A ROLAND SAUCIER
Assis sur sa couchette, les pieds sur ses valises, Jérôme songeait à cette passante de Fleet Street avec sa mallette de cuir fauve et ses yeux d’ardoise mouillée, aperçue la veille par la vitre du taxi qui le menait à travers Londres d’une gare à l’autre.
Elle devait porter un de ces noms qui font chanter la voix quand on les prononce, avoir un cœur sensible, pleurer en lisant les romans de Florence Barclay, préférer à tous les gâteaux de l’Empire un muffin imbibé de beurre chaud. Il aurait dû s’arrêter, descendre de la voiture, se jeter à ses pieds. C’était elle qu’il aimait depuis toujours, elle qu’il avait aimée en aimant la seconde Mrs. Shelley, en découvrant lady Stanhope,en découpant dans Y Illustration, pour le glisser dans son portefeuille, ce Portrait de Femme de Raeburn, dont les lèvres de cerise et le teint de pêche avaient été sa première gourmandise secrète ; elle qu’il devait épouser
JÉROME
le soir même, à minuit, dans une église vêtue de lierre, sans autres témoins que Wordsworth et Coleridge. L’arrivée à la gare de King’s Cross l’avait désespéré : il venait de passer à côté du bonheur.
Cependant les mouvements du navire, quittant les eaux douces du Tyne pour entrer dans la mer du Nord, dissociaient peu à peu les éléments de l’image évoquée. Il n’en resta bientôt qu’une forme inconsistante, qui se confondit avec la fumée de sa cigarette et fut, avec elle, aspirée par le hublot de la cabine.
Au départ de Newcastle, Jérôme s’était fait servir un souper de fruits et de champagne frappé. Il égrappa quelques raisins, vida la bouteille. C’était plus qu’il n’en fallait pour que l’inconnue de Fleet Street cédât la place à une cueilleuse de chasselas, levant ses bras vers la treille entre un panier d’osier et l’envol dés guêpes irritées. Car toute notion du réel qui parvenait au cerveau de ce jeune homme passait d’abord par son cœur et s’y chargeait d’un potentiel tel qu’en suivant cette route, la grappe de raisin devenait la chanson d’une fille de Thomery, et la fugitive vision d’une passante, un mariage de minuit.
Ainsi vivait-il dans un monde de possibilités qu’il confondait habituellement avec la réalité et rarement explorait jusqu’au
point de prendre conscience qu’elles étaient des impossibilités.
Cette façon particulière de son imagination portait naturellement Jérôme vers les lettres, où il avait, à vingt-cinq ans, acquis quelque renommée, et vers l’amour, où il n’avait encore connu d’autre désenchantement qu’une certaine monotonie dans la réussite.
Ayant croqué les raisins, xl choisit une poire, mordit à même la chair juteuse, retrouva dans cette fraîcheur sucrée le verger de la maison de famille à Langeais, le sourire de sa vieille mère, le salut du jardinier, la levée de la Loire et le parfum de ce magnolia qui fleurit dans un jardin de Cinq-Mars-la- Pile, en bordure de la route.
Puis il s’étendit, les mains à la nuque, abandonné à l’heureux destin qui le menait vers ce pays qu’il chérissait d’avance, la Norvège. Une bouffée de bonheur lui gonfla le cœur.
« Ah ! se disait-il, tout cela est bien agréable et Coupeau est un chic type. »
C’était Coupeau qui lui valait tout cet agrément, lui qui avait reçu et joué Littérature au théâtre du Pigeonnier, lui qui l’avait fait traduire en norvégien par la romancière Clara Berg, lui qui l’avait fait recevoir au Théâtre National de Christiania, lui enfin qui avait conseillé le voyage ; « Tu es jeune,
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tu as des sous. Va là-bas, mon petit ; ça te formera ; tu monteras ta machine avec mon vieil ami Johannessen qui n’est pas une bête ; Clara y mettra une touche nordique ; la petite Bing te jouera ça comme une fleur. C’est le succès. Vas-y. »
Il y allait.
Il y allait l’esprit possédé de contes bleus, sans Baedeker, sans Joanne, sans autre guide que son pouvoir de création imaginative. Il savait que les petites filles s’y appelaient Solveig, les garçons Olaf. Des maisons de bois y ouvraient un œil de lumière dans la longue nuit d’hiver ; sur le seuil, une fiancée attendait le facteur chaussé de lames de bois, il n’avait pas de lettre pour elle et poursuivait sa course silencieuse vers d’autres espoirs ; les mœurs y étaient douces ; les choses et les êtres y fraternisaient ; et l’eau des fjords, calme, profonde et reflétant le ciel, était l’image même de la patrie.
Le cor des timbres-poste de sa collection, les petits tonneaux d’anchois des épiciers, le coupe-papier en os de renne rapporté du cap Nord par son oncle, le nom même de la Norvège dans sa forme française, tellement plus prodigue en promesses d’enchantement que la Norge Scandinave, la Norway anglaise, avaient, depuis son enfance, raconté à Jérôme des histoires où les fleurs de la forêt avaient des yeux bleus comme le timbre
de 25 œre , où les phoques des îles Lofoten parlaient en vieux dieux désabusés, où des rois, que l’on croyait morts depuis la conquête de l’Islande, poursuivaient sans répit un renne blanc couronné de bois d’or.
C’est assez dire qu’il savait où il allait.
Le lendemain, il fut le premier sur le pont. Démêlant l’écheveau musical du vent dans les cordages, il y découvrait la chanson des sirènes Scandinaves, répondait à leur appel, les rejoignait, les épousait. D’une flottille de pêche qui chassait la sardine, il tirait une flotte viking, la chargeait des dépouilles de la France et de quelques belles captives arrachées aux douceurs de la Loire. « Sûrement, se disait-il, ils ont enlevé Andrée, la fille du pâtissier d’Azay-le-Rideau, à cause de ses bras couleur de galette dorée, et aussi ma cousine Gilberte, qui n’a pas dû beaucoup se défendre... » Il organisait une attaque, un abordage ; il égorgeait des guerriers blonds, arrachait Gilberte aux bras de son ravisseur. Mais, au moment où il allait profiter du désordre pour prendre enfin le baiser qu’elle lui avait toujours refusé, un petit homme à lorgnon d’or, à barbiche blanche, s’approcha de lui, s’inclina poliment et lui dit :
— Français, Monsieur ?
— Oui, Monsieur, répondit Jérôme en se retrouvant sur le pont du Jupiter.
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— Avocat Niels Œrvik, de Bergen. Sans doute, vous venez de Paris ?
— De Paris, en effet.
— Ah ! Paris.
Il poussa un profond soupir, prit Jérôme par le bras, lui conta des souvenirs de jeunesse.
— En 89, j’ai soupé avec la Goulue et Valentin, Monsieur. Et, comme on était bien saoûl, j’ai dansé le chahut avec cette célèbre dame pendant que les demoiselles de nuit tapaient avec les mains sur leurs genoux. Et Paris en 1900 !... C’était la bombe tous les soirs, le champagne à Montmartre, la soupe à l’oignon aux Halles...
Ce vieillard était intarissable sur les agréments de la vie à Paris, qu’il possédait comme un guide de la tournée des Grands Ducs- Fier d’une érudition acquise en divers séjours dans la Ville-Lumière, il citait les chefsd’œuvre des monuments célèbres : le vin d’Argenteuil du Lapin Agile, le haricot de mouton du Caveau des Oubliettes rouges, la danseuse Leone du Pigall’s.
« Est-ce bien un Norvégien ? » se demandait Jérôme, songeant au Nansen du « Fram», au pêcheur de morue de l’Emulsion Scott.
— Etes-vous Norvégien, Monsieur ? fit-il en arrêtant le petit homme qui pénétrait dans le Cabaret des Assassins.
— Certainement, répondit l’autre, et Français aussi... avec les dames !
Il éclata d’un rire sonore.
— Je vous prie, ajouta-t-il, donnez-moi le plaisir de venir me parler du cher Paris au fumoir, après le lunch. Nous voudrons bien boire le cognac ensemble.
Il sortit de sa poche un flacon de trousse de toilette qu’il montra furtivement à Jérôme en clignant de l’œil. Puis il disparut par l’escalier des cabines.
Un autre voyageur s’approcha de Jérôme.
Il était jeune et grave; il avait le cou pris dans un haut faux-col, la tête coiffée d’un melon, les pieds chaussés de snow-boots.
— Etes-vous Français, Monsieur ?
— Oui, Monsieur, répondit Jérôme qui se nomma. Mais, êtes-vous Norvégien ?
— Consul Jens Willumsen, de Christiania. Ne venez- vous pas de Paris ?
— Mon Dieu, oui, comme vous, n’est-ce pas ?
— Comme moi, exactement. Et même, je viens de l’Abbaye, que j’ai quittée pour courir au train de Calais avec mon smoking encore sur le dos. Ne trouvez-vous pas que c’est une galante façon de quitter le cœur de la France pour rentrer dans le vide de l’Europe ?
Son visage s’éclairait à la lumière des girandoles évoquées, son col s’amollissait, Son
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melon s atténuait, ses snow-boots, amenuisés en escarpins, cherchaient sous la table fleurie du restaurant les pieds de la petite Loulou, de la grande Suzy.
Il invita Jérôme à célébrer avec lui, après le lunch, au fumoir, les inestimables plaisirs de cette ville incomparable.
Un troisième passager se présenta.
Le Français faisait aimant. C’est une des conséquences de la Marne et de la réouverture du Moulin Rouge.
Chacun venait à lui, se nommait, lui brisait la main, lui donnait rendez-vous au fumoir et l’un après l’autre, trouvant la brise trop fraîche, regagnait une bouche d’escalier.
C’est alors qu’elle parut.
Jérôme allait et venait, cherchant à chasser l’amertume de ses premiers contacts avec les fils de Harald-aux-beaux-cheveux, quand il croisa une jeune fille qui faisait les cent pas dans les cent pas qu’il venait de faire.
Il s’arrêta, se retourna, perdit en un instant le jeu de ses pensées, oublia son nom, son âge, le lieu de sa naissance, la couleur de ses yeux, la ligne de son nez, l’élévation de son front, tout son état-civil, le signalement de son passe-port, et ne laissa au point de la rencontre qu’un automate vêtu de sa dépouille.
Il aimait.
Il était tout entier en saccades, en réflexes, sans contrôle sur sa voix qui continuait de chantonner, sur ses lèvres qui persistaient à sourire. Telle est l’indignité de l’amour qui, d’un être naguère hardi, délié, spontané, fait une machine de Yaucanson et par là rejoint la peur et la stupidité.
La jeune inconnue poursuivait sa promenade et rien dans l’aisance de sa démarche ne dénonçait qu’elle eût été atteinte par le coup qui venait de terrasser son compagnon de route.
Elle allait d’un pas dégagé, portée par de belles chevilles, auxquelles les perfidies du roulis imposaient de souples inflexions, des reprises d’équilibre qui mouvaient sa taille, ses épaules ; ses lèvres entr’ouvertes buvaient l’air marin : son regard porté au loin s’emplissait d’espace. La figure de proue du navire se promenait sur le pont.
Quand Jérôme reprit ses sens, elle s’était arrêtée devant lui, les reins au bastingage, et plantant ses yeux clairs dans les yeux sans regard du jeune homme :
— Monsieur, dit-elle, êtes-vous Français ?
— Je ne sais plus, répondit Jérôme, autant par amnésie que par crainte qu’elle ne lui parlât de Montmartre.
Loin de se fâcher d’une réponse aussi sotte, elle se mit à rire.
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— Vous êtes Français, moi, je sais cette chose que vous ne savez plus.
Elle lui tendit la main.
— Uni Hansen.
Jérôme retrouva tout juste son nom pour se présenter à son tour.
Elle lui secoua les doigts avec un enthousiasme où il vit plus de camaraderie qu’il n’en désirait. C’étaient des façons de garçon.
Mais, comme il l’aimait, il pensa qu’une descendante des Vikings ne pouvait avoir les manières de l’Accordée du Village, que la reine Zénobie, Atalante, Nausicaa avaient été à la fois sensibles et hardies, qu’au surplus la Norvège étant un pays de forêts, il était juste que ses filles eussent des apparences de Diane.
Il lui posa par politesse des questions sur la direction du vent, le nom des oiseaux que l’on voyait voler autour du bateau. Elle répondait bravement dans un français difficile, sans chercher ses mots, en les prenant comme ils se présentaient. Mais l’ornithologie ne paraissait pas lui être familière. Jérôme s’enhardit, l’interrogea sur ses goûts, ses aversions, ses aptitudes.
Elle lui apprit qu’elle était étudiante en astronomie ; qu’elle venait de passer une année à Lausanne dans le pensionnat de Miss Regina, où l’on enseignait à parler le français en pensant en anglais, et huit jours
à Paris, où les artistes Scandinaves de la « Rotonde » lui avaient donné des notions d’argot et de valse chaloupée ; qu’elle aimait la musique américaine, la boxe française, les livres de Jack London ; qu’elle savait par cœur A Daughter of the Snows, et se désintéressait des romans français, parce que les hommes et les femmes s’y font du mal, qu’il y en a toujours un qui fait pleurer l’autre et que, surtout quand c’est l’homme qui pleure, c’est une chose monstrueuse.
— Vous exagérez, dit Jérôme. Ils finissent souvent par un mariage.
Elle ajouta que les seuls romans qu’elle lût étaient ceux que sa mère écrivait, lesquels se terminaient couramment par un divorce, qui est la fin naturelle de l’amour, qu’au reste elle ne les lisait que par devoir filial, car les problèmes du cœur la laissaient indifférente.
Jérôme l’écoutait passionnément, c’est-àdire sans rien entendre de ses propos que ce qui pouvait rassurer son amour : qu’elle sortait de pension, qu’elle aimait les étoiles et qu’elle n’avait passé que huit jours à Paris.
Avec la conviction que lui donnait son désir de plaire, il convint qu’il raffolait de la boxe, comme, d’ailleurs, de tous les exercices du corps et que, pour les exercices du cœur, il les réservait aux personnages de ses
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comédies, car, ajouta-t-il, les exigences du public ne lui permettaient pas de négliger absolument ces balivernes.
— Je pense comme vous., dit Uni Hansen, la boxe française est un magnifique travail pour les jambes.
Elle fit à Jérôme un petit adieu familier de la tête et reprit sa promenade sans qu’il osât l’accompagner.
Il se laissa tomber sur un banc, anéanti par le son de cette voix, par cet accent chantant.
« Uni, murmurait-il, quel nom ravissant ! Elle prononce Ouni... Non, pas tout à fait comme ça... Elle a traîné sur ou et laissé tomber ni comme une petite chose de rien du tout. Ouni... c’est un peu mieux. Et puis ce n’est qu’une habitude à prendre. Chère et douce habitude !... »
Elle passait et repassait devant lui dans le vent ; quand elle allait vers l’arrière du pont, les mèches blondes de ses cheveux courts battaient son front et ses tempes ; au retour, son visage était nu et rose, offert aux caresses amères des embruns.
Bientôt, elle fut rejointe par un grand garçon avec des yeux bleus et des cheveux de chanvre, qui la salua d’un clair éclat de rire, lui secoua les mains, lui frappa les épaules. Elle riait aussi, ripostait bourrade pour bourrade, lui posait des questions aux-
quelles il répondait par des explosions de gaîté. Comme elle l’avait saisi par les poignets, il se dégagea d’un tour de bras, s’échappa en courant, s’engouffra dans une bouche d’escalier, où elle disparut derrière lui.
Jérôme ferma les yeux.
Il ne les rouvrit que le soir, après une lente journée d’atermoiements, où la jeune fille et son compagnon ne parurent ni au lunch, ni au thé, ni au souper ; où il fallut qu’il portât, avec des alcools prohibés, la santé des jolies dames de France, qu’il subît les allocutions du journaliste Directeur Einar Magnussen « au jeune et célèbre dramaturge, ami de la Norvège », de M. l’Avocat Niels Oervik « au porte-parole de la pensée française », de l’armateur Consul Jens Willumsen « au parisien », qu’à chaque bruit de porte ouverte ou fermée son cœur, soudain rempli de l’espoir de la voir apparaître, déçu se contractât et se séchât à la mesure d’une noisette.
La nuit était venue.
Enfin apaisé, tout près d’oublier cet être insaisissable, Jérôme goûtait sous les étoiles la joie d’atteindre les côtes de la Norvège, où l’on voyait déjà scintiller les feux de Stavanger. Il s’inquiétait seulement de ce qu’au mois de novembre l’air fût si doux dans ces parages qu’il croyait semés d’icebergs. Ses yeux fouillaient l’obscurité à la recherche
d’une banquise hostile, livrée aux ours blancs, aux morses.
Auprès de lui Willumsen et Magnussen fumaient leur cigare, buvaient à petites gorgées leur whisky, leur cognac camouflés en eau de Cologne, en élixir dentifrice. Des passagères qu’on n’avait pas vues depuis Newcastle, enfin rassurées à l’approche des eaux tranquilles de la côte, confiaient leur convalescence aux soins de l’air natal.
— Monsieur, dit soudain Jérôme à Magnussen, n’est-ce pas une île flottante que j’aperçois là-bas ?
— Absolument pas, fit Magnussen en regardant Jérôme avec étonnement. C’est le bateau des postes et télégraphes. Il vient prendre le courrier de Stavanger.
Il y eut un arrêt, des échanges de voix, des lanternes balancées, des sacs postaux jetés par-dessus bord, qui tombaient avec un bruit mou dans des bras d’ombre. Le Jupiter se remit en marche. On passait sous des feux blancs qui faisaient froid aux épaules, sous des feux rouges qui les réchauffaient. Le navire glissait par d’étroits chenaux, entre des îles basses et une côte montagneuse, rangeait des maisons de pêcheurs où l’on voyait sous la lampe un homme qui remmaillait ses filets.
Jérôme, impatient de spectacles hyperboréens, estimait que tout cela manquait de
phoques et de pingouins. Il se leva, se mit à arpenter le pont, cherchant à retrouver la légèreté naturelle de son humeur, quand une vague d’amour déferla sur son cœur : il venait de reconnaître Uni Hansen et son compagnon du matin, accoudés au bastingage, silencieux.
Il eut le sang-froid de s’assurer qu’il n’y avait point de contact entre le coude de la jeune fille et celui de son voisin, de compter plusieurs étoiles entre leurs joues, rattrapa tout juste le contrôle de ses actes comme on fait, par les basques de son vêtement, d’un homme qui se jette à l’eau, reprit du souffle et demeura quelques minutes sans mouvement.
Il était la proie de l’instant perfide, se faisait souris entre les pattes du chat, prolongeait son angoisse par le secours de réminiscences romantiques. La lune allait se lever, — c’était toujours ces moments-là qu’elle choisissait ; — il savait bien, pour l’avoir utilisé après tant d’autres, qu’un clair de lune placé en fin de premier acte est d’un effet fatal ; il accepta d’en recevoir à son tour le choc ; il attendit.
Elle apparut, plus vite qu’il ne le souhaitait, entre deux montagnes ; un rayon toucha les cheveux de la jeune fille comme la baguette argentée d’un magicien. Jérôme avança d’un pas. Au bruit, Uni Hansen se retourna.
JÉROME
— Ah ! Mademoiselle, dit-il, quel beau spectacle !
— Oui, dit-elle d’une voix molle, c’est un spectacle beau.
— N’est-ce pas ? Et pourtant, avec l’habitude, on devrait... Eh bien ! non... on sait qu’elle va venir à l’heure marquée sur le calendrier, que ce ne sera qu’un clair de lune de plus... Et puis... Ah ! tout de même, cela vous remue...
— Je crois aussi, dit Uni Hansen d’une voix de plus en plus défaillante.
Le bateau s’éloignait maintenant de la côte et regagnait la haute mer. Jérôme, enhardi par la complicité de la nuit, s’accouda à son tour auprès de la jeune fille et sans s’occuper du compagnon, dont il espérait qu’il n’entendait pas le français, se livra à des considérations d’une poésie de circonstance sur les voyages en mer, l’intimité des relations qu’ils créent, l’agrément des conversations comme celle-ci, amenée en somme par le hasard d’un lever de lune.
Uni Hansen ne disait rien, poussait de temps en temps un soupir que Jérôme interprétait dans le sens le plus favorable. Mais, comme il développait une pensée vraiment charmante sur les mouvements mêmes du navire qui forcent parfois certaines hésitations, rapprochent des mains qui ne demandaient qu’à se joindre, elle se tourna vers son
silencieux voisin et murmura dans un souffle :
— Axel, je crois que je veux descendre à la cabine.
Elle s’appuya au bras de ce grand garçon et s’éloigna, sans donner plus d’attention à Jérôme qu’à son mouchoir qu’elle laissa tomber en route.
Il ne faut pas accorder de crédit aux récits que fait l’auteur des Cinq Sens. C’est un écrivain excessif. Bergen ne portait aucune trace des ravages de la peste, dont il a fait une description affreuse. A peine le centre de la ville était-il encore désert ; mais c’était, disait-on, une conséquence de l’incendie de 1915.
Dès que Jérôme eut mis le pied sur le débarcadère, il fut séparé de Mlle Hansen et de son compagnon par un groupe de journalistes qui le harponna, l’entraîna dans les bureaux de la douane, le somma de rédiger un manifeste au peuple norvégien. Mais comme les uns le désiraient radical, les autres national, Jérôme profita de leurs dissentiments pour s’échapper, sauta dans une auto, scrutant vainement les rues où les deux disparus avaient dû s’engager.
Après avoir parcouru la ville en tous sens, il échoua à l’hôtel, où les journalistes, qui
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l’avaient devancé, l’interpellèrent au saut du marchepied sur la musique des Six, la dernière manière de Picasso, la chorégraphie des Mariés de la Tour Eiffel , les effectifs français en Rhénanie, enfin sur lui-même.
Accablé par la disparition de la jeune fille du Jupiter , Jérôme se prêtait sans plus de grâce aux questions des serviteurs de l’opinion qu’à l’objectif des photographes. Il distribuait aux uns des réponses d’un ordre universel où, par un jeu d’association d’idées purement protoplasmique, partant de Darius Milhaud il arrivait à l 'Homme et son Désir par l’itinéraire d’Ossendowski, au Bœuf sur le toit par l’Inde, Mahatma Gandhi et la rive gauche du Rhin ; il offrait aux autres un visage d’un ordre particulier, déformé par le souci dans un sens vertical.
Une correspondance volumineuse attendait Jérôme à l’hôtel : M. Peter Petersen, armateur, le priait de lui faire l’honneur de visiter ses Marie Laurencin ; M. le Directeur du Musée, sa rétrospective du douanier Rousseau ; M. le Directeur du Théâtre l’invitait à une répétition de Maison de Poupée dans des décors de Fernand Léger.
Un cartel de pêcheurs de morue vint solliciter son avis sur les retards apportés à l’avènement du communisme en France ; une délégation d’officiers et soldats l’entretint du désarmement universel, et des larmes
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coulaient sur les joues de ces braves quand ils prononçaient les noms de Doriot, de Vaillant-Couturier ; des dames aux traits énergiques lui remirent une pétition en faveur du droit de vote pour les femmes françaises, portant les signatures des vingt mille électrices du district de Bergen.
Jérôme qui, pour l’instant, n’avait d’idée bien nette que sur la cruauté du sort, leur répondait par des paroles tirées des prophètes qui produisaient le meilleur effet. Et, comme le directeur de l’hôtel lui annonçait avec une gravité inclinée la « Ligue pour la révision des lois anti-alcooliques », il prit la fuite par les cuisines et alla rôder aux alentours de la gare dans l’espoir d’y rencontrer celle qu’il cherchait.
Il y apprit que le train pour Christiania était parti depuis une heure, qu’il n’y en aurait pas d’autre avant le lendemain matin.
On pourrait penser que cette aventure avec une jeune passagère de paquebot n’était qu’une réédition de celle de Fleet Street avec une passante, c’est-à-dire de l’espèce de ces rencontres stériles de quai de gare, de porte-tournante de restaurant, où telle femme à peine entrevue, aussitôt perdue, apparaît comme l’objet idéal qu’on désire depuis qu’on est en âge d’aimer, noyau de cristallisation composé de « si j’avais su »,
de « j’aurais dû », mais, comme les cristaux, sans vitalité et bien vite arrêté dans sa croissance. Ce serait mal connaître Jérôme.
Du choc qu’il avait reçu la veille sur le pont du Jupiter il gardait une meurtrissure, dont il souhaitait, par une sournoise complicité avec les faiblesses de sa nature, qu’elle s’étendît, qu’elle l’envahît. Il passa le reste de la matinée à errer à travers Bergen, en quête de la moindre impression qui pût raviver sa blessure. Il dévisageait les femmes, découvrant en celle-ci le bleu des yeux d’Uni, en celle-là le rouge de ses lèvres, mais le 'regard, le sourire, quelles misérables contrefaçons ! Il écoutait le son de leur voix : aucune n’était dans le ton.
Quand il fut las de poursuivre de vaines et partielles ressemblances, il se mit en quête de la Norvège avec la passion d’un archéologue s’attaquant aux secrets d’un hypogée. A peine commençait-il des recherches qui s’annonçaient laborieuses qu’il tomba sur Einar Magnussen, lequel s’empara de son bras et ne le lâcha de la journée.
Le lendemain matin, par la faute de la « Ligue pour la révision des lois anti-alcooliques » qui ne voulait pas le laisser partir avant d’avoir obtenu son agrément à sa nomination de membre d’honneur de la ligue, il arriva au train juste à temps pour sauter
dans le compartiment où Magnussen l’appe lait à grands gestes.
— Voilà une belle cascade, dit-il au bout d’un instant.
Le train, s’éloignant de Bergen, pénétrait dans un de ces paysages de keepsake où l’on voit, gravée sur acier, une dame en robe d’organdi, qui se promène, un alpenstock à la main, parmi des montagnes excessivement pittoresques.
— Elle est de 30.000 chevaux, jeta Magnussen en soufflant avec fierté la fumée de son cigare.
— Ah ! fit Jérôme qui prenait la houille blanche pour de l’eau.
— ... et au capital de Krone cinq millions, poursuivit cet homme impitoyable.
« Je ne parlerai plus à ce publiciste, se dit Jérôme. Il met les chutes d’eau en portefeuille. »
Et il songeait à Mlle Hansen, si sensible aux spectacles de la nature. Hélas ! la retrouverait-il jamais dans ce pays couvert de forêts, hérissé de montagnes, d’ailleurs envahi par la neige ? Ses regards plongeaient dans les ravins, fouillaient les clairières. Tel était l’état d’exaltation imaginative, où il vivait habituellement, que la pensée de la jeune
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fille, égarée dans des gorges sauvages, lui venait plus naturellement à l’esprit que la probabilité de la rencontrer dans le train. Il fallut que le désir d’éviter la conversation terre à terre de Magnussen le poussât à faire un tour dans les couloirs pour que cette miraculeuse rencontre se produisît.
Car c’était bien elle, Uni Hansen, qu’il aperçut au moment où il passait d’un wagon dans l’autre. Et c’était si bien elle qu’il recula jusqu’au soufflet pour prendre le temps de s’adapter à cette soudaine réalité. Quand le bouillonnement de ses idées se fut calmé, il résolut de ne pas laisser échapper cette seconde occasion qu’il avait de faire entendre son amour à Mlle Hansen. Il établit son plan d’attaque. Quoiqu’il ne fût pas novice sur ce point, il balançait, dans son soufflet, entre deux manières : l’aveu brutal ou l’insinuation. Après en avoir référé à ses souvenirs d’Ibsen, où il ne découvrit aucun Français qui fût amoureux d’une demoiselle norvégienne et tînt à le lui déclarer dans un wagon de chemin de fer, il estima qu’avec une Nordique il valait mieux procéder par allusion, symbole et métaphore, et qu’un incident de voyage, un aspect du paysage lui offriraient l’occasion d’un aveu.
Restait le compagnon d’Uni, à supposer qu’il fût avec elle dans le train.
JEROME
« Qui peut bien être celui-là ? se demandait Jérôme avec la désinvolture d’un homme certain de réussir dans une entreprise. Un fiancé ? Un flirt ? Un parent ? »
Un parent ? Il s’assurerait sa sympathie Un flirt ? Peuh ! il le neutraliserait. Un fiancé ? Eh bien !... un fiancé ?... Heu... Un fiancé ?... Diable !
Ce fiancé barrait soudain la route à son audace. Et, pour réfléchir plus commodément, Jérôme rebroussa chemin, gagna son compartiment.
— Monsieur, demanda-t-il à Magnussen, me direz- vous comment les jeunes filles de ce pays entendent l’amour ?
— Entendent l’amour ? répéta Magnussen.
Hé bien ! en y prêtant l’oreille.
Il partit d’un grand éclat de rire.
— Je veux dire, reprit Jérôme, est-ce qu’elles l’écoutent volontiers ?
— Absolument oui, quand c’est le fiancé qui parle.
— Le fiancé ?...
— Vous savez, c’est la tradition ici : on s’aime, on se fiance.
« Cet homme doit avoir des filles », se dit Jérôme.
Puis à haute voix :
— C’est, à peu de chose près, le sentiment des parents français ; mais il n’y paraît guère dans la pratique car, pour les
jeunes filles, ce n’est pas quand elles sont fiancées qu’elles écoutent le plus passionnément celui qui leur parle d’amour.
Jérôme exprimait là une opinion d*un tour purement romanesque : il savait bien que les demoiselles de Langeais ne donneraient pas le bout de leur doigt à baiser sans qu’on y eût passé l’anneau des fiançailles. Mais, dans son esprit, pour que les jeunes filles valussent qu’on s’y arrêtât, il les fallait pathétiques comme Hermione, touchantes comme Junie, fatales comme Juliette, en un mot théâtrales. Et ce n’était pas ce qui le surprenait le moins dans son aventure du Jupiter que sa vie fût bouleversée par une jeune fille qui préférait Jack London à Musset.
Cependant le train courait sur les flancs d’une montagne difficile, se mouvait sourdement dans un couloir de neige, passait d’un tunnel à l’autre, inscrivant dans l’œil des voyageurs les traits noirs, les espaces blancs d’un langage Morse, auquel Jérôme s’en remit finalement pour décider de son sort : il se jura qu’au signe de la lettre U, — deux tunnels courts, un tunnel long, — il rejoindrait Uni Hansen.
— - Mes filles qui ont habité Paris, disait Einar Magnussen, m’ont affirmé que les jeunes hommes les courtisaient, leur cherchaient même des baisers, sans leur parler
mariage. C’est une coutume curieuse et véritablement difficile à accommoder à une
société démocratique.
« Un long, un court, » notait Jerome, trop absorbé par les tunnels pour suivre Magnus- ?en.
— Songez, Monsieur l’auteur, que la femme a chez nous, en amour, comme en toutes choses, des droits égaux à ceux de l’homme. Je dirai même qu’en raison des
nobles risques de la maternité...
U !... s’écria Jérôme, comme le train
sortait d’un tunnel interminable.
11 bondit hors du compartiment, bouscula le contrôleur, franchit le soufflet, pénétra dans le wagon voisin et aperçut Mlle Hansen, toujours à la meme place dans le couloir, le dos tourné au paysage, attentive à délivrer de sa tunique argentée une croquette de chocolat.
Ah ! Mademoiselle, fit-il tout essoufflé,
comme votre pays est beau ! Ces chaos de rochers, ces sapins... Ah ! ces sapins...
Oui, dit Uni Hansen toute à sa minutieuse besogne, il y a beaucoup des pierres et des arbres.
— Et puis ces tunnels qui écrivent sur le flanc des montagnes des U, des J... Mais je ne vous ai pas demandé de vos nouvelles. Vous allez bien depuis cette belle soirée ?...
— Belle ! fit-elle en riant. Je n’ai pas trouvé ainsi. J’étais tellement malade !
— Mon Dieu, vous avez été souffrante ?
— Oui, le mal de la mer. Et j’ai resté dans le lit hier tout le jour. Mais, je vous prie, acceptez un de ces croquets de chocolat. Ils viennent depuis Lausanne. C’est mon amie Margaret qui me les a fait cadeau au perron du départ, avec tout le pensionnat qui était là. Elle avait beaucoup du chagrin, elle jetait des soupirs pareils que la locomotive.
Jérôme prit un chocolat, le croqua, fit des mines de gourmet.
— Il est à la noisette, dit-il, j’adore ça.
Il eût été au savon qu’il ne l’en eût pas moins adoré. Et pour se mettre à l’unisson des sentiments de la jeune fille, il se donna un air mélancolique, gagna par un souterrain le quai de Lausanne, se joignit aux pensionnaires.
— Pauvre Margaret ! fit-il dans un soupir.
— Oh ! je ne la reverrai jamais. Elle est fiancée avec un officier dans les Indes. Il faut mettre l’oubli sur elle et manger son chocolat.
— C’est ça, approuva Jérôme, il faut oublier Margaret.
Il aurait bien voulu lui demander si elle n’était pas fiancée, elle aussi, car s’il oubliait Margaret d’un cœur si léger, il n’oubliait
JÉROME
pas son rival, dont il venait d’apercevoir par la portière du compartiment le profil détesté penché sur un magazine.
— Mademoiselle, commença-t-il...
Il ne pouvait se décider à poser la question, l’avalait quand elle venait à ses dents, se donnait des délais, comptait jusqu’à dix, puis de dix à un. Il prolongeait sa lâche et délicieuse ignorance.
« Je pourrais, se disait-il, la prier de me présenter. Mais de quoi aurais- je l’air ? »
Il guettait, à travers les vitres, une montagne symbolique, quelque assemblage de roches allégorique, un aspect de la nature qui la mît sur la voie de son tourment, lui fît comprendre qu’il l’aimait et qu’il était jaloux.
Il maudissait la neige de masquer le visage des choses, le ciel d’être sans nuage.
Enfin, avisant une cabane posée à la lisière d’un bois :
— Voilà une chaumière, dit-il. En France, quand nous rencontrons une chaumière, nous pensons au cœur que nous voudrions y abriter.
Il se trouva romance au dernier degré, rougit de sa déchéance, se crut perdu.
— En Norvège, dit Mlle Hansen, ils sont pour les chasseurs. On construit ces petites huttes avec les troncs du sapin et on glisse la mousse entre pour empêcher le vent qu'il
passe. Mon père avait plusieurs huttes dans les forêts de Namdalen pour chasser les élans.
— Les élans, dit Jérôme, qui songeait à ceux de son cœur, j’en connais qu’on ne chasse pas facilement.
— Vous dites exactement. Les plus rusés échappent à l’affût et passent ici où on ne les attend pas.
— Hélas ! soupira Jérôme, ils font comme ceux dont je parle.
Uni Hansen gardait un front serein sous les à-peu-près désespérés de Jérôme.
— Mademoiselle, demanda-t-il d’un ton de très vif intérêt, accompagnez-vous Monsieur votre père dans ses chasses ?
— Non, répondit-elle ; maintenant mon père habite dans l’Afrique et il chasse la baleine dans la mer du Congo.
— Du Congo ! s’exclama Jérôme. Qu’est-ce que les baleines vont donc faire si loin de leurs mers natales ?
— Je ne sais pas, dit-elle. Mais mon frère vous dira cette chose.
Elle se pencha vers le compartiment et appela :
— Axel, tu veux dire à ce monsieur français cela que les baleines vont faire sur le Congo où papa les chasse ?
— Leurs petits, répondit le jeune homme au magazine.
JÉROME
— C’est leurs petits qu’ elles vont faire, répéta-t-elle à Jérôme qui ne 1 écoutait plus.
Axel, son frère !... Chères baleines ! Chers petits des baleines !
Cher Axel ! quel garçon sympathique, et intelligent ! En savait-il des choses ! Le Congo, la parturition des cétacés... Jérôme voulait lui sauter au cou, le serrer dans ses bras, le tutoyer, l’inviter pour le soir même au Café de Paris, lui confier son argent, ses secrets, son amour pour Mlle Uni.
Il s’approcha de lui, lui prit les deux mains.
— Monsieur dit-il, quelle jolie cravate
vous avez ! »
Mais c’était la sœur qu’il trouvait jolie.
Elle vint s’asseoir auprès d’eux, prit une cigarette dans l’étui de son frère, l’offrit à Jérôme, en prit une seconde, les alluma et dit :
— C’est le caporal, je préfère lui que tous les autres.
— Moi aussi, fit Jérôme qui ne fumait que des tabacs doux.
— Elle est dans les couleurs de mon club, expliquait Axel Hansen répondant au compliment de Jérôme.
Il se plongea de nouveau dans sa lecture.
— Ah ! Mademoiselle, s’écria Jérôme, • Monsieur Axel est donc votre frère ! Si je l’avais su plus tôt, j’aurais passé sur le Jupiter la plus belle soirée de ma vie...
Mlle Hansen l’écoutait en répandant par ses minces narines des nuages de fumée.
— ... et je n’aurais pas connu cette affreuse solitude du cœur...
— Je comprends, dit la jeune fille, vous n’aviez pas un ami pour boire ensemble.
— C’est cela même, fit Jérôme avec enthousiasme.
« Quelle innocence, se disait-il, quelle fraîcheur d’âme ! »
Il courut vers son compartiment, prit ses valises.
— Excusez-moi, dit-il à Magnussen, j’ai retrouvé un de mes bons amis et sa sœur ; ils insistent pour m’avoir auprès d’eux.
Il rejoignit ses bons amis, apprit qu’Axel Hansen était secrétaire de l’armateur B. J. Stav, qu’il revenait de Londres, où il avait traité des affaires d’affrètement, qu’il sautait 32 m. à skis, qu’il s’entraînait pour les 40 m.
« M or genbladet ! Tidens Tegn ! Aftenposten ! »
Dans cet heureux pays où il ne se passe rien, le chœur des petits crieurs de journaux domine les bruits de la ville.
Après une nuit d’un sommeil encombré de baleines, Jérôme quitta l’hôtel, dès l’aube, impatient de croiser des passants coiffés de bonnets de fourrure, de rencontrer des traîneaux à clochettes, des attelages de chiens esquimaux, de respirer l’air que respiraient des lèvres chéries, quand, posant le pied sur le trottoir, c’est lui-même qu’il croisa, contre lui-même qu’il buta, comme si vingt miroirs lui renvoyaient son image : sur chacune des feuilles, que les petits vendeurs agitaient sous ses yeux, figurait un Jérôme de face, de profil, en pied, en buste, détachant un front soucieux, un regard préoccupé sur le tambour de porte de l’hôtel de Bergen.
La presse de Christiania députait cent mille Jérômes pour accueillir Jérôme.
« On n’est jamais si bien servi que par* soi-même, » pensait-il.
Il salua d’un sourire familier la foule des Jérômes maussades, aspira largement l’air frais de cette ville de bon accueil et s’élança à la découverte de la Norvège. Quoi qu’il fît pour trouver sur son chemin des marchands de peaux d’ours, de morue sèche, de renne boucané, la rue lui imposait des bureaux de change, des salons de coiffure, des magasins de cigares ; mais, comme on glisse sur les petits défauts d’un beau visage, il passait outre, s’exaltait sur la faible clarté du soleil aux approches de midi, humait avec délices l’odeur de saumure et de goudron qui venait du port. Il foulait la croûte de neige maculée des trottoirs comme le premier tronçon de la route vers le pôle. Il était aveugle aux chapeaux melons des passants, sourd aux trompes des autos.
Il était amoureux de la Norvège comme il l’était d’Uni Hansen, en raison d’un faisceau d’idées préconçues, c’est-à-dire avec fanatisme. Il lui fallait toute la sagacité que développent, à l’ordinaire, les sentiments de cette espèce pour la retrouver dispersée, ici et là, en petites touches qui lui faisaient découvrir le sens nordique de la ville, comme le texte caché d’un cryptogramme apparaît aux yeux
JÉROME
d’un initié par les jours d’une grille. Négligeant les safety razors du friseur, les muguets du fleuriste, les oranges, les kakis du fruitier espagnol, les femmes brunes et les tramways bleus, placés là pour dérouter un novice, il ne retenait que les signes utiles à sa découverte, comme les bottes fourrées des élégantes, les sacs en peau de mouton d’où sortait la tête blonde d’un bébé, le plissement lapon des yeux d’un colporteur.
Ce que son regard pourtant n’arrivait pas à éviter, c’étaient ces Jérômes en veston cintré, le chapeau sur l’œil, la canne au bras, bien Français en somme, que lui imposaient les journaux.
« Dagbladet !... Dagbladet].. . » glapissaient maintenant les gamins.
C’étaient les éditions de midi que s’arrachaient des gens affamés de nouvelles, après un jeûne de plusieurs heures. Avec quelle hâte ils dévoraient cette pâture internationale, ce bulletin de santé du Président de l’U. R. S. S., cette réponse du Reich au mémorandum des Alliés, cette arrivée à Londres du Ministre d’Australie, cette mise en chantier d’un croiseur japonais !
Jérôme acheta un numéro. Il goûtait au fond de lui-même cette gloire d’un jour qui le mêlait aux événements du globe, mais, à fleur de cœur, il n’était pas sans craindre l’effet que produiraient sur Mlle Hansen
ces portraits maltraités par la pâte grossière des journaux. Il eût aimé imaginer la jeune fille découpant les Jérômes du Tidens Tegn , d ’ Aftenposten, les glissant entre les feuillets d’un livre, entre ses mouchoirs dans son armoire, les montrant à sa meilleure amie :
« Il est mieux que cela, tu sais. »
Saisi par le froid, il ne poussa pas plus loin son exploration. Il eut l’impression subite d’avoir perdu son nez. Il se regarda dans la glace d’une vitrine, aperçut cet objet tout blanc au milieu d’un visage violet, se rappela des histoires de nez gelé que les passants vous frictionnent avec de la neige, revint en hâte sur ses pas et pénétra dans le hall de l’hôtel au moment où ses oreilles et la plupart de ses doigts disparaissaient à leur tour.
— Il fait froid, Monsieur l’auteur, lui dit le portier en manière de politesse.
— Peuh ! fit Jérôme qui venait de consulter le thermomètre, à peine — 25° !...
Rien de ce qui marquait la proximité du pôle et l’idée qu’il s’était faite de l’hiver nordique n’était assez accusé à son goût.
Il s’installa sous les palmiers du fumoir ; son nez reprit du ton, ses oreilles refleurirent. Et il attendit. C’était une habitude qu’il partageait avec ceux dont on dit que tout leur réussit. C’est aussi la façon d’agir qui donne le moins de déboires aux imaginatifs.
JÉROME
Il attendait que les choses s’arrangeassent d’elles-mêmes, que la porte s’ouvrît et que celle dont il était venu chercher l’amour en Norvège tombât dans ses bras.
Ce n’était pas si mal calculé.
Au bout d’un instant, un groom vint l’aviser, dans une langue inconnue qu’il jugea ravissante et qu’il comprit sans effort, que Mme Clara Berg le mandait au téléphone.
« Mon Dieu, se dit-il, c’est ma traductrice. Liquidons-la au plus vite... »
Il pénétra dans la cabine.
— Lui-même, Madame.
— Mille fois trop aimable. Vraiment, je ne...
— Oh ! encyclopédique, c’est beaucoup dire.
— Ossendowski ? Mahatma Ghandi ? Oui, en effet. Mais je ne les connais pas personnellement.
— Les journalistes ont exagéré, Madame.
— Par téléphone, ce serait un peu long à développer. En principe, je ne vois pas d’inconvénient à ce que l’homme se nourrisse de végétaux.
- — - C’est cela, nous en parlerons tout à l’heure de vive voix.
— Je n’ai pas moins de hâte à connaître la traductrice de Littérature. Au revoir, Madame. J’attends ici M. votre fils, puisque vous voulez bien le charger de me guider jusqu’à vous.
« Que diable les journaux ont-ils pu me faire dire ? » se demandait Jérôme qui sortait de la cabine, économiste, sociologue, géographe et théosophe.
Il ramassa les gazettes éparses sur les tables du fumoir. En des manchettes sensationnelles son nom figurait parmi des mots obscurs. Il fit venir le portier.
— Mon ami, dit-il, que signifient ces assemblages de lettres auxquels mon nom est mêlé ?
L’autre traduisit d’une voix que le respect rendait grave et la prévision d’un pourboire exclamative.