‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 4)Chapitre 25 sur 43 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

« 0 fumée de la pipe, lu mauquois aux femmes, comme les femmes le manquaient! « Deux peuples contemplatifs ont adopté la pipe, sans acception de sexe : le fanatique •( musulman, le grave Espagnol. Barbarie sans nom! despotisme dépourvu dlnlelli- •( pcnco' on ne veut pas que la FraiiVclise cullive la pipe, ce délusseuieut de lame indo-

IIOMMK nu MONDE. ^215

u leiUc et méditative I On eraint sans doute que dans ces spirales de ruinée elle ne « retrouve le souvenir d*amours fugitives et de passions évanouies ! on lui refuse Tusage M du caporal et Texercice du brûle-gueule î ô oppression ! »

A cette improvisation si hardie et si nouvelle, un frémissement d'enthousiasme parcourut l'assemblée. I/art chevelu, (|ui était en nombre dans le salon, poussa des cris frénétiques et se précipita en même temps sur les plateaux de liquides, qui reparaissaient à Thorizon. On voulait organiser une ovation pour la Corinne qui venait de venger avec tant de verve une institution éminemment sociale, celle de la pipe; mais elle, avec cette indiiïérence et ce dédain particuliers aux talents qui ont la conscience de leur force, ne prit pas seulement garde à ces témoignages d'admiration bruyante. Elle se contenta de se tourner vers ma femme, qui était toujours assise à ses côtés :

« Veux-tu une cigarette, madame Paturot? lui dit-elle.

— Merci; je ne fume plus,» répondit très-convenablement Malvina.

iH JEUOME l'ATinOT

LES HOSTIUTÉS DE L*HEHBORISTE. — UN l'HOCÈS. — PATUROT COMMANDANT.

J'ai déjà parlé de mon ennemi l'herhorisle : à eelle qualité d'ennemi, il joignait celle de voisin. La jalousie dévorait cet industriel, et fomentait sa haine. Il ne pouvait me pardonner les équipages qui s'arrêtaient à ma porte, les brillantes recettes qui roulaient sur les tables de mon comptoir, les toilettes de ma femme, la beauté et la santé de mes enfants. Tout le temps que lui laissaient la mélisse çt la valériane, il l'employait à espionner le mouvement de mes affaires, mes démarches, mes distractions et mes plaisirs. L'envie est si ingénieuse, que cet homme était parvenu à connaître, jusque dans les moindres détails, ce qui se passait dans ma maison. Il savait quels jours j'étais de garde, de quoi se composait mon ordinaire, et quel était mon état de santé. Cependant nos deux industries n'auraient pas dû se porter mutuellement ombrage : la bourrache pouvait sans déchoir fraterniser avec le tricot, la scabieuse n'avait aucun motif sérieux d'en vouloir à la futaine. Le seul point de rapprochement de nos articles consistait en un service réciproque : ma flanelle absorbait les sueurs que provoquait l'assortiment de mon voisin. C'était le cas de s'en féliciter et d'eYi rendre grâce à la nature ; mais la jalousie est un mal qui dérange la tète en même temps qu'il ronge le cœur! Cet homme était presque fou : il me le prouva.

Pour défendre le magasin contre les ardeurs du soleil, Malvina avait imaginé une petite tente extérieure du meilleur goût, dans le genre de celles que l'on nomme marquiseft. Cette tente se roulait sur un cylindre on bois. cH, au m(»yen d'une cn»maillèn». se déployait à vo-

lontc : un petit inécanisnie lui donnait plus de mobilité que n'en ont d'ordinaire ces sortes d'auvents, et en rendait la manœuvre extrêmement facile. L'ensemble se distinguait d'ailleurs par une élégance rare, et plusieurs détaillants des environs s'empressèrent de copier ce modèle. Or, cette tente avait le privilège de rendre Therboriste

furieux ; plus d'une fois, je le surpris à la regarder d'un air conslerné, et les employés du magasin eurent souvent à repousser une exaspérafion qui se traduisait en voies de fait. Pour dégrader les

franges do mon appendice lorsque le vent les agitait, mon voisin prodiguait sur sa devanture les guirlandes de plantes épineuses, qu'y jouaient le rôle des haies vis-à-vis de la toison des troupeaux. Il fallait renouveler souvent celte partie de la bordure, et j'aurais pu, à la rigueur, me plaindre de cette méchanceté gratuite. Mon amour pour la paix me fit fermer les yeux.

Cette longanimité enhardit mon adversaire ; sa colère s'accrut de mes dédains, et de la violence qu'acquièrent les passions sourdes et silencieuses. Notre tente était le cauchemar de cet homme ; elle empoisonnait ses jours; elle troublait ses nuits. Debout sur sa porte, les bras croisés, il la foudroyait de ses regards. Une pareille préoccupation nuisait même à son petit commerce. Il le comprit enfin, et résolut de terminer la lutte par un coup d'éclat. Un soir, un huissier laisse à mon adresse un de ces grimoires sur timbre que, par euphémisme, on nomme des exploits. Je le prends, et au travers d'un formulaire aussi puéril que barbare, je cherche à démêler ce que me veut cette pièce, et au nom de qui elle m'est envoyée. C'était à n'y pas croire. L'herboriste m'assignait devant le tribunal de première instance c< pour me voir condamner (je copie le papier timbré), aux « termes des articles 1382 et 1383 du code civil, à 4,000 francs de « dommages et intérêts, en réparation du dommage causé au requête rant par une tente indûment déployée devant la porte de son éta- « blissement, sans préjudice du dommage courant et de toutes les « répétitions que le requérant pourrait avoir à exercer contre ledit « défendeur, etc. » Pour justifier celte prétention de 4,000 francs d'indemnité, Therborisle offrait de prouver par ses livres que, depuis six mois, il avait vu sa vente décroître d'une manière considérable, circonstance qu'il ne pouvait attribuer qu'à Tobstacle élevé entre son magasin et la vue du passant, et à une foule d'autres intrigues qu'il se réservait d'énumérer à l'audience.

Jamais plus singulier procès ne fut imaginé ni tenté. Les objets qui font saillie sur la voie publique étant une affaire de police, mon adversaire aurait dû avoir recours, en cas de grief fondé, à celle juridiction; mais il craignait mon influence et avait le sentiment de sa faiblesse. Nous étions d'ailleurs parfaitement en règle. Celait donc un mauvais procès ; cependant, c'était un procès. Los meilleurs se perdent si facilement! Je tournai d'abord la chose en plaisanterie, et

ne commençai à m'en inquiéter que lorsque le jour de Taudience fui proche. Alors je réfléchis. Riche et considéré, il me répugnait d'engager une lutte avec un homme que je regardais comme très-au-dessous de moi, d'ahuser de ma force, d'écraser ce grain de sable ; il me semblait digne et noble d'user de générosité, d'aller au-devant d'un arrangement. En cela, je ne me rendais pas entièrement compte du sentiment qui m'animait. Paraître en justice est toujours une chose grave, quand on ne traite pas la procédure comme une distraction et la chicane comme un moyen d'hygiène. 11 est des gens, plus rares de jour en jour, qui plaident pour plaider, et à qui cette vie de récriminations publiques, d'eriibûches judiciaires, cause les plus douces émotions. Une course au palais après déjeuner est pour eux un élément essentiel de digestion; et, s'ils n'avaient pas une partie adverse pour maintenir dans un certain équilibre l'économie de leur appareil bilieux, ils seraient promptement atteints d'une maladie aux hypocondres. Dieu merci, j'étais d'un tout autre tempérament, et j'évitais, autant que possible, les malentendus de la justice humaine.

Dans cette disposition d'esprit, j'inclinais à terminer cette aflïaire à l'amiable. Mon adversaire avait choisi un avocat qui jouissait d'une certaine célébrité. On le disait taquin, mordant et spirituel; mais il devait à son nom autant qu'à son rang, je le croyais du moins, de ne pas envenimer un procès où la partie la plus fondée en droit tenait à faire preuve d'un caractère conciliant. J'allai donc trouver le praticien, qui me reçut dans un vaste et beau cabinet. Je me nommai ; il m'accueillit avec une politesse exquise. C'était un homme d'une grande taille, dont la physionomie, vulgaire et disgracieuse dans l'ensemble, s'animait de temps en temps d'une finesse railleuse et d'un sourire acéré. Je lui exposai l'objet de ma visite, et il parut entrer dans mes vues avec une chaleur, une sincérité qui me touchèrent ; il me demanda seulement vingt-quatre heures pour en conférer avec son client, et ne mettait pas en doute que l'affaire ne fût assoupie. Du reste, sans y être obligé, il se répandit en compliments, se félicita de l'incident qui lui procurait ma connaissance, rendit justice à la noblesse de mes sentiments ; enfin, me combla de prévenances et de protestations.

« Voilà un homme bien poli, » me dis-je, pendant qu'il me reconduisait jusque sur l'escalier.

Je crus celle pelile affaire arrangée, et, dans Tinlérél de mes relations de voisinage, je m'en applaudissais. Aussi, queJle ne fui pas ma surprise, quand, le lendemain, je reçus un billet du célèbre praticien, dans lequel, après les excuses d'usage, il m'annonçait qu'il n'avait pu réussir dans la négociation dont je l'avais chargé; que son client s'était montré intraitable, et voulait courir les chances d'un débat judiciaire. Je n'avais plus de temps à perdre : la cause devait être appelée dans le cours de la semaine, et je ne voulais pas, en demandant une remise, avoir l'air de reculer devant une attaque aussi puérile qu'injuste. La défense était d'ailleurs des plus simples, et je pensais que quelques explications des deux côtés suffiraient pour mettre le tribunal en mesure d'apprécier les faits. Je ne connaissais pas les avocats et leurs ressources.

ku jour fixé, nous étions tous au palais et dans la salle du tribunal. L'avocat de la partie adverse m'avait salué, mais très-cérémonieusement, et comme un homme qui se tient sur la réserve. La cause ayant été appelée, il prit la parole, et, dans un exorde où l'essor de la voix était évidemment ménagé, il chercha à faire ressortir la nécessité de protéger les petits contre la poursuite des grands, les faibles contre l'oppression des forts. Il rappela que rinslilution de la magistrature avait surtout ce précieux caractère qu'auprès d'elle les rangs disparaissaient, les fortunes se nivelaient, et que le dernier des citoyens y trouvait appui et justice. Là-dessus, remontant à l'antiquité, il prouva que tel avait toujours été le rôle des archontes, des sénateurs, des cadis musulmans et des parlementaires français, et que jamais un homme, fût-il soupçonné d'être herboriste, n'avait été mis hors du droit commun. Du reste, poursuivait-il, la profession d'herboriste est humble, mais honorable : elle remonte à Pline l'Ancien, si malheureusement calciné pour avoir cueilli un rhododendron dans le cratère du Vésuve. Linné était herboriste; le grand Averroës l'était aussi : deux herboristes sont morts en juillet pour la défense des lois.

Jusque-là il n'y avait rien à dire : le défenseur gagnait loyalement ses honoraires, en faisant l'éloge de la profession et de la personne de son client. Mon avocat devait lui répondre par un panégyrique en règle de la bonneterie : c'était dans l'ordre. Mais la plaidoirie d(^ noire adversaire mo réservait imo éprouve plus grande, A un instant

LDCXTISli E71 ^mxjw e<171S&^tTt$l*

Nf rrîfipneï rifU. vrnix au-z loiil k altfmîrp ds' rruMi indiil^eiKc pl iÎp mst miHlfralip

donné, cel homme, que j'avais vu si poli chez lui, si prodigue de prévenances que je ne lui demandais pas, se retourna vers moi en me lançant des regards irrités :

M Qui êtes-vous, vous qui nous opprimez? s'écria-t-il ; vous à qui « nous pouvons dire ce que disait un philosophe de Tantiquité à un « potentat de son époque : — Ote-toi de mon soleil! — Oui, qui êtesti VOUS, poui" enlever îiirisi au pauvre Ii* pain qu'il ^ri^^ae a la sueur di' H Ht'splaiitt'S médicinales? Qui ùtes-vous?j*» le répèlo. Vtjusi^ïêsFîilnrol, it >ie ci'aifîitez l'ien. Je vous nidna^erai : vous avez tout îi atlendre de « ma mtKléralîori et de uion indulgence. Je ne dirai pas que vous êlen <* (li*s înlrti^'atitsi h qui rien n'a coûté pour obtenir l'épaulelte citoyenne; u que* vous avez eu une jeunesse orageuse pour ne pas la qualilier plus (f dui'cnient : r|ue vinjs ave?, appris Tari de faire fortune dans lesroupe- « ^oï';;e (le la conunautlile. Non, je ne dirai pas cela; je veux vous t< inénagiH* vous* Patnrot, qui ménagez si peu les autres. J^oublierai « ce ijue la réputatirui du quarlier paisible où vous résidez a parfois tt it soulTrir des liabiludes irrégulières de votre ménage, ce que cause H de doruma^es aux induslries boiinéles le stationnement de certains (c équi|>ages, ce qu'occasionnent iriusonjuies aux lalmrieux loc^itaires a de la maison des rentrées bruyantes au milieu de la nuit, des fôlcs "t trop fré*[ueutes, un Irain et un étalage de parvenus! Tout cela i( est dans la cause, cl (lourtanl je rj'cn dirai moL Eu altendanl. u uionsicur, nu inilieu rh* votre incimibutt* et des déporlemi^uts dt- *( Cl» (pli vous entoure, la bourraclie soulTre, la scaïuonée se plaint tt la iligilnle dépérit, l;i violette se fane, lesalepetle sagou marclieut te vers une décadence* ii^réparalile. Quatre mille francs pour tout cela, <* monsieur Palurot; mais ce n'est pas un centime par geiu'e de planti tes, Moiiïiieur Paiurol, monsieur Paturut, ajoula-l-il avi^c des yeux t< endammés décolère, au moment dactievci', |>ermettez-nioi devons <i mettre eu présence de votre conscience, si tant est que cet organe rt n'ait pas été détérioré chez vous par une longue inactivité, s'il ti nvM pas dans la situation dont parle Horace : IIU rolmr li œs *t friplri, c'est-à-dire cnii'assé d'uji ln[de mollelou- Oui. j'en appeb H \vrni a votre couscieruîe, [toiu' réparer 1rs lurls que vous avez faits tt h mil* famille cnlîèn' de sim|deN. dont le^ relations h votre» égard H m* s^i'iaieul ju^pi ri-i manifestées que par <li*s linimeuts imcluru.v 't i*( de^ éumlsiiois liienfaisanle*s*

220 JEROME PATUBOT

« Je demande une enquête. »

Ainsi parla le prodigieux praticien.

Certes, je suis un homme pacifique et patient s'il en fut ; je sais me contenir et me combattre. Eh bien, j'aurais dans ce moment assené, avec une satisfaction ineffable, un royal coup de poing à cet histrion, qui venait déjouer la comédie à mes dépens et de faire de l'éloquence sur mes épaules. Mon avocat riposta et accabla Therborisle; mais les blessures faites de ce côté ne réparaient pas celles que j'avais reçues, et il fallut sortir de là en gardant sur le cœur le poids de tant d'outrages. Depuis ce temps, j'ai vu de près les hommes de loi, et j'ai pu me convaincre que ce genre de procédés, loin d'être une exception, constitue au contraire la règle. On vante quelquefois les bienfaits de Tassociation des avocats et d'un régime qui semble avoir survécu à la grande défaite des privilèges. Il faudrait ajouter que c'est cet esprit de corps qui a maintenu au sein du barreau les plus déplorables habitudes de la basoche, ces discours décousus qui se composent d'interminables redites, ce débordement d'injures indignes d'une époque civilisée. Peut-être appartiendrait-il aux magistrats de mettre un terme à ces écarts, et d'imposer des pratiques plus honnêtes et plus calmes. La plaidoirie ne saurait être le pugilat de la parole, et les libertés de l'improvisation ne doivent pas aller jusqu'à l'invective. Souffrir que des deux côtés on traîne les parties sur la claie, ce n'est pas respecter le droit de la défense, c'est dégoûter de la justice.

Le résultat de l'aflaire fut ce qu'on devait en attendre : le tribunal débouta rherborisle. L'exaspération de cet homme s'en accrut; il s'attacha désormais à mes pas, résolu à ne me laisser ni repos, ni trêve. Je voulus reprendre les choses au point où elles en étaient avant l'audience; je lui fis faire de nouvelles propositions d'indemnité. Il refusa obstinément : la blessure était trop profonde. J'avais à mes côtés un ennemi farouche, implacable, dont la haine s'accroissait de toutes les prospérités, de tout l'éclat de ma maison. Cette situation était intolérable : je me déterminai à en sortir. Oscar m'avait souvent parlé d'un architecte de ses amis qui désirait ardemment que je misse son génie à l'épreuve. C'était encore un artiste chevelu : il devait m'exéculcr une habitation dans le goût du moyen âge, avec fenêtres à ogives, décoration extérieure à dentelles, clochetons, sculp-

tures gothiques, goules, salamandres et gargouilles. Son devis portail à deux cent mille francs la somme nécessaire pour ce chef-d'œuvre. Depuis longtemps j'hésitais : je craignais les mécomptes, je voulais éviter d'engager des fortes sommes dans des constructions presque toujours improductives. Les persécutions de l'herboriste jme décidèl'cnU Jaloux de m adraiichir de cel luijMitliyi vfjïsiiîuj^re, je dus saisir Mil prctexle aussi iiaUinil pour changer U^ siège de mon étahlisscmvuL I^a maison mojen Ago lut citminandéep et rarchilecle chevelu mit la main à l'œuvre.

Il me resta il pneore le service de la compagnie niodèlo, dont mon impiloyahlc herboriste se montrait Fesclave iiès-assidu. Je le retrouvais sur ce terrain, me poursuivanl de ses a^illades fuiHiondes. et ourdissant contre moi des complols ténébreux. ï^e coquetier et le [ïlumassier, blessés des reproches que jadressais à des ventres de (îlus en plus déplorables, passèrent dans le camp ennemi. Les anciens partisans du fadeur au\ buîlres se réunirent à ce groupe de méconlejits, v\ j'eus l>ientot vio^^t-neuf voltigeurs contre moi. C'était une minoriié imposante, et je eraîgfiaisquema popularité n'en fût ébranlée. Le zèle s'en ressentait déjà; on était moins suseeplible en matière de fourniment, moins sévère sur runiforme. Je n'osais punir, de peur île grossir la tempête. L'inslruetion négligée redevint ce qu'elle était avant la régénération de la compagnie; nos alignements perdaient à vnedœil, et le maniement des armes offrait des lacunes affligeantes. J'assistais avec douleur- à celte décadence irrémédiable.

Un incident heureux me délivra de ce souci et de cet embarras. Le cher de notre bataillon venait de mourir: il s'agissait de lui donner un successeur. Oscai- n'hésita pas à me conseiller de me mettre sur les rangs. La compagnie avait naguère jeté quelque éclat; on savait quelle ligure elle avait laite entre mes mains, quel parti j'en avais tiré. Cela m'avait posé dans la légion ; mon nom y avait fait du bruit. L'éleelion se présentait donc avec des chances favorables : il solTisait d'y aider un peu. Du reste, l'état-major du Carrousel me connaissait: il avait pu» en diverses occasions, se convaincre de la pureté de mes opinions politiques. Uuand je parlais de Sa Majesté, c'était avec une effusion qui partail du cieur; je professais pour toute la famille royale une véuéi*aiiou. uu dévouement sans iKii'm^s^ Debout a la |îr(inière alerte, j^avais. t'iiudnit pios#triine fois ma eom|*agnie a rétnrnte, el

commandé même des bivacs dans Tintérêt de l'ordre public. Je ni'élais, en toute occasion, prononcé contre les factieux, de quelque masque qu ils se couvrissent ; je votais pour le candidat ministériel et recevais le Journal des Débats. C'étaient là des titres.

Aussi le.Carrousel appuya-t-il ma candidature. Oscar retrouva également ce génie électoral qu'il possédait à un bien autre degré que celui de la peinture. On mit en jeu toutes les influences usitées en pareil cas, les grands et petits moyens, la stratégie ouverte et la stratégie souterraine. De nouveau , le succès couronna nos efforts : la graine d'épinards me fut dévolue à une belle majorité. Mais qu'est-ce que la graine d'épinards si le ruban rouge ne la relève pas? On fit encore un petit effort, quelques démarches, et ma poitrine fut émaillée de l'étoile des braves.

J'étais commandant et décoré ! ! ! L'herboriste n'avait plus qu'à se noyer dans une infusion de patience.

DANS LES GHANDKUIIS nr,

PATUnOT DANS LES GRANDEURS. — UN BAL A LA COUR.

Commandani et décoré, je voyais un nouvel horizon s'ouvrir devant moi. Tant que je n'avais eu sous mes ordres qu'une compagnie pure et simple, mes relations avec le château n'avaient pas dépassé la limite d'un déjeuner ou ambigu que présidait le gouverneur, M. de Castries, et qui se servait dans une salle du rez-dechaussée près de l'Orangerie. Quand je fus à la tête d'un bataillon, le privilège gastronomique s'accrut avec le grade : je montai d'une ou deux cuisines, et me trouvai, les jours de grande garde, assis à la table de Sa Majesté le roi des Français. Ce fut pour moi un vif sujet d'orgueil; et même aujourd'hui que toutes mes illusions se sont envolées, le souvenir de convives illustres et de coulis recherchés berce et console singulièrement mon estomac et ma mémoire. Le malheur ne m'a point rendu ingrat.

Il est des folliculaires qui se sont plu à répandre, sur l'ordinaire du château, de sottes et monotones accusations. A les entendre, le service de la table s'y fait d'une manière parcimonieuse, et il n'est sorte de détestables plaisanteries qu'ils n'aient imaginées h ce sujet. Certes, je ne suis point avide de supplices; je n'ai ni du sang de Néron dans les veines, ni du fiel de Marat dans les vésicules; mais, pour l'exemple, j'aurais voulu voir monter sur l'échafaud un de ces mauvais plaisants qui poussent chaque jour à la haine et au mépris de la bouche de Sa Majesté. Si encore ils en parlaient avec connaissance de cause; s'ils s'étaient seulement îipprochés un jour, une heure, de cette table qu'ils dénigrent; s'ils avaient humecté leur gosier de ce bourgogne velouté, de ce latour incomparable ; s'ils avaient joui du spectacle de ce menu, de la somptuosité de cette ordonnance; cultivé ces rois et ces enireniots: passé cmi revue le gibier, la volaille el la

marce; apprécié ces hors-d'œuvre et pratiqué ces sucreries; s'ils s'étaient initiés» par le plus léger contact, avec ces merveilles de la cave et de Toffice, on pourrait croire à leur bonne foi et plaindre leur goût, les supposer insensibles à la délicatesse de la cuisine française par suite d'un appétit immodéré de biftecks humains, et les renvoyer à leurs véritables amphitryons, les rois cannibales de la mer du Sud. Ils mangeraient les autres ou on les mangerait, ce qui est d'une politique très-expéditive. Mais ils ne peuvent pas même, les malheureux, invoquer cette excuse, se retrancher derrière la dépravation de leurs organes; car les produits qu'ils calomnient, ils n'y ont jamais touché, ils en ignorent la saveur et le parfum, ils poursuivent de leurs quolibets des condiments qui les fuiront toujours, des liquides qui ne s'approcheront jamais de leurs lèvres. Voilà pourtant comme on écrit l'histoire! Tout à l'heure je parlais de Téchafaud : cette peine est trop douce pour de pareils criminels. Plus d'une fois je me suis demandé si Louis XVI et Malesherbes n'ont pas prématurément supprimé la torture. Il est vrai que de leur temps l'audace des écrivains n'allait pas jusqu'à la dépréciation systématique de la table royale; cet excès de plume nous était réservé.

Je n'avais paru que deux fois au couvert de Sa Majesté le roi des Français, et déjà j'étais remarqué. Un air d'émotion bien sentie, une attitude pleine de respect, quelques paroles où éclatait le dévouement le plus vif, suffirent pour me signaler à l'attention de mes augustes hôtes. Je regrettais qu'il ne me fût pas permis de cogner trois fois mon front contre terre, comme on le fait devant l'empereur de la Chine, de baiser la botte vernie de mon souverain, comme c'est d'usage envers le pape, de marcher sur le ventre, comme le veut l'étiquette usitée à la cour du Grand Lama. J'avais la bosse de la vénération, et mon visage respirait ce sentiment. Il me semblait que la cour s'était résignée à une simplicité trop démocratique, et que cela devait lui faire du tort dans l'esprit des populations. J'aurais voulu plus de faste, plus d'apparat, quelque chose de cette magnificence que Louis XIV déploya devant les ambassadeurs du roi de Siam, de cette prodigalité orientale qui^ distinguait le calife Ilaroun-el-Raschid; je ne pouvais contenir mou indignation quand je songeais à l'allocation mesquine que les chambres ont votée à la couronne comme on le ferait pour un(î adjudication ou pour un service au rabais. Au corps de garde

DANS LES (JUANDEURS.

et en traulres lieux, je traitais ces procédés parlementaires de sordides et d'inconvenants, je me prononçais d'une manière ouverte pour le droit illimité que devait conserver le monarque de puiser dans le trésor public pour lui et ses enfants, en ne consultant que les exigences de la représentation et l'éclat du trône. Le tout conformément à Tcconomie politique du détaillant de Paris, qui dit que le luxe de la cour fait aller le commerce.

J ignore si mon zèle eut des échos, mais il me fut facile de voir que je gagnais du terrain : on m'accueillait au château avec des sourires de bon augure. Une faveur bien plus grande vint m'enorgueillir : au premier grand bal, nous reçûmes une invitation, madame Paturol et moi. Ce fut une révolution dans la maison; mon voisin l'herboriste en eut la fièvre. Paraître à la cour était un rêve que Malvina caressait depuis longtemps, sans oser s'y abandonner. Quel honneur et quel triomphe ! La cour! que de souvenii's se rattachent à ce mot! Comme il exhale un parfum d'aristocratie et de grandeur ! La cour, c'est-à-dire l'endroit où l'on marche de pair avec les Montmorency et les Noailles, les la Trémouille et les Rohan ! Déjà je songeais à mon blason et composais mes armoiries.

Kii sa ([ualilé de peintre ordinaire de Sa Majesté, Oscar tniuv lii

2*20 JEROME PATUnOT

toujours ie moyeu de se faufiler dans ces cérémonies. On le connaissait a la liste civile pour Tun des rapins chevelus qui exécutaient des portraits du roi à l'usage des mairies du royaume. Oscar en avait badigeonné cinquante-quatre, ce qui lui avait valu le titre dont il était si fier. Dieu sait de quels tons de chicorée il avait chargé les visages de Sa Majesté; mais, pour des copies payées à raison de 42 fr. 50 c. la pièce, on ne pouvait pas se montrer diflicile sur la couleur. La passion d'Oscar pour le vert ne lui avait donc fait aucun tort auprès de la lisle civile, qui l'honorait de loin en loin de quelques billets. Quand il sut que nous étions invités, sa joie fut au comble. J'étais décidé à très-bien faire les choses. On m'avait dit que l'habit français réussissait à la cour : je voulus avoir un habit français; j'y ajoutai l'épée avec garniture en acier et le chapeau monté. Le peintre se chargea de la commande, et par la même occasion, il s'équipa complètement. Malvina, de son coté, n'était pas inactive, et préparait une resplendissante toilette. De huit jours, il ne fut question que de cela dans la maison.

Une chose m'embarrassait encore : c'était de savoir si nous n'aurions pas l'air emprunté sous ces nouveaux vêtements. L'épée, le chapeau monté, les culottes, Thabit à grandes basques, ne sont pas un costume auquel on puisse se faire à l'improviste : cela demande une certaine pratique, des poses particulières, des mouvements de corps assortis à l'enveloppe. Oscar exigea que nous fissions quelques répétitions ; il dressa un programme qui comprenait l'entrée, le salut au roi, le salut à la reine, l'attitude générale, et la marche au point de vue de la ilambergc. Une semaine fut consacrée à ces études en grand costume !

«Voici, mon cher, disait Oscar, qui s'était constitué notre professeur, voici ton affaire, en quatre mots. Regarde-moi bien.

— Je regarde.

— Tu entres en Lauzun, le chapeau sous le bras droit, la main droite enfoncée dans le gilet à la bailleur de la quatrième boutonnière, la main gauche légèrement appuyée sur le pommeau d'acier de ton Ihirandal. Voyons, prends la pose.

— M'y voici !

— Très-bien. Mainlenanl, circule en sautillant trois fois sur les Inloiis. coninie Kirniin des Français, (l'est tout ce (|u'on connaît de

DANS LES (l'IlANDEUttS.

plus Richelieu, de plus dix-lluilième siècle. Une. deux, trois, h TinsLir des comédiens poudrés du roi.

— Une, deux, trois.

— Manqué, mon cher, manqué! Absence de légèreté et de grâce. Recommençons cela. »

Au bout de quelques leçons, l'exercice de Thabit français allait mieux; mon épée s* embarrassait moins souvent dans mes jambes, et je commençais à exécuter avec assez de précision le maniement du chapeau. Malvina en avait fait autant pour une robe n queue qui lui causait de grandes inquiétudes; enfin nous pouvions espérer de nous produire avec quelque succès.

:-28 JKllOME I» A TU BOT

Le jour de h fêle arriva, et, avec lui, d'aulres misères. Il élail dix heures du soir, que le coiffeur de ma femme n'élail pas arrivé; j'attendais aussi des souliers qui ne paraissaient pas. On envoya coup sur coup des domestiques pour presser les retardataires. Enfin, après bien des délais et des explosions d'impatience, à onze heures nous partîmes. Nous n'étions pas au bout de nos peines. Pour arriver au Carrousel, il fallut prendre la file le long de la rue de Rivoli : les voitures entraient lentement, une à une ; le ciel versait des cataractes sur le pavé. La queue des équipages avait des dimensions effrayantes, et je vis le moment où j'allais ordonner au cocher de regagner la maison, remettant à des temps plus prospères l'exhibition de mon habit à la française. Oscar, qui ne voulait pas en être pour ses frais, calma ma mauvaise humeur. La lile d'ailleui-s commençait à s'ébranler plus promptement, et bientôt nous aperçûmes le perron qui devait nous servir de débarcadère: c'était un port dans la tempête; nous y touchâmes bientôt.

L'escalier était aussi encombré que la rue; on ne pouvait en gravir les marches que lentement et avec précaution. Dès les premiers pas, il nous fut aisé de voir que nos études préliminaires ne nous serviraient pas à grand'chose. Les épées s'entre-choquaient, les robes à queue se montraient rebelles et s'égaraient dans les jambes des cavaliers avec une obstination invincible. Avant que l'on fût parvenu à l'entrée des appartements, on était déjà froissé, chiffonné, désorienté. Enfin, grâce aux huissiers et aux gens de service, il se fit un peu d'ordre, et au moyen de quelques mouvements de coude, nous parvînmes jusqu'au grand salon où se tenaient le roi et la reine. J'avais préparé avec un soin infini ma révérence capitale, et, arrivé à la hauteur de Sa Majesté, je l'exécutai avec un certain bonheur en y ajoutant un : — Sire!... accentué d'une manière parfaitement sentie.

Je croyais avoir produit quelque sensation; mais quelle fut ma surprise, lorsqu'en me relevantpour jouir de mon triomphe, je m'aperçus c|ue Sa Majesté me tournaille dos pour causer familièrement avec je ne sais quel ambassadeur d'une cour du Nord. Madame Paturot avait également manqué son entrée, ce qui répandit sur son visage une certaine expression d'humeur. Tant bien que mal, nous gagnâmes un coin de la pièce, où il fallut se tenir debout, l'étiquette ne permettant pas d(» s'asseoir devant Leurs Majestés. Je comprenais cela :

DANS LKS (iUAISDEUnS.

pouiiaiil je ne pouvais me consoler de n'avoir pas captivé davantage le regard de mon souverain. Ce dos tourné me désappointait singulièrement, il empoisonnait ma fête.

Cependant je compris bientôt comment Sa Majesté pouvait être blasée même sur des révérences aussi irréprochables que la mienne : elle n'exécuta pas, dans la soirée, moins de trois mille saints (jui se succédaient comme les coups de piston d'une pompe à feu. Il faut vraiment qu'il y ait pour la royauté des grâces d'état; autrement, nul mortel ne résisterait à un tel service. On envie le sort des rois; moi, je les plains. I^a représentation entraîne des servitudes que peu de sujets se résigneraient à subir. De la place où j'étais, j'admirais ce don du sourire que Dieu a accordé aux monarques, cette élasticité des muscles (|ui tient à la fois à une supériorité de race et à un titre de vocation. Quand je voyais arriver ces douairières en falbalas, ces

|)airs à physionomie respectable, ces figures grasses ou maigres.

250 JÉRÔME PATUHOT

ridées ou édentées, maladives ou vulgaires, qui se suivaient dans un défilé interminable, je m'étonnais qu'une tête humaine pût résister au spectacle de ce tourbillon, à la chaleur suffocante qui en émane, h ces mille odeurs qui remplissent Tair d'arômes suspects, à ce pélcmêle de pierreries étincelantes et de poitrines découvertes, de fleurs et de rubans, d'habits noirs et d'épaulettes. Les uniformes surtout ftUiguaient l'œil de leurs broderies; les ordres étrangers, les plaques de pierreries, les grands cordons, tous les aigles allemands, toutes les jarretières anglaises, les toisons d'or et les couronnes de fer, les Cincinnatus et les Nicham Illihar se déployaient sur les fracs civils ou militaires, et formaient comme autant de ruisseaux d'or et d'argent qui se croisaient dans des directions différentes. Quel luxe! Dieu! quel luxe ! J'étais ébloui, suffoqué, enthousiasmé! Me trouver là, côte à côte avec un maréchal de France, coudoyant vingt plénipotentiaires étrangers, au milieu des plus grands noms de l'Europe et des plus beaux diamants du monde, c'est un honneur dont on pouvait se montrer lier, et aucun Paturot n'en avait joui avant moi! La révolution de juillet n'a donc pas avorté, comme le prétendent les factieux, puisqu'elle a introduit les bonnetiers aux Tuileries. C'était l'un des buts de l'institution.

A la suite de la réception, Leurs Majestés se retirèrent comme d'habitude, et la danse commença. Madame Paturot attendait ce moment. Elle s'était livrée à une toilette si remarquablement décolletée, qu'elle espérait attirer le regard d'un prince, au moins du plus jeune, du plus dépourvu d'expérience. Assise sur un tabouret, elle déployait toutes les ruses et les fascinations du regard, toutes les séductions de l'éventail pour amener ce résultat triomphant. Je compris que ma présence ne pouvait rien ajouter aux chances de la manœuvre, et je m'éclipsai pour aller visiter le buffet. Voilà encore l'un des mille objets sur lesquels les folliculaires ont exercé leur malice. J'aurais voulu les tenir là, à mes côtés, ces calomniateurs, pour les accabler du spectacle de ces tables chargées de mets succulents, à chaque instant renouvelés et disparaissant encore plus vile sous des dents que j'ose, avec tout le respect dû à la haute société du lieu, qualifier d'impitoyables. En examinant celle effrayante consommation, il me sembla que les ambigus du château avaient affaire à des plénipotentiaires bien affamés, à des ambassadeurs bien altérés, à

DANS LKS (iRAÎSDKURS. 231

des grands cordons qui couvraient des estomacs plus grands encore. J'ai peu vu dans ma vie, sans en excepter mes deux voltigeurs, le coquetier et le plumassier, d'appétits plus extraordinaires que ceux qui éclataient dans cette réunion de plaques, de broderies, d'cpaulettes et de panaches. Il est vrai qu'on y remarquait des épouses de députés et des femmes de pairs de France.

Une portion de ma soirée fut consacrée à ce spectacle, qui me pénétra d'admiration pour la magnificence royale. C'était vraiment heau comme terrines et pâtés de foies gras, comme vins et comme service. Peut-être ne me serais-jc jamais arraché à ces délices de Capoue, si Malvina ne fût venue brusquement me rejoindre :

« Partons, me dit-elle d'un air de mauvaise humeur.

— Mais...

— Pas de mais..., partons. »

Nous regagnâmes la voiture. Madame Paturot gardait un silence obstiné, précurseur d'un orage. Je ne pouvais me rendre compte du motif qui la rendait aussi taciturne et aussi sombre :

« La belle fête! m'écriai-je pour rompre la glace.

— Oui, vantez-vous-en, répliqua-t-elle avec une aigreur mal déguisée. Bon pour des goinfres comme vous.

— Mil Malvina, lui dis je.

— Pas seulement une contredanse, ajouta ma femme en faisant explosion. Jolis princes! Des mollets garnis de quatre centimètres! Pas plus de gras que sur ma main ! oli! jolis ! jolis ! j'en bâille rien que d y penser.

Cetle sortie m'expliqua tout. Malgré ses œillades incendiaires, Malvina n'avait pas fait ses frais. *

232 JKROME PATUBOT

PATUIIOT DEVAM' L.V COMMISSION u'EX>tKTK irSDUSTlUELLK. LK nOAi>KT l)K COTON NATIONAL.

Malvina était donc sortie du bal de la cour avec des opinions subversives et une rancune qui dura pendant quelques mois. Madame (le Scvigné n'avait rendu à Louis XIV pleine et entière justice que le jour où ce grand monarque avait daigne danser une courante avec elle; madame Paturot fut implacable pour les jeunes princes, qui ne l'avaient honorée d'aucune espèce de valse ni de galop. Elle donna dans l'esprit de fiiction, et m'elTraya par ses opinions révolutionnaires. Je crus même un instant qu'elle deviendrait légitimiste, tant elle abondait dans le sens des diatribes que le feld-maréclial Tapanowicli se permettait contre le gouvernement de juillet. Pour la ramener dans le sentier des bons principes, il fallut qu'à mes efforts se joignissent ceux du peintre ordinaire de Sa Majesté. Enfin, elle s'adoucit, elle consentit à se montrer plus respectueuse à l'égard des princes, et à ne plus poursuivre de ses quolibets leurs avantages naturels.

Plus j'allais, plus je voyais s'étendre et s'agrandir le cercle de mon influence. Je tenais h la politique par l'épaulette, à l'industrie par mon magasin de détail; je devenais un homme considérable et considéré. Aussi, dès qu'il fut question d'une enquête sur l'état de la France manufacturière, la notoriété publique me désigna-t-elle commt; l'une des autorités en matière d'articles de laine et de coton. Par une alliance heureuse, ces deux tissus fraternisaient chez moi; ils y vivaient sans trouble et sans (pierelle, la flanelle cote i\ cote du tricol.

Le lîl et la soie complétaient ce congrès de matières premières et cef assortiment venu des quatre points cardinaux. De cette façon, je me trouvais dans des conditions d'impartialité fort précieuses : je ne pouvais être ni intolérant, ni exclusif: j'appartenais à l'éclectisme industriel. Tout produit français était bien venu à mes yeux ; seulement, je ne pouvais déguiser la répugnance profonde que m'inspiraient les articles étrangers, et c'est à peine si je pardonnais au coton les torts de son origine américaine. Le jour où on aura inventé le coton français, je traiterai de haut l'Alabama, et je n'aurai point assez de mépris pour la Louisiane. Mon pays avant tout.

Il est, en économie politique, deux écoles : l'une que je qualifierai de cosmopolite, afin de mieux la flétrir, l'autre que j'appellerai nationale. L'école cosmopolite est vendue à l'étranger; elle appelle, de toute la puissance de ses vœux, une invasion de tissus féroces et d'articles ennemis. Elle ne se plait que dans les cachemires de l'Inde, les Macintosh anglais, les fourrures de Sibérie, les soieries suisses, les houilles belges, les dattes de Barbarie , les plombs d'Espagne, les oranges de Monaco, les chanvres russes, les fers de Suède, les pantins de Nuremberg, et les marmottes de la Savoie. C'est là son bonheur, son idéal. Plus elle voit de produits exotiques, moins elle aime ceux de sa patrie. Ce n'est pas cette école qui se retirerait derrière la Loire, si l'industrie étrangère souillait notre sol : elle irait au contraire au-devant de l'ennemi pour s'en vêtir, s'en nourrir, s'en chauffer, en user de mille manières. Ames dépourvue de nationalité!

Ces gens-là ne manquent pas de spécieux prétextes; ils prétendeni qu'il faut accepter le bien, de quelque part qu'il vienne; que tout ce qui est beau et à bon marché mérite leurs préférences. Cosmopolites, voilà de vos arguments ! L'école nationale ne raisonne point ainsi : elle porterait de la bure au lieu de drap dans l'intérêt des manufactures françaises, et payerait volontiers la bure plus cher que le drap. Tel est son dévouement. Pour peu que vous la poussiez à bout, elle se coupera la fièvre avec de l'arsenic français au lieu de quinquina américain , s'abreuvera de chicorée française au lieu de café moka. Elle aime tout ce qu'elle fabrique, cette école, fille du patriotisme, et déleste ce qu'elle ne fabrique pas ; elle adore ce qui lui procure de gros profits et se révolte contre tout ce qui pourrait les diminuer. Elle craint que l'argent français ne dérive vers les bourses étrangères, et

i3l JKHOME PATUROT

elle ouvre ses coffres pour empêcher celle déviation. Je suis Français, lu es Français, dit-elle, Taffaire peut s*aiTanger. Noble école !

J'appartenais, en ma qualité de bonnetier, à Téconomie politique du terroir, et je m*étais promis de la défendre de toute la force de mes convictions. Au fond, personne n'était plus désintéressé que moi. et si j'interroge bien mes souvenirs, il me semble que j'avais alors quelques parties de flanelle anglaise de contrebande. Ainsi, j'allais renouveler le sacrifice d'Abraham, de Jephté et de Brutus , j'allais immoler mes enfants, l'orgueil de mes étagères. Il n'y a que l'amour du sol natal et de l'industrie nationale qui puisse engendrer une pareille abnégation. J'aurais conduit au bûcher, s'il l'eût fallu, ma flanelle exotique, l'œil serein et sans avoir besoin de m'envelopper de mon manteau. On ne me mit pas à une telle épreuve. Je pris le parti des tissus de laine français, et persistai dans mes assortiments de flanelle britannique. C'était une manière de concilier les principes et les intérêts, la conviction et la clientèle.

L'enquête officielle fut ouverte : chaque industrie y comparaissait h tour de rôle dans la personne des fabricants ou commerçants les plus considérables. Au fond, l'idée élait assez ingénieuse. On mandait un manufacturier pour lui dire :

« Ah ç5 ! mon digne homme, ne Irouvez-vous pas que vous gagnez trop sur vos articles? ne serait-il pas lemps de faire un peu de place à l'étranger, afin qu'il pût grignoter une part de vos bénéfices?

— Plus souvent ! répondait naturellement le manufacturier.

— Calmez-vous, ajoutaient les juges du camp, personne ne veut vous dépouiller. C'est une sinjple formalité ; on ne vous écorchera [)oint. Vous dites donc que la place est prise, et que vous no voulez pas en céder le moindre petit coin aux produits étrangers...

— Plutôt la mort ! s'écriait le manufacturier.

— Ne vous exaspérez pas. Allons, allons, c'est bien! disaient en terminant les interrogateurs; vous êtes vif, mais vous êtes national. La commission d'enquête est faite pour comprendre ce sentiment. »

CetUî revue des industries se prolongea durant plusieurs mois. Esprit de corps à part, cela finit par devenir monotone. I^es plus intraitables manufacturiers étaient précisément ceux qui se disaient en possession des procédés les plus avancés et à. la tète des plus beaux produits. Les médailles d'or menaient un bruit du dicible : les nié-

DANS LKS GRANDEURS. 23:>

dailles d'argent étaient moins tumultueuses ; les médailles de bronze semblaient résignées. Ceux qui, devant le jury de l'exposition des produits, avaient jeté des défis superbes à l'étranger, déclinaient piteusement la lutte devant la commission d'enquête. Ils avaient brigué la récompense et refusaient de fournir la preuve qu'ils l'avaient méritée. Cette circonstance me frappa ; cependant je me dis que le travail français devait être mis hors d'atteinte, même au prix d'une contradiction. Peu importaient les hommes : il fallait sauver le principe.

Mon tour de parole arriva enfin, et j*eus à subir deux inlen'ogatoires : l'un sur les articles de laine, l'autre sur les articles de coton. Je m'étais préparé avec quelque soin : il s'agissait de représenter la bonneterie, de la poser, de la mettre en relief. En me souvenant que j'étais un homme de sltjle, je voulus qu'à la solidité du fond s'alliassent les agréments de la forme : la vanité littéraire perçait sous l'enveloppe de l'industriel. Pas moyen d'ailleurs d'escamoter un succès. La commission se composait de personnes très-compétentes, et à qui il était diflicile d'en faire accroire. II y avait là, sur les bancs, des manufacturiers, des économistes, des chimistes, même des droguistes, et dans la salle un peuple entier de fabricants qui avaient comparu ou attendaient le moment de comparaître devant le tribunal spécial. Ce ne fut pas sans une certaine émotion que j'entendis prononcer mon nom. Je fendis la foule, m'avançai avec respect, et attendis les questions du président qui dirigeait l'enquête.

TISSUS DE LAIHE.

DEMANDE. — Qu'avcz-vous à dirc, monsieur Palurot, au sujet des tissus de laine? Consultez vos souvenirs et votre expérience.

RÉPONSE. — Les tissus de laine, comme le nom l'indique, se composent principalement de la dépouille des troupeaux, et, dans ce sens, la question est à la fois industrielle et agricole. A mon point de vue, j'ajouterai qu'elle est également commerciale. L'agriculture, l'industrie et le commerce sont donc intéressés aux tissus de laine. En remontant aux temps les plus reculés de notre histoire, on voit le même phénomène se reproduire. liCS capitulaires de Charlemagne, les édits de Sully, en font foi.

236 JEBOME PATUROT

DEMANDE. — La comiuission tiendrait plus particulièrement à connaître où en sont les choses de notre temps.

REPONSE. — J'y arrive. On dislingue diverses espèces de laines. La nature, bizarre parfois, n'a pas voulu donner à la France le monopole du mouton ; elle a même placé le mérinos en Espagne. Or, partout où broute le mouton, on peut être sûr de trouver la laine, la laine longue, la laine courte, peu im{)orte.

DEMANDE. — Rcposcz-vous si VOUS ùlcs fatigué. La commission attendra.

REPONSE. — Je dis la laine courte en vue des moutons, monsieur le président. Quant à moi, je l'ai particulièrement longue, l'haleine. Que la commission excuse le rébus.

DEMANDE. — La commissiou ne craint pas le mot pour rire. Continuez.

RÉPONSE. — Nous avons donc les laines du Derbyshire, les laines de Scgovie, les laines électorales de la Saxe, qui toutes ont placé leur résidence à l'étranger. C'est dommage, car elles ont du bon; mais je ne leur pardonne pas, pour cela, d'avoir poussé hors du beau pays de France. Oh ! là-dessus, je suis impitoyable. Je ne connais que le mouton frrrrrançais.

DEMANDE. — Cela vous fait honneur. Mais, dans l'intérêt de nos tissus, ne pourrait-on pas provoquer l'introduction de quelques laines plus fines, celles d'Espagne et de Saxe, par exemple, que vous avez citées .ivec tant d'à-proposî

RÉPONSE. — Et les bergers frrrrançais, monsieur le président! el les pâturages frrrrançais! et les chiens frrrrançais! Là-dessus, voyezvous, mes convictions sont inflexibles. Vivent les moutons frrrrançais!

DEMANDE. — Modércz-vous, monsieur Paturot. La commission honore comme vous tout ce qui tient au sol de la patrie; elle sait que la France peut se montrer fière à bon droit du bétail que la Providence lui a départi; elle ne veut ni en déprécier la qualité, ni en réduire l'emploi. Il ne peut être ici question que d'une importation modérée et dans les lainages supérieurs.

RÉPONSE. — Je porterai ma tête sur l'échafaud, si cela est nécessaire; mais on ne m'arrachera pas la moindre concession vis-à-vis de l-'élranger. Mes ancêtres étaient Auvergnats, et ils poussaient le culte du mouton frrrrançais jusqu'au fanatisme. J'ai moi-même beaucoup

DANS LES GRANDELBS. 257

connu, dans ma jeunesse, le mouton frrrrançais : c est un être inlel-

ligeiil et pétri de grâces. Ma langue se desséchera plutôt que d'articuler un mot qui puisse être désagréable à ce quadrupède. Vive le mouton frrrrançais! Nourri sur le sol frrrrançais, il a seul le droit de fournir des côtelettes frrrrançaises, et de jouir sans concurrence du marché frrrrançais. Maintenant, qu'on me donne à dévorer aux mérinos !

DEMANDE. — La commîssion d'enquête consignera vos opinions au procès-verbal. Vous pouvez vous retirer.

Je regagnai ma place au milieu de murmures d'approbation. L'auditoire, qui se composait en grande partie d'éleveurs et d'agriculteurs, trouvait que j'avais déployé, dans la défense de l'industrie ovine, une éloquence et une dialectique véritablement champêtres. On se demandait à la ronde si je n'étais pas un berger des Alpes ou des Pyrénées, un grand producteur berrichon, ou l'un des propriétaires des troupeaux de Nas. Cependant, je m'étais contenu dans cette discussion, où je n'avais abordé, avec une impétuosité calculée, que la matière première. J'avais peur que le président ne me mît sur le chapitre de la llanelle anglaise, que je vendais tout en la méprisant. Ainsi, j'avais évité de me trouver trop directement en face de ma conscience. Il ftiut dire que je réservais ma puissance en matière d'articles liibri-

258 JEnOME PATUKOT

qués pour les tissus de coton, dans lesquels je me trouvais sans peur et sans reproche. Je ne tenais que des bas français, et mes bonnets de coton portaient au plus haut degré l'empreinte de la patrie. J'allais donc aborder cette question délicate avec le sang-froid que donnent une âme pure et un assortiment irréprochable aux yeux de la loi. Quand mon nom fut une seconde fois appelé, je descendis dans le prétoire avec l'épanouissement d'un succès antérieur et la confiance d'une excellente cause. Le président m'interpella de nouveau.

TISSUS DE COTOH.

DEMAi<iDË. — Qu'avez-vous à dire, monsieur Paturot, des tissus de coton? Ces articles vous sont familiers.

RÉPONSE. — Je n'apprendrai pas à la commission que le coton est un produit végétal étranger à l'Europe, si ce n'est pourtant qu'on Ta cultivé jadis en Espagne et dans le royaume des Deux-Siciles; mais l'Amérique est plus généralement sa patrie : c'est le pays où cette plante a reçu le jour. Je n'insiste pas davantage.

DEMANDE. — Vous acccptcz donc le fait forcé de la provenance étrangère?

RÉPONSE. — Oui, tout en maintenant mes réserves en faveur de tout coton français né ou à naître. J'en ai vu au jardin des plantes qui donne de grandes espérances. N'engageons pas l'avenir.

DEMANDE. — Soit; la commission peut faire la part de ce vœu, bien qu'il semble empreint d'exagération. Poursuivez.

RÉPONSE. — Mais si je reconnais h l'Amérique le droit de nous inonder de ses cotons, je m'empresse d'ajouter que c'est à la condition qu'il entre à l'état de matière première, et qu'il ne pénètre jamais sur notre sol sous un aspect plus ou moins manufacturé.

DEMANDE. — Préciscz micux votre opinion.

RÉPONSE. — Je la précise. Je dis que si le coton n'est pas un produit national, les articles de coton doivent être un produit national, sortant des mains de l'ouvrier national, pour régner sur le marché national.

DEMANDE. — Pouvcz-vous nous foumir quel(|ucs détails capables d'éclaircir complètement voire pensée?

HÉPONSK. — Volontiers. Exemple, le bonnet de colon: ra me con-

DANS LES GHANDEURS. 259

nait. Je dis que le bonnet de coton doit ôlre absolument national, que les fils qui le composent doivent sortir des broches nationales, que son tissage doit être national, son apprêt national, sa mèche nationale. Oui, national jusqu'au dernier brin, je ne sors pas de là.

DEMANDE. — Mais si Ton demandait au dehors quelques similaires, ne fût-ce que pour fournir des échantillons de ce que peut exécuter en ce genre Tindustrie étrangère, ne croyez-vous pas que nos fabriques elles-mêmes auraient à gagner à celte comparaison, j'ajouterai même à cette concurrence?

RÉPONSE. — C'est captieux ; voilà tout. Monsieur le président, votre sensibilité vous égare. Vous traitez par le sentiment des choses qui ne veulent être traités qu'au point de vue de la nationalité. La France doit disposer d'elle-même sur le terrain du bonnet de coton. Elle ne peut pas être à la merci de l'étranger pour la confection d'un article qui occupe une aussi grande place dans notre histoire. Abandonnezvous, je suppose, sur ce point à l'activité exotique, qu'en résulterat-il? qu'au moment d'une rupture, vous ne trouverez plus un seul bonnet de coton en France. L'ennemi vous prendra par les rhumes de cerveau.

DEMANDE. — L'objection ne manque pas de gravité; mais il me semble que vous désespérez trop facilement de l'intelligence et de l'activité françaises. Quand je parle de l'introduction du bonnet de coton étranger, j'admets toujoufs que ce ne sera que sous Tempire de droits différentiels. Or, si, protégés de la sorte, les bonnets de coton français ne peuvent pas lutter contre ceux du dehors, quelle idée voulez-vous que l'on prenne d'ime fabrication aussi retardataire?

nÉPONSE.-— Assez, monsieur le président. Avec le respect que je vous dois, je suis obligé de vous faire observer que vous tombez dans l'économie politique cosmopolite et révolutionnaire. Nos bonnets de coton sont les premiers de l'univei's; voilà pourquoi nous ne pouvons pas en souffrir d'autres. Est-ce clair?

DEMANDE. — La commissiou d'enquête pèsera cet argument.

RÉPONSE. — J'en rappelle ! Je vois qu'il y a ici des ennemis du travail national, qui ne rendent pas au bonnet de coton national la justice qui lui est due, qui veulent l'éliminer du marché national, pour condamner aux plus viles deslinalions les cinquanle-six millions d'ouvriers

2ta JÉRÔME PATUROT

qui composent l'atelier national. J'en rappelle, dis-jc, et je demande formellement la tête du président de la commission.

Cette sortie virulente termina la séance. Les fabricants de tissus de coton, qui se trouvaient dans la salle, me reçurent dans leurs bras; on m'entoura de toutes parts, on m'accabla de félicitations. Je devins le héros de l'enquête, le champion du travail national. Une souscription fut ouverte, et bientôt remplie : on voulait m'offrir une slatue; je me contentai d'un bonnet de coton d'honneur.

oecÂSi ^ia&Tiiss GïiAWfÀii^r ese voiLie.

(M' 1843 el 1846.) le capitaine P.... el soo fpon&e.

DANS LKS GRANDKlinS.

Page 1