JEAN DE LUXEMBOURG
Ces accusations sont fausses, puisqu'il n'y a pas encore contre vous de sentence.
JEANNE
Vous vous riez de moi. Ces Anglais me feront mourir, je le sais bien. Ils espèrent qu'après ma mort ils gagneront ce royaume. Mais fussent-ils cent mille damnés de plus, la France est perdue pour eux t
STRAFFORD
Sorcière, te crois-tu donc à la tête des bandes que tu séduisais*? (il tire son poignard.) Tes maléfices ne te sauveront pas de ce coup.
(Warwick retient son bras.) JEANNE.
Frappez, vous savez bien que ces fers ne me défendront pas; frappez, je n'ai ni épée, ni étendard, ni soldats derrière moi; je suis seule, frappez !
WARWICK
Vous parlez devant les plus nobles lords de l'Angleterre...
JEANNE
Moi aussi je suis noble , et si ma noblesse date de peu de jours, elle ne craint pas de se montrer en face de la vôtre !
STRAFFORD
Démon d'orgueil !
JEANJNE.
Démons de vengeance !
STRAFFORD
Cette ribaude montre ici plus d'audace que sur un champ de bataille. Quelle force te soutient donc, maudite?
JEANNE
Dieu qui vous a condamnés et frappés par mon bras.
WARWICK
Seigneurs, entre elle et nous le tribunal sacré prononcera bientôt. Mon honneur ne saurait être atteint par les reproches de cette malheureuse pour laquelle notre modération s'est constamment signalée.
JEANNE
Oui, on parlera un jour de la modération des Anglais.
WARWICK
J'ai fait preuve d'une humanité sans exemple. Depuis qu'elle est tombée malade, je lui ai fait ôter les chaînes qu'elle portait aux jambes, en conservant toutefois pour la nuit cette ceinture de fer, vous voyez, qui la retient sur son lit et l'attache à ce mur. Bien plus, pour lui montrer ma justice, j'ai remplacé un de ses geôliers par un habitant de Rouen dont la fidélité est éprouvée. Elle ne se dira plus gardée par des Anglais seulement. Je veux la combler des faveurs qui me sont permises.
MASSIEU, s'avançant.
Monseigneur de Beauvais, les juges et les assesseurs!
WARWIGK aux lords.
Seigneurs, l'interrogatoire de cette femme va se continuer, et, dans notre équité, nous avons décidé, pour mettre les juges à l'abri dp toute influence de n'admettre aucun étranger aux interrogatoires.
JEANNE à part.
Depuis que des voix se sont fait entendre en ma faveur-
STRAFFORD
C'est une noble et belle conduite, comte, et vous justifiez bien le choix de notre gracieux souverain.
(Ils sortent à l'exception de Warwick.)
SCÈXE V.
WARWIGK , JEANNE , sur un escabeau , l'éveque CAUCHON , RICHARD , ISAMBART , MASSIEU , le Notaire, Juges et Assesseurs, les Tourmenteurs.
JEANNE, à part.
Mon Dieu! faites que je puisse glorifier votre nom, celui du roi, celui de la France !
CAUCHON
Jeanne, nos interrogatoires sont plus fréquents que nous le voudrions. Vos réponses ne nous satisfont jamais. (Jeanne sourit.) Elles ne sont point précises, et la vérité ne se fait jamais jour que lentement. C'est à vous qu'il appartient d'abréger ce procès, en nous dévoilant votre cœur tout entier.
Pour ce qui est dans mon cœur, je ne reconnais que le jugement de Dieu et celui de mon confesseur.
CAUGHON.
Je veux dire, en ne nous cachant rien des faits qui vous concernent, Pourquoi cette obstination déplorable? Les voix vous ont- elles parlé à ce sujet?
JEANNE
Elles m'ont dit de vous répondre hardiment.
CAUCHON
Le conseil nous semble inutile. Le tribunal qui vous juge est pénétré de bienveillance pour vous, et vous n'avez rien à craindre.
JEANNE
Si mon procès concerne la foi, pourquoi ne suis-je point dans une prison ecclésiastique? Monseigneur, vous courez un grand danger devant Dieu. Tâchez de ne me point juger mal, je vous en avertis; si mon Seigneur du ciel vous en châtie, j'aurai fait mon devoir de vous le dire.
CAUGHON, sèchement.
Le roi d'Angleterre m'a ordonné de vous juger, et je vous jugerai.
(Warwick parle bas à Pévêque Cauchon.) CAUCHON.
Massieu, approchez. (Massieu s'avance.) Hier, en conduisant Jeanne à notre dernier interrogatoire, vouslui avez permis de s'arrêter devant la chapelle pour y faire son oraison. Nous ne pouvons souffrir cette impiété. Jusqu'à ce que la foi l'ait éclairée, cette sarrasine ne peut s'agenouiller au pied des autels.
MASSIEU
Monseigneur...
GAUCHON.
Silence ! Si cela se reproduit, je vous ferai mettre en une tour où vous ne verrez ni lune ni soleil cTici à un mois.
WARWICK
Et on pourrait bien te faire boire de l'eau plus que déraison.
(Massieu se rassied en silence en jetant un regard de protection sur Jeanne.)
CAUCHON
Jeanne, vous alliez souvent seule prier sous l'arbre des fées à Domremy. Ce sont elles qui vous ont soufflé la criminelle pensée de combattre Y Angleterre?
JEANNE
Pourquoi m'interroger toujours sur des fées que je n'ai jamais vues, ni entendues?
CAUCHON
Pour conduire semblable guerre, quelle puissance secrète vous soutenait en si jeune âge !
JEANNE
Les voix m'ont dit : va; et je suis allée , sans songer que j'avais à peine dix-huit ans. Oui , c'est sainte Catherine et saint Michel qui m'ont commandé de faire lever le siège d'Orléans, de conduire à Reims le dauphin, et chasser de France les Anglais.
Mais si Dieu avait fait jusqu'alors triompher les Anglais, comment ces voix du ciel vous ont-elles ordonné une chose contraire à la volonté de notre Seigneur ?
206 JEANNE DARG.
JEANNE
Dieu a permis peut-être que les Français f ussentbattus à cause de leurs péchés ; mais les saints ne peuvent aimer que ce que le Seigneur aime, et haïr que ce qu'il hait.
GAUGHON.
Dieu hait-il donc les Anglais?
JEANNE
Je n'en sais rien. Je sais seulement qu'ils seront chassés hors de France, excepté ceux qui y mourront.
CAUCHON
Qui vous l'a dit?
JEANNE
Mes patronnes. Cela arrivera avant sept ans , et je suis fâchée que cela doive tant tarder.
UN DOCTEUR, se levant.
C'est toujours le même langage; les voix, les saintes, les révélations, Tout cela cache quelque sortilège qu'elle ne veut point nous révéler. (A Jeanne.) Vous vous obstinez donc à nous cacher les malices qui vous possèdent?
JEANNE
Je ne comprends rien à ce langage. Je ne connais que mes saintes qui m'ont envoyée pour le bien de mon pays.
Mais si ce sont vos sœurs du paradis qui vous ont fait votre route, si vous êtes inspirée du ciel, vous devez être en état de grâce. Savez-vous si vous y êtes?
JEANNE
C'est une grande chose que de répondre à une pareille question.
CAUCHON
Pour vous ce doit être simple. Dieu peut-il se servir d'une personne qui ne serait pas touchée de ce don divin.
DEUX DOCTEURS, parlant à la fois.
La grâce de Dieu vous était-elle nécessaire pour faire votre mission? — Savez-vous ce qu'il faut pour obtenir la grâce de Dieu ?
JEANNE , souriant.
Beaux seigneurs, faites Pun après l'autre. Songez que je ne suis point un docteur, et que je ne sais rien de la science de vos livres.
ISAMBART
C'est trop demander à une femme qui sait à grand' peine le Pater et Y Ave.
(Les juges murmurent.) PLUSIEURS VOIX.
Taisez-vous ! Taisez-vous !
ISAMBART
L'accusée n'est point tenue de répondre à de pareilles questions. C'est en dehors du procès.
(Tumulte, agitation.) WARWICK.
Il ne peut être permis d'avertir ainsi l'accusée à son profit.
CAUCHON, avec colère.
Vous auriez mieux fait de vous taire. — (A Jeanne.) Croyez-vous être en la grâce de Dieu ?
JEANNE
Si je n'y suis pas, Dieu veuille m'y mettre; si j'y suis, Dieu veuille m'y conserver!
(Les juges se taisent et se regardent.)
CAUCHON
Les armes dont vous vous êtes servie n'étaient-elles point enchantées?
JEANNE
J'avais prié Dieu de les bénir. Est-ce une faute?
UN DOCTEUR , se levant.
Comment saviez-vous que votre épée était dans l'Église de Fierbois?
JEANNE
Par mes voix.
CAUCHON
L'aviez-vous quand vous fûtes prise à Compiègne?
Non; j'en avais enlevé une à un Bourguignon, et c'était une bonne épée de guerre.
CAUCHON , à Warwick.
Évidemment le charme alors était rompu. — (A Jeanne.) Qu'aviez-vous écrit sur'votre étendard ?
JEANNE
Deux noms qui sont toujours dans mes prières et dans les vôtres : Jésus, Maria.
CAUCHON
Qu'aimiez-vous mieux de votre épée ou de votre étendard?
JEANNE
Mon étendard. Quand j'attaquais l'ennemi, je le portais moi-même pour éviter de tuer quelqu'un. Je n'ai jamais tué personne.
UN DOCTEUR
Disiez-vous à vos hommes d'armes qu'en vertu de votre étendard vous gagneriez les batailles?.
JEANNE
Je leur disais : entrez parmi les Anglais , et j'y entrais moi-même à leur tête.
CAUCHON
Pourquoi votre étendard fut-il porté en l'église de Reims ?
Il avait été à la peine; c'était bien raison qu'il fût à l'honneur !
CAUCHON
Quel signe de votre mission avez -vous donné au roi?
JEANNE
Allez le lui demander. Ce n'est ni le roi, ni la France que vous avez à juger. Et, grâce à Dieu, le roi a des soldats pour soutenir son procès et celui du royaume.
CAUCHON
Jeanne, nous voyons dans toutes vos réponses un entêtement coupable et une attaque continuelle aux droits de notre souverain Henri VI.
JEANNE
Il n'y aqu'un vrai roi deFrance, Charles, fils de Charles, qui a reçu à Reims l'huile sainte et sa couronne.
CAUCHON
Pensées d'orgueil, menées ténébreuses, actes pleins de malice et de mystère, voilà ce que nous retrouvons toujours en vous. Ne craignez-vous pas de mourir comme une sarrasine?
JEANNE
Je suis bonne chrétienne; les docteurs de Poitiers
l'ont déclaré.
(Les juges s'interrompent un instant et se consultent.)
Nous aurions voulu, Jeanne, vous voir écouter avec docilité nos conseils. Nous n'avons en vue que le salut de votre âme et de votre corps, et tous nos avertissements charitables ne peuvent triompher de vous. Vous vous êtes obstinée à porter l'habit d'homme, ce qui est chose contraire à la pureté et aux canons ecclésiastiques. Que d'erreurs, que d'hérésies n'y a-t-il pas dans tout ce que vous nous avez dit? Ma fille, pourquoi cette persistance dans la folie de vos apparitions? Pourquoi cette complaisance à recevoir des hommages idolâtres? Dans vos prophéties, tout n'est que présomption et que vanité. Écoutez , ma fille, je vous parle comme un père qui vous aime et qui veut vous sauver. L'Église ne peut juger personne injustement; il faut se soumettre à ses décisions 3 sous peine d'être déclarée schismatique.
JEANNE
J'ai répondu à toutes vos interrogations.