‹ Jérome, ou, Les deux époquesChapitre 5 sur 44 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

RAIMBAUT , GENEVIÈVE , JOLIVET , ils entrent tout doucement , par le fond-, Jolis'et porte un portrait pareil à celui de Rainibaut sous son bras.

uAuiBAUT , se retouimant.

Tiens , c'est loi , femme ? . . .

GEMEVIÈVE. M

Ah ben ! tu te retournes. . . il n'y a pas de plaisir , je voulais le faire une surprise. . .

RAIMEAL'T.

Il fiillait donc me prévenir, alors. . . ;

GENEVIÈVE

C'est égal, rintenljon y clait... Embrassc-moj , mon liomme , eVst aujourd'hui ta fête , et j'ai voulu te douner ma ressemblance pour ton bouquet.

BAiMBAUT, regardant le portrait.

^ Vo)là-t-il une attention délicate! Voyons que je voyo.. .

c est que c'est ça tout de même ! (Jolivet tient le portrait.)

Air : IS"y a que Paris.

Il faut qu'ce soit un peintr' fameux ! A c'portrait là n'y a rien à dire :

C'est ben ton nez , c'est ben tes yeux , C'est ben ta bouche et ton sourire.

Grands dieux ! comme il est resscmhlaul! Il est parlant! ( 4 /■ is. )

GENEVIÈVE , riant.

Tu trouves ?

RAiMBAUT , donnant le portrait à Jolivet. Jolivet , mets-moi ce portrait-là en regard du mien. . ^ quand on s'aime bien , on peut se regarder en face. . . pas vrai , Geneviève ?

GENEVIÈVE

Oui , jamais de profil , on a l'air de sournois. . . JOLIVET , attachant le portrait de Geneviève en face de celui de Ravnbaut.

Na !. . voilà le ménage accroché (Il Vadmire. ) C'est pas pour dire , mais faut qu'il y ait dans Pai^is des fameux artistes pour attraper les gens comme ça I

GENEVIÈVE

C'est que c'est des portraits qui coûtent six francs la pièce.

JOLIVET

Avec le cadre ?

GENEVIÈVE

Avec le cadre.

JOLIVET

Faut s'aimer fièrement pour faire de ces sacrificcs-là . . .

Savez-vous qu'on vous cite clans la rue de l'Echelle comme deux modèles do fidélité ?Oa dit : Regardez Jérôme Raimbaut, voyez madame Geneviève. . . on croirait qu'il sont mariés diiier. . . et ça reiaiilit sur moi, vot' premier garçon. . . les petites filles me fout des mines !. . .

GEN£VIÎ;VE.

Dame I quand tu seras dans ton ménage , faudra faire comme nous , Jolivet. . . lâche d imiter mon mari.

Air : vauiloville du Bûclieron ( Opéra. )

De p'iits soins jamais y n'se lasse j

\la c'qui fait qu'nous vivons d'accord :

En rentrant le soir il m'eniijrassc ,

Il m'embrasse cncor quand il sort...

Quand il travaill', si d'vant luij'passc , Le p'iit baiser s'trouve encor là. . .

Qu'est-c'qui n'aim'rait pas un liomm' comm' ça?

RAiMBAtJT.

Tiens , Geneviève , ce sont les bonnes femmes qui font les bons maris.

M5me p.ir.

(^ Jolivet.) Quand j'éprouve une soif extrême, Et qu'la bouteille a disparu, Eli' m'en offre un' seconde ell'-même; Et, si j'dis après avoir bu :

Si t'en montais une troisième?...

A la cave tout d'suite ell' s'en va... Qu'est-c'qui n'aim'rait pas un' fcmm' comme ça?

GENEViiiVE.

Ail çà! je vas mettre le couvert.

Elle sort et rentre aussitôt tenant Marianne endormie qu'elle va mettre dans son berceau.

RAIMDATJT.

Tu vois, Jolivet , ce que c'est qu'un bon ménage 5 ça doit l'encourager. . . marie toi, mon garçon.

JOLIVET

Oui, c'est ça , marie-toi , marie-toi. . . c'est ben facile à dire. Vous ne savez doue pas que je suis pincé ; je viens d'avoir dix-huit ans , je stiis de la réquisition , il f;\ut que je

file à la frontière; marie-toi!... on va me donner pour femme une clarinette de cinq pieds; ça ne laisse pas que dètre régalant. . .

RAIMBACT.

Et tu te plains ! morbleu ! tu es plus heureux que nous. Dans ce temps-ci , le métier de soldat est le meilleur; on est à Tabri des médians , on défend son pays , et on n'est pas témoin d'ses malheurs , c'est tout pi'ofitl . . . Tiens , regarde ces pistolets.. . ce sont les miens quand je servais dans les dragons de Tliionville. . . ils ont brûlé plus d'une cartouche en Belgique , eu Hollande. . . et si je n'avais pas été blessé. • . j'y serais encore.. . Eh bien! lu feras comme moi, quand tu auras attrapé un bon coup de feu^ tu viendras te reposer ave(^nous , et tu retrouveras toujours ton marteau prêt et ton couvert mis .

joLivET , se grattant Toreille.

Oui, un bon coup de feu. , . Mon Dieu , je sais. ... il y a de beaux côtés ; mais c'est égal , j'aime mieux raboter mes planches. ... Vous me direz qu'il y a de la gloire, mais je vous répondrai que quand on n'est pas né pour une partie, c'est le diable pour s'y mettre

RAIMBAUT

Bah I quand tu auras l'uniforme sur le dos tn iras comme les autres. . • Ah çà I femme , voyons, songes-tu au souper ?

GENEVIÈVE, mettant Je couvert.

Oui, mon homme. . . Ah! que je te dise. . . tu ne sais pas . . . j'ai invité le voisin Lelièvre , le rôtisseur du coin , à souper avec nous . . .

KAIMBArT.

Lelièvre! . . . pourquoi ça? je ne l'aime pas. . .

30LIVET

C'est pourtant un bon homme . . .

RAIMBAtT.

Oui , mais si timide, si craintif. . . D voit des conspiralions partout.

Air : vaudcTille du Petit Conrrier.

Il est à craindr pour ses amis ; De sa frayeur il n'csl pas Titiaître,

£l , dans io peur «.le s'coinpromeUrc ,' Il comproinctlrait tout Paris.

JOLIVET

Ça c'est Trai .' . . .

Quand on lui demande à la ronde

S^il est, dans le fond de son cœur,

De la Montagne ou d'ia Gironde , ,

Il répond : Je suis rôtisseur. (bis.)

GENEVIÈVE

Bail! l)ali! qu'est-ce que ça nous fait, comme nous ne nous mêlons de rien> nous n'avons rien à craindre. haimuatit.

Ce n'est pas une raison. . . d'ailleurs, moi , j'aime qu'un homme soit un homme.

GENEVIÈVE

Ecoute donc, je n'ai pas pu me dispenser de l'inviter; c'est chez lui que j'ai commandé l'épaule de mouton; il m'a dît en riant : Voisine , j'aurai l'œil dessus. . . et si j'en mange ma part, je vous réponds que je ne la laisserai pas brûler ....

RAIMBAUT

Allons! soit, mais il ne faudra rien dire devant lui. . . parce que ....

GENEViiîVE.

C'est bon. . . c'est bon. . . on ne parlera pas.

Elle sort à droite etnportant un filat vide. RAIMBATJT , à JoUvet.

Toi, Jolivet. . . c'est demain matin que tu files. . . As-tu ta feuille de route ?

JOLIVET

Je vas la quérir à la section, il y a assemblée ce soir, et le cordonnier d'à côté qu'est municipal m'a dit de venir à neuf heures.

RAIMBAUT

Allons , dépêche-toi et reviens faire encore un bon souper, en attendant que tu manges le pain de munition.

JOLIVET

Oh .' souper I. . . je ne crois pas que je puisse revenir à ce soir. . . J'ai tant d'affaires. . . à la nuniicipalité. . . à la section. . . et puis , faut que je passe aussi chez le voi-

lO

tmior de Coibeil , pour qu'il prévienne mou père et ma luère que je vais j)r(>ndre îair là-bas , et qu'ils m'envoient (le quoi... car je n'ai {)lu5 (|u'un assi^'nat de cimjuanle sous. Mais je vous emhrassci;ii avant de partir, demain .malin. Au revoir , not' maître.

, 11 son.

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