GUILLAUME AYMERI
Jeanne , vous demandez qu’on vous donne moyen De combattre... A quoi bon, si Dieu, dans sa puissance , A résolu de nous sauver,
Car il peut tout d’un mot.
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
JEANNE
C’est à nous d’achever Ce que pour nous sa volonté commence ;
Et les jours mauvais passeront.
Les gens d’armes batailleront ,
Et Dieu donnera la victoire.
Personne n’ignore qu’à côté du drame en vers l’école nouvelle fit une large place au drame en prose. Dès i832 M. Henri Millot écrivait ainsi une Jeanne d’Arc. Le théâtre de la Gaîté représenta le 17 avril 1847 un « drame national » en cinq actes et en dix tableaux, dont l’auteur était M. Charles Desnoyer. C’est aussi en dix tableaux que se subdivise le « drame historique » publié par MM. Louis Jouve et Henri Cozic (1857). C’est sous ce même titre et la même année que parut la Jeanne d’Arc en cinq actes et en prose de Daniel Stern (Mrac la comtesse d’Agoult), qui a jugé bon d’y mêler ses sentiments personnels au point de faire prophétiser à Jeanne la prétendue mission de Luther. Il y a eu encore sur Jeanne d’Arc d’autres drames en prose. La tragédie classique, cultivée encore par^ quelques personnes, le drame romantique en vers, ont aussi maintenu leurs droits ou leurs prétentions sur ce sublime autant que difficile sujet. L’alliance ingénieuse du drame en vers et de l’opéra vient de faire obtenir à la Jeanne d’Arc , en cinq actes, avec chœurs, de M. P. -J. Barbier, musique de M. Ch. Gounod, représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre de la Gaîté, le 8 novembre 1873 1, un succès vif et prolongé. M. P. -J. Barbier doit être loué surtout de ses efforts vers la vérité historique, des nombreux emprunts qu’il a faits aux textes contemporains et aux paroles authentiques de la Pucelle. Voici comment Jeanne raconte ses visions à un personnage nommé Thibaut :
JEANNE
J’avais treize ans ! Déjà nos campagnes ouvertes Voyaient se rapprocher la guerre et ses alertes;
Le trouble et la frayeur étaient dans les esprits ,
Et les yeux inquiets regardaient vers Paris !
Un soir, comme j’étais à genoux, en prière,
1 M. P.- J. Barbier avait publié en 1869 une première édition de son drame, qui ne diffère de la seconde que par l’absence des scènes ou parties de scènes ajoutées pour recevoir la musique de M. Gounod.
ÉCLAIRCISSEMENTS
Une voix m’appela , dans un jet de lumière ; J’eus peur, et je pleurai. La voix s’évanouit, Et le rayon de feu disparut dans la nuit !
Rêve ou délire !
THIBAUT
JEANNE
Non, pour douter veuille attendre.
La clarté reparut; la voix se fit entendre;
Puis d’autres voix encor qui descendaient du ciel !
Je les connus : c’étaient l’archange saint Michel,
Et sainte Marguerite, et sainte Catherine;
Et je les contemplai dans leur splendeur divine !
THIBAUT
Dieu tout-puissant!...
JEANNE
Dès lors, maîtresses de mes jours, Les saintes m’ont conté les villes sans secours ,
Les vainqueurs sans merci , le roi sans espérance Et la grande pitié du royaume de France !
Enfin, voici deux mois passés que j’entendis La voix du Seigneur même en son saint paradis :
« Jeanne !... il faut que tu sois dans le temps du carême Devers ton souverain!... Nul autre que toi-même,
Prince ni duc, ne peut venir en aide au roi!
Sans toi point de secours !... Va ! je serai vers toi!
Va !... fille de Dieu!... va!... »
THIBAUT
Jésus!...
JEANNE
Moi , pauvre fille ,
Abandonner mon toit! délaisser ma famille!
Voir le sang des chrétiens couler dans les combats! Donner la mort! tuer!... Non! je ne tûrai pas!
Ah ! l’esprit soulagé de cette angoisse amère ,
Que j’aimerais bien mieux , près de ma pauvre mère , Filer le lin , le chanvre , et que le ciel m’ôtât De souci ; car enfin ce n’est pas mon état !
J’ai tant pleuré, prié, demandé cette grâce !...
Si Dieu le veut pourtant , il faut que je le fasse !
Je n’y peux plus durer! Mon cœur est éperdu!...
Le chœur des femmes du peuple, à la scène première du quatrième acte, exprime assez bien les sentiments d’admiration, d’amour et de respect religieux que faisaient éclater partout pour leur libératrice, avec un irré-
ÉCLAIRCISSEMENTS
sistible enthousiasme, les populations délivrées, dont 1 imagination se plaisait à orner de détails touchants et d’un commencement de légende le surnaturel simple et vrai de son histoire.
DEMI-CHŒUR
Sans verser le sang, elle prend les villes!
DEMI-CHŒUR
Le mourant renaît à son doux regard !
DEMI-CHŒUR
On voit les oiseaux , à sa voix dociles , Descendre des ci eux sur son étendard !
DEMI-CHŒUR
Elle sait d’un mot captiver les âmes !
DEMI-CHŒUR
Les anges pour elle ont des chants d’amour !
DEMI-CHŒUR
Elle prend les dons des plus grandes dames Et , comme une reine, en fait à son tour!