L AMBULANCE
crût. <î'était un pioge, mon cher, une alTreuse ruse de guerre. A la distance de dix pas, les choses changent d'asçpect. Les croisées se garnissent de mousquets, les embrasures s'illuminent. Feu roulant, décharge à bout portant : tont tombe à mes côtes. Une vraie tuerie. Nous ne restons que deux debout, moi et un tambour ; encore cet enfant de troupe a-t-il le bras fracassé par une balle. Je me làte, je suis intact. C'étail le cas d'exécuter un par lile à gauche ; eh bien ! non. Je saute sur la caisse et me livre à un roulement démesuré. 11 faut que cette manœuvre ait jolé du trouble parmi les factieux ; en un clin d'œil la place était libre, et je restais maître de la position. Ce que c'est pourtant qiae l'audace!
— En effet, voilà un trait hardi.
— J'en ai trente comme ça. Que veux-tu, Jérôme, aiouta l'artiste eu s'échauffant, il s'agissait du salut commun. On se doit à la patrie : c'est notre mère après tout ; elle nous a prodigué le lait de ses mamelles. Nous serons martyrs, s'ille faut, mais elle sera sauvée. Oui, mon fils, voilà comment je comprends mes devoirs : tout pour le pays. J'ai jonché le pavé de morts, je le joncherai de nouveau. J'ai brûlé cent et tant de cartouches, j'en brûlerai mille. Au fait, pourquoi ne pas vider les questions d'un coup ? L'habit d'une part, la blouse de l'autre ; la blouse dévorera Ihabit, ou l'habit dévorera )a blouse : l'un des deux costumes est de trop sur la terrev A la bonne heure ! J'aime mieux ça. C'est rondement posé. Voyons, malheureux; le cœur vous en dit-il ? Alignons-nous alors ! Alignons-nous et que ça finisse !
En parlant ainsi, le peintre semblait animé de l'esprit des batailles : jamais sa barbe n'avait exprimé plus de résolution. Pour ajouter à l'eirct, il s'était levé, et, s'emp;irant de son fusil, il en faisait résonner les capucines avec une irccision et une vigueur militaires.
— Qu'ils viennent, disait-il, qu'ils viennent ! Je suis là. On eût dit qu'Oscar était servi à souhait. Au moment où il
achevait ces mots, une fusillade très-vive retentit à nos côtés. La nature du. son indiquait le lieu du combat. Notre barrici'c était atiai^uée de nouveau elsc»*iciiscmenl. Des r^utyrls
se dirigeaient sur ce point ; une batterie d'obusiers passait sous nos croisées. Je jetai les yeux sur le peintre ; sa contenance avait quelque chose de moins résolu ; on pouvait y reconnaître un peu de malaise. L'œil ne lançait plus d'éclairs, la pose n'était plus celle du défi.
— Eh bien ? lui dis-je avec un geste significatif.
— Quoi donc ? répliqua-t-il en couvrant de son mieux un embarras croissant.
— Tu n'entends pas?
— Mais oui, mais oui ! II y a donc encore quelque chose par ici ? Tu ne m'en avais pas prévenu.
— A quoi bon?
— En efTot, à quoi bon? Rien de grave sans doute. Un dernier coup de collier. Tout est fini ailleurs.
Pour répondre à la pensée d'Oscar, la fusillade redoubla de vivacité : c'était une bataille en règle. Le canon grondait et brisait nos vitres. L'attaque était chaude, la défense énergique ; jamais plus belle occasion de se signaler. Tout y invitait l'artiste; ses vœux secrets étaient exaucés. Cependant il ne bougeait pas et son attitude ne s'améliorait guère. Une décharge violente lui arracha seule un mouvement. Il se leva, remit son fusil dans un coin, puis reprit sa place sur le canapé.
— Décidément, dit-il, c'est ime échauffourée.
Depuis quelques instants Malvina avait de la peine à se contenir; elle éclata.
— Ah ! c'est ainsi que vous le prenez, monsieur Oscar?
— Et comment voulez-vous que je le prenne, madame Paturot? Des guerriers comme nous ne s'y trompent pas. C'est une échauffourée, rien de plus. D'ailleurs, ajouta le peintre en retrouvant son a[ilomb, chacun son tour. J'ai assez Nersé de sang comme cela ; j'en ai les mains encore fumantes.
— Vraiment! dit Malvina avec une ironie souveraine et faite pour terrasser un homme doué de moins de sang-froid.
— Oui, madame, je méconnais et je sais me vaincre. J'irais aux excès ; je pousserais les choses trop loin. Apre?' tout, ce sont des frères égarés. Seriez-vous sans pitié par
l'ambulance. 3C&
hasard ? N'auriez-vous point d'entrailles pour ceux qu'on égorge ?
oLe combat se prolongeait, et il étai! évident qu'Oscar n'y figurerait pas à titre d'auxiliaire. Les instants étaient comptés; je pris un parti.
— Tu y renonces donc? lui dis-je.
— Moi, Jérôme, répliqua-t-il avec fierté^ je me contiens, voilà tout.
— Ne disputons pas sur les mois. Tu renonces ?
— Je lutte.
— Et moi je prends ton fusil, ajoutai -je en m'emparanl de l'arme qu'il avait abandonnée.
Un coup d'oeil me suffit pour m'assurer quelle n'avait pas été déchargée. Je l'essayai et en fis jouer les ressorts.
— Ah ! çà, tu plaisantes? me dit Oscar.
— Pas le moins du monde.
— Ça n'a pas de bon sens. Une échaufTourée, un feu de paille.
J'avais achevé mes dispositions; j'étais prêt, équipé et le fusil à l'épaule, Malvina vint vers moi et s'appuya sur ma poitrine avec un mouvement d'orgueil.
— C'est bien, mon chéri, c'est bien, me dit-elle.
Tout autre que l'artiste eûL été confondu par le regard qui servait de commentaire à ces mots. Oscar était au-dessus de pareilles atteintes. 11 quitta son siège et se rapprocha de moi.
— Attends, Jérôme, dit-il en me prêtant ses soins, ta buffleterie est de travers.
De son côté, ma femme m'accompagna jusqu'au seuil de la porte.
— Va, mon chéri, me dit-elle en m'embrassant une dernière fois, et surtout ne l'expose pas trop.
Quand j'arrivai sut le lieu de l'action, les alTaires étaient fort avancées. Le canon avait entamé la masse des pavés, et les insurgés défendaient mollement une position ouverte. A peine restait-il quelques tirailleurs dispersés dans des constructions voisines. Le moindre élan suffisait pour les réduire et terminer le combat. On hésita quelque temps ; enfin
«66 Ji:ROME PATUIIOT.
l'ordre fut donné. Il s'agissait de garder l'abri d&B maisons et de se porter sur la barricade au pas ds course. La manoeuvre eut un plein succès; j'y figurai au premier rajig. Quelques balles sifflèrent à mes oreilles: c'était une harmonie nouvelle pour moi. Je ne bronchai pas et marchai droit au feu, comme eût pu faire un vétéran. Le péril a aussi ses charmes. Devant une démonstration pareille, toute résistance devait cesser. Des luttes corps à corps en marquèrent le terme. Tout ce qui n'avait pas pu fuir à temps fut fait prisonnier et mis en sûreté. A grand'peine on les arracha aux vainqueurs, qui voulaient se payer de leurs mains et ne trouvaient de garanties que dans une justice sommaire.
Celte expédition avait été conduite avec rapidité, et j'aurais pu terminer là mon service de volontaire. Le désir d'être utile me retint : il fallait veiller aux surprises et assurer les résultats de l'opération; chacun y aida du mieux qu'il put. Nous dégageâmes les abords de la barrière et poussâmes des reconnaissances jusqu'aux boulevards extérieurs. Sur tous les points, la révolte était désarmée et vaincue. Les faubourgs mêmes demandaient à capituler et à s'alTranchlr du séquestre qui pesait sur eux. Peu à peu on voyait les conununicalions serétablii-, les pavés s'abaisser, la confiance renaître. C'était, pour la population paisible, un réveil après un rcve odieux; elle respirait plus liijrement, elle éprouvait un sentiment de délivrance. La rue avait meilleur aspect, elle se débarrassait des figures qui n'y descendent qu'en de mauvais jours. Les portes s'ouvraient, la vie régulière reprenait le dessus, comme après l'orage le feuillage s'anime aux chants et au vol de l'oiseau.
Ma tâche était remplie ; l'ordre prévalait. Je quittai les rangs et regagnai la maison. La patrie d'abord, ma famille ensuite : chaque devoir en son lieu. Malviua devait être dans les transes ; elle me savait exposé. Le plomb est brutal, il ne respecte rien. Toute minute devait ajouter à ses alarmes. Je croyais l'apercevoir à sa croisée ou sur sa porte, épiant mon retour, s'inforniant auprès des voisins ; je la voyais accourir à ma rencontre, heureuse de ne retrouver sain et
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sauf. C'était une illusion ; rien de pareil n'eut lieu. Mon logis ne sem]>Iait pas attendre un maître absent ; personne sur la porte, personne aux croisées. Je cherchai en vain ces marques d'intc'rêt, elles manquèrent à mon retour. Je ne savais qu'en augurer. Impossible de croire à un sentiment d'indificrcnce ; mais qu'était-ce, alors ? Ma pensée s'y perdait, et je commençais à redouter une catastrophe :
— Qu'est-il arrivé ? me disais-je. Grand Dieu ! qu'est-il arrivé ?
C'est dans cette disposition d'esprit que je franchis le seuil de la maison. 0 surprise ! Le passage n'était pas libre; un drap tendu l'obstruait dans toute sa largeur. Je le soulevai, et un spectacle touchant s'offrit à moi : j'avais sous les yeux im hospice improvisé, une ambulance. Malvina en était l'âme, elle y jouait le rôle d'une sœur. Oscar avait mis ha- 1)11 bas ; il assistait ma femme en qualité d'infirmier. C'était se tirer d'un mauvais pas en homme d'esprit. Un médecin du voisinage avait fondé rélaulissement et présidait à l'ensemble du service. Rien n'y manquait. Les objets de literie arrivaientde toute part; lesdamesdu quartier envoyaient des montagnes rie charpie. Leurs doigts ne s'y épargnaient pas ; elles effilaient à Tcnvi du vieux chiflon et teuaienl à honneur d'en fournir un beau contingent. La charité a aussi ses luttes et son orgueil. Luttes heureuses ! Orgueil bien placé ! 11 en sort des miracles. Ce que je voyais en était un. En moins d'une heure, la fondation avait été conçue et achevée. Cent mains y avaient conconru. Chacun avait fourni un détail : on n'y eût rien trouvé k reprendre. Déjà huit civières y avaient déposé leurs blessés.
A peine avais-je soulevé le rideau qui servait de cloison, que ma femme m'aperçut :
— Ah ! le voilà, mon chéri ! s'écria-t-clle en se jetant dans mes bras. Rien, au moins, rien, ajouta-t-tlle avec une sollicitude inquiète et €n me vérifiant pièce à pièce, rien de disloqué ni de fracassé? Intact, n'est-ce pas, Jérôme?
— Tout ce qu'il y a de plus intact,
— l*as de sang I pas d'entaille l Allons, c'est bien. J'avais
pourtant des idées noires ; on ne se commande pas. Mais tu nous vois; entamé ou non, nous avions de quoi te recevoir.
— Merci !
— 11 n'y a point d'aflVont, Jérôme ! Le sage est prêt à tout. Je m'étais dit : C'est un être à guignon, on peut me le rapporter endommagé. Mettons les objets en état. Sitôt dit, sitôt fait. Tu as là ton affaire ; des bandages, du cérat, enfin tout, sans compter monsieur^ ajouta-t-elle en me montrant le médecin, qui se proposait de t'extraire les corps durs qui auraient pu t'incommoder. N'aie pas peur qu'on m'eût prise au dépourvu. Il y a des femmes qui pleurniciient; pas de ça. C'csL de l'égoïsme. Un bon pansement vaux mieux qu'une cuvette de larmes.
— Mieux vaut encore ni l'un ni l'autre, n'est-ce pas ?
— Ça va de soi. Tu n'as rien, vrai ? Eii bien ! ce sera pour les camarades. Tu vois que les précautions servent toujours; le bien n'est jamais perdu. Par ce malheureux temps surtout! Tiens, Jérôme, ajoula-t-elle en me montrant les blecsés, ils sont huit ; en nous serrant un peu nous irons à douze. 11 n'y a pas dans tout Paris un hospice mieux monté. On nous comble de linge et de médicaments; si ça dure, il faudra en revendre. Chacun y va de bon cœur : moi je travaille de mon mieux; Oscar montre des dispositions. Nous avons déjà mis quatre appareils. Au premier moment, ça m'a un peu écœurée. C'est dur, la vue du sang ; mais à Ja longue on s'y fait. Pauvres gens ! C'est eux qu'il faut plaindre et non pas nous ! Figure-toi, mon chéri, des blessures affreuses ! Affreuses, c'est le mot. On n'a pas d'idée de ça. Des abominations !
— Dame ! la balle frappe où elle peut, Malvina.
— Tu n'y es pas, mon mignon, tu n'y es pas. Chut, je n'ose achever, de peur qu'ils ne nous entendent. S'ils le savaient. Dieu du ciel !
Elle écarta la tenture qui nous séparait delà Cour, et m'y entraîna.
— Des abominations ? lui dis-je quand nous fûmes à une distance suffisante du lit des patients.
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— De vraies abominations ! ropiit-clle. Tu ne sais donc ^as, mon chéri, ce qui s'est passe? Le bruit est pourtant pul)lic !0n en parle jusque sur les toits.
— Qu'est-ce donc?
— Comment ! lu en viens, el c'est moi qui te l'apprends ! Les balles des insurgés, tu ne les as donc pas vues ?
— Entendues, oui ; vues, non !
— Eh bien, Jérôme, c'est là qu'est la férocité ! Dans aucun temps, dans aucun pays on n'a fait pis. Tu veiras ces balles. Toutes biscornues, mon chéri. Pas une qui soit ronde et de franc jeu. Des balles d'assassins. Des balles de traîtres ! Et mâchées, il faut voir ! Mâchées, remâchées. Pour sûr, ils y ont laissé un peu de leur rage.
— C'est odieux, Malvina.
— Tu crois que c'est tout ; nous n'en sommes qu'au rose, le reste est autrement foncé. Les' balles sont biscornues, passons. Sais-tu co qu'elles sont encore ?
— Non, ma chère.
— Empoisonnées, rien que ça! Toutes empoisonnées! Et pas du mauvais poison ! En première qualité, Jérôme ! Ils n'ont pas regardé au piix. Par exemple, la drogue varie ; il y a du choix. Les unes sont à Tarsenic, les autres sont au vert-de-gris. Un assortiment complet ! Des dragées pour tous les goûts. Et pcnsc'T qu'on vit côte à côte avec des monstre? pareils! penser qu'ils peuvent vous mettie des pétards dans les poches et vous faire sauter comme des bouteilles d'eau de Seltz ! C'est à en frémir jusque dans la racine des cheveux.
Malvina n'eût pas abandonné ce thème, si le portier ne l'eût interrompue. Une civière était là ; il vouait prendre les ordres de ma femme.
— C'est une blouse ! ajouta-il.
— Une blouse? s'écria-t-elle avec un accent de colère ; voilà qui est audacieux. Une blouse ! D3 quel droit ces genslà osent-ils se présenter ici ? Ah ! une blouse I Eh bien, soit! je vais lui dire son fait. Viens, Jérôme.
Si.
37â JEROME PATUROT.
xxxvn
L'irritation de Malvina ne tint pas longtemps devant le spectacle qui frappa ses yeux. Un ouvrier était étendu stir un brancard avec une blessure à la lête. Le sang qui en découlait avait souillé son visage et ses cheveux ; des caillots conviaient ses joues: c'était à faire pitié. Une partie du crâne était enlevée; la balle y avait creusé un atTreux sillon. Qu'on juge de l'état de ce malheureux ! A chaque mouvement des porteurs il exhalait un gémissemenl lamentable et demandait en grâce qu'on l'achevât. Un plus long trajet eût été pour lui un arrêt de mort, accompagné d'une agonie terrible. Il le sentait, et joignait les mains dans im geste suppliant. L'âme la plus farouche en eût été attendrie.
Comme on le pense, ma femme n'y résista pas. Elle oublia la faute et ne vit que la soufTrance. Sur un lit d'angoisses, il n'y a plus de coupables; il n'y a que des êtres dignes de compassion. L'ouvrier fut admis dans Tambulance et devint l'objet de soins attentifs : Malvina s'y prodigua. La blessure était des plus graves ; on ne put placer le premier appareil qu'avec des ménagements infinis. Des esquilles envenimaient la plaie ; et pour les extraire, il fallut s'y reprendre à plusieurs fois. Divers symptômes faisaient craindre un dénoûment fâcheux. La tète s'engageait ; le blessé avait peu de moments lucides. Les mots qui s'échappaient de ses lèvres ressemblaient à un bourdonnement confus dont il eût été difficile de préciser le sens. Puis des convulsions agitaient ce corps d'athlète. Tantôt il étendait le bras hors du lit^ comme s'il eût voulu s'emparer d'un objet voisin, tantôt il portait sa main aux bandages qui lui ceignaient le front et les déchiïaitavec une violence fiévreuse.
Ces phénon)èiies alarmants exigeaient une surveillance assidue. Ma femme s'y dévoua; elle ne quitta plus le chevet
de l'ouvrier. Au besoin, nous la remplacions. Oicar et moi. La journée se pissa ainsi. L'état du blesse était toujnurs Ip, même; sans empirer, il ne s'améliorait pas. Les spasmes avaient cessé; aux mouvements fébriles succédait une torpeur où les facultés vitales seml)laient abolies. On eiit dit que la vie, coneenlrcc dans les organes essentiels, leur livrait des as-^auts sourds et tcrriMes. Vers 1p soir pourtant, il se fit comme ime lueur. Oscar s'était approché de l'ouvrier et essayait de porter un breuvage à ses lèvres. Pour la première fois celui-ci eut le sentiment de ce qu'on lui demandait. Il tourna vers l'artiste un regard affeclueux, et lui dit d'une voix Ircs-intelligible :
— Mou général !
Oscar n'avait dans sa vie qu'un souvenir auquel oc titre pût se rattacher, et il aimait peu à s'en prévaloir. Aussi n'y répond il-il d'abord que par un geste de surprise.
— Mon général! reprit le blessé.
Le peintre tressaillit. Dans ce pauvre agonisant, il retrouvait son compagnon d'armes, son sauveur, l'im des membres les plus distingués de son gouvernement. Comment ne l'avaitil pas reconnu plus tôt? Cela s'explique. Une blessure en plein visage n'embellit pas les gens, et un bandage donne aisément le change au regard. Je m'y étais trompé moimême. Cependant, ;\ un appel si direct, il fallait s'exécuter :
— Quoi! c'est vous, Comtois? lui dit l'artiste.
— Merci, mon général; vous m'avez reconnu! s'écria te blessé.
Il paraissait heureux de ce témoignage; Oscar l'était moins. A l'aided'une réflexion rapide, il avait calculé à quels ennuis celte rencontre pouvait l'exposer.
— Diable ! se dit-il, voilà qui est fort incommodant. Ce gros garçon a une mauvaise partie sur le dos, c'est clair comme le jour. 11 s'est fait entamer le front par la force publique, c'est incontestable. Les pièces sont là. Il est donc insurgé au premier chef. Personne ne conlesterarétiquetie.Si la mort l'éitargne, il est bien sûr que la prison ne l'épargnera pas : c'est sa destination naturelle. Eh bien! ce grand con-
jj>able m'appelle son général ! Et cela devant témoins ! Mais, malheureux, tu veux donc me perdre ? tu veux m'envoyer à l'échafaud ! Si tu es criminel comme soldat, comme général que serai-jc donc? C'est-à-dire qu'il n'y a point de supplice que je n'aie encouru. Le tout pour une dénomination impropre. Assez comme ça; le jeu est trop grave j il est temps d'y couper court.
Pendant qu'Oscar tenait à voix basse ce raisonnement judicieux, le blessé revenait à son idée fixe et s'écriait pour la troisième fois :
— Mon général !
— Encore ! dit le peintre impatienté.
Il comprit néanmoins qu'il devait quelques ménagements à un homme entraîné vers la tombe, et se rapprochant de son oreille :
— Coîntois, lui dit-il, ne vous obstinez pas à parler; le docteur l'a défendu expressément. Vous avez besoin de grands ménagements, mon garçon. Si vous voulez guérir, c'est à la condition d'un silence absolu.
— Guérir, mon général ! dit l'ouvrier. Vous riez, je crois. — 11 y tient! pensa l'artiste. Mon général! mon général!
on ne le lui ôterait pas de la bouche.
— Guérir? poursuivit l'ouvrier; est-ce que vous croyez (]ue je ne me sens pas? Le Comtois est fini, mon général. Il n'a plus qu'à passer l'arme à gauche, comme son père le dragon. Quand j'ai reçu le pruneau ce matin, j'ai dit sur-lechamp : — Bien, c'ett le bon. li n'y a point à en chercher d'autre. J'ai mon compte pour ce monde-ci ; c'est soldé. Je n'y ajouterai plus ni un coup de fourchette, ni un verre de vin.
— Mais taisez-vous donc. Comtois, de grâce, laisez-vous. C'est dans votre intérêt ce que je vous en dis.
— Bail ! mon général, il en sera ce qu'il plaira à Dieu. Il m'a jeté sur cette terre et il m'en retire : quoi de plus simple ! Ce qu'il fait est bien fait. Au fond, voyez vous, il y a peu de regret à en avoir. Tout n'est pas roses dans le métier. Pour mon père le dragon, je ne dis pa^ Il a servi l'empereur et y
a reçu quelques estafilades. Voilà de l'agrément. Mais moi, je n'ai pas eu de chance. Dans ces derniers temps surtout, qu'est-ce que je faisais? Du caillou. Est-ce que vous croyez qu'un homme qui en est là soit bien utile sur cetle terre? Un peu de caillou de plus ou de moins, qui est-ce qui s'en apercevra? 11 y aura bien toujours assez de bras dans la partie.
— Vous désespérez trop tôt, mon ami, reprit Oscar. Voyons, du silence; voilà que le docteur se fâche tout de bon. Du silence, et on vous tirera de là.
— Non, mon général, je n'ai pas loin à aller. La tête est aux champs, la machine se détraque. C'est ce qui me rend si bavard. Je jouis de mon reste, voyez-vous. Eh bien! où est le mal? J'aurais pu mieux finir, je le sais. Un boulet autrichien! une baïonnette russe! Vuilà des morts de choix; n'en a pas qui veut. Je m'en vais sur un mauvais son de cloche, c'est vrai. Mais à qui la faute? Au Percheron ! C'est le Percheron qui a tout fait. 11 est si futé, ce Percheron!
La voix du blessé safTaiblissait, et ces derniers mots se flrent jour péniblement. L effort avait été trop p/olongé; il fut suivi d'une crise. 11 en fut ainsi pendant une portion de la nuit. Les crises se succédaient avec des intervalles de lucidité et de repos. La destruction d'un athlète coûte beaucoup à la mort ; elle s'y reprend à diverses fois. Le Comtois lutta longtemps ; il s'agita pendant quinze heures sur cette couche de douleur. Oscar et moi, nous suffisions à peine à le contenir. Dans son délire, il défiait des ennemis invisibles et poussait desciis sourds, qui ressemblaient à des mots de ralliement. 11 était encore sur la barricade ; il y jouait un rôle actif. Sa main amorçait le fusil, sa dent déchirait la cartouche. Les ardeurs de la fièvre se changeaient en ardeur guerrière. D'autre? fois, il se mettait sur son séant et promenait sur nous des regards empreints d'une sombre fixité. L'œil n'avait plus la conscience des objets; le mouvement en était machinal. Rien de plus effrayant que cette scène. Le colosse prenait nos bras pour point d'appui, et les élreignait avec la force d'un crampon de fer. 11 eût voulu se lever et retour-
374 JKROME PATIROT.
ner au combat. Le besoin d'agir ne cédait que devant la Tio'.ence du mal.
Enfin, avec les premières heures du jour, ces accès Grent place à nn profond alTaissement. La vie se retirait par degrés de cette constitution roljuste. Le souffle devenait plus inégal, plus bruyant, plus capricieux. A l'éclat du regard, aux tons ardents des joues, an reconnaissait la présence du feu intérieur qui consumait cet infortuné. Devant une désorganisation aussi rapide, l'art élait sans force. H fallait s'y résigner. Ceîte âme allait éinigrer vers des régions plus sereines. L'ouvrier le sentait; il se préparait par le recueillement. Ses lèvres murnuiraientles prières de ses jeunes années. A cette heure suprême, toujours un rayon d'en haut descend sur le chevet du moribond et pare d'un charine divin le dernier adieu à la vie. Les plus ailiers comme les plus humbles en léprouvent les effets, les uns pour descendre, les autres pour «'élever. Ainsi, dès le seuil même de l'élcrnité, le niveau s'établit et l'égalité commence.
Le Comtois en était à cette période de l'adieu. Sa "\'oix forte et rude av^ii acquis de la souplesse et de la grâce ; ses traits, sa pose, exprimaient une douce résignation. !1 s'empara de la main d'Oscar, et la pressant dans les siennes, il lui dit :
— Eh bien! mon général, qu'en pensez-vous, maintenant? Vais-ie partir, oui ou non?
-—Chassez donc cette idée. Comtois.
— La ch'.^er, pourquoi cela? Si vous saviez combien je m'y plais. Des malheureux comme nous, mon général ! leur espoir est ailleurs. Dieu leur tiendra compte de ce qu'ils auront souffert Voilà la vie du pauvre expliquée. Autrement, rien. Du désordre, des crimes, et au bout, des coups de fusil. Où cela conduit-il ? A mourir comme un chien, au coin d'une rue, à égorger ou bien à être égorgé. Tenez, mon général, vous avez été excellent pour moi, et vous aussi, mon bon monsieur. Tous deux excellents ! le ciel vous le rendra. Je vous ai vus celte nuit, vous m'avez soigné comme un frère. Uonnes âmes, soyez bénies. Mais j'ai encore besoin de vous. N'ayez pas peur, ajouta-t-il avec un sourire mélancolique, ce
ne sera pns long. 11 faut que je vous dise tout, là, tout comme un prèlre. Vous me confesserez, n'rsl-ce pas? Il ne m'e niaïuiue [ilusque cela pour mourir en paix.
— Parlez, Comtois, lui dis-je.
— Pailcz, ajoulaO?car.
— Eh l)ien,mon général, et vous, mon bon monsieur, tout le ma! (lue j'ai fait et que j'ai pu faire, c'est le Percheron qui en est cause. J'en prends mon saint palion à témoin. Mon Dieul je ne lui en veux pas. Qufjid on va exécuter le grand voyage, on Inisso là tout sou mauvais bagage potir ne gardci' que le bon. Non, je ne lui en veux pas ; mais je puis bien dire que c'est son exemple qui m'a perdu. Après tout, je n'étais pas d'un cararlèieà mal tourner. J'aimais le travail^ et, grâce au ciel, j'avais un bras vigoureux. Avec ça \\x\ ouvrier qui va droit son chemin se tire toujours d'embarras. Par exemple, il faut qu'il aille droit; autrement, bonsoir. Pour peu qu'il se gâte, il se gâtera tout à fait. C'estcomtne le fruit; une fois piqué, il est perdu. On a beau dire que le patron est un cupide et qu'il exploite l'ouvrier, ce sont des propos et rien de plus. Quand l'ouvrier fait un bon service, qu'il ne se dérange pa^, qu'il est toujours là aux heures, qu'il ne quitte pas l'atelier pour le bouchon.*" le patron le voit et en tient compte. S'il a d"s bras de trop, il renvoie les mauvais. S'il peut augmenter le salaire, c'est surtout en faveur des bons. Il ne le ferait pas; par justice qu'il le ferait par intérêt. J'en reviens donc à dix'e que l'ouvrier tient son sort dans ses mains tout comme le patron, et que sur cent fois où les choses tournent contre l'ouvrier, il y en a quatre-vingts où c'est de sa faute.
— Vous avez raison. Comtois; mais pourquoi tous vos camarades ne pensent-ils pas comme vous?
— Pourquoi ? Dame, c'est facile à deviner. A cause des Percherons- Ce sont les Percherons qui font tout le mal. Vous me direz : Mais que ne leur résistez-vous? Je voudrais vous y voir, messieui-s. Les Percherons ont la parole en main, et nous n'avons que nos bras. A l'atelier, il n'y en a qtie pour eux. Pas moyen de placer un mot. Quand on l'essaye, ils
37e JEROME PATUROT.
TOUS pelotent et mettent les rieurs de leur côtd. D'ailleurs les Percherons savent tout. Ils savent ce qui se passe dans le gouvernement mieux que personne. Ils ont leur idée à propos des affaires du jour. Quand on guillotine un criminel, ils sont les premiers à le dire, lîs connaissent de vue les personnages les plus huppés. Ils savent sur le lnout du doigt où logent les ambassadeurs. Tant il y a qu'ils sont les chefs et qu'on ne revient guère sur ce qu'ils ont dit. On ne veut pas faire bande à part. Moi, par exemple, je voyais souvent que le Percheron donnait à gauche, qu'il nous trompait, qu'il nous perdait. Eh Lien ! je faisais comme les autres. Il y a tant de moutons !
— Les choses vont jusque-là? dit 0:;car.
— Elles vont aussi loin que possible, mon général, et voici pourquoi : Les Percherons ont la louable habitude de donner toujours gain de cause à l'ouvrier contre le patron. Ça flatte l'ouvrier. Le patron est un sans cœur ; l'ouvrier est la vertu même. Pure rocambole; mais si vous saviez comme elle réussit auprès de l'ouvrier. — Bon, se dit-il, voilà un homme qui prend mon parti. Ces richards s'engraissent de mes sueurs, c'est bien le moins ({ue quelqu'un le leur objecte. Ce n'est pas tout, messieurs. Les Percherons ne s'en tiennent pas là. Ils dressent des comptes ric-à-rac. Si le pali'on roule carrosre, c'est à l'ouvrier qu'il le doit. Si madame porte des panaches, c'est l'ouvrier qui en a fait les frais. Pas un meuble dans la maison, pas une parure, pas une jouissance qui ne soient le fait de l'ouvrier. Et qu'il n'y ail aucun droit, est-ce justice? Conclusion ; il faut que le patron rende gorge ou qu'il soit pendu en effigie.
— Rien que ça? dis-je.
— 11 y en a qui veulent le pendre en réalité, c'est toute la difiéreiice. Vous comprenez maintenant a quel point les Percherons sont maîtres de l'ouvrier. 11 y a parmi nous d'assez pauvres cervelles. Elles prennent la chose au sérieux, et alors adieu. On monte sur ses grands chevaux, on fait sottise sur sottise. Pas un ouvrier qui ne veuille prendre la lune avec les dents. Les bons résistent encore; mais que font
les Percherons? Us s'arrangent pour les gâter. Le meilleur des ouvriers devient mauvais dès qu'il se dérange. 11 faut si peu de chose pour cela ; un tour ou deux au cabaret. Quand on y a mis le pied, c'est fini ; l'habitude s'en gagne. On y va d'abord par désœuvrement, on y va ensuite par goût. Les Percherons y poussent; c'est là qu'ils sont les rois des rois. Après boire, ils font des prodiges. Rien de tel qu'un ou deux litres d'Argenleuil pour mettre la langue en train. Alors tout va bien. On bouleverse l'Europe sur le plomb dun comptoir. Et le gouvernement, comme on le traite ! jamais on n'a vu un plus grand criminel. Il prend dans le Trésor public sans rendre des comptes, et entietient des filles d'Opéra. C'est un gouvernement jugé; il faut le renverser dans les vingt-quatre heures.
— Peste! quelle exécution! dit Oscar.
— Voilà l'école où vont les ouvrier^', reprit le mourant, voilà comme on les embauche. Oh ! le cabaict ! le cabaret! 11 fait des victimes et n'en lâche point. Les Percherons le savent bien. C'est le tombeau des bonnes résolutions. On y laisse d'abord une partie de la paye et puis la paye entière. Les enfants souffrent, la femme se plaint, q'i'importe ! Le cabaret est le plus fort. 11 n'y aura pas de pain à la maison, tant pis; on s'y débrouillera ; mais du vin sur le comptoir, il y en aura toujours.
— C'est bien triste, lui dis-je.
— Les ouvriers se perdent ainsi. Un à un ils se dépravent. L'exemple, voyez-vous, l'exemple! Ce qu'on voit faire, on le fait; ce qu'on entend dire, on le dit. Et quand il y a une victime, soyez sûr qu'il y a un Percheron au bout. Personne comme eux pour empaumer les gens. L'ouvrier, tel qu'il sort de leurs mains, n'est plus un ouvrier, c'est un rodomont qui se promène la casquette sur l'oreille, tout disposé à chercher querelle à une société et à un gouvernement quelconques. 11 lui faut du tapage et des coups. Voilà l'ouvrier tel que les Percherons l'ont fait. Dieu seul sait ce qui en sortira!
— Poul-êlre le bien, di.je; c'est ce que produit l'excès du mal.
378 JEROME PATUllOT.
— Que le ciel vous entende, monsieur! mais combien de misères d'ici là! Les Percherons sont adroits, opiniâtres. Us tiennent leurs gens et ne les lâcheront pas de sitôt. Us séduisent les uns et font peur aux autres. Puis ils ont des livres, des Journaux, et ça en impose. L'ouvrier a un faible pour ce qui est imprimé. On le bourre de papier à un snu jusqu'à ce qu'il éclate. Mais quand les clioses en sont la, n'ayez pas peur qu'on y voie les meneurs, lis se tiennent à l'écart pour souffler le feu. Ils poussent les autres et se mettent à l'abri. C'est trop juste! Des êtres si précieux! Ne faut-il pas qu'ils se conservent pour de meilleures occasions? Tenez, messieurs, vous me voyez ici à moitié mort et près de rendre l'âme que Dieu m'a donnée. Eh bien! parions une chose, c'est que le Percheron, mon Percheron à moi, à l'heure qu'il est, n'a pas seulement une égratignure: c'est qu'il en réchappera cette fois et vingt fois encore pour recommencer son manège, en lâche qu'il est. Que Dieu me pardonne ! il me semble que je l'ai maudit.
Eu achevant ces mots, le Comtois laissa retomber sur son lit une main languissante. La fièvre, qui l'avait soutenu jusque-là, lit place à im abattement profond. La respiration ne sortait plus qu'avec peine ; sur les yeux se répandait ce triste voile qui ressemble à la première ombre de la mort; les mains étaient inertes, le corps aflaissé. L'œuvre de destruction était accomplie. Le Comtois eut encore la force de nous adresser un regard plein d'une douce résignation, et sur ses lèvres vint se fixer, par un dernier effort, le nom du Percheron.
La victime ne se trompait pas. Son mauvais génie survécut aux événements. Les Percherons comprom.ettent les autres, mais ne se compromettent pas. Celui-ci avait pris ses précautions; il sut échnpper aux balles, et mieux encore aux conseils de guen*e : c'était le eonif)le de l'art.
La bataille était finie; mais \€s empreintes en subsistaient partout. On les voyait sur les murs, on les retrouvait dans les esprits. Le voyageur ne mesure la profondeur d'un abîme que lorsqu'iH'a franchi, et son épouvante s'en accroît. Nons en étions là. Chacun se demandait avec ctlVoi où va un peuple qui a dans sa vie une page semblable, un égarement j>aTeil. Les plus hardis n'osaient pas se livrer au présent, les plus sages interrogeaient l'avenir. Une terre sujette à de tels ébranlements ne paraissait sûre à per?onne, et, comme aux peuples qui bâtissent près des volcans^ il n'y avait place désormais chez nons que pour ^es établissements fngl'ifs et des consiruclions fra.qiles.
Rien de plus sombre que l'aspect de Paris ; tout y respirait la guerre civile dans sa plus redoutable horreur. Des pavés étaient encore menaçants, les visages sombres. On ne pouvait faire un pas sans y rencontrer un témoignage des désordres qui venaient de s'accomplir. Sur le ihéàiro môme des opéintions, on ne voyait que ruines. D3S murs entiers s'étaient écroulés sous les boulets; d'autres offraient des entailles profondes. Les maisons qui se profilaient dans la direction du tir étaient ravinées, pour ainsi dire, par les projectiles. D'autres éiaient percées à jour comme une dentelle à larges points. Point de devanture qui ne fût déchirée, point de persienne qui ne fût cniamée. Des enseignes étaient coupées eu deux, d'autres hachées en morceaux. Sous la pression de l'air, les vîires avaient volé en éclats et jonchaient le sol de leurs débris. Emprisonnés dans leurs cours, les ruisseaux, Ips égouls avaii^nt reflué sur la cbau-sée et y créaient des mares in!"eclos où l'eau se saturait de sang.
Ce n'était pas le seul legs que la révolte nous eût laissé : on retrouvait ailleurs un souvenir de sa présence. Paris était
livré à des consignes militaires, qui lui donnaient la physionomie d'un camp. De rues à rues, de qTiartiers à (]uaiMcrs, la circulation était interdite. Chaque habitation était soumise à un blocus, et à peine y laissait-on pénétrer des vivres. Aller voir un ami était une entreprise pleine de périls. A chaque coin de rue étincelaient des baïonnettes, pénétrées ■outre mesure du sentiment de leur devoir^ et avides de se iplonger dans des poitrines humaines. Il faut pardonn'îr ces !excès de zèle à des cœurs émus. Ces baïonnettes avaient noblement conquis le droit de se montrer défiantes; elles lavaient à venger un sang généreux, et de ce sang il en avait assez coulé. Un luxe de précautions s'explique et se justifie ainsi. D'ailleurs la consigne était là, et l'on sait quel empire elle exerce sur les esprits guerriers.
Cependant Paris ne pouvait, sans dommage» être toujours S'jumis à un pareil régime. C'est une ville d'afFaires et de plaisirs où la prospérité municipale ne se sépare pas d'une entière liberté de mouvements. Il est dur, pour un hôte de la somptueuse cité, de ne pouvoir aller dîner qu'entre deux factionnaires, de ne prendre l'air qu'au vol du chapon, et de se retirer au couvre-feu. On n'y séjourne pas dans le seul but de poursuivre des études sur l'aspect d'une cour, ou les mœurs intimes d'un ménage voisin. Surtout il répugne de circuler à pied et entre des mots d'ordre. Le péril effrayerait moins que la servitude. Ce fut là le plus odioux, le plus intolérable aspect de cette guerre civile ; d'une grande capitale elle fit une prison. Qu'on juge des émotions qui assaillirent cette population incarcérée, des bruits semés par la peur, des conjectures qui allaient d'un étage à l'autre avec la rapidité de l'éclair, des alarmes des femmes, des préoccupations des hommes, enfin de ce doute, de cette inquiétude de l'avenir qui pesait d'un poids si lourd sur toutes les âmes et sur toutes les consciences?
Même quand ce séquestre eut été levé, les choses ne s'embellirent qu'imparfaitement. Le désordre moral survécut longtemps au désordre matériel. On met les pavés en état plus aisément que les cœurs en repos. Les voitures roulèrent en-
core, mais le peu d'étrangers que Paris renfermait quitta la ville dès que les barrières furent libres, et alla demander à d'autres cieux une hospitalité moins agitée. Les familles opulentes regagnèrent à la hâte leurs châteaux, en jetant à ce peuple de démons un adieu mêlé d'anathèmes. Ce peuple y répondit par de sourds frémissements. 11 était vaincu, mais à la façon de ces guerriers qui, même morts, causaient de l'épouvante à voir. Son attitude exprimait la menace plus que la soumision. Ses dents ne déchiraient plus la cartouche du combat, mais on pouvait lire dans son regard une haine qui sui'vivaità la défaite. Cette persistance était visible, surtout dans les quartiers où l'action avait eu lieu. Là, au sein des rues et sur le seuil des maisons, on ne recueillait que des propos menaçants, on n'apercevait que des visages farouches. La pensée d'une revanche était dans les cœurs et dans les discours.
Mille bruits sinistres et odieux venaient à l'appui de ces suppositions. La guerre ouverte est abandonnée par le peuple, disait-on; mais une autre guerre bien plus terrible va y succéder. Cette fois du moins le résultat ne le trompera pas. 11 ne peut vaincre ses ennemis dans l'ensemble; il les prendra en détail, un à un, et leur fera sentir le poids d'une justice secrète. Que les grands coupables tremblent ; le jour de l'expiation est arrivé. On devine le parti que l'on peut tirer d'une donnée semblable dans une ville où toute oreille est ouverte à l'alarme, et à la suite de si lugubres événements. Mille versions circulaient; chacun avait la sienne; de mauvais plaisants y joignaient les leurs, .\insi on donnait pour certain qu'un massacre à domicile s'exécuterait prochainement, et que trois mille personnes tomberaient sous le poignard, le même jour et à la même heure. D'autres fois on parlait d enormes dépôts de poudre que la police avait saisis, ou de mjLCûir^es infernales préparées dans le plus grand mystère et avec un Lut d'extermination.
De ces bruits, celui qui trouva le plus facilement ciédit, fut le ?)ruit d'empoisonnement* isolés. Déji\, dans le cours de la lutte, il avait rempli Paris d'épouvante. Des cantinières.
3«ft ÉROMË PAT Ë ROT.
disait-on, avaient distribué aux troupes, et sur plus d'un point, un breuvage mortel. Des soldats étaient morts après y avoir goûté. La même alarme se reproduisit après le combat. Ou parla de victimes, on cita des faits, les uns à tilre de vengeances de corps, les autres comme vengeances isolées. On ajoutait que le poison distribué ainsi était d'une énergie redoutable. Les malhemeux qui en étaient atteints tombaient foudroyés. Ces anecdotes faisaient leur chemin dans le public, grâce à leur caractère sombre et mystérieux. Volontiers on va vers le roman et vers les récils où l'émotion se mêle. Peutêtre y eut-il quelque acte de ce genre, un cas particulier; mais il est à croire que cet empoisonnement systématique dont on s'entretint durant quelques jours était le rêve d'un semeur de désordres ou d'une iniaginatioii malade.
Dès que la circuiaLion fut adranchie de toute entrave, Malvina éprouva le besoin d'aller voir par ses yeux ce qui se passait au dehors. Notre ambulance n'avait duré que trois jours : c'est tout ce que l'institution comportait. 11 s'agissait des premiers soins à donner; un service en plein vent ne pouvait se prolonger au delà. Les blessés avaient été tran.sportés, les uns dans leur domicile, les autres dans les hôpitaux. Nous avions fait au Comtois les honneurs d'une inhumation décente. Libres de tout devoir, il nous était loisiLle de donner cours à notre curiosité. Sept jom-s de séfjuc.stre nous avaient mis en goût; il tardait à Malvina de prendre son e&sor et de briser les carreaux de sa cage.
— Je veux voir s'ils ne m'ont pas changé mon Paris, disaitdle en riant; ils eu sont bien capables, les intrigants.
Nous sortîmes ; la ligne des rues et des boulevards était encore occupée militairement. Paris formait un camp immense, et déjà sur divers points des tentes élégantes s'élevaient. Les chevaux étaient au piquet, les corps qui détilaieut dans les mes se gardaient comme en pays ennemi. La cavalerie avait des vedettes en avant, sabre au poing ou carabine à la hanche. Plus loin, les soldats séchaient leurs baudriers au soleily ou fourbissaient leurs cuirasses. Le sol était jonché de litière, et dans un retour des maisons on apercevait çà et là une caa-
LE LENDEUAIiN. IS»
tine improvisée. Ce spectacle m'altrislaiL ; j'y voyais le règuei de la force. Je le subissais comme une iiécess^ité, je ne l'acceptais pas comme un bienfait. Malvina, au contraire, comprimait mal ses ravissements. Elle apostrophait tout, faniassias et cavaliers, avait nn mot piquant pour chacun, et leur distrilmait des encouragements sur le front de bataille :
— A la bonne heure, disait-elle, ça prend tournure maintenant. Vive l'armée ! Qu'ils y viennent ceux de la République; en guenilles; ils ti-ouveront à qui parler. Jérôme, regardemoi ces cuirassiers ! Le beau corps, mon Dieu, le beau corps! De& hommes moulés 1 une tenue super,be! Vive l'armée! Je ne sors pas de là.
L'entliousiasme de ma femme avait un caractère expansif qui pouvait être mal interprété. Je pressai le pas et l'arrar chai au spectacle de la grosse cavalerie., Une diversion survint fort à propos. De l'un des quais débouchait un bataillon de garde nationale, accouru d'un département voisin. 11 se Composait d'honnêtes campagnards dont les visages, hâlés par le soleil, exprimaient la résolution. Au premier bruit, ce corps de volontaires s'était formé. Le hameau avait versé ses hommes dans le village, le villagedans le bourg, le bourg dans le thetlieu de canton, de manière à réunir, de proche en proche, un conlinyeut respectable. Dans un rayon da cinquante lieues, il en fut ainsi. Les villes et les campagnes envoyèrent leur élite militaire an ï-ecours de l'ordre menacé. Il en est qui franchirent une dislance de cent cinquante; lieues. En six jours, ou eut aux barrières une armée de soixante mille hommes. Mouvement admirable et fécond ! Pour la première fois la pruvinice se prononçait : elle déclarait à Pai'is, la main srur son é[)ée, que désormais il ne ferait plus de révolution sans compter avec elle.
Le bataillon rural qui défilait devant nous n'était point irréprochable sous le rapport de la teiuie; on aurait pu lui demander plus de cohérence et plusd'uuiformiié. La coidure y variait à l'iulini, de()uis le casque du pompier avec une blouse pour assortiment, jusqu'à ces shakos évadés en Iromblon, qui se rattachent aux époques les plus orageuses ilo.
l'empire. L'armement n'était pas moins ine'gal. Le fusil d'ordonnance figurait dans les rangs auprès de la carabine du Tyrol ; une espingole même s'y élait glissée. Tous les calibres et tous les pays. Quant au costume, on devine ce qu'il élait : la blouse dominait; pour le campagnard, c'est le vêtement d'honneur: les sabots n'étaient pas rares, la circonstance les ennoblissait. L'ordre en sabots venait défendre Paris contre la rébellion en souliers. L'histoire doit une page à ce dévouement et à ce contraste. Ces braves gens apportaient d'ailleurs à la cause du pays un zèle sans limite et sans frein. Personne n'était plus prompt à venir aux coups de fusil, et, dans l'émotion d'un début, parfois ils s'en administraient entre eux. Mais ces oublis accusaient leur instruction militaire et point leurs cœurs. Qui n'a pas ses ombres ici-bas, et quelle institution peut se dire parfaite!
Ce délilé me fit du bien; la vue de ces bons campagnards soulageait l'imagination. On oubliait leurs pantalons retroussés jusqu'aux mollets et leur accoutrement bizarre; on fermait les yeux sur la manière dont ils emboîtaient le pas et sur la gravité avec laquelle ils portaient leurs lêtes. Leurs mains brunes et calleuses réparaient cela. Après avoir ouvert le sillon nourricier, ces mains venaient raffermir la société ébranlée. Mains loyales, soyez bénies! Pour sauver Paris d'odieuses fureurs, ces hommes avaient tout quille : leurs trèfles, leurs luzernes, leurs regains ; ils avaient délaissé des travaux urgents, au risque de les voir souffrir de leur absence. De la part de villageois, c'était le plus rare des sacrifices, celui de leur inléiêt.
Ma femme ne le prenait pas avec autant de chaleur que moi ; elle accordait trop aux apparences. Elle ne pouvait pardonner à cette milice élevée au sein des champs le désordre évident de sa tenue. Elle ne jugeait pas l'esprit, elle ne voyait que les dehors. Selon son habitude, elle faisait ses réflexions à haute voix, et ses réflexions étaient de nature à jeter parmi ces volontaires quiîlques impressions de découragemeiU. En vain es.sayais-je de la retenir ; elle m'échappait,
— Braves gens! excellentes gens! s'écriait-elie. Je n'en
disconviens en aucune façon! Tons visages honnêtes! Tous bons citoyens! Mais tu as beau dire, Jérôme, je préfère les cuirassiers.
Je comprenais Malvina ; elle aimait ce qui porte en soi le caractère de l'harmonie et de la force. A ce titre, les troupes régulières l'aUlraient. Elle ne pouvait se lasser de cet imposant spectacle. Dès lors le repos de ses nuits fut assuré. Tant qu'elle n'avait eu pour garantie que les harangues ou gouvernement provisoire, sa confiance avait été médiocre et son sommeil entrecoupé. Mais le jour où elle vit Paris inondé d'uniformes, et des bivouacs s'établir de tous côtes, elle se mit à réparer le temps perdu et à prendre sa revanche d'une suite d'insomnies. Un bataillon rural ne lui eût point produit le même effet. Elle ne comptait pas, à un degré égal, sur la solidité de cette troupe. En cela, peut-être obéissait-elle à une illusion du coup d'oeil. Entre les légions champêtres et les bandes d'insurgés, la difiérence n'était pas assez sensible pour qu'au premier aspect on ne pût s'y tromper. Ce rapprochement la poursuivait et l'entraînait, à son insu, jusqu'à une injustice.
Cette excursion eut donc ce bon résultat de rendre à ma femme un peu de sécurité. De retour au logis, elle enleva ses armes de guerre de dessus le fourneau où elles reposaient. Les mesures de défense furent délaissées, les précautions frappées de désuétude. La marmite de siège passa au grenier. Cen'est pas qu'il n'y eût encore, çà et là, des alertes, des bruits inquiétants. La menace d'une émeute nouvelle planait toujours sur Paris. Vingt programmes circulaient. Tantôt des milliers de femmes devaient se porter vers l'Assemblée, les cheveux épars, les vêtemeuts en désordre, lui demander la liberté des prisonniers, et, en cas de refus, la vouer aux furies. Tantôt il s'agissait d'une démonstration générale, à laquelle tous les grands foyers d'industrie devaient prendre part, de manière à mettre le gouvernement en échec sur divers points et à diviser l'action des troupes. Puis on parlait de complots dans le sein même de la force armée. Un jour c'étaient des rivalités de corps, un autre des niéconteode-
ments au sujet des vivres. Malviua écoutait ces récits sans en éprouver le moindre trouble, sans en concevoir la moindre apprcliension. Depuis cinq mois, des rumeurs de ce genre pesaient sur Paris; elles flottaient dans l'air pour ainsi dire. Le mal était endémique, il fallait s'y accoutumer. C'est ce qu'avait fait Malviua : elle avait mis son âme au-dessus de ces fâcheuses iuipressions.
II faut lui rendre celle justice, d'ailleurs; son esprit était de ceux qui ne demandent qu'un point d'appui. Elle était prête à se rallier, et sans hésiter elle eût fait la moitié du chemin. L'opposition n'était ni dans ses principes ni dans ses goûts. Elle alianiionnait cette politique aux impuissants et aux envieux. Encore moins avait-elle des préjugés au sujet d'un contact avec le pouvoir. Non, elle n'y apportait niéloignemenl ni répugnance; sans trop de peine, elle eût signé un pacte public et plongé ses lèvres dans la coupe empoisonnée des faveurs. Cependant elle y mettait de la dignité et entendait faire décemment les choses. Son premier gage fut de s'abstenir. Désormais elle se modéra sur le chapitre du blâme, et au besoin ne refusa pas un encouragement. De sa part, c'était beaucoup. Elle apportait au gouvernement nouveau cet avantage et celte force.
Ce gouvernement avait, comme un autre, ses travers et ses erreurs. La perfection n'est pas de ce monde.
Le principal reproche que lui fit ma femme, c'était de ns pas user suflisamment de sa puissance. Elle eût désiré une satisfaction plus complète pour tant de griefs accvnnulés. Telles quelles, elle acceptait néanmoins, à titre d'à-compte, les petites réparations dont elle était témoin. Ainsi le désarmementdesrebelleslui parut une mesure digne d'encom-agement. Seulement, on n'y procédait pas, à son gré, d'une manière assez rigoureuse. A l'en croire, il eût fallu faire main basse sur toutes les armes tranchantes et enlever jusqu'aux couteaux.. La tranquillité publique était à ce prix. Quand elle sut que des arrestations s'opéraient dans les quartiers populeux, elle ne se refusa pas à déclarer que l'autorité marchait dans une bonne voie. Par exemple, elle n'admettait pas que
Ja mesure dût rester incomplète, et invoquait contre les coupables un luxe inouï de châtlmenls. Surtout elle réclamait une justice exi)cciitive. Les conseils de gucire lui paraissaient trop Icnls et trop doux; elle leur rcprociiail de s'assujctlir à des formalités puériles etde ne pas enrichir immôdiatemenl les antipodes de criminels destines à en faire l'ornement.
On le voit,Malvina se prononçait pour les moyens decisi'fs. A ce titre, l'état d-e siège avait son assenlimont. Personne n'en comprenait mieux les douceurs, n'en demandait avec plus d'instance le maintien. Elle ne consentait pas à y voir un expédient passager; c'était assigner une part trop petite à lin régime doué de tant de vertu. Volontiers elle en eût fait une institution permanente. Pourquoi pas, et où trouver un meilleur inslruuient? A l'emploi, on avait pu en juger. Si le pavé retrouvait son niveau, n'est-ce pas à l'clat de siiége qu'on en était redevable? Cette population d'ouvriers, dévorée de sa Gèvrc de combat, l'étal de siège avait seul k puissance de la contenir; seul il désarmait les haines et piéscrvait Paris de terribles représailles. Dos lors il n'y avait plus à choisir. Tant d'avantages d'une part, et de l'autre, quoi? un simple préjugé. Puisque le gouvernement avait le bon esprit de s'en alTranchir, éviderameot Malvina ne pouvait se montrer plus scrupuleuse.
H lui fut doux de voir que d'autres préjugés succombaient dans la même épreuve et par la même occasion. Ainsi, une révolution venait d'être accomplie au nom d'un droit contesté, celui de se réunir. Pour venger ce droit, on avait chassé un souverain et brisé un trône. A la bonne heure; dès le leudcniain du triomphe, le droit de se réunir dégénérait en appel à l'insurrection. Les clubs s'en faisaient une arme, et la garde en main ils en dirigeaient la pointe vers le cœur de la société. Quel parti prendic? l^ctiror le droit, c'est désavouer !a révolution; le maintenir, c'est livrer le pays à d'étemels désordres. L'alternative offrait plus d'embarras; il n'y avait de salut public qu'au prix d'un désaveu. Le gouvernement était placé entre un démenti et une trahison. Il faut lui rendre cette justice, qu'il n'hésita pas. Il traita les
clubs militairement, et les fit fermer un à un. S'exécuter ainsi, c'était brûler ses vaisseaux et prendre ma femme par son côté faible.
— A la bonne heure! s'écria-t-elle, ils commencent à se former.
Ce gouvernarnent était destiné à triompher d'un second préjugé, plus invétéré encore; je veux parler des franchises de la presse. Jusqu'alors, la presse avait joué le rôle d'une couronne de fer; y toucher portait malheur. Un trône de quatorze siècles y avait péri. De pareilles leçons ne s'eflacent pas ; elles laissent une date dans les âges. Aussi la presse semblait-elle désormais placée à l'abri et au-dessus de toutes les atteintes. Elle en abusa, comme on l'a vu. Des journaux à un sou envahirent le pavé avec des titres odieux et des doctrines plus odieuses encore. Ils sonnèrent le clairon et prêchèrent la croisade de carrefour en carrefour. Que faire ? Comment y obvier? Sévir, c'était se démentir encore, c'était condamner deux révolutions à la fois. Le pas était difficile, et néanmoins ce gouverment le franchit. Il traita la presse aussi militairement que les clubs, il supprima, confisqua, incarcéra, avec l'aisance et la grâce d'un vizir. Plus que jamais Malvina se sentait gagnée.
— De mieux en mieux, dit-elle. Un préjugé de moins ! un gage de plus ! Us se forment décidément.
Ce qui lui plaisait en cela, ce n'était pas de voir les gens déserter leurs propres principes et entrer d'une manière aussi délibérée dans la carrière des contradictions. Ce spectacle offrait peu d'intérêt, Encore moins prenait-elle goût aux ruines qui en étaient la suite, à ces déplacements de clientèle où la médisance apercevait un calcul. Ma femme ne descendait pas dans ces détails. Ce qu'elle y voyait^ c'était l'emploi de la force, le poids d'une main de fer. Or, ce procédé était le sien, elle n'en admettait pas d'autre. C'est là dessus qu'elle mesurait la bonté des gouvernements. Plus ils s'appuyaient sur les cuirasses, plus elle faiaait fond sur eux. Celui-ci entrait dans sa voie, il était binde l'encourager. Elle n'y manqua pas; et lorsque la plaine de Saint-Maur se couvrit de
lentes, elle ne put se défendre d'un témoignage d'admiration.
— Enfin, s'écria-t-elle, voilà des hommes! Et aussi comme tout fléchit ! Pas un qui houge maintenant. Je te le disais, Jérôme : le Français a bssoin d'être mené.
LE GKAiNU Ut;U VIVE.
Après le combat, l'Assemblée se remit aux aîlaires. Il était temps. Depuis cinq mois on vivait sous l'empire du hasard. Point de loi reconnue, point de régime légulicr. Entre les institutions détruites et les institutions à ciéer, il existait une lacune que l'arbili aire seul pouvait combler. L'Assemblée avisait au plus pressé; le reste s'en allaita l'aventure. En toute chose, le provisoire dominait. Les déparlements ne prenaient pas au sérieux des préfets échappés de la tabagie et qu'ils avaient connus sous le travestissement de commissaires. Us doutaient d'une autorité confiée à de telles mains; ils l'entouraient d'un respect et d'un dévouement fort équivoques. Un acte solennel pouvait seul remettre les populations dans leur voie et donner à celte suite d'improvisations le caractère d'un établissement définitif.
C'est à ce besoin que la conslitulion devait pourvoir. On s'en promettait de grands effets, et, en première ligne^ l'apaisement des esprits. Ce n'est pas qu'il manquât de sceptiques pour augurer à ce nouveau pacte le sort de ses aînés. Mais les croyants n en étaient qu« plus résolus à fonder leur monument sur le granit et à construire pour l'éternité. L'Assemblée y songeait sérieusement ; elle y voyait son acte essentiel. Des discussions intérieures s'étaient engagées et sur l'ensemble et sur les détails; les escarmouches précédaient la bataille. DJjà les opinions s'y dessinaient. Les uns voulaient circonsciirc le débat, les aulres s'cfliiri;aient de l'étendre.
390 JEROME PATUllOT.
Pour ceux -ci, c'était un champ ouvert à toutes les témérités; pour cpux-ld, un retour naturel versles ciioses possibles. Chacun avfi il ainsi son tlième et n'en déviait plus.
r'ourquoi chercher? disaient les ardents. Pourquoi se mettre en quête d'évangiles nouveaux ? L'ancien n'est-il pas làl Et qui aurait la prétention de mieux faire? La chaîne des traditions est rompue ; il s'agit simplement de la renouer. Nos pères ont tout dit, tout écrit. Inclinons nos fronts devant leurs œuvres immortelles. La déclaration des Droits de l'homme existe ; à tout républicain sincère elle sufOt. Elle est le résumé de la sagesse révolutionnaire. Tenons-nous-y. ne répudions pas ce legs précieux. N'en retranchons rien, ajoutons-y plutôt. L'esprit du temps pousse à des conquêtes nouvelles. Abondons dans ce sei.s. Parlons du droit au travail et de l'impôt progressif. Flétrissons la tyrannie du capital en des termes qui soient à la hauteur de nos colères. Dénonçons la propriété comme un fait abusif; signalons la richesse comme un fléau. Surtout point de limites à l'assignat ; des chiffons sur xme grande échelle. C'est par de tels moyens que nous embellirons l'œuvre de nos aïeux.
De la discrétion, répliquaient les modérés; elle n'a jamais rien gâté. Voyez le payf , il vous subit à regret et résiste à vos expériences. N'abusez pas de lui ; il vous échapperait. Vous avez, dans un jour de surprise, mis la mam sur ses destinées. Contentez-vous de ce succès et laissez le reste à l'avenir. Assez de violences comme cela ; qui tend trop l'arc le brise. L'essentiel aujourd'hui, c'est de rendre aux âmes un peu de repos et d'assigner des bornes à l'esprit d'aventures. Que votre Constitution s'inspire de ce sentiment ; qu'elle s'adapte à nos mœurs, qu'elle ne les e.\cède pas : autrement vous rencontieric-z des instincts rebelles. 11 le faut pas imposer aux populations plus qu'elles ne peuvent porter ; c'est un jeu plein de périls. Au nom de la République que vous avez fondée, sachez donc vous contenir ; ajournez vos visions à d'autres temps. Laissez le papier-monnaie à l'empirisme financier ; sortez de ce nuage sinistre que l'on nomme le droit au travail. Et comme un bâtiment a deux ancres
ayez deux clinnii los. Le salut public est h cette condilioti.
Celle attitude dos partis se prolongea diirimt (oui le débat. L'air resta le même; les variations se multiplièrent à l'infini. Il y eut des discours d'éclat; il y en cul de modestes. Les discours d'éclat ne se passaient pas sans quelques préparatifs; ils exigeaient des frais de mise en ^cène. Plusieurs jours à S'avance le bruit s'en répandait ; on s'en entretenait comme d'un événement. Un réservoir d'enthousiasme se formait alors pour s'épinclier au moment décisif. L'heure venue, le héros de la séance gravissait d'un pas solennel les degrés de la tribune. Quel silence ! quel recueillement! Que de regards attachés sur lui I 11 parlait, et radiniralion se donnait carrière. Le programme l'avait prévu ; im pro» gramme doit tout prévoir. Les amis, distribués sur divers points, secondaient l'orateur à lanianière du chœur antique, llsrépondaientà sa pensée par des frémisbcmeuts expressifset les échos d'une îicclamalioii bruyante. L'orateur s'y inspirait, s'y retrempait. Au momenl on il quittait l'estrade, ses amis y répondaient par une manœuvre digne des plus grands tacticiens. Ils se préciiiitaiont vers l'enceinte dans un désordre affecté. Bon gré. mal gré, ils voulaient que la séance fût suspendue
Dans le coni's ds celte discussion, une circonstance nie frappa surtout. La foi manquait à celle assemblée. Elle ne croyait pas sou œuvre; elle en doutait au début, elle en douta jusqu'à la fin ; même achevée, elle en doutait encore. Ce fut le propre de cette révolution, de ne mettre en jeu que des vanités et des intérêts. La conviction en était absente. Partout ce caractèrese retrouva. Rien ne prit de grandes proportions, ni les acies ni les personnes. Dans le débat, point do solennité ; au lieu du recueillement, la iurbulcnce. Quel respect pouvait s'attacher à un acte ainsi accompli ? L'antiquité savait mieux comn>ent on frappe l'imaginalion des peuples. Le législateur dérobait à la foule les secrets elles douleurs de son travail; quand la loi était prête, il descendait de la montagne au milieu de la foudre et des éclairs. Ici, au contraire, tout se faisait à découvert, en face d'un public où
hostile ou moqueur. La mojoslé du but s'effaçait devant la pauvreté des moyens ; la tenue nuisait au crédit de l'œuvre. Parfois les bouflons s'en mêlaient et fournissaient un aliment de plus aux sarcasmes du dehors. C'est ainsi que la Constitution suivit son cours, et que, commencée dans l'incrédulité, elle s'acheva dans rindifférence. Les présages n'étaient point heureux ; le ciel même y mit quelque rigueur. Quand la loi nouvelle fut pi-omulguée en plein air, il lui fit un glacial accueil et couvrit son berceau d'un linceul de neige.
Divers épi?odes traversèrent ces débats et y créèrent une diversion. Le plus mémorable fut celui où l'Assemblée abandonna deux de ses membres à la justice du pays. Je n'ai pas à raconter ce procès avec détails: il me suffira de dire ce que j'éprouvai dans le courant de la nuit où la sentence fut rendue. Nous étions aux tribunes, parmi les curieux, Malvina et moi. De dix-huit heures l'Assemblée ne quitta pas ses bancs; à peine y eut-il uncouit intermède. Il régnait dans son attitude une solennité inaccoutumée. Cela s'explique: derrière les deux prévenus, la révolution était en cause et rendait compte de ses écarts. Une enquête avait eu lieu; elle jetait sur les actes et sur les noms une lumière sinistre. On pouvait voir en quelles mains le pays était tombé, faire la part de la perversité et celle de l'impéritie: c'était une terrible récapitulation. Des hommes que la tempête avait poussés au gouvernail^ il en était peu qui fussent à l'abri du blâme. A un degrJ plus ou moins fort, ils avaient tous trempé dans les mêmes violences ou toléré les mêmes usurpations. Chez les uns il y avait calcul, chez les autres faiblesse. On en choisit deux, comme expression plus complète, l'un des désordres de l'idée, l'autre des désordres de la rue. Sur eux retomba l'expiation du passé.
La nature, qui se plaît aux contrastes, en avait mis un bien sensible entre les deux prévenus. L'un eût pu entrer dans la poche de l'autre. La structure était d'ailleurs assortie à l'emploi. L'agitation morale et l'agitalion matérielle s'y maintenaient avec un caractère dislinct. Ce fut dans ces conditions que l'affaire s'engagea. Au début, l'intérêt parut languir;
mais le soir, sous les clarlcs des lustres, il se ranima. Dans les fatigues de l'insomnie, l'Assemblée puisait une majesté qu'en aucun moment je n'y avais vue. Les bancs étaient au complet, et à peine dans cette foule voyait-on quelques yeux se fermer et quelques têtes céder à l'accablement. Le soleil s'était couché sur la séance, il se leva sur elle. La défense y eut le champ libre; l'accusation s'effaça. Celle-ci voulait aboutir, celle-là gagner dulemps. En dépitde tout, l'Assemblée était résolue à ne point se séparer que la question ne fût vidée. Elle le fut au moment où l'aube blanchissait les vitraux et éteignait les feux des lustres sous les flots d'une lumière sans cesse accrue. L'Assemblée se prononça catégoriquement. Elle dépouilla deux de ses n.embres du privilège dont ils étaient investis, et, sans préjuger aucun grief, les livra à la Juridiction ordinaire.
Cet acte fut dccisiC; il était empreint d'une fermeté salutaire. L'émeute aurait pu l'envisager comme un défi ; elle n'y répondit pas. C'était l'aveu formel de son impuissance. De deux côtés on la frappait. L'Assemblée livrait ses chefs: les conseils de guerre châtiaient ses soldats. Et pourtant aucune émotion apparente ne suivit ces actes de vigueur. A peine s'y atlacha-t-il quelques menaces. L'horizon s'était décidément éclairci, on vivait dans une atmosphère plus sereine. Les clubs se taisaient; la presse ne parlait qu'à travers un bâillon. Il n'y avait plus ni groupes ni chants dans les carrefours. Le régime militaire avait porté ses fruits; l'instinct de Malvina ne l'avait pas trompée. Malheureusement la force morale ne s'accroissait pas dans la même proportion. De temps en temps le pouvoir exécutif éprouvait des défaillances et venait demander à l'Assemblée des votes destinés à le raffermir. L'As:<emblée les lui prodiguait en bonne mère; elle y mettait de l'abandon et passait l'éponge sur les petits écarts de conduite; elle avait le caractère bien fait.
Le ciel l'en récompensa ; peu de jours après elle eut un spectacle choisi. De l'autre côté des mers il lui arriva des membres de couleurs assorties et qui manquaient à sa collection. La variété était grande, depuis l'ébène jusqu'à l'acajou. Nous
assistâmes à cette entrée ; rien de plus curieux. Les représentants de race noire s'assirent avec une gravité digne d'un teint plus clair. Ils s'exprimèrent avec bon sens et comme des personnes naturelles. Ce fut une découverte pour Malvina, qui s'obstinait à ne voir dans le nègre qu'un singe perfectionné. Pur préjugé d'enfance! Elle en revint sur-le-champ. La présence de ces noirs parlait d'ailleurs pour eux : des blancs n'auraient pas eu autant d'esprit ; émancipés, ils eussent nommé leurs maîlres. Les noirs n'avaient pas commis celte erreur; ils s'étaient nommés entre eux. Qui lésait? peut-être au nombre des élus, en élait-ilqui, dans leurs jeunes ans, avaient porté leurs semblables en palanquin, ou agité sur les fronts créoles l'éventail en feuilles de latanier !
Malvina ne les perdit plus de vue. Du haut des tribunes elle les surveillait. Elle voulait s'assurer qu'ils se mouchaient comme tout le monde.
Je ne'la suivis pas dans cette étude; mon attention était fixée ailleurs : on arrivait au budget. Pour la première fois ce mot reparaissait depuis l'avènement de la République. Involonlairoment je me souvins du concert de réclamations qu'il soulevait autrefois. Que n'avait-on pas dit de ce polype monstrueux! Que n'en avais-je pas dit moi-même! Les années, en se succédant, y ajoutaient toutes quelque chose et n'en retrancbaient rien. Les monuments historiques y figuraient encore sur le grand pied ; les palimpsestes n'y étaient point négligés. On avait toujours des allocations pour l'École deç chartes et pour ces temples du Péloponèse que je croyais avoir perdus dans l'esprit des populations. Les existences parasites ont la force du roseau ; elles cèdent au premier souffle et se relèvent quand il s'apaise.
J'espérais bien que la République n'entendrait pas raillerie là-dessus, et qu'elle ferait justice de ces déceptions invétérées. D ''jà un comité spécial avait relevé plus d'un abus et en avait fait justice. Il restait à savoir comment les ministres prendraient ces réductions et s'ils consentiraient à s'y associer. Sons l'ancien régime leur rôle était tracé. Tout ministre défendait ses millions omme une couveuse défend ses
LE GRAND OEUVRE. SSt3
poussins, une lionne ses petits. 11 livrait des combats acharnés à propos du moindre centime. Ainsi le voulait l'institution. L'hoimeur et la parure d'un ministre, c'éiait son budget. Tant valait l'homme, tant valait la besace* Un ministre qui se laissait mettre au rabais était déshonoré ; celui qui arrachait mille francs à des chambres avares rentrait chez lui le front haut et le jarret tendu : il n'avait pas perdu sa journée.
Dans ma candeur, je croyais que ces mœurs allaient changer. 11 me semblait qu'un minisire de la République avait à jouer un tout autre rôle. Les anciens demandaient le plus possible; j'estimais que ceux-ci demanderaient le moins possible. Lapudcurrexigeait;on ne pouvait copier ce qu'on avait flétri, encourir le blâme qu'on avait prodigué. J'y comptais. Quelle fut ma surprise aux piemiers mots (jue j'entendis ! Je crus rêver. Ministre de la veille, ministre du lendemain, c'était tout un. On eût dit que le sol n'avait pas tremblé sous nos pieds. Le dernier règne nous léguait une dépense de quinze cents millions ; la République l'élevait à dix-sept cents. La France payait cher sa conquête. Quand vint le détail, la comédie d'autrefois recommença avec d'autres acteurs. Chaque ministre vint défendre ses clients. Quiconque voulait réduire SCS allocations était son ennemi. Pour le plus miuce article il exhalait des soupirs à fendre le cœur, et trouvait des accents éplorés. Sa douleur l'égarait, et tournait insetisiblement à la haine. 11 vouait les comités épurateurs à l'exécration des siècles et à la vengeance des contemporains. Il les traitait de barbares au premier chef, tant il est vrai que l'aspect des choses change avec la position, et que l'opiuiun est surtout une affiire perspective.
On le voit, nous en étions au régime des palinodies. C'était im triste spectacle; pour l'égayer, on eut recours aux violons. La Répuhliqtie entreprit de faire danser les citoyens. La hardiesse était grande. Les cœurs n'inclinaient point à la joie; il fallait y aider beaucoup. Ce lut le souci et l'honneur des dignitaires nouveaux. Rome avait eu des consuls plaisants ; l'Assemblée avait un président dauieret. 11 remplit Paris du
bruit de ses fêtes. On en parlait huit jours à l'avance et huit jours après. Les républicaines de la veille y avaient des sièges d'honneur. Les sirops étaient sans mélange, si la compagnie ne rétait pas. Il faut être juste d'ailleurs; l'ensemble ne laissait rien à désirer. L'hôtel était un vrai bijou ; il sortait des mains de l'artiste. Or et peintures, on n'y voyait que cela, distribué avec une harmonie exquise. Les fleurs rares tapissaient les avenues; l'orchestre remplissait les salons de motifs charmants. Sous les feux des lustres, allait et venait une foule compacte. Les hommes d'État du régime nouveau y brillaient d'un vif éclat. On y voyait aussi, dans leurs plus beaux aspects, les plénipotentiaires improvisés et ces révélateurs pensifs à qui quatre jours suffisent pour développer le plan d'un nouveau monde, tandis que Dieu en a mis sept à créer et à organiser l'ancien.
L'exemple était donné; d'autres dignitaires le suivirent. On dansa dans tous les palais de la République. L'orgeat y coula à flots ; la limonade n'y fut point épargnée. Le gouvernement prodiguait les pâtisseries, tandis que trois cent mille individus recevaient, dans Paris seulement, le pain de l'aumône. Ce contraste arrachait aux partis vaincus de sourds rugissements; il indignait les cœurs Spartiates. On dévorait la République sans qu'ils en eussent une part; était-ce tolérable ? Quoi ! pas une miette de ce grand feslin ! En février, ils ne l'avaient pas entendu ainsi. On leur changeait leur enfant. Ils n'avaient désiré pour elle ni tant de dorures ni tant de galons. Ils ne l'avaient pas vouée à un entourage de talons rouges. Telles étaient leurs plaintes, mêlées d'imprécations. Plus que jamais les camps se dessinaient, celui des babas, celui du brouet noir. Les vaincus ouvraient un compte aux vainqueurs, et se promettaient de le solder d'une manière mémorable. Les vainqueurs jetaient un coup d'œil sur leurs régiments, et n'opposaient aux fureurs des vaincus qu'un sourire de dédain.
En attendant, les violons poursuivaient leurs ritournelles ; rien n'était retranché des orchestres du gouvernement.
LA PRËSIDENCB. )>7