‹ Jeanne Dare, drame historique en dix tableauxChapitre 17 sur 73 · LE ROI CHARLES VII, AGNÈS SOREL · texte numérisé non relu

LE ROI CHARLES VII, AGNÈS SOREL

LE ROI

Vive Dieu I la fraîche matinée! Les riantes campagnes!... C'est le printemps qui s'éveille, et avec lui s'éveillent la joie et les amours; n'est-ce pas, Agnès?

AGNÈS

Oui, sire.

LE ROI

Au retour de la verdure, il y a dans les feuilles qui poussent, dans le ciel qui sourit, je ne sais quel charme qui nous pénètre et nous porte à aimer.

AGNÈS

Oui, Sire.

LE ROI

Ah! ce château de Chinonnous laissera des souvenirs impérissables. C'est ici que, même au milieu des plus mortelles angoisses, l'amour nous a fait goûter la plus douce des félicités de la terre ; n'est-ce pas ma belle amie?

AGNÈS

Oui, sire.

LE ROI

Voilà des oui, mon amour, qui tombent comme des réponses de litanies; vous êtes, ce matin, d'une mélancolie affligeante !

AGNÈS

Puis-je m'abandonner à des pensées joyeuses, quand mon roi, que je voudrais voir assis sur le premier trône du monde, erre de ville en ville chez ses derniers vassaux, et traîne, comme un fugitif, les restes d'une royauté mourante, quand demain peut-être...

LE ROI

Assez, Agnès; n'ajoutons pas à nos misères des lamentations sans fin. Je connais toute cette histoire, écrite avec du sang : un père qui me déshérite, une mère qui me maudit, des frères qui meurent par le poison, des vassaux qui me trahissent, des courtisans qui me trompent, des ministres qui s'assassinent... Assez de cette horrible histoire et de ces funèbres images. — Si le sort ne nous envoie qu'afflictions et douleurs, montrons-lui que deux âmes tendrement unies n'ont rien à craindre des rigueurs de la fortune.

AGNÈS

Vous savez bien, cher seigneur, que je n'ai d'autre bonheur que le vôtre, mais je ne puis arracher de mon esprit tous ces noirs soucis de guerre et de batailles.

LE ROI

Il y a bien longtemps que les épées des deux royaumes sont tirées, et je ne vous ai jamais vue en pareille amertume.

AGNÈS

C'est que de jour en jour les dangers s'accumulent et que tout espoir semble perdu depuis cette maudite bataille des Harengs.

LE ROI

Oui, comprenez -vous cela, Agnès?.. Se faire battre pour de méchants poissons ! Mieux valait encore laisser aux Anglais pour leur carême ces trois cents charrettes de harengs.

AGNÈS

Encore une défaite, sire, encore... la prise d'Orléans, et c'en est fait de nous.

LE ROI

Vive Dieu! C'est trop se lamenter. Nous portons toujours notre couronne, et bien qu'en disent les Anglais, cette couronne garde plus d'un beau fleuron. Le salut viendra. En ce monde, ma belle amie, tout arrive à son terme. Si les tempêtes du ciel n'ont qu'un jour, les tempêtes civiles ne peuvent durer éternellement, et Dieu, touché de notre vaillance, finira par nous susciter un libérateur.

AGNÈS

Un libérateur!... L'épée seule le donnera, et c'est à vous, Dauphin de France, à la tenir; c'est au gentilhomme à sauver le roi. Cher seigneur, écoutez-moi. Il y a des infortunés qui voyant leur maison livrée aux flammes ne savent pousser vers le ciel que des gémissements, tandis que leurs deux bras pourraient sauver leur demeure. Aujourd'hui, le feu de la guerre civile et de la guerre étrangère embrase la France par tous les bouts... Eh bien! devant cet incendie qui nous dévore, sire, ne vous plaignez pas, montrez- vous, combattez, sauvez la maison royale de France !

JEANNE DARG. 49

LE ROI

En vérité, mon Agnès, vos paroles sont pour moi comme une magie, et volontiers je vous prendrais pour cette femme qui, au dire des astrologues, doit sauver le royaume de France et chasser les Anglais.

AGNÈS

Sire, n'attendez pas de moi si haute espérance. Cette gloire n'est-elle pas réservée à cette jeune fille des marches de la Lorraine dont on raconte tant de merveilles?

LE ROI

Elle! Cette paysanne, cette bergerette qui doit m'être présentée. — Vous êtes seule ici à parler gravement de ces folles équipées. Agnès, vous rappelez-vous Marie d'Avignon? Elle aussi devait nous faire de belles prouesses, et pourtant son apparition à notre cour ne fut que risible. Il en sera de même de votre Jeanne Darc. En permettant au sire de Beaudricourt de la conduire à Chinon, nous avons cédé à des supplications importunes, mais nous ne sommes pas assez fou pour croire à des contes de quenouille et de fuseau.

AGNÈS

Cher seigneur, cette quenouille peut se changer en une vaillante épée, et ce conte pourrait, avec la volonté du roi, devenir une grande histoire.

LE ROI

Assez, ma belle amie; ce sont là, pour une pastourelle, de bien chaudes paroles. — Apprenons plutôt les nouvelles du siège.

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