. — Statue équestre de Jeanne d’Arc ; bronze français du xvc siècle (ancienne collection Carrand).
Communiqué par M. J. Charvet,au château de la Source, près le Pecq.
Nous n'accusons point Manchon de faux dans ses écritures : nous admettons qu’il n’a pas été le docile instrument de toutes les volontés de l’évêque, qu’il a su même lui résister quelquefois, bien qu’il ait eu beau jeu de l’affirmer au procès de réhabilitation ; mais, en présence de ces faits
l’évêque répondit: « Non, ce n’est pas nécessaire-, « sur quoi Jeanne lui dit : « Ah ! vous écrivez bien ce qui est contre moi , et vous n’écrivez pas ce qui est pour moi. »
constants, il est difficile de dire que Ton tient de lui une rédaction rigoureusement exacte , et que jamais il n’a rien concédé à la colère d’un homme dont la violence envers ceux qui avaient l’air de ne point penser comme lui, est attestée pour des faits bien moins graves. Un jour que l’huissier Massieu ramenait Jeanne en prison , un prêtre lui ayant demandé : « Que te semble de ses réponses? Sera-t-elle arse (brûlée)? » il avait répondu : « Jusqu’ici je n’ai vu que bien et honneur en elle-, mais je ne sais ce qu’elle sera à la fin; Dieu le sache ! » Sa réponse fut rapportée ; il fut mandé par l’évêque, qui lui dit de bien prendre garde, ou qu’on le ferait boire plus que de raison. Et il déclare que, sans le greffier Manchon , il n’eût point échappé. Manchon, qui l’excusa, dut profiter de la leçon pour lui-même.
Goncluons-donc : le procès-verbal n’offre pas ces caractères assurés de sincérité qu’on doit attendre de la justice : le juge lui-même a pesé sur la rédaction pour la corrompre et l’altérer. Que s’il n’a pu y réussir complètement, c’est qu’ayant pris pour greffier principal un prêtre, greffier de Rouen, il s’est trouvé aux prises avec les habitudes honnêtes d’un homme qui savait les devoirs de sa charge , et y demeura généralement fidèle , sans toutefois se défendre toujours de l’ascendant des maîtres au service desquels il écrivait. On doit donc prendre avec défiance certaines réponses où le tour de la phrase peut changer le sens de la pensée, quand une altération de ce genre est si facilement concevable avec les obsessions ou les préventions du moment. Mais, cette réserve faite, nous acceptonsles procès-verbaux comme base de notre jugement. Il y a dans Jeanne d’Arc une telle force de raison, une telle vigueur de réplique, que sa parole, comme un glaive aigu, traverse tous les doubles du texte dûment collationné par Manchon, Taquel et Boisguillaume ; il y a de telles illuminations dans ses réponses que, malgré les voiles de ce résumé si habilement serré , on en est encore ébloui.
Ornement tiré d’un ms. fr. du XV0 siècle, n° 2GG3, à la biblioth. nationale.
ROUEN — L’INSTRUCTION
Les Interrogatoires publics. — Les Interrogatoires de la prison. — Les Témoins.