‹ Jehan FouquetChapitre 7 sur 27 · STATUTS DE L'ORDRE DE SAINT-MICHEL · texte numérisé non relu

STATUTS DE L'ORDRE DE SAINT-MICHEL

LE BOGCACE DE MUNI-CH. — ANTIQUITÉS JUDAÏQUES. GRANDES CHRONIQUES DE FRANCE, ETC.

uelques autres miniatures de Fouquet sont encore des chefs-d'œuvre. Le frontispice des Statuts de /'ordre de Saint-Michel, donl nous axons déjà parlé, csl une merveille d'harmonie colorée dans les Ions clans, aussi bien que d'observation physionomique. L'effel de lumière douce, répandue dans une salle close, v csl rendu avec une délicatesse extrême. Ions les chevaliers, debout aux côtés du roi. coiffés d'un haul bonne! bleu ou noir, portent, pardessus la robe d'azur ou d'incarnat, un manteau blanc doublé d'hermine, avec bande rouge sur l'épaule. Le roi, assis, est en même costume. A ses pieds, se tiennent deux grands chiens blancs, un lévrier et un dogue. La salle, voûtée de lambris en berceau. es! à peu près celle où Ton voit, à Chantilly, chez le Pharisien, la Madeleine parfumer les pieds du Christ, niais plus simple, et -ans décor; au fond, un tableau de saint Michel pourfendant le monstre a seulement remplacé le bas-relief de chevaliers faisant une passe d'armes. C'est un document non inoins précieux pour l'histoire que pour l'art.

Il en est de même du frontispice du Boccace où l'on assiste au procès, pour haute trahison, de Jean, duc d'Alcnçon. au château de Saint-Georges à Vendôme, en août et septembre I 158. L'œuvre lut commandée au peintre, celle fois encore, par Etienne Chevalier et exécutée sur place. Sur celle petite' feuille, <jui n'a guère plus de centimètres de hauteur, dans l'enceinte réservée, sont assis, sous la présidence du roi, plus de loO juges, magistrats, dignitaires, fonctionnaires; devant les barrière- se bousculent

encore une centaine de curieux, bourgeois, ouvriers, paysans, difficilement contenus par les huissiers, grands gardes et massiers. Dans cette foule, pas une figure qui n'ait son caractère, pas une attitude, un mouvement, une physionomie qui ne soit typique. Les juges sont si ressemblants qu'on a pu les identifier presque tons au moyen des procès-verbaux, peintures, effigies tombales, etc. Des comptes de fournisseurs ont prouvé jusqu'à l'exactitude du lapis fleurdelisé qui couvre le plancher. Nulle sécheresse pourtant, nulle confusion non pins dans cette scène grouillante où chaque figurine, bien à sa place, calme on agitée, est pins on moins attentive à la lecture d'une pièce par le greffier. Ce magnifique en-tête fut certainement, d'un bout à l'autre, peint par Fouquet. Les quatre-vingts miniatures qui suivent sortent de son atelier.

Dans les Antiquités judaïques où, d'après une note de Roberlel, bibliothécaire du duc de Bourbon, Fouquet continua l'œuvre interrompue d'André Beauneveu, onze pièces sont de sa main. Quelques-unes peuvent rivaliser avec les feuillets de Chantilly. Néanmoins, ça et là, celte main hésite et s'alourdit; parfois, on sent un collaborateur. Il en est de même pour les Cfo oniques de France, oii cinquante-trois illustrations lui semblent justement attribuées. Si l'invention n'est pas toujours aussi parfaite, on y sent du moins partout l'esprit du maître, sa fertilité et sa liberté d'invention, sa clarté et son naturel dans la mise en scène, son intelligence du geste expressif, sa connaissance des types et des caractères, sa science des perspectives linéaire et aérienne, son amour des paysages frais et des effets d'architecture, son respect de la vérité, son sentiment délicat de la vie et de ses émotions. C'est là surtout que fourmillent, parmi les édifices de Paris et de Home, les soudards et les chevaux, et que se livrent de furieuses batailles. Telle de ces mêlées lilliputiennes, à la fois inextricable et claire, où la vivacité triomphale des étendards bleus et roses s'agite sur l'azur des cieux ou le vert des arbres, annonce déjà Delacroix. Comme peintre historique et militaire, Fouquet se montre, cette fois encore, supérieur à tous ses contemporains, Flamands ou Italiens.

De ce que Fouquet est un miniaturiste admirable, en faut-il conclure, comme on l'a fait longtemps, comme le fait encore M. Gruyer, qu'il ne fui et ne put être qu'un miniaturiste ? Nous croyons avoir déjà prouvé le contraire. L'examen même de ses miniatures nous confirme encore dans

J K II AN FOUgUET

noire opinion. Si les figures n'y sonl pas toujours, d'un bout à l'autre, dessinées avec le même soin ni modelées à fond, surtout dans les extrémités, l'exiguïté du cadre et la place occupée justifient, presque toujours et suffisamment , ces brièvetés d'indication.

En revanche, la composition est toujours simple, puissante, claire et vive; chaque personnage est toujours défini avec netteté , sûreté .

ampleur, dans l'attitude et le geste. Or, ce sont là précisément les qualités essentielles de la peinture murale et historique, bien plus utiles et nécessaires à son effet (pie la correction scolaire et la précision minutieuse du détail.

Le plus souvent .

dans les belles pièces, notamment dans celles de Chantilly, les ligures du premier plan sont déterminées avec une force et une largeur qui

peuvent supporter, qui semblent appeler même les agrandissements. Chevalier et saint Etienne, dans le Frontispice; la Vierge, sainte Élisabeth, dans la cour de la Visitation; le groupe principal, si pathétique, de Jésus sur les genoux de sa mire; les Apôtres de la Mission apostolique, de la Mort, du Convoi, de Y Assomption de la Vierge ; les trois personnes de la Trinité dans le Couronnement, le Saint Paul sur le chemin de Damas, le Saint Jacques Majeur tendant son cou au bourreau, le

Jbhan Fouqu et. — Lus trois morts et les t n < i i > \ u

(Miniature appai-kuanl a M. le comle l'aul Dunieu .

Saint Jean à Palhmos, le Saint Nicolas recevant la mitre, le Saint Hit 'aire présidant un concile, le Saint Thomas d- Aquin enseignant, le Job écoutant ses amis, les porteurs du cercueil d'Étierïne Chevalier, dans les Funérailles, ne perdraient rien à celte transposition, car ce sont de véritables personnages de fresques ; il n'y a pas beaucoup de compositions murales, en cette admirable Italie, présentées avec plus de force, de décision et de grand eu r.

Quoi qu'il en soit, sans s'attarder en d'inutiles regrets ou des suppositions actuellement dépourvues de preuves, prenant Fouquet tel qu'il se présente, avec l'ensemble de ses œuvres arrachées à l'oubli, nous devons reconnaître en lui un grand artiste. C'est un des plus complets et des plus originaux qu'ait produits le xve siècle ; c'est l'un de ceux qui ont dégagé, avec le plus de hardiesse et de prudence à la fois, l'art nouveau de l'art du Moyen Age, sans rupture violente, sans affectation révolutionnaire, par le simple développement des qualités du passé, sous l'action d'un amour plus intense et plus éclairé de la nature et de la vie. Pour nous, Français, il représente le premier, à l'aurore de la Renaissance, dans la peinture, le génie national, se développant et se complétant au contact d'un art étranger, avec cette facililé d'assimilation qui fut toujours et devait devenir plus encore le caractère de notre race et de notre civilisation, mais sans y rien perdre de son indépendance nécessaire, de ses énergies natives, non plus que de ses traditions séculaires.

Il suffit d'ailleurs, pour comprendre son mérite, d'énumérer les qualités indigènes qu'il sut, du premier coup, mettre en œuvre et en lumière, que les artistes postérieurs, durant la période italo-classique, ont le plus souvent laissé perdre ou insuffisamment reprises, et que, depuis deux siècles, nos peintres ont tant de peine à ressaisir. Compositeur, portraitiste, peintre de mœurs, paysagiste, Fouquet attendra longtemps des successeurs. Avant Poussin et Lesueur, qui donc se souciera, chez nous, de renouveler les sujets légendaires, religieux et profanes, par l'étude des sources historiques et littéraires, l'observation de la vie réelle, l'expression plastique, intellectuelle, morale, sentimentale ou passionnée des personnages en scène ? Dans le portrait, les Clouets, si fins, si délicats lorsqu'ils analysent des visages aristocratiques, ne travailleront jamais qu'une matière mince, pâle et légère ; l'on ne reverra pas d'effigies viriles, d'une

exécution robuste, d'un aspect magistral, comme É 'tienne Chevalier et Jouvenel, avant Poussin, Nanteuil, Claude Lefebvre, Largillière, Rigaud. On sait ce que devint, durant le XVIe et le xvn' siècle, la peinture des mœurs contemporaines, méprisée et oubliée. A pari quelques provinciaux, Abraham Bossé (un Tourangeau encore el les Lenain, (jiii donc regardai! les petites gens, bourgeois, soldats, robins, ouvriers, paysans ? La sympathie fraternelle que l'enlumineur royal éprouvait pour eux ne se réveillera qu'avec Watteau, Chardin, Lépïcié, les illustrateurs du xvme siècle et l'école rustique el réaliste du xixe siècle. Quant au paysage, au paysage de France, sans stylisation décorative, sans transformation historique , à l'honnête paysage simple, aéré, vivant, personne, hélas ! depuis Fouquel .

ne le verra plus avec des veux aussi clairvoyants et une sensibilité aussi naïve, jusqu'à l'arrivée de nos paysagistes contemporains,

jusqu'à Corot, J. Dupré, Fiers, Cabat, Th. Rousseau, Millet, Troyon.

C'est donc avec raison que l'heureuse acquisition par le due d Aumale. dans les derniers temps de sa vie, de la série d'oeuvres la plus importante de Jehan Fouquet, et leur rentrée en terre natale, ont été saluées par les amis de l'art français comme une victoire nationale. A 1 heure où, dégoûtés des tonnes conventionnelles longtemps imposées à leur imagination, et fatigués de perdre, sans conviction, leurs efforts el leur temps en des redites laborieuses et Inutiles d'après des chefs-d'œuvre inimitables dus à des croyances ou des rêves disparus, nos peintres retournent en masse

Jehan Fiuyrirr. Vii:h<;b (Miliialtiie d'un livre <l lirurcl <le la Bibliothèque roxalc île l.a llaw

à la nature vivante, comme à l'inépuisable source des inspirations durables, il était bon de leur rappeler que leurs grands ancêtres n'avaient pas autrement procédé. L'honnête et modeste Tourangeau leur fournit une admirable preuve que le moyen le plus sûr pour un artiste de préparer sa gloire clans l'avenir, malgré les caprices de la mode et les injustices passagères, malgré même les longs oublis, c'est encore d'exprimer avec simplicité ce qu'il a bien senti et de raconter avec sincérité ce qu'il a su bien voir.

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