ACTE I, SCÈNE IL
JEANNETON, s'asseyant sur le bras du fauteuil, à droite.
Nous vous écoutons.
GALUCHET
Ah ! où est le temps où je vous tenais toutes les deux sur mes genoux?... Vous êtes trop grandes maintenant , et c'est dommage !... Mais vous êtes plus gentilles... ça se compense. Or donc, comme je vous le disais, ce jour-là j'étais un peu gris.
Du tout ! vous ne nous disiez pas ça , car ça ne vous arrive jamais.
GALUCHET
Maintenant non... mais autrefois 1 Voyez-vous, mes enfans, quand l'ouvrier a eu toute la semaine du travail et de la misère, il est tout naturel que, le dimanche ou le lundi , il se donne un peu de bon temps et de bonheur.
Quand on boit, on est donc heureux?
Non... mais on rêve qu'on l'est, c'est la même chose. Or, votre mère, qui était une belle femme, comme toi, Jeanne, et une femme de tête, comme toi , Jeanneton , votre mère avait beau me gronder, elle n'avait pas pu me corriger de ce bonheurlà, qu'elle appelait un défaut.
Elle avait raison.
GALUCHET
Voyez-vous ça , mamselle Galuchel!... ou plutôt madame J'ordonne... car c'te fille-là , c'est la morale en cornette et en jupon... Eh bien! donc... rien n'y avait fait... Quand je me suis vu avec deux jeunes filles , qui n'avaient que moi pour père et mère...
AIR de Préville et Taconnet.
Je compris là, 6ans avoir grand mérite, C'que m'imposait un aussi doux fardeau.
Au marchand d' vin soudain je fis faillite, Et connaissance avec le porteur d'eau.
Oui, je me dis : plus d' ribotte et d' bombance, Puisqu'à présent de guide je vous sers; Pour vous apprendre à marcher droit, je pense... Qu'il faut d'abord ne plus marcher d' travers. El c'est à vous que je dois ça.
JEANNE
A h 1 mon bon père !
GALUCHET
Minute 1 .. faut pas se vanter !.. . De temps en temps... de loin en loin... je retombais... pas souvent .. MaisenGn, une fois... ce fut la dernière... M. Coqueberl, mon bourgeois, le joaillier qui me faisait travailler, m'avait donnera monter un diamant de deux mille francs. La tête un peu comme je \ous disais .. je l'ai perdu.
JEANHE et JEANNETON.
0 ciel !
GALUCHET
Ah! dame! il a fallu travailler pour regagner ça, et malgré tous mes efforts j'en devais encore prés de la moitié... lorsque hier je reçois avis qu'il y a pour moi à la poste une lettre chargée... J'y vais ce matin... et tenez, mes enfans, tenez... lisez-moi ça...
JEANNE, lisant.
« Vous devez mille francs à M. Coquebert : les » voici. Quant à votre nouveau créancier, ne vous »en inquiétez pas, ne cherchez pas à le connaître, » et permettez-lui seulement de signer :
» L'ami des honnêtes gens et » des bons ouvriers.»
C'est-y bien possible ?
JEANNE, lui montrant la lettre.
Vois, plutôt.
JEANNETON, poussant uu cri.
Ahl
JEANNE
Qu'as-lu donc?
Rien !... Mais je dis que c'est un brave jeune homme.
GALUCOET.
Qu'est-ce qui le dit que c'est un jeune homme?
JEANNETON, lui rendant la lettre.
Au fait, c'est peut-être un vieux.
GALUCHET, repoussant la lettre.
Non , non, garde ça , Jeanneton... toi qui es le caissier et le ministre des finances. Nous paierons M. Coquebert... Et maintenant que nous n'avons plus de dettes, vive la joie!... Tout ce que je gagnerai désormais...
Il faudra l'économiser.
GALUCHET
Laisse donc! c'est trop ennuyeux.
Mettre de côté pour les mauvais jours.
GALUCHET
Il n'y en aura plus ! .. Il n'y avait que ça qui me tourmentait.
Et si vous étiez malade, mon père?
GALUCHET
Je ne le serai pas... je ne peux pas l'être!. .. Je suis si heureux quand je vous vois là, prés de moi, à la maison... je travaille en vous regardant, et l'ouvrage va toul seul... Et le dimanche donc!... quand nois surtons tous les trois, et que je vous tiens chacune sous le bras... avec votre jolie tournure, votre bonnet rose et votre figure... idem... et que ceux qui pussent se retournent pour vous regarder encore, cl ont de tes airs qui disent ;
RJorbleu I v'Ià de jolies filles!... Vous ue voyez pas ça, vous autres.
JEANNETON, souriant.
Si, mon père.
JEANNE, de même.
Et ça nous fait plaisir.
GALUCHET
Et à moi donc!... J'aime qu'on vous trouve belles !.. Aussi demain nous irons à Saint-Gloud... c'est la fête.
Non pas... car pour ça il faut de la toilette et ça coûte cher.
GALUCHET
Puisque nous sommes en avance... tu me l'as dit.
Pas assez !
GALUCHET
Ça me regarde...
Mais, mon père...
Ne vas-tu pas thésauriser pour tenter les voleurs?... L'argent qui dort... peut faire de mauvais rêves... (On frappe.) Hein!... qui vient làî... JEANNETON , allant ouvrir.
N'avez-vouspasdéjïs peur?.. C'est M. Anatole... le fils de M. Coquebert.
JEANNE , avec émotion.
Anatole!
(Elle s'assied près de l'établi de Galuchet, qui ôte son habit, met son tablier, vient se placer près d'elle devant une petite table , et travaille.
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