DEUXIÈME BOURGEOIS
Et pieuse comme une sainte !
LA TUILE, se frisant les moustaches.
Et fraîche comme un bouton de rose !
LA FEMME, indignée.
Le proverbe est bien vrai : qui dit soudard, dit paillard.
PREMIER BOURGEOIS
Mais vous , messire astrologue, qui connaissez la
science des sciences, ne pourriez-vous pas nous dire ce qu'est cette fille et ce qui en adviendra?
HIÉROME, avec emphase.
Sans doute, ce n'est pas en vain que j'ai approfondi la physique, la médecine et tous les arts libéraux. Je possède les secrets de la magie blanche, de l'hermétique et de l'astrologie. Par Nicolas Flamel,, mon premier maître, il n'y a pour toutes ces sciences qu'un homme, et c'est moi ! Oui, le premier, j'ai répandu la prophétie t le premier, j'ai annoncé la venue de la pucelle !
Du bois chenu Vierge viendra, Qui le royaume sauvera.
Le bois chenu est en Lorraine ; la vierge c'est Jeanne. Et moi, j'ai trouvé dans le ciel ce que Merlin a écrit dans ses livres. — Y a-t-il quelqu'un de vous qui sache lire dans les astres?
LA FOULE
Non, non, non.
HIÉROME.
0 siècle de ténèbres et d'igaorance ! Le monde se fait vieux, et la science s'en va. Du temps des prophètes et des mages, tousles hommes, jusqu'aux pâtres, épelaient le grand livre. Aujourd'hui, il n'y a que confusion et nuit profonde. (Il regarde les assistants avec pitié.) DEUXIÈME BOURGEOIS.
Enfin, dites-nous ce que vous savez de Jeanne?
HIÉROME.
Eh bien ! oreilles béantes et bouches closes ! La
planète de Jeanne est en opposition de celle de l'An-
gleterre, à la distance d'un trine et en exaltation du zodiaque. Elle commence à la Vierge, fait pencher la Balance, écrase le Scorpion, tue le Sagittaire, renverse le Capricorne, écarte le Bélier, abat le Taureau et se repose triomphalement sur le Lion, (il se croise les bras
d'un air capable.)
PREMIER BOURGEOIS
Expliquez-nous cela, messire astrologue?
HIÉROME.
Voici : son étoile est confinée là-haut, bien au-delà de celle des rois, des seigneurs et des bourgeois. Je ne l'ai trouvée qu'au fond du ciel parmi les étoiles du populaire, qu'un nuage couvre encore, mais qui auront un jour leur lumière. De cette étoile partent trois rayons : le premier, qui tombe sur Orléans et qui signifie délivrance; l'autre, qui tombe sur Paris et qui signifie expulsion des Anglais; le troisième, qui va jusqu'à Londres et qui signifie : Mort à l'Angleterre t — J'ai dit.
LA FEMME
Eh bien! écoutez mes amis, si cela arrive, je veux la baptiser d'un beau nom.
LA TUILE
Et de quel nom, commère?
LA FEMME
La Pucelle d'Orléans!
LA FOULE
Oui, oui, c'est cela. Vive la Pucelle d'Orléans ! Vive la Pucelle!
HIÉROME.
Et moi, n'aurai-je donc rien pour salaire?
LA FEMME
Si vraiment. Un carolus d'or ne vous paierait pas
pas assez. (On donne à Hiérôme quelques pièces de monnaie. HIÉROME à part, en se séparant de la foule.
Un beau coup de filet! Il est écrit qu'il y aura toujours des hommes pour jeter des hameçons dans l'eau trouble et des poissons pour y mordre. (Haut.) Ce n'est pas tout. Bons bourgeois, belles bourgeoises, et vous aussi, braves soldats, écoutez-moi. Vous ne savez pas quelle est la terreur que la Pucelle inspire aux Anglais. Ce matin, avant le jour, je suivais les bords de la Loire, étudiant sur le front des étoiles l'heur des rois, des peuples et de chacun de vous. Ainsi monté au ciel, j'oublie la terre et je tombe dans un poste ennemi. On me conduit, comme un espion, à la bastille des Tournelles. Je ne suis ni Français ni Anglais, leur disje , je suis astrologue ; ma patrie est au delà des nuages. Ainsi parlant et observant tout, j'ai bientôt reconnu que les chefs sont inquiets, et qu'il n'y a pas un soldat qui n'ait la peur aux talons. A tel point que le régent, duc de Bedfort, pour leur donner du cœur, a fait publier une ordonnance qui promet dix saluts d'or à qui blessera Jeanne Darc, mille saluts à qui la prendra, et la pendaison à qui fuira devant elle.
LANCELOT
Poltrons! Vous verrez qu'ils mériteront tous la pendaison.
Mais il me fallait sortir pour vous l'apprendre. Amis, leur ai-je dit , sachez votre destinée : aujourd'hui même, vous entrerez dans Orléans. Si je mens, partout où vous me trouverez, je livre mon cou à la corde.
UN BOURGEOIS
Comment ! Ils y entreront !
HIÉROME.
Oui, mes amis, mais prisonniers 1 Sur la foi de ce pronostic à deux sens, ils m'ont lâché, et je suis venu.
(La foule rit et se disperse.)
SCÈSE VI.
Les précédents, des SOLDATS causant auprès du poste; RICHARD et HIÉROME seuls, sur le devant à gauche.
RICHARD, à Hiérôme arrivant.
Que fais- tu là?
HIÉROME.
Ne l'avez-vous pas entendu? Je prédis la grandeur de Jeanne.
RICHARD
Erreur !
HIÉROME.
N'est-ce pas ce que vous m'avez commandé de faire?
RICHARD
Erreur, te dis-je, imposture! Jeanne n'est inspirée que de l'enfer! L'Église la rejette de son sein. Ses en-
chantements abusent le peuple. Il faut détruire son pouvoir.
HIÉROME.
Et comment, maître?
RICHARD
En dévoilant ses maléfices.
HIÉROME.
Des maléfices qui sauvent le roi?
RICHARD
Qui le sauvent un jour, pour le jeter dans un abîme où il perdra à la fois son âme et son royaume.
HIÉROME.
Que voulez-vous donc faire ?
RICHARD
Retirer chacun de son erreur, éclairer le roi, les ministres, les seigneurs, le peuple et les soldats.
HIÉROME.
J'essaierai; je retournerai les pages de mon livre. (Souriant.) On a le ciel pour soi! Et ma place d'astrologue assermenté du roi?
RICHARD
Elle n'en est que plus sûre. D'ailleurs n'as-tu pas ma parole?
J'aimerais mieux la place.
RICHARD
Paix, ou je te laisse à tes étoiles! Tu m'entends? A l'avenir, parle, cause, enseigne, prédis, fais tout enfin pour que l'orgueilleuse fille soit abandonnée à ses sortilèges. (Seul à part.) Oui, orgueilleuse fille, qui se croit
forte et qui ne sait pas que les puissances de la terre peuvent être déracinées ! (A Hiérome.) Voici Jeanne ; viens, je te dirai le reste, (ils sortent.)
SCÈXE TU.
LES SOLDATS, JEANNE suivie de quelques seigneurs, hommes d'armes et gens du peuple, puis DUNOIS, LA HIRE, XA1NTRAILLES, LE SIRE DE FLAVY, UN HÉRAULT.
JEANNE
Seigneur de Gaucourt, cette visite m'assure du succès ; les soldats sont pleins d'ardeur et pourvus de tout ; les remparts sont bien défendus ; les bourgeois de cette bonne ville nous secondent d'un cœur vaillant. Un dernier coup de vigueur, et les Anglais s'en vont.
DUNOIS, arrivant avec la Hire et Xaintr ailles.
Me voici, Jeanne, qu'attendez-vous de moi?
JEANNE
J'ai regret à le dire, mais j'ai vraiment à me plaindre de vous et de vos lieutenants.
En quoi sommes-nous coupables?
JEANNE
Il n'y a autour de moi que ruses et supercherie. En voyage, à la cour, ici, c'est toujours mêmes déguise-
ments. On ne m'écoute pas. Autant sonner la cloche aux sourds. N'ai-je donc pas pouvoir du roi et droit de commandement? Ah! chevaliers î chevaliers 1 venez à respect et soumission, et sachez que Jeanne peut vous faire couper la tête.
DUNOIS
S'il y a détours et tromperie, ce n'est pas ici. Toute la ville vous aime et vous bénit. Chacun sait que c'est bien à vous que nous devons notre dernier convoi de vivres et nos dernières victoires. Jamais nous n'avons reçu plus puissant secours.
JEANNE
Vous dites vrai. C'est le secours de Dieu. Pourquoi donc m'a-t-on fait passer par la Sologne, quand je commandais de marcher par la Beauce, au milieu des bastilles anglaises? Pourquoi ne suis-je avertie de rien? Pourquoi n'obéit-on pas à mes ordres? Ce n'est pas pour de vaines apparences que j'ai obtenu du roi mon pouvoir. — Je veux que vous en sentiez les marques. — Sire de Flavy, approchez?
LE SIRE DE FLAVY, étonné.
J'ai toujours combattu à vos côtés.
JEANNE
Oui, mais en résistant à mes volontés. C'est vous qui avez commandé d'entrer en Sologne, quand je voulais traverser la Beauce.
LE SIRE DE FLAVY
Jeanne, toutes les forces des Anglais rendaient ce côté dangereux, et c'était tenter Dieu...
JEANNE
C'est vous qui le tentez par vos rébellions : mes voix me commandaient de prendre par la Beauce. C'est vous encore qui, à la prise de la dernière bastille, avez rappelé vos archers pour cause de fatigue.
LE SIRE DE FLAVY
Le soin du soldat nous regarde.
JEANNE
Il me regarde plus que vous, et je réponds de tout. Je veux seule donner les ordres. Pour votre désobéissance, je vous enlève votre commandement; j'y pourvoirai.— Et vous, chevalier Dunois, nous vous avons en vain cherché en visitant les postes.
DUNOIS
Nous étions en grand conseil au sujet de la dernière bastille des Anglais. Vous savez, Jeanne, que c'est la plus forte, et que l'ennemi l'a rendue presque imprenable.
JEANNE
Des conseils ! Toujours des conseils ! Belles chicanes pour des chevaliers! Ne dirait-on pas des procureurs tout gonflés de paroles? Moins de discours et plus d'estocades, nous en ferons meilleur ouvrage.
DUNOIS
Que voulez-vous donc que nous fassions?
Qu'on écrive aux Anglais! Je vais dicter la lettre. Il faut qu'ils partent sans combat. Une victoire avec du sang versé, c'est bien ; mais une victoire sans mort d'homme, c'est mieux encore, et il ne tiendra pas à
nous que nous n'ayons cette gloire. Leur refus sera notre règle.
DUNOIS
Voici un écrivain, Jeanne, vous pouvez dicter.
(Un écrivain s'assied à une table près du poste.) JEANNE dictant.
« Jésus, Maria, ainsi soit-il! A vous, capitaines # » Suffolk , Talbot et Glacidas , qui nous faites si * longues guerres, contre toute justice. Au nom du » ciel qui m'envoie, et au nom du roi de France » qui m'a donné pouvoir, je vous somme de me » faire raison , de rendre les villes que vous avez » forcées et d'abandonner le pays. Sinon, ayez sou- » venance de Salisbury, et tremblez pour vous-même ; » car je suis chef de guerre, et vous traiterai sans » pitié, œil pour œil et corps pour corps, jusqu'à » ce que je vous aie chassés du royaume. » — Et, main- » tenant, archer qui faites sentinelle, envoyez avec une
» flèche cette lettre à la bastille des Anglais.
(L'archer exécute l'ordre de Jeanne.) XAINTRAILLES.
Impossible de lui résister !
DUNOIS
D'où lui vient donc cette force? Sa parole est douce et terrible à la fois.
Oui, mais cette impétuosité est périlleuse ; il faut veiller sur elle. Jusqu'à ce jour tout a réussi. Craignons qu'un moment d'extravagance ne perde tout le fruit de nos premières victoires.
DUNOIS
Vous voyez, Jeanne, qu'on vous obéit.
JEANNE
Pas en tout, chevalier. Si l'on m'obéissait, il n'y aurait ici ni désordre, ni impiété; cette armée de chrétiens ressemble à une troupe de mécréants. On se croirait en enfer à entendre vos malédictions. Tout le monde jure ici, à commencer par vous, la Hire, qui jurez comme tous à la fois.
LA HIRE
Jurer, batailler, piller, voilà la vie t Si Dieu se faisait homme d'armes,, il se serait pillard.
JEANNE
Vous l'entendez. Honte à vous, chevalier, qui faites de la guerre un brigandage et du soldat chrétien un larron prêt à mal faire! Amendez-vous, c'est moi qui vous l'ordonne.
LA HIRE
Que voulez-vous? Le jurement, c'est mon souffle, il ne sortira de ma poitrine qu'avec ma vie.
JEANNE
Ne jurez plus, ou que ce soit seulement par votre bâton. Dites plutôt vos prières que vous avez oubliées.
Par tous les diables 1... par mon bâton, Jeanne, je sais une prière que je dis chaque fois que je vais aux Anglais.
JEANNE
Laquelle?
LA HIRE
La voici : Mon Dieu, faites pour la Hire ce que
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la Hire ferait pour vous, si vous étiez capitaine et si la Hire était Dieu.
JEANNE
Mauvais jeux que tout cela ! Vous mourrez comme un excommunié, la Hire. — Ohl les impies qui couvrent leur corps d'un habit de fer, et qui ne savent pas que la prière est la cuirasse des âmes !
DUNOIS
Il faut nous pardonner, nous ne sommes pas habitués à pareil langage.
JEANNE
Vos ribaudes vous parlent autrement sans doute. Mais honte à Farinée qui les attire ! Avec vos hommes d'armes, on ne voit que vin, cartes et fillettes. Où sontelles ces filles de perdition, qui font métier de leur gentillesse et de leur amour ? (Apercevant la Caillette et la Dame de Pique.) VOUS voilà , folles pécheresses? (Elle les frappe
de son épée.) Allez, allez I Ne reparaissez plus sous notre bannière. En perdant le soldat, vous perdez la France.
(Les soldats se regardent immobiles sans oser défendre les femmes.)
LA SENTINELLE recevant une lettre avec une flèche. Une réponse des Anglais!
DUNOIS donnant la lettre à un héraut d'armes.
Lisez cette réponse à haute voix.
LE HÉRAUT
« A Jeanne, vachère de Lorraine, et ribaude des » chevaliers d'Orléans.
(Murmures dans la foule.) DUNOIS.
Le sang des Anglais lavera cette injure !
LA FOULE
Vengeance ! vengeance ! vive la Pucelle !
JEANNE
Écoutons jusqu'au bout; Dieu punira les coupables.
LE HÉRAUT
» Vous auriez dû rester à la garde de vos moutons ; » mais puisque vous avez préféré aux troupeaux les » enchantements et les amourettes, sachez que les An- » glais vous réservent le traitement des sorcières, la » croix ou le bûcher. »
(Le héraut rend la lettre à Dunois, Jeanne essuie une larme.) DUNOIS.
Vengeance et mort à l'Angleterre !
LA FOULE
Mort aux Anglais! Mort aux Anglais !
JEANNE
Chevaliers et vous tous, mes amis, merci et bon courage 1 Dieu sait bien que ma vie est pure. Ils veulent la guerre, ils l'auront, et le sang répandu criera contre eux. — Pendant que vous étiez au conseil, capitaines, moi, je décidais. Tant qu'il reste à faire ,, il faut agir et frapper. Entre l'éclair et la foudre, il n'y a que l'instant d'un regard. J'ai parcouru les remparts, visité l'arsenal et les postes. Tout est prêt. Vos cœurs le sont-ils?
LA FOULE
Oui, oui, vive la Pucelle!
DUNOIS
Ordonnez, Jeanne.
JEANNE
En entrant dans cette ville, j'ai promis qu'au quatrième jour elle serait libre. Je tiendrai parole. Dans une heure, nous passerons par cette porte et nous ne reviendrons qu'avec la victoire.
LA FOULE
Aux Anglais 1 Aux Anglais ! Vive la Pucelle l
JEANNE
Saints et Saintes, qui jusqu'ici m'avez prêté vos forces, venez nous soutenir dans la bataille, et de vos regards de flamme terrifiez l'ennemi. Marchons!