LES VOYAGEURS OFFICIELS
Il est des mortels dont la vie est douce et heureuse : telle était celui qu'Oscar m'amena un jour. Quand un simple citoyen veut voyager, il n'a pas deux manières de s'acquitter de cette fonction sociale. Qu'il roule en diligence ou en chaise de poste, il a besoin de fonds pour payer ses frais de route. Les administrations des messageries et des bateaux à vapeur ne le transportent pas gratuitement. Il faut de l'argent pour les tables d'hote, de l'argent pour la chambre d'auberge ; il en faut pour les facteurs, pour les garçons, pour les commissionnaires, sans compter les excédants de poids dans le bagage. C'est une jouissance fort chère que celle des voyages; elle ne s'exerce qu'à titre onéreux.
en JÉRÔME PATliROT
L'ami d'Oscar avait renversé les termes d'une situation acceptée par tout le monde : les voyages ne lui coûtaient rien; au contraire, ils lui rapportaient. Par un tour de force inexplicable, si l'on ne savait à quel point le budget a des mœurs simples et des relations naïves, il était parvenu à mettre sur le compte de l'État ses frais de dé|)lacenient, depuis la malleposte jusqu'à la note de l'iiôtellerie. Encore ne tenait-il pas le gouvernement pour quitte à son égard, et exigeait-il de temps en temps quelques récompenses. Je ne fais aucune allusion à la croix d bonncur. Souvent des frégates mirent à la voile pour transporter sa personne, et des bateaux à vapeur cbauflèrent leur macbine afin de lui procurer les agréments d'une tournée de plaisance. Partout les consuls se mettaient à ses ordres, partout les ambassadeurs le couvraient d'une protection illimitée.
Quel était donc, me direz-vous, ce prince, ce magnat, ce lord, ce palatin, ce margrave, ce boyard, ce seigneur? Tout bonnement un arcbéologue, un déniclieur de pierres frustes. S'il n'avait pas inventé le voyage aux frais de l'État, il l'avait singulièrement perfectionné. On pouvait, en toute assurance, le nommer le roi du genre. Avant lui, l'itinéraire payé des deniers du budget était assez connu; mais cela se faisait timidement, sans aplomb, sans grâce. On avait l'air de regarder ces missions comme des faveurs subrcptlccs, déguisées sous le nom spécieux d'intérêt de l'art. Si les fonds ne s'en dévoraient pas moins, c'était à l'aide de procédés bien ])eu dignes de la civilisation moderne.
Le grand Troltemard changea tout cela ; i\ éleva
le voyage aux frais de l'Etal à la hauteur d'une institution publique; il en fit une puissance qui s'avouait, qui avait la conscience de sa valeur. Non-seulement il ne pratiqua plus la chose à la dérobée et presque honteusement, mais il s'en glorifia sur toutes les colonnes de la publicité, se composa une parure des kilomètres qu'il parcourait, des pays qu'il ne visitait pas, des mœurs qu'il n'observait guère, des inscriptions qu'il décbilVrait peu et des temples dont il ne retrouvait pas la place. Voilà ce que le grand Trottemard fit pour le voyage officiel ; il est vrai que la le(;oii ne fut pas gratuite.
Le procédé du grand Trottemard était des plus simples; et aujourd'hui qu'il est connu, ou s'étonne que l'humanité soit restée si longtemps à le découvrir. Un matin, à son lever, l'archéologue superlatif se disait en se grattant la tête :
— Il me semble que j'éprouve le besoin d'aller découvrir un temple dans le Péloponèse ; oui, certes, ajoutait-il, et pour la plus grand(; gloire de l'art. Pour peu qu'on veuille y mettre le prix, j'irai conquérir ce temple.
Là-dessus il se cidottait et allait faire part de s<ui idée au ministre de l'instruction publique. Celui-ci essayait de décliner l'honneur de ce nouveau monument en objectant que le budget français avait déjà payé soixante-quinze ruines introuvables dans le même Péloponèse ; le grand Trottemard ne se laissait pas déconcerter pour ï^i peu. Il faisait attaquer le ministre par cinq députés et dix-huit pairs de France, et la chasse au monument était ordonnée avec les moyens à l'appui. Les malles-postes et la
marine de l'État devaient conduire sur les lieux l'archéologue, et les fonds lui étaient prodigués sous couleur de fouilles et d'oxcavations.
A peine investi ofricicllement, notre héros, au lieu de fuir la publicité, allait au-devant d'elle et envoyait aux journaux la petite note suivante :
« Enliii le ministère a fait quelque chose pour les arts, et nous ne « pouvons que l'eu féliciter. Il vient de confier au grand Trotteniard a une mission de la plus grande importance. Ce savant doit aller d.ins « le Péloponèse découvrir un temple de Junon. Nos sympathies sont « acquises à cette superhe entreprise. Trois dessinateurs sont allachés a à l'expédition. »
Voilà ce qui s'appelle lancer un temple. Ce n'est pas tout. Dans chaque ville importante, en France et à l'étranger, notre héros s'arrêtait, ne fût-ce qu'une heure, pour libeller quelques lignes et les envoyer aux journaux de la localité. On y lisait :
■ « Le grand Trotteniard vient de passer dans nos murs. Ou sait que « cet illustre voyageur se rend dam le Péloponèse aliu d'v découvrir « un temple pour le compte du gouvernement français. »
Ce petit avis suivait Trotlemard le long de la route, comme le remous suit le bâtiment. On pouvait le lire à Lyon, à Marseille, à Naples, à Malte, à Syra. Ainsi le bruit que menait l'archéologue s'accroissait en allant et prenait des forces à mesure que se déroulait l'entreprise. C'est surtout dans ce travail de la notoriété, dans cel art de tenir l'attention en haleine, qu'excellait le célèbre voyageur. Qu'il y eût des temples au Péloponèse ou qu'il n'y en eût point, ce n'était pas la question : l'essentiel était de trouver des journaux disposés à célébrer les mérites
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de la caravane entretenue aux frais du budget français. En retour des sommes allouées, il fallait bien donner signe de vie et justifier par le zèle les subsides officiels. Le laisser-aller n'est permis qu'aux ambassadeurs de Perse.
Mais c'est sur les lieux mêmes que le grand Trottemard déployait toutes les ressources de son génie. Trois mois après son départ, on pouvait lire dans un journal la lettre suivante, premier monument de la campagne archéologique :
« Sources de l'Hyblagouslos, 3 juin.
« Mon ami, nous sommes arrives en plein Péloponèse et sur le « (héàtre de nos opérations. Voici qn.irante-trois nuils que je dors à « la belle étoile, sous ce ciel de la Grèce toujours étoile et serein. Je « ne saurais te rendre les émotions que j'ai éprouvées en foulant les « champs de bataille d'Epaminondas et le sol auquel se raltacliciit « tant de traditions. Le pays est si pauvre et si désert, qu'à peine « avons-nous pu nous procurer, pour notre ordinaire, quelques fifjues « et de l'eau potable. C'est pourtasl ici, me dis-je souvent, qu'est le « berceau d'une civilisation mère do la nôtre, le premier foyer d'où « les arts et les sciences rayonnèrent sur le monde. Dans ma caravane, « trois hommes ont la fièvre, et moi-mumfi j'en ai ressenti quelques o accès.
« Nos travaux avancent. Quelques indices d'un temple se sont ré- « vélés à nos cclaireurs à trois kilomètres d'ici ; je fais lever mes o tente? pour aller à sa découverte. J'espère pouvoir doter ma patrie « du monument que je lui ai promis.
« Trottemard. »
Quinze jours après, une deuxième feuille recevait la suite de cette communication et insérait l'extrait suivant :
« Des sommets du mont Krakoussos, 2 juillet.
« Je croyais tenir le temple demandé, mais il nous échappe en- « core : ce n'était qu'une hutle de chevrier». Cependant un Klephlc
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a ùgare m'aiiiioiice pusitiveniuiit que (l.ms la directii)n de l'E. 1 [4 N.— « E. je dois trouver un temple qui fera positivement mon alîaire. Je « plie biyage et marche dans celle direction.
a TUOTTEMARD. »