L'ART FRANÇAIS AU XV" SIÈCLE
a ht français du \\c siècle n'a |>as bonne réputation. Entré l'arl religieux el idéaliste du Moyen Age, semblait épuisé dès le XIVe siècle, et l'art aristocratique et païen de la Renaissance ilalo-classique. importé au w i' siècle, le rôle de cet art intermédiaire, art déréglé, réaliste, familier, bourgeois, populaire, a paru longtemps sans portée. Alors même que, depuis la réaction romantique, les préjugés ou scolaires mondains
dont nos veux ax aient été troublés pendant trois siècles Commencèrent de
s'affaiblir sous l'effort passionné des archéologues, des poètes, des artistes, cel le douloureuse période de notre histoire, entre Charles V et Charles VIII, ne cessa point encore d'être regardée comme la moins digne d'une admiration attentive. L'impérieux besoin de classifications nettes cl de formules
vives qui semble la condition fatale de notre activité nationale, en même temps que la cause de ses erreurs et de ses désillusions, trouvait trop bien son compte dans ce facile ostracisme qui lui permettait, là comme ailleurs, en s'abandonnant à ses passions du moment, de se complaire dans l'ignorance dédaigneuse et dans l'ingrat oubli de son passé.
Comment, en effet, se résoudre à croire que, durant l'horreur séculaire d'affreuses convulsions à l'intérieur, exaspérées par l'occupation étrangère, parmi les angoisses d'une lutte interminable et désespérée pour ressaisir, par la force ou par la ruse, avec le sol natal, l'idée même de la patrie, il y ait eu place encore, sur cette misérable terre, pour une activité sérieuse et féconde des architectes, des sculpteurs et des peintres ? Les gouvernements monarchiques et les académies officielles ne nous enseignaient-ils pas obstinément, malgré les protestations de la Grèce et de l'Italie, que les arts dits de la paix ne sauraient bien fleurir que sous l'abri silencieux des régimes réguliers ? En réalité, c'est depuis une trentaine d'années seulement que la facilité croissante des voyages instructifs et des comparaisons rapides, l'invention et l'extension des moyens de reproduction, par le moulage et la photographie, plus exacts et moins dispendieux que l'ancienne gravure, l'installation, au Trocadéro, du Musée de sculpture comparée, le retentissement donné à de justes revendications par la propagande vaillante de Courajod, à l'école du Louvre, ont enfin, au delà du monde spécial des amateurs et des érudits, ouvert les yeux de lous ceux qui veulent bien voir, et, pour tous les esprits impartiaux, rétabli la vérité. La vérité, c'est que, durant le xvc siècle, même dans les provinces envahies, même dans l'Ile-de-France, qui, de toutes, eut le plus à souffrir, le travail des artistes ne fut guère interrompu ; que les provinces éloignées ou indépendantes, Lyonnais, Bourbonnais, Provence, Languedoc, Bourgogne, Artois, Flandres, Comtat-Venaissin, ne furent jamais plus productives ; c'est qu'enfin, lorsque la paix fut conclue, dans une admirable explosion de joie réparatrice, toutes les régions les plus endolories, la Normandie, la Champagne, la Guyenne, l'Orléanais, la Touraine, se remirent au travail, relevant les églises, bâtissant les palais, embellissant les logis, avec une rapidité et un entrain sans exemple. Historiens et économistes ont déjà constaté que les règnes de Louis XI, Charles VIII, Louis XII, ont été la période la plus heureuse pour les
ouvriers, les paysans, les marchands, à cause de l'élévation des salaires et de l'abondance des vivres. G'esl aussi la période durant Laquelle la France produisit le plus d'œuvres d'art. Malgré toutes les destructions, ce qui nous reste encore d'édifices publics ou privés, de sculptures, de vitraux, de tapisseries, de meubles, d'orfèvreries, de miniatures, de gravures, suffit à en donner la preuve.
La vérité encore, celle qui explique, jusqu'à un certain point, de si longs et injustes mépris, c'est cpie cet art, dissémine sur un vaste territoire, en des milieux divers, transmis uniquement par renseignement pratique et local, sans une tradition nette et étroite comme dans la petite Flandre, sans des méthodes régulières et sans des théories raisonnées comme à Florence, ne présente aucun caractère d'unité dans la production, non plus que de progrès décidé et général dans l'évolution. Dans cette agitation perpétuelle, aucun centre scolaire PoH,BAlt „, Jbhah Fouq. bt p.,, uvt-kàum n'a pu se former ; toutes les (Émail. - .Muat'c du l.ouvrc).
villes où l'on travaille ont des
habitudes internationales. Sur les bords de la Foire, aussi bien qu'à Lyon et en Provence, les artistes italiens sont déjà mêles aux artistes français; on trouve à Avignon, en terre papale, autant d'ateliers septentrionaux qu'à Dijon, capitale des ducs flamands, ou qu'à Angers* séjour du roi René, dilettante cosmopolite. Parmi celle foule de praticiens, la plupart nomades, les groupements sont rares. L'indiscipline est de règle, la culture des plus variées, L'habileté fort inégale et assez souvenl médiocre. Mais si l'unité manque, en revanche quelle abondance et quelle liberté dans l'invention, quelle spontanéité et quelle variété dans l'imagination, quelle franchise, quelle honnêteté, quelle gaîté dans l'observation ! C'est la dernière fois, chez nous, que l'art se manifeste encore, dans la vie quotidienne,
comme une expression naïve, générale et populaire de la pensée nationale.
Des trois grands arts directeurs auxquels se rattachent tous les autres, l'architecture, la sculpture, la peinture, c'est le dernier qui a le plus de peine à retrouver ses titres de noblesse ; ce malheur s'explique aisément. La peinture n'est-elle pas, de tous les arts, le plus délicat et le plus sensible, par conséquent le plus exposé aux fluctuations du goût? N'estce pas, en même temps, le plus fragile, celui qui, fixé sur des murailles humides ou des panneaux friables, reste, en outre, le plus constamment menacé d'une destruction totale par l'ignorance ou la brutalité des hommes, autant que de fatales altérations dans sa matière même, par le travail de l'air, de la lumière, des intempéries, des négligences ou des restaurations ? Peintures murales ou tableaux de chevalet, si nombreux alors, comme l'attestent les inventaires et les contrats, ont, en effet, presque tous disparu. Toutefois, pour connaître la valeur de nos peintres, il nous reste encore, à côté de trop rares panneaux ou toiles conservés, trois séries d'œuvres plus souvent épargnées, dans lesquelles le génie français continuait alors de garder sa supériorité comme au Moyen Age : les tapisseries, les vitraux, les miniatures. Tous les peintres d'alors s'exerçaient à la fois sous toutes ces formes. C'est donc par l'élude patiente et amicale de ces ouvrages, regardés bien à tort, autrefois, comme des travaux inférieurs, qu'on reconnaîtra le mérite de ces innombrables peintres, dont les archives, chaque jour, nous révèlent les noms oubliés, comme on peut déjà rendre justice à l'un des plus célèbres d'entre eux, Jehan Fouquet.