LA PRÉSIDENCE
tant. Il y avait encore de l'agitation, mais une agitation sur place, comine celle de récureuil. A la guerre des pavés succédait la guerre des journaux. C'était un jeu moins terrible. D'ailleurs la grande armée de l'émeute n'existait plus ; les bataillons s'étaient dispersés, il n'en restait que les cadres. Les clubs mêmes s'en allaient à l'abandon ; la vogue n'était plus de ce côté. Cela s'explique : les premiers sujets avaient disparu ; la place restait livrée aux doublures.
Cette situation jetait' dans l'âme des chefs un profond accablement. Avoir tenu une si belle proie et la sentir s'échapper ! Avoir eu une partie si sûre et la perdre ! C'était à s'étrangler de ses propres mains. Une République qu'ils comptaient dévorer en famille ! Tant de positions et tant d'honneurs ! Ils en étaient inconsolables. Leurs regrets n'avaient d'égal que leur appétit. Le désespoir les inspira. Encore un effort, se dirent-ils, et ils risquèrent leur dernier enjeu. De là une autre campngne de banquets. Les banquets avaient ouvert la révolution, et ils allaient la clore ; ils devaient en être la tombe comme ils en avaient été le berceau. La seconde représentation fut loin de valoir la première; la scène avait changé, les ordonnateurs aussi. Ils promenèrent de barrière en barrière les mêmes convives et les mêmes toasts, comme des gens condamnés à périr sous des discours ridicules et de mauvais vin.
C'est ainsi que se présentait l'élection du président et que se dessinaient les candidatures. Le spectacle était nouveau ; il piquait la curiosité. J'y pris un tel goût, que je perdis de vue mon intérieur. Cependant il s'y passait des faits significatifs. Malvina venait d'accorder à son chapeau grenat les honneurs de la vétérance: elle s'était coiffée à neuf et dans un goût parfait. Rapproché de l'état de nos finances, cet acte ne manquait pas de gravité. 11 fut suivi d'excès plus grands encore. Je n'en pouvais croire mes yeux. Ma femme s'était pour ainsi dire transformée : son esprit d'ordre l'abandonnait ; nos dernières ressources s'épuisaient à vue d'oeil. C'était tantôt un colifichet, tantôt un autre ; un jour, ime robe; le lendemain, un nœud de rubans. 11 était peu dans mes ha-
40^ JEROME PATCROT.
bitudes de faire des observations à propos d'emplettes ; on m'avait mis sur ce pied. Cependant un jour je ne pus me contenir.
— Comnae te voilà brave ! lui dis-je. Peste ! le joli mantelet !
— De quoi ? rdpliqua-t-elle. Qui ne risque rien, n'a rien.
— A ton aise, repris-je. Ce n'est point un reproche que je te fais.
— Et quand même? dit-elle. Soyez paisible, mon chéri, ajouta-t-elle en me caressant la joue du bout de son gant; on en rendra, des comptes. Embrasse-moi et tourne les talons.
Évidemment il se préparait quelque chose de mystérieux. Ma femme sortait tous les malins en toilettes éblouissantes. Simon lui servait de cavalier. Il arrivait à l'issue du déjeuner et embarquait Maivina pour des destinations inconnues. D'autres fois, il s'enfermait avec elle, et alors commençaient d'interminables entretiens. Rien n'en transpirait. Seulement je pus voir que madame Paturot continuait à honorer ce gouvernement de sa confiance. Elle en faisait l'éloge à tout propos; elle en parlait en des termes parfaitement sentis. 11 avait conquis ses bonnes grâces.
Les choses se maintinrent ainsi durant quelque temps. Les sorties de Maivina étaient de plus en plus fréquentes. Entre elle et Simon s'échangeaient des regards qui témoignaient d'un accord secret. Je ne m'en affectai pas autrement. Mes principes là-dessus étaient très-fermes. J'attendais. Enfin le mot de l'énigme me fut donné. Un jour le meunier vint dîner avec nous ; on avait fait quelques frais pour lui. Nous avions des plats de choix, et qui ne sortaient pas du fourneau domestique, un dessert d'un goût somptueux, et quatre bouteilles d'un vieux médoc que n'eût point méprisé un connaisseur. Ma femme s'était parée afin de mieux faire les honneurs de sa maison. Sa personne respirait une solennité innaccoutumée. Je ne savais que penser de ces airs et de ces apprêts, lorsqu'on m'asse^ant à table j'aperçus une dépêche qui repo-
sait sur mon couvert. Je m'empressai de l'ouvrir, et qu'y visje? Un brevet en mon nom.
J'étais appelé aux fonctions d'insitcctcur général de la civilisation ai abc dans le nord de lAfritiue. La République me faisait ces loisirs.
J'étais donc nommé inspecteur général de la civilisation arabe dans le nord de l'Afrique. La conduite de Malvina recevait une explication.
Le nord de l'Afrique était devenu, depuis dix-huit ans, le siège d'un problème plein d'intérêt. Nous y possédions une conquête dont il y a lieu de s'enorgueillir beaucoup, si l'orgueil ici-bas se mesure aux sacrilices. Comme bague au doigt, on y avait mis le prix. Comme spéculation, on aurait pu choisir un terrain plus heureux. La France y tenait d'ailleurs et à bon droit. Les préférences d'une mère s'adressent à lenfant qui lui coûte le plus de soins. La France en usait ainsi vis-à-vis de sa conquête ; pour en assurer le maintien, elle n'épargnait ni les hommes ni l'argent. Une autre s'y fût rebutée. Sa tâche ressemblait à celle que poursuivent aux enfers les ûUes de Danaùs. Elle jetait des millions dans un gouffre qui les dévorait sans profit.
Ce n'est pas qu'on n'eût imaginé des systèmes pour alléger ce fardeau. Les systèmes sont ce qui manque le moins. H y en avait de militaires, il y en avait de civils, il y en avait de simples, il y en avait de mixtes. Des flots d'encre coulèrent à ce sujet. Les ims conseillaient de restreindre l'occupation àqucl(jues villes du rivage, de telle sorte qu'on n'eût pu cueillir une violette hors des murs qu'avec l'agrément des naturels. Les autres se montraient plus généreux ; ils accordaient un certain tenitoire, mais à la coadition de le défen-
dre par un fossé plein d'eau, où l'on eût élevé des carpes aux frais de l'État. Ces plans ingénieux n'avaient qu'un tort, celui de changer les rôles. Us consacraient la souveraineté du vaincu et l'assujettissement du vainqueur. C'était le séquestre dans la conquête, un emprunt fait aux Chinois. Le bon sens public y répugnait: de là d'autres combmaisons. Pour un plan condamné, il en naissait vingt. Les échecs sont Taiguillon du génie. Cette terre d'Afrique défrayait tous les genres d'émotions. Elle eut des épopées, elle eut des idylles. Un instant elle toucha au plus bel idéal des temps modernes, celui du soldat laboureur.
Tel était le théâtre sur lequel j'allais me rendre. Une circonstance récente venait d'y ajouter un prix de plus. Paris, depuis quelques mois, était plein d'existences déclassées et de misères affreuses. 11 fallait y pourvoir. Le travail reprenait lentement, l'aumône était insuffisante. On s'arrêta à un projet d'émigration. Elle offrait ce double avantage, d'ouvrir aux malheureux une issue pour fuir le besoin, et de délivrer le pavé de la République d'un élément de désordre. Le sol ne manque point aux bras, celui d'Afrique les appelait. Il unissait la fécondité à l'étendue. C'est sur l'Afrique que Ton jeta les yeux. Des fonds furent votés, des enrôlements ouverts. Les émigrants se présentèrent en foule. Toutes les semaines il en partait un convoi. Je doute qu'on ait jamais vu un spectacle plus rempli d'omotions.Lequai était couvert de femmes et d'enfants. On échangeait des adieux au milieu des larmes. La présence des autorités donnait à ces départs un certain éclat, et le clergé y accourait pour les bénir. Ainsi le hasard venait de résoudre le problème qui tenait depuis si longtemps l'art et la science en échec. De tous ces plans de colonisation, un seul avait abouti, la colonisation par la misère. Les rêveurs ont beau dire : c'est la grande école du génie humain.
Mon devoir était d'étudier ces émigrations et de les suivre; je n'y manquai pas. J'avais accepté ma mission avec orgueil et voulais la remplir avec conscience. Rien de ce qui touchait le nord de l'Afrique ne me fut désormais étranger. Je
m'enfoTir.'ii d'ouvrages qui traitaient de ce sujet. Je de'sirai connaître à fond les naturels que j'étais chargé de civiliser. A l'aide d'un effort suivi, je m'identifiai à eux, pénétrai le mystère de leurs mœurs, vécus sous l'abri de leurs tentes. Je devins Arabe ou pou s'en faut. Ce n'est pas tout ; à ces esprits inidomptaliles, il fallait s'imposer par quelque bienfait. On sait comment Triptolème a réussi. Ce succès troublait mon sommeil. J'entrepris d'arracher à la nature un de ses secrets. Il m'eîît été doux d'apporter à mes administrés une grande révélation agricole. A défaut, je comptais me rabattre sur les procédés connus. Qui lésait! un rien sufliraif peutêtre; l'Arabe se contente de peu. L'essentiel était de m'en rendre maître, de le fasciner, de m'emparer de son esprit. Ce point gagné, tout allait de soi et je promenais les tribus de surprise en surprise.
Dans cet ordre d'idées, il me survint une inspiration. L'un des embarras du jour consistait en quatre ou cinq docteurs dont j'ai d(''j;i raconté les prouesses. Ils avaient composé leur spécifique et jetaient de hauts cris parce qu'on n'en usait pas. A tout prix, ils réclamaient des sujets à traiter et des expériences à faire. C'est là-dessus que je me pris à réfléchir. Évidemment le nord de l'Afrique était un théâtre naturel pour ce genre d'opérations. On y trouve des races ù peine sorties des mains de la nature et exemptes de préjugés. La terre y est vierge comme les cœurs. Elle ignore, sur bien des points, les servitudes de la propriété. L'être y foule un sol libre. Que de précieuses combinaisons! quel heureux concours de circonstances! Mon esprit se plaisait à les énumérer. Comment ces grands docteurs n'avaient-ils pas vu que c'était là leur sphère, leur élément, leur point d'appui? Comment avaient-ils négligé une si belle occasion de se produire? Évideiument, de leur part, c'était un simple oubli. Il suffisait de les remettre sur la voie. Ils voleraient vers la contrée de leurs rêves, et Paris en serait délivré.
Plus j'y songeais, plus cette impression devenait profonde. 11 me semblait que ces penseurs tournaient le dos ;i la destinée et manquaient leur avenir. Les avertir était un devoir
sa.
strict, impérieux. J'y cédai et me déterminai à quelques démarches. J'avais un titre pour le faire, et, dans tous les cas, mon excuse était dans mes intentions. Le premier que j'allai voir passait pour un illustre parmi les sectes qui brisent les vitres au profit de l'avenir, lien était l'expression la plus philosophique. Masque connu d'ailleurs. Ce qui frappait dans sa personne^ c'était une absence complète de linge. Je veux croire que ce qui manquait au dehors se retrouvait au dedans. Avec lui, il n'y avait pas à se gêner; il était bon homme par-dessus tout. Point de iiel, pas même de passion révolutionnaire. 11 n'eût pas écrasé un puceron. Mortel pariait, s'il n'avait eu une marotte. Je l'abordai avec rondeur et me mis à l'aise avec lui:
— Pontife, lui dis-je, vous êtes un grand sage; mais vous n'y voyez guère loin. Sortez donc un peu de votre brouillard et examinez ce qui se passe. Vos actions baissent; vous n'avez plus qu'un succès de gaieté. Le Français est ainsi; il aime à rire. Que s'ensuit-il? qu'on ne rend pas justice à vos moyens. C'est affligeant; mais qu'y faire? Cela s'est vu dans tous les temps. Le métier de penseur n'est pas tout profit. Lycurgue y perdit un œil ; estimez-vous heureux d'avoir encore les deux vôtres.
— Bah! me dit-il en riant.
— Oui, pontife, vous êtes un génie méconnu. Je vous citais Lycurgue. Le jour où il baissa, il quitta sa patrie. Agissez comme lui. Tout juste, voici un pays qui vous tend les bras. L'Afrique! un terrain entièrement neuf. L'Afrique et vous, vous êtes faits pour vous comprendre. Allez de ce pas chercher votre passe-port. Vous voulez que tout marche par trois ; il y a là-bas des populations qui sont idolâtres de ce chiflre. Vous avez un faible pour l'azur, l'or et le pourpre : on vous prodiguera ces couleurs. Vous aimez enfin le peuplier, vous le célébrez comme une merveille végétale. Ne disputons pas des goûts. L'Afrique est en mesure de satisfaire celui-ci. Le peuplier y prospère; allez-y cultiver ce produit. Seulement ne le cultivez pas au bruit des pétards et ne
le coifTez pas du bonnet rouge. L'épreuve en est faite ; ce traitement ne lui vaut rien.
Pendant que je débitais cette tirade, mon philosophe avait l'esprit ailleurs. Il songeait sans doute à son système de gouvernement; il songeait surtout au cylindre et au cône qui y figurent à titre d'institutions fondamentales. Cette méditation pouvait le conduire loin : j'y coupai court en lui prenant les deux mains :
— Eh bien, pontife, ajoutai-je, le cœur vous en dit-il? L'Afrique nous appelle; en êtes- vous? Voulez-vous que je vous aide à faire votre valise?
Ce mot l'arracha à son extase; il dirigea sur moi un regard onctueux; et exhalant un gémissement profond :
— Moi, quitter la France ! s'écria-t-il ; la philosophique France? la patrie de Diderot et de Mably? Jamais. Que deviendrait-elle si je lui manquais?
J'eus beau insister; il me fut impossible de tirer autre chose de lui que cette conclusion superbe. Force fut de se rabattre d'un autre côté. En fait de chefs de sectes, on pouvait choisir : l'article n'était pas rare. Je me présentai chez l'un de ceux qui exploitaient le bonheur du genre humain de mille manières, en journaux, en livres, en almanachs, et qui, à bout de voie, l'avaient mis ingénieusement en commandite. C'étaient des gens d'affaires, ce qui n'excluait pas une certaine manière de porter la tête à la façon des demi-dieux. Ces grands airs ne m'en imposèrent pas; j'allai droit au but :
— Monsieur, dis-je à ce membre de la secte par actions, il est temps de s'exécuter ; autrement on vous accuserait de berner le public. Voilà quinze ans que vous annoncez une combinaison où chaque citoyen aura à manger par jour vingtcinq livres de nourriture. Vous en prenez prétexte pour traîner sur la claie ceux qui pensent que l'estomac n'a pas été institué pour une si violente destination. Vous en faites des gens sans cœur et des ennemis du peuple. Riende mieux; vous êtes dans vos statuts. Ces exécutions plaisent à vos porteurs de coupons; mais au fond qu'est-ce que cela prouve? Vous fendriez tout le monde en quatre que votre combinaison ne s'en
porterait pas mieux. C'est là qu'il en faut revenir. Où en êtesvous? Où sont vos résultats? Cinq essais, cinq échecs, tel est votre compte net; il est court, mais concluant. A cela vous dites : C'est à refaire ; je n'y étais pas. Mais soyez-y donc, et que ça finisse. Tenez, monsieur, je vais vous faire une proposition. Partez avec moi.
— Partir, dit le sectaire avec dédain. Et pour où?
— Pour l'Afrique, repris-je. Vous la mettrez sens dessus dessous, si cela vous plaît. C'est une contrée qui se prête à tout. Au fait, le théâtre est digne d'un homme de votre valeur. Vous êtes pétri de talents ; vous les déploierez. Par exempk, cette fois, i( faudra pénétrer au fond des choses. Vous y serez; c'est le cas de donner l'essor à vos moyens. N'y épargnez pas la façon, et en avant le grand jeu ! Qu'on sache ce que vaut, au juste, votre combinaison, et ce qu'il faut penser de vos vingt-cinq livres d'aliment. Au besoin employez-y la queue avec l'œil au bout. Que la séance soit mémorable. Calculez, d'ailleurs, qu'on vous abandonne un pays nouveau et des hommes n'ayant jamais servi. Vous travaillerez làdessus comme sur de la cire. En outre, du terrain à discrétion et des masses de pierres à bâtir. En allez-vous construire, des palais ! En allez-vous élever, des colonnades ! 11 y a des plaines magnifiques et des vallons charmants : vous choisirez. Et, si vous m'en croyez, mettez tout cela en coupons. La foi faiblit ; il n'y a que la commandite qui sauve.
■ — Monsieur ! dit le sectaire piqué.
— Il n'y a pas d'affront, repris-je. Ce que vous en faites est pour le peuple. Ce motif justifie tout. Vous accoucherez un jour du parfait bonheur; voilà votre'excuse. Raison de plus pour accepter ma proposition.
Le membre de la secte en actions reje'ta en arrière ses cheveux inspirés ; et portant la main' sur sa barbe aux filons J'argent :
— Moi! s'écria-t-il, moi, quitter la France! la généreuse France! pays de contributions volontaires et de versements sociaux : allons donc! 11 faudrait que je fusse un bien vil ingrat
Les réponses se suivaient et se ressemblaient. L'accueil que je rencontrais était peu varié. Il en résulta chez moi un certain découragement. Je me consultai pour savoir si je pousserais jusqu'au bout l'expérience. Une considération m'y détermina. Des sectes qui brisaient les vitres au profit de l'avenir, je n'avais pas vu celle qui y procédait avec plus d'éclat. En débarrasser le pavé eût été un coup de maître. J'en allai voir le chef, un esprit inexorable et railleur, qui maniait le sophisme comme une épée de combat. Il en frappait d'estoc et de taille, à tort et à travers, et pour le seul plaisir d'en vérifier la trempe. Faute de quelqu'un à démolir, il se fût démoli de ses mains. Jamais on ne vit caractère plus mal fait; il ne souffrait pas de voisins : il voulait être seul de son espèce. L'épreuve me piqua.
— Un mauvais coucheur! me dis-je. Eh bien, essayons : le mérite n'en sera que plus grand.
En l'abordant, je me tins sur la défensive ; la précaution était de trop. 11 n'essaya pas de me dévorer. Au contraire, son accueil fut charmant. Il n'était terrible que la plume en main. L'encre l'enivrait. Dans l'entretien, il prit des airs aimables. S'il avait des griffes, il les retirait. Ce n'était ni le même homme ni la même humeur. Je lui fis mes ouvertures.
— Citoyen, lui dis-je, je vais vous parler sans détour, vous êtes fait pour me comprendre. Vous n'avez pas l'humeur égale, bien s'en faut. Pourquoi cela? c'est qu'il vous manque quelque chose. Le phénomène n'est pas nouveau. Les mauvais caractères vipunent des fausses positions. Quel est le remède à cela? changer d'air. Il n'y en a pas deux. Demandezle aux médecins ; il est des climats pour to'is les tempéraments. Le vôtre souffre ici; il tournera à l'aigre. Venez avec moi; l'Afrique vous remetti'a. Je réponds de la cure.
— L'Afrique? me dit le sophiste étonné.
— Oui, citoyen, l'Afrique. L'air y est parfait. Pour l'avoir plus sain, vous vous enfoncerez dans la montagne. Nous avons le petit Atlas, qui abonde en sites délicieux. Vous y boirez du lait de chamelle; vous y mènerez une vie dont la Bible peut vous donner un avant-goût. Vous y serez libre d'herboriser.
de clouer des insectes sur un carton, de recueillir des minéraux, d'errer dans les déserts en ami passionné de la nature. Telle est la base de votre traitement. Je sais d'ailleurs qu'il est prudent de ménager la transition. Il ne faut pas que le changement soit trop brusque. Vous êtes naturellement brutal, passez-moi le mot. Eh bien, vous avez là-bas des indigènes sur lesquels vous pourrez dauber, ce sera une manière de vous entretenir la main. D'ailleurs l'Arabe est subtil, et vous ergoterez avec lui. Il se rattache, pour le galimatias, aux meilleures époques de l'art. Vous n'y perdrez pas votre peine.
— Vraiment? dit le sophiste.
— Puis, citoyen, vous avez ici des objets qui répugnent à votre constitution. La propriété, par exemple, vous porte sur les nerfs. Vous n'en pouvez supporter le spectacle sans agacements; elle trouble votre économie. En Afrique vous serez délivré de ces ennuis. L'Atlas compte peu de propriétaires. Une idée plus loin, se trouve le Sahara, où votre système règne dans toute sa pureté. Vous y serez dans votre élément, dans votre domaine. Vous vous assurerez que le globe n'est pas voué en entier à cette infâme propriété, et que la nature en cédant se ménage toujours des réserves. Vous découvrirez le Grand Désert, citoyen : cette découverte est digne de vous. Puis à l'imitation de celui-là, vous en ferez d'autres. Qu'en pensez-vous? Il y a là une idée.
— En effet, dit le sophiste.
— Ce n'est pas tout, repiis-je en lui décochant un dernier trait. Vous portez dans vos flancs l'avenir de l'humanité, et on vous méconnaît. Vous expiez le tort de devancer votre siècle. Ainsi vous avez institué une Banque d'Échange. Qui y donne, dites-moi? Quelques innocents tout au plus : c'est le sort des choses de génie. Le Français est naturellement routinier. Vous trouverez chez les Bédouins beaucoup plus de satisfaction. Cette race a l'esprit ouvert ; elle goûtera votre système. La tradition y prête, les mœuvs n'y répugnent pas. Un peuple pasteur doit aimer l'échange ; il en a éprouvé les bienfaits. 11 lui arrive parfois de troquer un bœuf pour un chameau et un porc pour deux moutons. Ce phénomène n'est
pas sans exemple au sein de ces solitudes. Voilà donc l'échange sauvé ; et, quant à la banque, vous vous en tirerez en homme qui les connaît toutes. Eh bien ! vous décidez-vous ? C'est assez encourageant.
— Eh, eh ! répliqua le sophiste.
— Un dernier mot, ajoutai-je : et prenez-le en bonne part. Vous n'êtes pas le seul mortel d'avenir qu'on veuille emballer pour l'Afrique ; on songe aussi à plusieurs de vos confrères dans l'industrie des mondes à l'envers. Vous n'avez jamais été clément pour eux ; souffrez que l'on prenne quelques précautions en leur faveur. C'est une affaire d'utilité publique. Chacun de vous aura un établissement à part, sans communication possible : autrement vous vous dévoreriez sans merci. On chercherait vos systèmes et on n'en trouverait plus que les queues. Pas de ça. Autant de cantons que de mondes à l'envers, et une couronne de chêne à celui qui aura le mieux réussi. Vous le voyez; la combinaison est complète. En êtcs-vous? Un oui ou un non.
— Mais, citoyen, vous êtes pressant, dit le sophiste que mes instances embarrassaient.
— Oui pu non, répétai-je en voyant arriver sur ses lèvres un refrain familier.
— Moi, quitter la France! s'écria-t-il, en cédant aune dernière impulsion. La vieille France! pays des capitalistes et des propriétaires! A d'autres! Et qui donc se chargerait do les anéantir? Je reste.
C était le troisième refus que j'essuyais, et en des termes à peu près identiques. Un autre eût quitté la partie. Je fis un suprême effort. Il me restait à voir le vétéran de l'agitation populaire. La démarche n'avait rien d'excessif; elle se rattachait à un commerce qui lui était habituel. Il avait une entreprise d'émigrations. Des colons s'inscrivaient chez lui et il les expédiait, francs de port, vers un pays fabuleux. Il était naturel que je lui fisse des ouvertures au sujet de sa petite industrie. La question était des plus simples. Ses clients n'avaient pas à se féliciter du lieu de leur deslimtion. Ils y souRraienides morsures des maringouins quand ils u'^ étaient
pas scalpés par les sauvages. J'allais proposer à l'entrepreneur une localité où il n'y aurait ni sauvages ni maringouins. L'offre était généreuse. Je n'y mettais qu'une condition, c'est que le patron suivrait les clients. Pour l'y décider, je lui fis du nord de l'Afrique un tableau que n'eût pas désavoué un naturaliste. Je lui citai les cultures qui devaient y réussir et m'étendis sur les avantages personnels qui l'y attendaient. Le sujet m'inspirait; j'y mis de l'éloquence. Mon homme était un sournois de la pire espèce; il m'eût été doux de lui voir vider les lieux. 11 prétendit que son absence ferait un trop grand vide dans le pays et deviendrait l'objet d'un deuil public. Aucune instance ne put le tirer de là.
Ainsi j'allais d'échec en échec- En vain m'étais-je prodigué jusqu'à l'adulation; je n'en recueillis que des mécomptes. Tous ces chefs de partis se croyaient nécessaires à la marche des choses; on n'eût pas brisé de vitres sans eux. lis préféraient continuer leur industrie sur les lieux plutôt que de courir les chances des opérations lointaines. Mes plans avortaient. Faut-il le dire? ce résultat laissait un vide dans mon esprit. Je ne pouvais y songer sans ennui. A tout prix je cherchais des victimes; je voulais enrichir l'Afrique de quelques hôtes de choix. J'entrepris Simon et lui montrai en perspective une suite de moulins à établir sur les crêtes du Sahel. Il me répondit qu'il avait assez du sien, et qu'il appartenait à l'Assemblée. En désespoir de cause, je me rabattis sur Oscar et le pressai de mon mieux.
— Viens avec nous, lui dis-je. Toi qui adores le paysage, tu en verras de merveilleux : c'est la nature dans toute sa grandeur. Tu réussis le rocher; nulle part ils n'ont autant decaractère. Et des lions! nos artistes vont les chercher là. Ces animaux y posent gratuitement devant eux. Les beaux cartons que tu vas rapporter! La belle collection de sites d'Afrique! Tu viens, n'est-ce pas? tu viens?
Pendant que je le pressais ainsi, Oscar avait pris une pesé où le dédain s'unissait à la majesté. On y pouvait lire la conscience de destins supérieurs. Sa lèvre exprimait l'ironie, et sa barbe scrupuleusement peignée avait l'éclat des beaux jours.
— Moi ! dit-il d'un air dégagé, que je quitte la France? lU ce moment? quand la partie se joue à mon protit? Voilà une étrange proposition. Jérôme, un mot, un seul mot. U y a trente-sept ans révolus que je cours après la fortune. Jusqu'ici elle a eu le pied plus leste que moi. Enfin je la tiens; rien ne peut plus me la ravir. Nous touchons, mon fils, à de grandes choses. Pas plus tard qu'hier, j'ai commandé mon habit de chambellan. Un fi-ac de cour avec des clefs d'argenl sur le collet et des passementeries du plus beau dessin. Je serai merveilleux là-dessous. Le mot est donné. Nous reprenons la grande tenue, comme au bon temps : il y aura un archichancelier et des bottes à récupère. Et puis faut-il tout te dire ? je redeviens le peintre ordinaire de Sa Majesté.
— Vrai ! m'écriai-je. Sans plaisanterie ?
— Aussi vrai qu'il y a un soleil levant. J'ai une promesse auguste.
— Tu m'en diras tant !
Je restais seul, je n'avais plus à compter que sur moi. Pour effacer de ma mémoire cette suite de déceptions, je m'occupai de mes préparatifs de voyage. J'appartenais à l'Afrique ; elle remplit mes pensées et occupa la dernière semaine de mon séjour. 11 me semblait glorieux de concourir à sa prospérité et d'élever de mes mains Téditice de sa grandeur. Aussi ne regardai-je aucun détail coiimie indigne de moi. Je me procurai une collection de graines de semence et fis l'emplette d'instruments de labour. De son côté Malvina y ajoutait quelques patrons du dernier goût et une collection complète du journal des modes. C'était autant d'éléments de civilisation*
414 JÉllOME PATOROT A LA RECnERCHE^ ETC.
Je quitte la plume : aussi bien n'aurais-je aucun goût à poursuivre ce récit. Ma main est lasse et mon cœur triste. J'aurais voulu, après cette longue nuit, pouvoir reposer mes yeux sur une lueur naissante. Les événements ne l'ont pas permis. Les symptômes sont encore orageux. Il y a toujours des frémissements dans l'air et des nuages dans le ciel. Un doute mortel glace les âmes. Jamais le pays ne fut plus divisé, plus hésitant. On ne sait où placer ses répugnances et ses affections. Deux noms se trouvent en présence; lequel choisir? Leur position est celle des héros d'une fable bien connue ; l'un des deux a tiré la République du feu; reste à savoir qui la croquera : c'est le problème.
Je serai loin quand on le résoudra : les gorges de l'Atlas m'en oITi ii-onl d'autres. Aucun théâtre n'est plus propre à la méditation. C'est dans la solitude que Dieu a mis les joies sans ombre et les sociétés sans défauts. Un pressentiment me dit que j'y trouverai les sept combinaisons qui manquent à la mienne. Si j'y parviens, j'y porterai cette découverte à la connaissance de l'univers.