‹ Jérôme Napoléon et la Pologne en 1812Chapitre 14 sur 97 · RUE · texte numérisé non relu

RUE

Jérôme, neveu par alliance de Marie Féodorowna, offre un appui dynastique intéressant pour un politique aussi attentif que Napoléon : à lui seul, il légitime le divorce de l'Empereur dont les alliances de famille ne peuvent décemment être inférieures à celles de son cadet, de sa créature : il est de même un argument en faveur de celui de cet entêté de Lucien. Jérôme se trouve être plus utile que tous les Napoléonides à la grande politique impériale, du seul fait de sa docilité 50.

Ce n’est pas tout : Catherine n'avait été jusqu'alors que loiniainement la nièce de son impériale tante. Son père, Frédérie de Wurtemberg, étant passé, après une brouille avec le roi de Prusse, d’une garnison silésienne à Pétersbourg, y avait fait figure de parent pauvre, de général à la suite, sans espoir de couronne, même ducale. Marie Féodorowna avait été cause des mauvais traitements qu’il avait infligés à sa femme, de l'abandon de celle-ci, indirectement de sa mort. Depuis lors, Catherine avait vu son père Gevenir Due, puis par la grâce de Napoléon, roi de Wurtemberg; elle était devenue reine de Westphalie, belle-sœur de l'Empereur qui avait voulu que l'enfant née à Pétersbourg fut vraiment traitée en reine par sa tante. Il y a une lettre de Catherine à Napoléon où transparaît la joie née de ces multiples et splendides promotions 51. Alexandre voulant procurer à Napoléon le plaisir de l’accabler de bons procédés, lui envoie son oncle le Prince Alexandre de Wurtemberg dont il lui recommande la personne et les intérêts : « Des arrangements de famille faits par le roi son frère sont cause qu’il se trouve privé, ainsi que son autre frère le Prince Ferdinand, qui est au service d'Autriche, à peu près de toute leur fortune. V. M. peut faire changer leur sort. J’envisage comme un devoir de parenté de le recommander aux bonnes grâces de V. M. » #7. Il s’agit d'intervenir près du beaupère de Jérôme en faveur de son oncle, à la prière du fils de sa tante, la tsarine mère. Voilà Jérôme et Napoléon lui-même

(30) C’est 6 jours après avoir accusé réception du mariage de Jérôme, qu’Alexandre rompt avec l’Angleterre : avec un peu de bonne volonté on peut établir là des relations de cause à effet. En 1808, quand Alexandre annonce à Caulaincourt le départ de son ministre près de Joseph roi de Naples, il lui exprime le plaisir qu’il éprouverait à voir Louis et Jérôme en accréditer près de lui (Tatischeff : Alexandre 1° et Napoléon, p. 230 et 265). ï

(31) Mémoires de Jérôme, t. 3, p. 29-30, 392-3, 112.

(32) TartiscHErFr, Alexandre 1° et Napoléon, p. 410. Pétersbourg, 28 mai 1808.

AD

dans les Wurtembergs jusqu’au cou, en relations intimes avec le tsar et sa famille.

Erfurt ! Une atmosphère trouble, derrière un décor d'alliance cordiale. Marie Féodorowna, certaine qu’on doit tout craindre d'un usurpateur sorti de la Révolution, la tête pleine des drames dont est si riche la cour russe depuis un siècle, issue elle-même d’un famille rude et violente, a fait, avant le contact, redouter à Alexandre le sort des Bourbons d’Espagne à Bayonne %. Chez sa sœur Marie, Grande-Duchesse de Weimar, le tsar écrit à sa mère : « Nos intérêts m'ont contraint ces derniers temps à une étroite alliance », avec Napoléon. « Nous verrons sa chute avec sérénité. Si la Providence a décidé la chute de cet immense Empire..., le plus sage serait d'attendre le moment » %#. Talleyrand chargé de voir si, en cas de divorce, l'Empereur pourrait épouser une sœur du Tsar saisit cette occasion pour dire à Alexandre : « C’est à vous de sauver l’Europe et vous n’y parviendrez qu’en tenant tête à Napoléon ». Si un serrement de mains d'Alexandre après un vers d'OEdipe, semble permettre à Napoléon d'espérer, certains propos du Tsar l’inquiètent fort. « Croira-t-on, dira-t-il, ce que j'ai dû débattre avec lui ? II me soutenait que l’hérédité était un abus dans la souveraineté et j'ai dû passer plus d’une heure et user toute mon éloquence et ma logique à lui prouver que cette hérédité était le repos et le bonheur des peuples. Peut-être aussi me mystifiait-il : car il est fin, faux, adroit » 55. Simple manifestation du goût russe pour les paradoxes destructeurs ; d’ailleurs une hérédité très spéciale présidait à la succession au trône en Russie; enfin Alexandre trouvait bon de plaider l'inutilité qu’il y avait pour Napoléon à s’assurer des successeurs. La réponse du Tsar au sujet de sa sœur fut « assez encourageante » %, mais comme la question n’était pas encore de celles qu’on pouvait régler séance tenante, on passa aux affaires urgentes et Alexandre écrivit à sa sœur : « Tout

(33) SCHILDER, Imperator Alexandr, t. 2, p. 229.

(34) Nicolas MicHAILOvITCH (Grand Duc), L'Empereur Alexandre 1®%, t. 1, P., 83. Et à sa sœur Catherine : « Bonaparte prétend que je ne AR un sat. Rira le mieux qui rira le dernier » (Nicolas Michaïtovite : Perepiska Imperatora Aleksandra 1 s siestroï velikoï kniaginiei Ekaterinoï Pavlovnoi. Petersburg, 1910, xxx-320 p. in-8°, p. 17. Il y a erreur sur la date ou le lieu de cette lettre. Weimar 26 mai 1807.

(35) Las Cases, Mémorial de Ste-Hélène. Paris tt 2)Mp. 029:

(36) TariscHerr, Alexandre 1 et Napoléon, p. 519.

AA

ce que je puis vous dire de plus agréable d'ici, c’est qu’on ne pense plus à vous » 57.

Jérôme et Catherine ont été invités à venir respirer cet air empoisonné. À Cassel, le bruit courra qu’on a parlé à Erfurt de la restauration de l’ancien royaume de Pologne, que cet Etat doit échoir à Frédéric Auguste et la Saxe à Jérôme. Inquiétude générale, vaine d’ailleurs %$. Cependant Masson commente ainsi l'invitation : « Aussitôt branle-bas à la cour, tout mis en jeu, toilettes, diamants, uniformes, équipages ». Pourquoi pas ? Il n’y à nul indice que ce souci de se présenter en: rois, et en rois jeunes devant leur « cousin germain » ait déplu à Napoléon. « A l’arrivée, Catherine, si proche d'Alexandre, par suite précieuse, est reçue à miracle. Le jour de la grande chasse de Weimar, Jérôme est indisposé, mais Catherine doit venir quand même assister à tout entre son beau frère et son: cousin germain. Sa présence donne une apparence de famille, un air d'intimité auquel Napoléon est sensible » #. À Weimar encore, Alexandre ouvre le bal avec la reine de Westphalie et ce premier tour avant fait valoir son élégance et sa bonne mine, il récidive #. Jérôme porte ce grand cordon de Saint- André dont il fut le premier français à être décoré avee Murat, Talleyrand et Berthier et dont seuls après eux seront honorés Champagny et Caulaincourt#!. A table, à Weimar, lorsque Napoléon sortira la phrase « Quand j'étais lieutenant d'artillerie »… Jérôme est assis entre Alexandre et le roi de Wurtemberg . Au contact de ce jeune Corse si primesautier une réelle familiarité s'établit; au moment du départ d'Erfurt, Jérôme dit au Grand-Duc Constantin : « Voyons, dis-moi ce que tu veux que je t'envoie de Paris. — Ma foi, rien : ton frère m’a fait présent d’une magnifique épée; je ne désire rien de plus. — Mais, encore une fois, je veux t’envoyer quelque chose : dis moi ce qui te ferait plaisir. — Eh bien ! envoie moi six « demoiselles » du Palais-Royal » ##. Si le projet de ma-

(37) Nicolas Micxaizovirem, Correspondance d'Alexandre 1° avec sa sœur Catherine, p. 20, lettre 18. Erfurt 20 sept. 1808. ‘

(38) KLzeiNscaMipr (DR. ARTHUR), Geschichte des Kônigsreiches Westfalen. Gotha, Andreas Perthes, 1893, vur-678 p. in-8°, p. 188

(39) Masson, Napoléon et sa famille, t. 4, p. 3807. ;

(40) Vanpaz, Napoléon 1‘ et Alexandre. De Tilsit à Erfurt. Paris, Pion 1891, xxr-527 p. in-8°, p. 445. j 6 É

(41) Idem, p. 108 et Almanach impérial Paris, Testu, 1812, 975 p. in- 12, p. 193.

(42) Idem, p. 444.

(43) CoxsTANT, Mémoires.

RO TEE

riage russe dont Napoléon laissa entrevoir le désir, était réa-

lisable, c'était plutôt par des intermédiaires comme Catherine et Jérôme, que par le trop habile Talleyrand. S’il y eut de la part d'Alexandre une réponse « assez encourageante », C'est au couple royal westphalien qu'il en faudrait savoir gré. Or, le 22 novembre 4809, Maret chargeant Caulaincourt « d’aborder la question franchement et simplement » avec le tsar, lui écrira : « Dans l’entrevue d’Erfurt, l'Empereur Alexandre doit avoir dit à l'Empereur Napoléon qu’en cas de divorce, la princesse Anne, sa sœur, était à sa disposition » ! Cette façon de reprendre une conversation au point où elle s’est inierrompue, exclut ioute idée de propos en l'air. Lefebvre, secrétaire de la Légion de France à Cassel, parfois confident de Jérôme, note que si cette lettre a été signée par Maret, elle a été dictée par Napoléon lui-même #. Or, le 22 novembre 1809, Jérôme est à Paris depuis le 5 et Catherine, appelée par lui, vient d'y arriver #. [1 est vraisemblable que Napoléon au moment d’évoquer ces souvenirs chez Alexandre, a vu et questionné son frère et sa belle-sœur, spectateurs et acteurs dans le lever de rideau d’Erfurt.

Autre fait, point négligeable : par Catherine, Jérôme est encore apparenté en Pologne aux Czartoryski, à la « Famille ». Louis de Wuriemberg, frère du roi Frédéric, frère de Marie Féodorowna, oncle de Catherine, avait épousé (1784) Marie Czertoryska, sœur du Prince Adam, futur ministre et ami d'Alexandre 1°, futur candidat in petto au trône de Pologne. Voilà done Jérôme neveu d’une Czartoryska. Depuis lors, il est vrai, Louis passé du service de la Prusse à celui de la Pologne a, en Lithuanie, (1792) donné de traitreux avis aux

Russes, abandonné ses troupes, traversé Varsovie portant sur:

lui ses ordres prussiens et rejoint Berlin sans encombre #. La princesse Marie, négligée par lui, injuriée, tirée du lit par les cheveux #7, en avait profité pour divorcer, et Louis s’était

(44) LErEBvRE (Armand), Hisoire des cabinets de l’Europe pendant le Les et l’Empire, Paris, Amyot, 2° édition, 1869, 8 vol. in-8°, t. 5,

(45) Mémoires de Jérôme, t. 4, p. 313 et 316. Lettres de Lefebvre à Champagny, Cassel 3 et 16 novembre 1809.

(46) NrEMcEwicz (JULIAN Unrsyn), Pamietniki (1809-1820), Poznan, Zupanski, 1871, 2 vol. in-8°, t. 1, p. 239.

(47) Sto lat Mysli Polskiej, Zyciorysy, Streszezenia, Wyjatki, pod re- -daksja Chrzanowskiego, Gallego i t. d. (Cent ans de Pensée polonaise : Biographies, études, extraits rédigés par Chrzanowski, Galle, etc.) Varso-

£ Lu on ? Ji

Page 1