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U: IMIIV D UiN ALIlJiNEMK.M .
Nous étions à table, un matin, causant et déjeunant en famille, (juand un homme fit irruption dans la salle à manger avec un éclat et un bruit extraordinaires : on eût dit un tremblement de terre, un ouragan. C'était mon architecte, mais bouleversé, hors de lui, méconnaissable. Sa barbe déréglée témoignait de Tétat de son âme, ses yeux lançaient des éclairs, ses poings crispés menaçaient la nature entière. Jamais je n'avais rien vu de si furibond et de si hérissé : on eût pu le peindre comme l'idéal de l'exaspération. II agitait une énorme canne qui prenait dans ses mains tous les caractères d'une arme dangereuse, et il en frappait le plancher de manière à endommager le carrelage. Pendant quelques minutes, la.colère lui enleva la faculté de s'expliquer, e( il semblait vouloir s'en venger sur une pile d'as-
JEROME PATUHOT
sieltes qui se trouvail malheureusemenl à sa portée. Je parvins à le faire asseoir et à sauver ma vaisselle.
« liCS maltôtiers! s'écria-l-il enfin quand la parole put se faire jour ; les vils ci indiennes maltôtiers!
— A qui en avez-vous donc? lui dis-je.
— Pâques-Dieu ! j*admire votre calme, messire; oui vraiment, je Tadmire. Mais vous ne savez donc pas que c*est de vous qu*il s'agit, (jue c'est vous que Ton met en question?
— Gomment cela?
— Gomment, messire? de la manière la plus simple du monde. Je viens du bureau des ëchevins, autrement dit bureau de la ville. La municipalité vous refuse votre alignement.
— Eh bien !
— Vous me stupéfiez, messire ! Et notre maison, comment la construirons-nous?
— Ah ! c'est juste. Que disent-ils donc dans les bureaux de la ville pour justifier ce refus?
— Us disent que les plans sont faits; qu'il faut reculer de quatre mètres, mesure légale, et ne pas élever le pignon au-dessus de quinze mètres.
— Soit; il n'y a qu'à s'y conformer.
— Quoi! vous aussi, messire! Par exemple, en voilà une sévère! Mais que voulez-vous que je fasse avec quatre mètres de moins en profondeur et une hauteur de quinze mètres? G'est comme si vous disiez à l'aigle de voler avec une aile. Quinze mètres de haut! vous plaisantez. Et les clochetons? »
Je vis qu'il allait s'emporter et détériorer mon carrelage avec le fer de sa canne : je m'empressai d'abonder dans son idée.
« Au fait, c'est vrai, lui dis-je, j'avais oublié les clochetons. 11 faut les sauver ; mais comment?
— Il y a de la maltôte là-dessous, messire; venez avec moi à l'hôtel de ville ; nous verrons les bureaux. Quatre mètres de recul ; autant vaudrait me dire de supprimer les tourelles. J'aimerais mieux ça. Quand on veut la mort de l'art, il faut l'avouer. »
Décidément je ne pouvais pas m'en tirer avec des moyens évasifs. il fallait payer de ma personne et aller poursuivre de mon chef ce redressement; je sortis avec l'architecte. En chemin j'eus à essuyer la récapitulation des beautés dont l'obstination des bureaux pouvait nous priver et des défectuosités qu'un alignement trop rigoureux devait occasionner dans Tensemble de l'édifice. Je compris que, dans l'intérêt de mon repos, il était essentiel d'obtenir de l'administration
un adoucissemcnl à son premier arrêt; autrement je demeurais en butte au désespoir de mon entrepreneur et à son idiome moyen âge. Je résolus de faire un grand effort pour me délivrer de ce double fléau.
Nous arrivâmes à l'hôtel de ville où mon compagnon pénétra en homme qui connaît les êtres. Notre affaire était du ressort de la voirie; c'est là que nous nous rendîmes. Cependant les choses ne se passèrent pas aussi simplement que je l'avais présumé. Mon architecte croyait que la difficulté pouvait se vider au bureau des plans, et nous Trappâmes d'abord à cette porte. Il ne s'y trouvait qu'un employé qui n'eut pas l'air de savoir ce que nous lui demandions.
« Un alignement? répondit-il. Cela doit regarder les architectes de la ville. Adressez-vous dans le corridor à gauche, troisième subdivision, sixième porte en face. On vous indiquera de qui cela dépend.
— Cependant, monsieur, dit en insistant mon compagnon, c'est ici que les plans sont déposés. Nous voudrions les consulter pour connaître notre situation.
— Rien de plus juste, messieurs, voici les cartons; nous allons chercher. »
Il les ouvrit; ils étaient en partie vides. Nous fîmes de vains efforls pour trouver le nôtre. Enlin, l'employé se frappa le front en s'écriant :
« Rue***. Une rue nouvellement percée, n'est-ce pas? Les plans ne sont pas ici. Ils sont en main.
— C'est que j'ai déjà élevé des réclamations, ajouta l'architecte.
— Eh! que ne parliez- vous , monsieur? répondit l'employé. Si vous en êtes là, c'est le contentieux que cela regarde. Adressez-vous au sous-chef, cinquième porte à gauche, aile droite, deuxième étage, corridor de l'ouest. Voilà votre affaire. »
Nous sortîmes et allâmes vers les bureaux du contentieux. A peine mon compagnon eut-il ouvert la bouche, que le sous-chef l'arrêta :
« Pardon, monsieur; celte aiTaire n'est pas de mon ressort; adressez-vous au chef de bureau, corridor de Test, au premier, la porte en face. »
En môme temps, il nous tourna le dos. jCeci prenait toute la tournure d'une mystification. J'eus d'abord l'envie de renoncer, mais la curiosité s'en mêla, cl je voulus voir jus*|u't)ù irait la plaisanterie.
Nous nous présentâmes chez le chef de bureau qui nous renvoya au clief de division, le chef de division au secrétaire gênerai, le secrétaire général au préfet, le préfet au bureau des plans. Une fois ramenée à de pareils termes, la question me parut insoluble : c'eût été h recommencer élernellement. Mon architecte rugissait dans sa l)arbe; il voulait dévorer un employé : j'eus toutes les peines du monde k l'empêcher de faire un exemple.
« Les maltotiers! » s' écriait-il en élevant la voix. L'exaltation de cet homme devenait dangereuse ; je l'entraînai hors fie cette enceinte. Le malheureux voyait sa maison lui échapper, cette maison dont il avait arrêté dans sa tète la capricieuse ordonnance; il voyait les ogives, les trèfles s'évanouir; il craignait déjà de ne pouvoir cristalliser la pierre et vider mon coffre. C'était pour lui un coup mortel; je m'ep aperçus bien aux évolutions de sa canne, qui à chaque instant menaçait quelqu'un de mes membres. J'employai, pour calmer Ténergumène, toutes les ressources de mon éloquence; je lui promis de tenter de nouvelles démarches, de voir les ministres, de m'adresser au roi, de mettre tout en œuvre plulôt que de passer sous les Fourches Caudines du bureau des plans. Tant d'assurances et de protestations parvinrent à ramener sa canne à l'état normal : je pus respirer à l'aise.
Malheureusement j'avais affaire h un homme qui ne lâchait pas |)rise ainsi. Quand l'art chevelu a un bénéfice en perspective, on ne le détourne pas facilement de cette poursuite. Chaque matin, mon entrepreneur paraissait à l'heure du déjeuner afin de connaître le résultat de mes démarches. J'avais beau l'ajourner à de longs délais, le payer de défaites, la passion de l'architecture ne lui permettait pas de me laisser tranquille. Cette horrible barbe reparaissait sans cesse à l'horizon de mon premier repas, entre le fruit et le café à la crème. Mes digestions en étaient troublées, mon appétit en souffrait. A tout prix il fallait se débarrasser de cette apparition. Mais comment, par quel moyen? Le bureau de la voirie me tenait toujours rigueur et m'éconduisait sous mille prétextes. J'étais désespéré.
Au plus fort de cet ennui, mon domestique introduisit un jour dans mon cabinet un individu qui s'entourait du plus grand mystère et refusait de donner son nom. A peine entré, il ferma la porte avec soin et promena de tous les cotés un regard inquiet. C'était un pelil
2îi6 JÉRÔME PxVTUROT
homme maigre, velu d'un habit noir hors de service et blanchi aux coudes, d'un pantalon qui tombait à peine sur la cheville, et que bridaient de gigantesques sous-pieds en cuir non verni. La tète était chauve et grisonnante, les yeux enfoncés et armés de besicles, les pommettes colorées, les mains couvertes de ganis noirs éraillés par l'usage. Avant d'ouvrir la bouche, ce personnage interrogea de l'œil les moindres recoins de Tapparlement, prêta l'oreille aux bruits de la maison, enfin, se livra à un luxe de précautions inouïes. F/impalience commençait à me gagner, et j'allais me lâcher sérieusement quand il se décida à parler :
« Monsieur est propriétaire d'un terrain h bàlir rue...? me dit-il.
— Oui, monsieur, répondis-je.
— Monsieur a demandé un alignement à la ville; il est en instance pour l'obtenir. »
Cet homme venait de mettre le doigt sur la plaie. Je ne savais pas ce qu'il voulait me dire ; cependant le sujet avait un tel intérêt pour moi, que ma physionomie s'anima involontairement. Mon intcrlocu- /teur s'en aperc;ul :
« Je sais que la ville inquiète monsieur, ajoula-t-il : je viens l'entretenir de cela.
— Ah ! monsieur, lui dis-je alors, ne pouvant me contenir, soyez le bienvenu. Oui, la ville me rend le plus malheureux des hommes, je ne vous le cache pas. Impossible d'en finir avec elle. Toujours des ajournements, toujours des fins de non- recevoir. Si^la commune paye des employés pour envoyer promener les gens, ils ne volent pas leur salaire. On ne peut pas faire droguer le public plus consciencieusement qu'ils ne le font.
— Monsieur a tort de leur en vouloir : on paye si peu dans les bureaux. Qu'est-ce que valent ces places d'administration? Deux, trois mille, cinq mille francs au plus. Quel zèle peut-on avoir à ce tauxlà? Quand on veut êlre servi, il faut y meltre le prix.
— Mais, monsieur, répondis-je, le public n'a rien à faire là dedans.
— Je vois bien (|ue monsieur ne me comprend pas encore, ajoutai alors cet homme. Il s'agit pour lui d'obtenir un alignement, n'est-ce |)as?
— Sans doute.
— Eh bien, sorlons des généralités et allons au but. Jusqu'à pré-
DANS LES GKANDEUUS. i57
sent monsieur n*a pas pu arracher aux bureaux raligneinent si désiré. Maintenant, si quelqu*un se faisait fort de lé lui obtenir lel qu'il le souhaite et avant qu'il soit huit jours, qu'en penserait monsieur?
— J'en penserais que ce quelqu'un est un homme fort habile.
— Et ensuite?
— Ensuite je lui offrirais mes remercîmenls.
— Monsieur est généreux. Cependant les choses ont besoin d'un petit éclaircissement préalable. 11 y a une condition.
— Et laquelle, monsieur? »
Le petit homme se pencha vers mon oreiHe et y versa une conlî-
donco plus complele. Je compris alors raffairc ot restai un inslant
(Iccontcnancc. J'ignorais $*il y avait un picge là-dcssons, <*t je rec^anlni avec défiance mou mystérieux inleriocutoiir : « Vous m'étonnez! lui dis-je.
— C'est comme ça.
— Et combien?
— Cela dépend.
— Comment, cela dépend?
— Oui ; cela dépend de la signature que nous donnerons à mon sieur. Il est bon que monsieur sache, pour son instruction particulière, que nous avons trois signatures. Tune qui ne signifie rien, la seconde qui ne signifie pas grand'chose, la troisième qui a une valeur. Maintenant, quelle est la signature que monsieur désire? Est-ce celle qui ne signifie rien?
— Mais du tout; que voulez-vous que j'en fasse?
— Alors ce sera celle qui ne signifie pas grand'chose.
— Mais non ! mais non !
— Diable! monsieur est connaisseur; il veut la signature qui compte, qui a une valeur.
— Certainement.
— Oh ! alors, monsieur porte haut ses vues ! ce qu'il y a de meilleur, peste ! le premier choix!
— Comme vous dites! Et sur quel pied traiterait-on?
— Voulez-vous que j'aille rondement en afTaire, là, sans tàtillonncr, sans lanterner?
— C'est ma manière; vous m'obligerez.
— Eh bien, dans ce cas... »
H se pencha de nouveau vers mon oreille et y versa une nouvelle confidence. Cette fois, au lieu de demeurer interdit comme tout a l'heure, je me récriai. Le coup avait porté sur le vif.
« Tudieu ! dis-je, c'est salé !
— C'est comme ça.
— Mais cependant...
— A prendre ou à laisser. Je n'ai plus un mot à dire, vous réfléchirez maintenant. )>
Ma décision fut bientôt prise; il s'agissait de mon repos, de ma tranquillité compromise par les irruptions de l'art chevelu; j'arrêtai lo petit homme au moment où il allait sortir de mon cabinet :
« Eli bien, lui dis-je, c'est fait ; touchez là.
— C'est fait, » répliqua-t-il, en me tendant la main.
Il me quitta. Huit jours après, je recevais un avis officiel de la ville. Mon alignement m'était accordé avec toutes les conditions que l'architecte regardait comme indispensables au succès de son monument. Quand j'annonçai cette nouvelle à mon artiste, il frappa les carreaux de sa canne pour la dernière fois, et s'écria radieux :
« Les maltôtiers ! Enfin, je tiens mon chef-d'œuvre. Dans six mois on parlera de vos clochetons, messire : je ne vous dis que ça. »
Et il partit en brandissant son implacable bambou. J en étais délivré; mais Dieu sait à quel prix !
««) JEltUME PATUItOT
\S SIICCKS CIIKVKM
Parmi les célébrités qui fréquentaient ma maison figurait ce que Ton se plaît à appeler un Génie. Le mot a été prodigué, mais il a encore quelque valeur. C'est, du reste, un état plein de charmes, quand on Texerce en conscience et avec gravité. Tout homme qui hésite ou qui doute y est impropre ; il faut croire en soi pour y exceller et ne pas broncher dans cette croyance. Alors on monte sur les sommets de Kart; on devient un Génie qui a du métier, qui sait son affaire. C'est l'idéal de l'emploi.
Le Génie qui daignait m'honorer de ses visites, et que je n'amoindrirai pas en employant son nom vulgaire, était particulièrement doué de celte bonne opinion de lui-même qu'il déguisait sous une modestie parfaite. Il est impossible de s'adorer avec plus d'humilité, de poser avec plus de décence. Il ne tenait pas aux apparences de l'orgueil, et c'était de sa part une preuve desprit : en toutes choses, il songeait aux réalités, pierre de touche du vrai Génie. J'ai vu peu d'amours-propres se déguiser avec cet art, et s'envelopper d'une candeur plus habile. Du reste, c'était le moindre contraste qu'offrît mon Génie; on eût dit une antithèse vivante. Les instincts révolutionnaires étaient tempérés chez lui par des formes pleines de goût et de dignité; il n'avait du niveleur que la plume, et faisait du bouleversement littéraire en gants Jouvin.
Le don éniinenl de mon ami le Génie élailde ne jamais s'abandonner. Il avail. sur la iuani(MO doni se IVirnient 1rs répulalions, des
DANS LKS GRANDEURS. 261
idées qui lémoigiiaieiit une profonde connaissance du cœur humain; il ne croyait à aucune des chimères des âmes adolescentes, par exemple, au succès naturel et spontané, à Thommage que le public rend de lui-même au mérite. Il n avait vu des triomphes de ce genre se réaliser que pour les morts, et encore la vanité personnelle d'un vivant y était-elle presque toujours intéressée. Pénétré de cette conviction, que les œuvres sont ce qu'on les fait, et qu'une vogue ne rapporte qu'en raison des soins qu'elle coûte, il avait introduit ce principe dans sa pratique littéraire, et s'était frayé des voies nouvelles dans la préparation de l'enthousiasme public. Avant lui, persomie n'avait manipulé l'opinion avec cette délicatesse, excité la curiosité avec ce tact, maîtrisé la vogue avec cette puissance. N'eût-il été Génie que par ce côté, il l'était en dépit de ses ennemis.
Le Génie en avait, des ennemis; n'en a pas qui veut! Le premier, il avait compris que les ennemis forment un élément essentiel de la gloire; qu'ils réchauflent l'attention, et qu'ils peuvent être employés utilement dans ce travail de notoriété que toute œuvre nécessite pour devenir célèbre. Les ennemis seuls tiennent en haleine le zèle des partisans, éveillent dans le public un sentiment passionné, créent la controverse, et poussent au scandale, cet apogée de la tactique. Qu'en résulte-t-il? que le public se trouve saisi de la chose avant l'événement, qu'il s'en occupe, prend parti pour ou contre, et livre, à son sujet, des combats dans le vide. L'univers ne connaît pas le premier mot du chef-d'œuvre, et il est prêt à en venir aux mains pour l'attaquer ou pour le défendre.
Voilà dans quel genre opérait mon ami le Génie; quel que fût le sujet sur lequel il s'exerçât, c'était toujours enlevé. Jamais je n'ai vu faire de meilleure besogne. Au moment où je le connus, il avait à lancer une pièce intitulée les Durs à cuire, ouvrage taillé dans le granit et le porphyre, travail babylonien et basaltique, étude de mages et de hiérophantes. Par son caractère de simplicité, cette pièce rappelait la Bible; par sa profondeur sombre, les védas indous; par son charme, la Genèse; par ses expiations, le Coran, c'est-à-dire toutes les traditions et tous les cultes. Chaque personnage avait dix mètres, mesure légale, et une vieillesse robuste comme celle de Mathusalem. De là ce titre de la pièce : tes Durs àcuhv. Quels gaillards! Sans le public, jamais on n'en eût vu la (in; lui seul a pu les enterrer.
Il fallait donc lancer les Durs à cuire; mon ami le Génie se mit à la besogne. Le premier point d'appui était dans les journaux ; il y comptait des cœurs dévoués, des amitiés vives; celte puissance ne lui fit pas défaut. De mille côtés s'éleva un concert d'éloges hyperboliques. L'auteur, à croire les plumes sympathiques, avait mis la création entière à contribution pour que rien ne manquât à son œuvre. Il avait fendu les Pyrénées pour y sculpter ses héros, à la façon des chevaliers de la Table ronde ; il s'était permis de tronquer les sommets des Alpes pour leur confectionner des piédestaux. Tous ses personnages pleuraient des fleuves et gémissaient à la Aiçon des tempêtes; les plus hauts chênes leur servaient de cure-dents, et les lacs de plats à barbe. Ainsi parlaient les panégyristes chevelus : le Génie les remerciait du geste, tout en les trouvant trop discrets et point assez génésiaques. Hélas! ce n'était pas faute de bonne volonté ; mais la barbe la plus exallét^ du monde ne peut donner que ce qu'elle a.
Quand le Génie vit que les journaux menaient naturellement leur petit bruit, il se préoccupa d'autres soins.
« Maintenant, s'écria-t-il en frappant son front olympien, il faut que je cherche des interprètes pour mon monument. »
Puis, se tournant vers le directeur du théâtre qu'il honorait de son œuvre, il lui dit avec une modestie adorable :
c( Mon cher, je déroge en venant chez vous, je le sais: mais je suis bon prince, je veux vous proléger; seulement, permellez-moi de vous poser une petite condition.
— Laquelle, Génie?
— C'est que je serai le maître de la maison. Vous vous montreriez trop regardant; laissez-moi dégourdir vos petites économies. Je veux trois décorations splendides et quatre séries de costumes tout battants neufs, des barbes qui n'aient jamais servi, et des casques moyen âge qui ne soient pas renouvelés des Grecs. Voilà le premier article de mon ultimatum.
— Qu'il soit fait comme vous le désirez. Génie!
— Ensuite, il me faut des sujets qui aient des poitrines d'acier, des poignets d'airain, des pieds de bronze, des braS de fer, des poumons de platine. Je veux que les articulations soient parfaitement souples, les muscles élastiques, les nerfs sensibles, les membres désossés. Les acteurs marcheraient sur la lote et paileraient du ventre.
Lit ^3$ ii onas.
avait fendu les Pyrénées pour y sculpter ses héros.
(|u'ils n'en conviendraient que mieux. J'ai l'emploi de ces petits talents de société.
— On cherchera ce que nous avons de mieux, Génie !
— Palsambleu ! j'y songe ! 11 y a une actrice à Saint-Pétersbourg, qui doit réussir dans un de mes rôles. N'oubliez pas de m'embaucher cela.
— Ce sera peut-être cher, Génie. Vingt ou trente mille francs de dédit!
— Mettez cinquante mille, et ayons-la. Cette femme a l'œil de vipère ; c'est hors de prix.
— Soit, Génie, mais l'autre!
— Quelle autre?
— Celle qui tient l'emploi. Génie !
— Je lui donnerai un de mes autographes, mon cher, et elle nous devra encore du retour.
— Vous croyez. Génie: elle est difïicile à vivre, pourtant; elle ne se payera pas décela.
— Eh bien, mon cher, qu'elle nous fasse un procès! Voil^^qui arrangera tout le monde ! Un procès, deux procès, vingt procès ! Que les tribunaux retentissent de ses plaintes ! Qu'elle y traîne ses regrets et ses douleurs! Ce sera au mieux. Par saint Georges, dira le public.
261 JÉROMK PATUROT
il faut que cette pièce soit quelque chose de bien babylonien, pour que celte créature vienne gémir sur le malheur d'en être évincée. Ainsi donc un procès, deux procès: les petits procès entretiennent les grands drames. Nous payerons les hommes de loi, s'il le faut.
— Vraiment, Génie, je vous admire.
— Faites, mon cher, ne vous gênez pas. »
On le voit, mon ami le Génie pensait à toul. Il traitait une première représentation comme un général traite un plan de campagne, formait ses cadres, déployait ses ailes et groupait son corps d'armée. Que vouliez-vous que fit un directeur contre une si belle ordonnance? Il paya et s'effaça. On se procura des sujets constitués, autant que possible, d'après le programme du grand homme, et on leur prépara les poumons de manière à les rendre propres au service qu'ils allaient soutenir. Car Tun des titres de mon ami le Génie, c'était la tirade démesurée. L'art chevelu a fait une révolution pour abolir les tirades de l'art bien peigné. On a ainsi passé par les armes l'exposition du premier acte, le songe du deuxième, et le récit du dernier, avec les 0 ciel! en croirai-je me» yeux? et les: Madame, qui l'eiU dit F C'est bien; je suis de ceux qui trouvent qu'il y en avait assez comme cela : en fait de tirades, les plus courtes sont les meilleures. Mais après avoir aboli la chose, peut-être eût-il mieux valu ne pas la recommencer sur des dimensions plus effrayantes. C'est pourtant ce qu'ordonnait lesthélique de mon ami le Génie : pour guérir complètement le public de la tirade, il l'administrait à haute dose. Là où trente vers suffisaient autrefois, il en mettait cent cinquante; d'où l'impérieuse nécessité d'obtenir des poumons capables d'un pareil effort.
A l'aide de ces brillants moyens, le succès se préparait à vue d'œil. On citait partout Us Durs à cuire, on s'emparait des moindres indiscrétions de coulisses, on se communiquait, sous le sceau du secret, des vers bizarres que mon ami le Génie jette dans ses œuvres comme Dieu a mis des taches sur le soleil. L'actrice qu'il comptait attacher au char de sa gloire ne voulait pas quitter Saint-Pétersbourg, où elle avait des engagements avec le czar; il fiiHut négocier, échanger des notes diplomatiques et des billets de banque. Chaque acteur essentiel du drame exigeait qu'on lui fît un sort, qu'on lui assurât une retraite pour ses vieux jours et une maison de campagne dans un can-
Ion salubre. Il en est même qui voulurent se prévaloir de cette occasion pour demander des récompenses civiques et se faire exempter (lu service de la garde nationale. Le Génie parvint à calmer cette eiïcrvescence de prétentions en promettant à chacun d*eux trois autographes et une ligne dans sa préface, ce qui valait mieux que des rentes sur le grand-livre.
Il n'était plus bruit que de cela. Les procès survinrent et donnèrent un nouvel élan à la curiosité. Quelque feuille que Ton ouvrît, quelque part que Ton allât, on retrouvait les Dur» à cuire. On en parlait dans les salons, aux chambres, à la cour, dans les cercles, dans les foyers de théâtres, dans les estaminets, partout. L* école de droit on rêvait, le commerce s'en préoccupait, la magistrature en était saisie. et jouissait des bagatelles de la porte avant d'être admise aux ém(ftions du spectacle. Mon ami le Génie triomphait dans sa chevelure : jamais manipulation préparatoire n'avait placé une œuvre aussi haut : jamais semailles n'avaient promis une telle moisson. Il était question de quatre parodies : le grand homme voulut les inspirer, les surveiller lui-même, y faire verser quelques grains d'encens, savoir à quel gros sel on le mettrait. Les Génies n'oublient, ne négligent rien ; ils sont grands par le détail comme par l'ensemble. J'assistai à ces préparatifs avec l'intérêt qu'un ami devait y prendre. Le Génie avait su que Malvina, dans la première période de notre liaison, s'était mêlée de succès dramatiques, et qu'elle y avait déployé une certaine habileté de combinaisons. Cette circonstance me valut, de la part du grand homme, un redoublement de poignées de main et une place plus avancée dans son estime. Moi-même j'étais devenu un fanatique admirateur de son œuvre, et en toute occasion je me livrais à une propagande illimitée. Je ne connaissais pas le premier mot de la pièce, mais je n'en étais que plus propre à en célébrer les beautés.
La veille du jour décisif, le Génie passa en revue ses troupes et les anima par diverses harangues. La première s* adressa aux acteurs, c'est-à-dire à l'état-major de l'armée. Ils se montrèrent tous pleins de feu, résolus à vaincre ou â succomber glorieusement. Le grand homme parut content de cette attitude :
« Mes amis, leur dit-il, que chacun fasse son devoir, et jaurai soin de tout le monde. Vous, Fier-à-Bras, je vous promets de' vous comparer à un marbre de Farnèse; vous, I^ame-dc-Couteau, vous serez
ZA
2m JEnOMK PATUnOT
Tun des angles de l'obélisque de Luxor; vous, Contre-Basse, vous serez la note lugubre du chêne Dodonien. Je ferai de tous les autres des propylées garnis de sphinx mystérieux, des memnoniums. des cryptes, des dolmen, des jardins de Sémiramis, tous monuments plus ou moins babyloniens. Les plus sages auront, en outre, un autograplie. Je veux faire royalement les choses. »
Apres l'élat-major vint le tour des soldats. Cette troupe était en fi[énéral mal couverte, et ne brillait pas par le physique. Le Génie, dans le cours de son inspection, ne parut pas s*inquiéter du visage, mais il regarda beaucoup aux mains, les plus crasseuses et les plus solides que Ton pût voir. Ce détail le satisfit, el après avoir laissé tomber sur ce bataillon aguerri un regard à la fois digne et caressant, il prit à part une espèce d*Hercule qui remplissait le rôle de chef àv manœuvre :
« Mitouflel, lui dit-il en lui présentant un manuscrit, voici votre affaire, il faut étudier cela d'ici à demain. - Maître, vous serez obéi.
— Attention surtout au manuscrit ! toutes les intentions y sont notées ! Il y a le grand battement, le battement moyen et le petit battement.
— Connu, maître!
— Le petit battement, Mitouflet, pour les émotions douces ! Ménageons la sensibilité du public. U? battement moyen pour les vers à effet et les périodes à ciselures ! Ceci est propre à tenir en haleine les connaisseurs et les hommes de style. Quant au grand battement, il faut le garder pour les coups de théâtre, les temps de passion incandescente! Alors, Mitouflel, lancez-vous : un. tremblement, un tonnerre, ce que vous voudrez ! Point de limites à votre admiration, Mi ton • llel; ftiites crouler la salle, le propriétaire a de quoi. Il la rebâtira. Vos trois cents battoirs en branle, et mettez à Tamende ceux qui molliront.
— Ce sera fait, maître.
— Bien, Mitouflet; s'ils enlèvent la chose, ils auront tous un autographe ; je me fends de ça. »
(Ju'on juge de Tenthousiasme qu'excit^*ïient parmi ces hommes naïfs, ces enfants de nature, de pareils encouragements distribués sur le iront de bataille. Est-il étonnant que des hommes ainsi préparés aient poussé Tadmiration jusqu'au pugilat!
Enfin le soleil se leva sur cette mémorable journée. Le bruit que
nMCm.1 aiTOVTLIY, €»ltVALIXa mi LVSVttlI.
\os iroh reiils balloin en branle. ... el à lanieide ceui qui noIliroBl.
DANS LES GKANDEUHS 2<i7
Touvrage avait fait altira une grande aflluencc d amateurs vers le bureau de location. On vint en prévenir mon ami le Génie :
«Pour qui me prenez-vous? répliqua-t-il. Des pàyanfs, des gens c|ui se mêlent déjuger, fi donc! Pour avoir une salle à douze degrés au-dessous de zéro; merci. N'ouvrez pas les bureaux; que tout se passe en famille. Où peut-on être mieux? comme dit la romance. »
En effet le public fut congédié, et Ton s'épargna même le petit simulacre d'une distribution exiguë. Dans les cabarets et les estaminets voisins s'organisait l'assemblée brillante qui devait accueillir le chef-d'œuvre à son entrée dans le monde. C'était une phalange de marchands de chaînes de sûreté et de pastilles du sérail, de proxénètes et de spéculateurs en contre-marques, de bijoutiers en plein vent et de fabricants de métal d'Alger, tous arbitres de choix et nourris de haute littérature. À leurs côtés devaient se grouper les débris de l'art chevelu, ces rares et derniers desservants d'un culte en ruine; puis quelques hommes et femmes du monde qui sont de toutes les fêtes au même titre que les journalistes et les gardes municipaiix. Bref on devait y voir ce que Ton nomme, en style de feuilleton, l'élite de la société de Paris. Le feuilleton ne se prive jamais de se faire c(î petit compliment à lui-même.
Il m'en souvient : nous occupions une loge de face, et Malvina avait fait à l'ouvrage de notre ami la galanterie d'une toilette à l'anglaise. Les femmes appellent cela s'habiller; le mot opposé serait plus juste. IjC satin, la dentelle, le bouquet de violettes de Parme, rien n'y manquait. Placée en évidence, madame Paturot devait produire un grand effet, et exercer quelque action sur la partie élégante de la salle. Ce drôle de Mitouflet s'en aperçut et compromit ma femme par un sourire ; il semblait, le vil salarié, vouloir s'élever jusqu'à nous ou nous faire descendre jusqu'à lui. Vous êtes des amis de l'auteur, je suis un ami de l'auteur : voilà un lien ; touchez là, et travaillons de concert.
En effet, la besogne marcha rondement. Dans le cours des premières scènes, Mitoullet ménagea ses moyens et préluda par le battement contenu. C'était comme une admiration qui s'essayait et qui, dans un premier essor, se tenait sur ses gardes. Du reste, Tallilude de ces trois cents vendeurs de contre-marques et de chaînes de sûreté était particulièrement édifiante; vous eussiez dit de vrais juges, des
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«Hres pénétrés des beautés de la langue. On les voyait se dilaler. s'épanouir, comme s'ils eussent parfaitement compris. Trente d'entri' eux ne parlaient que l'allemand. Mitouflct surtout avait une pose magnifique :rœil fixé sur l'acteur, il épiait la minute précise ou l'applaudissement arrive à point, et l'arrêtait quand il pouvait nuire.
Toutes les nuances que notre ami le Génie avait indiquées, Mitouflct les saisit, les fit valoir, les développa. Du battement contenu il passa par les variétés du battement expansif, pour arriver au trépignement. Au dernier acte, cet enthousiasme littéraire ne connut plus de frein; la légion romaine souleva les banquettes et s'en fit des instruments d'admiration. Ceux qui ne parlaient que l'allemand éclataient surtout en transports extraordinaires. La voix de la conscience ne les troublait pas dans l'expression de leur ravissement ; peut-être même avaient-ils cru retrouver dans certaines parties de l'ouvrage un souvenir de l'idiome natal.
En présence de celte ovation tumultueuse, Malvina ne se prodigua point; elle vit que notre ami le Génie pouvait marcher seul et que son affaire était montée de main de maître. Avec une salle ainsi composée, Touvrage devait aller aux nues ; il y alla et même plus haut; le difficile était de l'y soutenir. Voilà où se trouvait le revers de la médaille. Les marchands de contre-marques passent, et les pièces ne restent pas. Mais notre ami le Génie se consolait aisément de ces petite^ disgrâces. Pourquoi se serait-il désespéré! Ne lui restait-il pas la conscience de sa force et l'estime de Mitouflet?
DANS LES GRA?fDKUnS.
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xin
LES SOCIÉTÉS rillLA.NTlIKOPlgrES ET SAVAXTtS.
Malvina faisait les honneurs de son salon avec un si grand nalurel et une originalité telle, que de tous les coins de Paris on y accourait. Les présentations se succédaient sans relâche; les arts avaient pris les devants, les sciences vinrent ensuite. Les premiers érudits que nous vîmes appartenaient à ces associations qui perchent on ne sait où, et représentent on ne sait quoi. L'univers ignore jusqu'à leur nom, et elles n'en continuent pas moins à marcher avec une assurance et une opiniâtreté qui étonnent. Toutes ont des présidents honoraires qui n'ont jamais rien présidé, des présidents et des vice-présidents
titulaiixîs, qui se prennent au sérieux d'une manière incroyahle, des secrétaires, des trésoriers et des agents qui simaginent que l'univers a les yeux fixés sur eux.
De temps en temps ces sociétés s'assemblent le soir, entre quatre \ chandelles, et se livrent, de la meilleure foi du monde, à des discussions assaisonnées de répliques, à des rapports, à des scrutins, à des procès- verbaux. I.es pairs de France donnent volontiers dans ces délassements de l'esprit et du cœur; il en est qui président jusqu'à trois de ces sociétés avec une gravité et des besicles dignes d'un meilleur sort.
tîiï JEROME PATUROT
L*un des lioinmes qui me furent préscnlés jouait un rôle dans la ^
sociëlé générale des naufrages, installée rue Neuve-des-Malhurins, au fond d'une cour. C*est de là qu elle veille sur les navires en perdi- j
lion et couvre les mers de bouées de sauvetage. Aucune société ne menait alors plus de bruit dans les colonnes de la publicité et ne se livrait à plus d* expériences ingénieuses. I^e jeune complice de cet '
établissement philanthropique nous tenait au courant de mille inventions faites pour inspirer une grande idée de Tintelligence humaine. On venait d*imaginer, par exemple, les radeaux insubmersibles à double fond et à diverses fins. Le naufragé se tenait sur la plate* forme, tandis que le poisson destiné à sa subsistance barbotait en dessous. L'instrument de salut devenait ainsi un dépôt de vivres; c'était à la fois une nef et un vivier. Un naufragé muni d'une machine semblable aurait pu traverser TAtlantique, en s'indigérant de cabillauds, de thons et de dorades. Le désastre se changeait en une partie de plaisir.
C'était ainsi que la société semait de fleurs la vie des naufrages. Elle avait établi, en théorie, que la mer est un élément perfide dont il faut se défier; vérité neuve et peu consolante! Qu'opposera cela? Des précautions, des préservatifs : si l'onde est traîtresse, Thomme doit se montrer prudent. Ces divers axiomes avaient conduit les chefs de l'établissement philanthropique à la découverte du matelas et du gilet de flanelle insubmersibles. Voici en quoi consistaient ces deux meubles hydrostatiques. Le gilet et le matelas se composaient d'un double caoutchouc, que Ton emplissait d'air, à l'instar d'une vessie : gonflés à point, ils soutenaient à fleur d'eau le corps le plus pesant, et, en déployant un mouchoir, homme et matelas pouvaient cingler vers les mers de Chine.
Quand l'invention eut été bien mûrie, on voulut en faire l'essai. Avec un sujet, habile dans l'exercice de la nage, le public aurait pu croire à une supercherie : on choisit donc un individu, estimable d'ailleurs, mais totalement étranger à l'art de la coupe et du plongeon. C*est bien; on pose la victime sur le matelas gonflé d'air, et on la pousse vers le large. 0 miracle! on dirait une autre Délos : l'homnie surnage ; le flot le berce comme un triton : l'humide divan paraît agréable et moelleux. Quel spectacle ravissant! la galerie en est enchantée et bat des mains. Malheureusement un poisson encore novice
DANS LES (;RANDKUnS 271
avise cet objet floltant, et, trompé par l'apparence, il y mord. C'en
est assez pour couler la découverle. Le caoutchouc offre une issue à Teau qui s'y précipile. Adieu le matelas et le sujet qu'il porte; la mer s'entrouvre, et s'étend ensuite sur le tout comme un funèbre linceul. 11 est vrai que la victime de Texpérience est désormais à Tabri de toute espèce de naufrage.
Autre essai maintenant. Il est unanimement reconnu qu'un navire mouillé dans une rade foraine à peu de distance de terre ne se trouve pas fort à Taise quand arrive une tempête. Comment le secourir dans sa détresse? Il est également prouvé que, lorsqu'un bâtiment se jelle à la côte, il n'est pas toujours facile de porter à bord une amarre pour opérer le sauvetage des équipages. Comment y remédier? C'est sur ces points délicats que s'était exercée la sollicitude de la société de la rue Neuve-des-Mathurins. En combinant la balistique et les plantes textiles, elle avait trouvé la bombe-amarre, c'est-à-dire l'un de ces secrets que, de loin en loin, le génie humain surprend à la nature. Voici la manière de s'en servir : On place une bombe dans un mortier, en adaptant au projectile une cordelette souple, et cependant capable d'une grande résistance. On charge la pièce, on met le feu, la bombe part en entraînant l'amarre. La direction a été bien calcu-^ lée; le projectile passe par-dessus le bâtiment en péril, et y dépose, dans son mouvement parabolique, la corde bienfaisante que lui en-
•272 JEROME PATUUOT
voie la sociélcdcs naufrages, située rue Neuvc-des-Malhurins.aufond (I une cour. lie bàlimenl s*emparc de ce bienfait particulier, et bénif la société générale.
C'est touchant; mais il faut voir la découverte en action. Descendons sur les rivages de la mer. Un navire est là sur la côte ; il tire \r canon de détresse; c'en est fait de lui, si on ne le sauve pas. La société s'empresse d'accourir ; elle fait marcher ses mortiers, ses bonr.-' bes, ses amarres, ses matelas, ses gilets insubmei-sibles. Tout le ma lériel est mis en mouvement. La pièce est chargée, la cordelette pré parée; le coup part. Ilélas! on a mal calculé la résistance du vent, on s'est mépris sur la distance au milieu de la brume qui couvre l'ho rizon, et voilà qu'au lieu de dépasser le bâtiment en perdition, le projectile y tombe en plein, y fait un trou énorme, I entr ouvre et le coule.
L'équipage n*a pas même le temps de remercier ses sauveurs; il disparaît et se trouve désormais à l'abri de tout naufrage. Un bienfait, assure-t-on, n* est jamais perdu ; les bâtiments n'ont pas le même pri-
vilège.
Partout cette sollicitude de la société des naufrages s'est retrouvée : on ne Ta jamais prise au dépourvu. Personne n'avait songé à l'emploi du chien de Terre-Neuve appliqué à I humanité en péril : la sofjéléa organisé en escouades cet intéressant quadrupède et la dressé
à la pêche des noyés. A quelque heure que Ton sonne à la porle du philanthropique établissement, on y trouve un chien de garde prêt à
sauver quiconque s'enfonce dans la Seine à une demi-lieue de là. Pour peu que le noyé y mette de la bonne volonté, l'animal de service, plongeant à toute profondeur» ira le saisir par le collet de son habit, et le ramènera à terre vert comme un concombre. C'est une pêche pour la Morgue: mais le vertueux terre-neuvien n'en aura pas moins
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rempli son devoir, et la société lui décernera une médaille de sauveteur. Récompenser les belles actions, c'est en propager Texercice.
Parmi les autres habitués de mon salon, il en était un qui partageait le sceptre de Toriginalité avec le membre de la société des naufrages. Celui-ci appartenait à la société de statistique, et il voyait des statisticiens partout. Tous les souverains d'Europe étaient alliliés à la chose : le Grand Seigneur et le pacha d'Egypte, le bcy de Tunis et l'émir du Liban, le kan des Tartares et le schah de Perse, avaient fait acte d'adhésion; aucune notabilité du globe ne reslait en dehors de celte propagande irrésistible. Quelqu'un lui tombait-il sous la main, à l'instant même il songeait à en faire un statisticien. Un étranger arrivait-il à Paris ; violant tous les droits de l'hospitalité, il le relançait, il le traquait dans son domicile, jusqu'à ce qu'il en eût fait un statisticien, et lui eût prodigué les médailles de la société. Le malheureux ne s'était-il pas mis dans la tête d'enrôler madame Paturot!
« Mais oui, madame, lui disait-il, vous faites de la statistique sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. Combien vous fautil de livres de beurre par jour dans votre maison? combien d'œufs? combien de viande? combien de pain?
— Bah ! des comptes de cuisinière, répliqua Malvina.
— Mais, madame, votre cuisinière aussi en fait, de la statistique. Que c'est donc là une belle science ! Quel plaisir de se dire, par exemple : Paris consomme annuellement tant de volailles, tant de gibier, tant de marée; il s'y abat tant de bœufs, tant de veaux, tant de moutons; on y assassine par an tant de personnes, on y dévalise tant de boutiques, on y escamote tant de foulards...
— Jolis commerces! Et vous Irouvez du plaisir à compter tout cela, monsieur le savant?
— Si j'en trouve, madame ! la science est comme le feu : elle purifie tout. Il n'est rien dans l'échelle sociale qui ne soit de notre ressort. Moi qui vous parle, je sais le nombre des grains de blé qui existent dans nos greniers, et, à un franc près, la somme que rapporte annuellement le commerce delà galanterie...
— C'est du propre! Et vous croyez qu'on ne vous refait pas, monsieur le savant: vos grains de blé, je vous les passe; mais le reste, merci. Pour tout voir, il faudraitde meilleures lunettesque les vôtres.»
Évidemment Mnlvina refusait de mordre à la statistique : Tapôtr^
de celte science se rabattit alors sur moi, et parut disposé à me combler de ses médailles. Certes, l'honneur de figurer sur ses listes à côté de têtes couronnées était un avantage inestimable ; cependant il me restait quelques scrupules au sujet de ma compétence. J*avais le préjugé de croire que, pour devenir membre de la société de statistique, il fallait être statisticien, ne fût-ce que d'une manière superficielle.
« Erreur, me dit alors le desservant de la science, erreur pure, cher monsieur Paturot ! Mais si vous le prenez ainsi, il n'y aura plus de société possible. Nous avons eu, par exemple, la société encyclopédique : quel était le but de l'institution? de dîner une fois par mois avec des boyards russes et des magnats hongrois. Alliance gastronomique des peuples ! Un estomac suffisait pour cette fonction sociale et ce devoir de cosmopolitisme. Nous avons l'institut historique qui compte une foule de clercs d'huissiers et de surnuméraires, tous adolescents de la plus grande espérance. Leur grand bonheur est de dire qu'ils appartiennent à l'institut... historique. Cela suffit à ces êtres naïfs qui sortent des mains de la nature. Nous avons la société de géographie, où figurent d'excellents agronomes, et qui découvre la Méditerranée douze fois par an, sous le prétexte que ses hauts titulaires ont pris part, dans leur bas âge, à la campagne d'Egypte.
— Au fait, l'Egypte est du ressort de la géographie.
— Qui le conteste? L'Egypte en est, la Grèce également, le Brésil aussi : ces trois contrées intéressantes figurent dans le bureau ; elles y absorbent l'attention et évincent le reste de l'univers. Règle générale : toute société est instituée pour le bénéfice et l'usage de dix ou douze gros bonnets; le reste n'a plus qu'à passer à la caisse pour verser sa cotisation. Nous vous lancerons dans les hauts emplois, monsieur Paturot!
— Vous êtes trop bon, monsieur.
— Ah! vous ne connaissez rien à la statistique. Eh bien, nous vous mettrons à la tête des travaux : ils ne peuvent qu'y gagner.
— Je ne sais vraiment, monsieur...
— Allons, point d'enfantillage; c'est partout ainsi. Paris compte soixante-dix-sept sociétés savantes, comprenant ensemble six mille cinq cent quatre-vingt-neuf membres, dont l'âge moyen est de vingthuit ans, ce qui prouve que la jeunesse donne beaucoup ; dont la taille nioyonne est de un mètre soixante-six centimètres, ce qui prouve
qu'une stature élevée n est pas le signe d'une vocation scientifique. Pardon, si je fais un peu de statistique ; c'est pour me tenir en haleine.
— Faites, monsieur; j'y prends goût, je vous assure.
— Parmi ces savants, ou prétendus tels, la proportion des cheveux blonds ou cendrés aux cheveux châtains ou noirs est de quarante-trois sur cent, ce qui indiquerait que la nuance la plus prononcée emporte la balance. Les chevelures rouges n y contribuent que dans une proportion de cinq sur cent : je serais fort embarrassé de dire ce que cela prouve. On a découvert dans les rangs de ces sociétés deux mille deux cents verrues, cinq cents surdités, quinze cents myopies, deux cents paralysies, cinquante catalepsies, ce qui prouve que cette classe intéressante n'est point à l'abri des infirmités humaines. Chacun de ces individus consomme par jour, en moyenne, huit hectogrammes de viande de boucherie, deux hectogrammes de poisson, un kilogramme et trois décagrammes de pain, ce qui prouve qu'ils ne se nourrissent pas seulement des lumières que verse sur eux la société. Excusez-moi si je persiste à vous inonder de statistique; j'ai fini.
— Mais, monsieur, je trouve ces détails-là pleins d'intérêt. Tudieu' comme vous pénétrez avant dans les choses !
— Eh ! cher monsieur Palurot, vous ne voyez qu'un coin de la question. Il ne se remue pas en France un petit doigt que la société de statistique n'en soit informée. Nous savons le nombre d'œufs frais qui se dévorent chaque matin, nous avons même pu calculer approximativement le nombre des oiseaux qui peuplent l'air, les poissons qui habitent la mer ; rien dans la création ne se dérobe à notre puissance.
— Ahçà, mais vous m'effrayez! Comment voulez-vous que je me tienne à la hauteur d'un pareil effort?
— Bagatelle! mon collègue, vous vous y ferez : il n'y faut qu'un peu d'assurance. Par exemple, vous dites : il se récolte en Espagne
TROIS MlIililABIM CMQ €K!VTfi MII^UO^S TROIS CENT 1111^14»
GERBES ET DEifllE; de blé. Notez celte demie, elle est essentielle : c'est la pierre de touche d'un calcul méticuleux. Cette demie s'empare sur-le-champ du public. Voyez, dit-il, quelle exactitude! ces gens-là comptent jusqu'aux fractions. El votre chiffre est désormais paroh» d'Evanfrile. Avec vohv rnoilié do frcrbe vous avez conquis plus
de convictions qu*avec les trois milliards. C'est de la plus haute statistique.
— Oui, très-bien pour le vulgaire; mais les connaisseurs?
— Les connaisseurs! vous n'avez qu'un mot à leur répondre: « allez -y voir! » Du diable s'ils iront. Vous avez compté ou vous n'avez pas compté les trois milliards cinq cents millions trois cent mille gerbes et demie de blé. Peu importe; la statistique n'en est pas à cela près. Mais aux contradicteurs, vous dites : « Comptez d'abord, et vous me combattrez ensuite. Jusque-là je vous récuse. »
— En effet, c'est adroit.
— C'est triomphant; jamais ça ne manque son coup. Il n'en est pas un parmi ces sceptiques qui poussera l'indélicatesse jusqu'à faire le voyage de la Péninsule afin d'y compter les trois milliards cinq cents millions trois cent mille gerbes et demie de blé. Restez à cheval sur votre chiffre, et n'en rabattez pas un épi. Vous avez le premier mot, et vous aurez le dernier. Votre détracteur est réduit au silence, et le tour est fait : vous pouvez passer sans danger à d'autres exercices. »
Ces confidences me donnèrent du courage, et je consentis à laisser mettre mon nom sur les listes de la société de statistique, à côté de celui du roi des Français et de tous les souverains de l'Europe. On me décerna la médaille du grand module, et on m'envoya un diplôme où l'on parlait avec emphase de mes travaux. Ce que c'est que le prestige d'un titre! La veille encore je ne croyais pas à ma vocation de statisticien; dès que j'en eus le brevet, ri me sembla que je n'avais pas été autre chose de toute ma vie. Pour justifier l'honneur que l'on me faisait, je dirigeai mes recherches vers un but social et domestique. Personne en France ne s'était livré à un recensement sur les chats, question importante cependant, comme consommation de débris de boucherie, et comme contre-poids à la multiplication des souris. Je résolus de doter mon pays de ce travail, et de combler cette lacune.
En m'affiliant à l'une des sociétés savantes qui couvrent la capitale d'un réseau de cotisations plus ou moins volontaires, je ne savais pas à quels périls je m'exposais. A peine eus-je trahi cet état de mon âme, que je me trouvai circonvenu de mille côtés. Tout le monde voulait m'avoir, on se disputait mon nom; on m'offrait des secrétariats, môme
278 jkkomh: FATUlUrr
des vice-présidences. Quant aux présidences, il n*y avait pas à y prétendre. Tel député en occupait cinq ; tel pair de France six. En général, ces sociétés visent h l'économie; les administrateurs font les choses en pères de famille. Chacune de ces institutions n'ayant pas de quoi nourrir un agent, on a imaginé des espèces de maîtres Jacques qui font les affaires de cinq, six, et jusqu'à huit ou neuf sociétés. Ainsi la morale chrétienne touche la main à l'horticulture; les antiquaires et les séricicoles se confondent dans la même enceinte, et fraternisent dans le même local. Chacun paye ses chandelles à part, et l'agent veille à cette justice distributive.
Une ardeur immodérée de science s'était tout d'un coup emparée de moi. Les diverses branches des connaissances humaines avaient fait irruption dans mon salon, et je ne pouvais moins faire que d'y répondre par une adoption publique. C'était beaucoup embrasser; mais j'avais du loisir et un faible pour les honneurs. Pressé un peu vivement, j'acceptais presque toujours, et me montrais, en matière de cotisation, le plus libéral et le moins regardant des hommes. Dieu sait à combien d institutions je me laissai alors aflilier, et quelle situation encyclopédique je me fis en fort peu de temps!
Ainsi je devins membre des sociétés philotechnique, entomologique, asiatique, phrénologique, philomatique, numismatique, panécastique, géologique, philanthropique, de linguistique et de géographie; des sociétés des antiquaires, de tous les encouragements, de toutes les émulations, propagations et perfectionnements possibles, des beaux-arts, des naufrages, d'horticulture, de l'histoire de France, de l'éducation progressive, des progrès agricoles, de la morale chrétienne; je devins membre de toutes les académies, de tous les athénées, de tous les instituts, si l'on excepte celui de France.
Mes moyens me le permettaient.
DANS LES (lUANDElIUS.
lA IIAI'TK SCU8NCK.
Ces premiers succès me mirent en goût : je sacrifiai au culte de la science. Plus d'une fois je me laissai aller à prendre au sérieux les académies au petit pied, les instituts de pacotille, les athénées et autres inventions à l'usage d'amours-propres en disponibilité. Je paraissais aux réunions, je m'associais aux brigues qui les animaient, je risquais le discours au besoin. Enfin je faisais les choses en conscience.
Pour compléter mon éducation scientifique, je me mis alors à fréquenter les foyers du haut enseignement et des lumières supérieures, le collège de France, la Sorbonne, l'Institut. Il me semblait que nulle part je ne pouvais trouver des notions plus sûres, ni prendre un sentiment plus complet de l'état actuel de nos connaissances. Un coup d'œil jeté sur le personnel de la Sorbonne et du collège de France m'inspira surtout le désir d'en suivre assidûment les cours.
« Quels beaux noms, me disais-je : l'illustre Pierre, le célèbre Paul, le fabuleux Jacques! tout ce qu'il y a de plus élevé en fait de célébrités littéraires, historiques, philosophiques et scientifiques! Il faut que je passe la Seine pour aller jouir de ce spectacle. »
En effet, j'entrepris ce pèlerinage, comme un croyant celui de la Mecque ; heureux de penser que j'allais entendre de doctes leçons de la bouche du fabuleux Jacques, du célèbre Paul et de l'illustre Pierre, les plus beaux noms de France et de Navarre! L'homme est toujours homme : on a beau vouloir se défendre du prestige de la notoriété, juger les choses intrinsèquement, et non sur l'étiquette, malgré soi on obéit à la prévention rommuiu»; on ne sépare jamais complète-
280 JEROME PATUBOT
ment les idées de la personne. Ainsi je traversais le fleuve pour Jacques, Pierre et Paul, et je ne l'eusse pas fait si j'avais pensé que ces grands seigneurs de la science et des leltres se déchargeaient sur des suppléants du soin d'occuper leurs chaires et de distribuer la manne de l'enseignement officiel.
Certes, avec une préoccupation moins vive, j'aurais pu constater que ces suppléances sont remplies avec autorité, avec éclat. L'éloquence française ne pouvait trouver un plus digne interprète: l'histoire ancienne et moderne, la législation comparée et la philosophie étaient représentées fort convenablement. Il y avait dans cet ensemble une sève et une conscience que ne sauraient conserver les professeurs que la politique enchaîne à ses calculs. L'enseignement n'a donc qu'.\ gagner à ces mutations. Eh bien, telle est la prévention humaine, que celte découverte fut pour moi un désappointement. Je ne trouvais pas ce que je cherchais et ce qu'indiquait l'Almanach royal : il me semblait que c'était un vol qu'on me faisait.
« Au moins, me disais-je, s'ils ne remplissent pas la fonction, ils s'abstiennent de toucher le salaire. »
Nouvelle illusion! Si les grands seigneurs de la science et des lettres ne professent pas, ils émargent. Il en est, cela est vrai, qui se montrent plus désintéressés, mais d'autres n'abandonnent guère qu'une portion de leur traitement aux hommes modestes et laborieux qui occupent leurs chaires. Du reste, la Sorbonne et le collège de France abondent en surprises. I^, où sur la foi de l'aRiche on entre pour entendre de l'histoire ancienne, le professeur en est à disserter sur un épisode de la révolution française ; la législation comparée court les champs à la découverte des Whallalas et de l'idéalisme teuton ; l'économie politique dévie vers les canaux et les chemins de fer; les littératures du Nord se perdent dans les sierras espagnoles; les littératures du Midi, dans les fictions Scandinaves et les brumes allemandes. Chacun sort volontiers de sa sphère et pousse des reconnaissances hors de son programme. Pourquoi s'en plaindre, pourvu que l'inspiration ne souffre pas de semblables écarts? Il y a ensuite, au collège de France, une telle prodigalité de cours, que l'embarras du choix fait le désespoir de l'homme studieux. C'est une enceinte polyglotte où l'on passe du turc au sanscrit, de l'arabe au persan, du tarlare mantchou à l'indoslani, du syriaque à l'hébreu, du grec au
DANS LES GIIANDEIJRS. ^s\
cbaldaïque. Quel microcosme! Il ne manque qu'un petit détail :une chaire de géographie. On y enseigne toutes les langues du globe, on se croit dispensé d'y enseigner ce qu'est le globe lui-même. A la bonne heure, le détail vaut mieux que Tcnsemble.
Mes pèlerinages scientifiques ne se bornèrent pas aux établissements universitaires : je devins Tun des habitués des réunions de l'Académie des sciences. C'est un beau spectacle. Chaque semaine les grandes et petites découvertes viennent demander au docle aréopage une sanction qu'envie toute TEurope. Il me sembla bien que de temps à autre on y parlait un peu trop de la coloration des os du canard, des sondeè artésiennes et de la photographie, de la lithotritie et des bateaux à pattes palmées; mais, malgré celte invasion de l'élément industriel et de la chirurgie spéciale, malgré des calculs de forces infiniment trop prolongés, et des équations fatales pour les muscles zigomatiques, il n'en résultait pas moins de tout cela une puissante association de lumières et un théâtre de discussions fécondes. En considération de tant d'avantages , on peut bien fermer les yeux sur quelques écarts et sur quelques puérilités.
J'avais dans l'Institut un ami, un homme desprit qui me mit prpmptement au courant des titres de ses collègues. Dans le nombre, il est des intelligences qui, à une élude spéciale, savent unir un vaste ensemble de connaissances, de l'étendue et de la portée dans l'esprit, le don du style et de la parole. C'est là l'honneur de Tlnstilut, ce qui constitue sa force et imprime de l'autorité à ses travaux. Mais, à côté de ces hommes vraiment éminents, se range la foule des savants médiocres, enrayés dans une spécialité. Mon aimable cicérone les passait gaiement en revue :
«Celui-ci, me disait-il, appartient corps et âme aux entomozoaires ; il a eu la chance de découvrir une quinzième articulation dans ^ un insecte, et des antennes " que personne n'avait soupçonnées avant lui. Voilà ce -^^^^^ qui a fait sa fortune. Il passera à la postérité avec son hyménoptère, sans compter une espèce
JEROME PATUnOT
de scolopendre qui lui a de grandes obligations. Supprimez cet
homme de la communauté humaine, et voilà des scolopendres qui n occupent pas, dans Téchelle des êtres, le rang qui Pc^ leur appartient. Lui seul a pu ['on faire huit genres, douze I sons-genres, sans compter les t.- variétés. Aussi est-il membre de rinstitut, et décoré.
— Très-bien, lui dis-jc. El celui qui est là sur notre gauche, avec son gazon surroreille.
— Celui-ci a trouvé un Irapp, et il en jouit. Sans doute le trapp
existait avant lui dans
' la charpente du globe, mais on ne savait pas au juste dans quelle \h proportion le feldspath '/ et Tamphibole concourent à sa formation. Ce monsieur a paru, et le trapp a trouvé un maître. Pendant cinquante-cinq ans, le trapp et lui se sont trouvés en présence. Enfin noire savant lui a arraché son secret : aujourd'hui il en rend grâce à la nature. II est membre de Tlnstitut, et décoré.
— Ah cà ! et ce chauve, qui se cache là-bas, dans l'angle de la salle?
— Celui-ci a découvert un deuto-trilo-proto-sesquibasique souscarbonate d'iodure éleclro-négatif. A peu près cela, du moins. Première invention. Il a découvert que le protoxyde de manganèse est isomorphe à celui du fer, et son sesquioxyde avec le peroxyde de fer. Deuxième invention. Il a découvert que la substance des végétaux, en p.'îssant dans le corps de Thomme, y conserve son identité, de sorte que nous rendons à la terre, comme engrais, ce qu'elle nous donne comme nourriture. Troisième et sublime invention. Enfin, il a lancé dans le inonde la vache ailificielle, l'un des plus beaux phénomènes
DANS LES GRANDEUnS.
des leiiips inoilernes. Cette vache est un inytlie (jui est censé manger du foin dn Canada et boire de Teau du Jourdain, le tout pour produire du fromage de Neufcliàtel. Dernière et mémorable invention. Vous comprenez que tant de belles choses ne pouvaient pas être révélées impunément. Le savant est donc membre de l'Institut, et décoré.
— Parfoitement! Et le petit maigre adossé à la colonne?
— Celui-ci a perfectionné la respiration des piaules el la manière de s'en servir; il a /' ' ) )
vu de ses yeux d'intéressants végétaux absorber pendant la nuit Toxygène et exhaler l'acide carbonique, tandis que pendant le jour ils décomposaient l'acide carbonique, ex-
halaient l'oxygène et gardaient le carbone. Voilà ce que c'est que d'étudier la nature. Il en aété récompensé; il est membre de 1 Institut, et décoré.
— Mais, dis-je à mon officieux moniteur, il me semble que vous ménagez peu vos confrères.
— Mon Dieu ! je ne me ménagerai pas même, s'il le faut. Entre savants, nous sommes un peu comme les augures ; nous gardons difficilement notre sérieux. Moi, j'ai amélioré le mollusque et complété la monographie du zoophyte; mon voisin a fait faire des progrès à la coprologie, c'est-à-dire, à la fabrication des engrais; mon vis-à-vis a mesuré en mer la hauteur des lames, et envoyé un thermomélographe à quatre mille pieds au-dessous du niveau de la mer. Voilà pourquoi nous sommes tous membres de l'Institut, et décorés.
— Eh bien, mon cher monsieur, tous ces travaux sont utiles.
— Qui le nie? Seulement, voici ce qui arrive. A force de pousser la science dans le sens des spécialîtés> deraCGner les détails, si l'on peut s'exprimer ainsi, on arrive à une sorte de quintessence où tout se décom|x>se. Ea chimie, j'.ii bien peur que nous n'en soyons là, en
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mathématiques aussi. I^e laboratoire et Tabus de Tj jetteront les sciences les plus positives dans les écarts de l'abstraction et dans les régions transcendentales de Tabsurde. D'où cela vient-il? Cela vient de ce que rintelligence tout entière d'un homme, et d'un homme supérieur, est tendue vers un détail, et que, quand il faut s'arrêter, il continue. On veut forcer l'analyse, et tout se disperse en atomes; on croil encore avoir en main quelque chose, que déjà tout s'est évaporé. Tel est l'inconvénient de l'elTort spécial : un moment arrive, où de formel et de fécond qu'il était, il tourne au vague et à l'impuissance.
— Vous êtes sévère, cher monsieur.
— Non; c'est partout de môme : on veut faire porter à une science plus qu'elle ne doit porter. Toujours un peu d'alchimie se mêle à un travail de manipulation : plus d'un, qui ne se l'avoue pas, voudrait dérober son secret au grand Hermès, et, s'il l'osait, se remettrait à la poursuite de la pierre philosophale. L'homme est ainsi fait.»
Tout en causant de la sorte, nous quittâmes l'Académie des sciences; la séance allait finir; et mon complaisant moniteur voulut bien accepter une place dans ma voiture. En passant devant une salle entr'ouverte, il y entendit quelque bruit:
«Venez, me dit-il, nous allons jouir d'un spectacle intéressant. Voici encore des collègues. »
Nous entrâmes; c'était une autre section de l'Institut qui se trouvait en séance, la section des inscriptions et belles-lettres. Les réunions n'y sont pas publiques : c'est une Académie d'intimes; cependant, par égard pour mon chaperon, on toléra notre présence. La discussion était engagée sur la pierre de Rosette, inépuisable sujel de controverse depuis quarante-cinq ans. Le roi Lagide, qui érigea ce bloc de grès, ne se doutait pas du bruit qu'il ferait dans la postérité. Il s'agissait encore cette fois de distinguer entre l'écriture cursive et l'écriture phonétique, compliquées de signes hiératiques à Tusage des prètres de la vallée du Nil. C'est pourtant ce simple bloc qui^ depuis un demi-sièclo, alimente cette discussion : sans lui, on tiendrait la langue de l'antique Egypte pour entièrement morte, et des savants ne se feraient plus adjuger des pensions sous le prétexte spécieux qu'ils l'ont découverte.
« Ceux-ci, me dit mon compagnon, jouent à l'Institut le rôle que le dicton populaire allribue à la cinquicnic roue d'un carrosse. Ils
DANS LES GRANDEUnS. 285
forment une Académie ; ils devraient être à peine une section d'Académie : ils sont quarante, dix suffiraient. A proprement parler, cette Académie n'a pas de physionomie propre. Littéraire, elle se confond avec TAcadémie française; archéologique, elle confine à l'Académie des beaux-arts; scientifique, elle touche par quelques points, tels que la géographie et l'histoire, à l'Académie des sciences et à celle des sciences morales et politiques; c'est presque une superfétation. Quand Bonaparte la créa, il était sous le coup des impressions qu'avait fait naître en lui sa campagne d'Egypte. De là cette importance excessive donnée à l'archéologie et aux travaux de linguistique. Qu'en est-il résulté ? que cette Académie ne sait où se recruter; qu'elle est obligée d'ouvrir ses portes, tantôt à des hommes notoirement médiocres, tantôt à des écrivains qui ont des titres réels sans doute, mais non des titre s spéciaux. Véritable Académie de famille, tout s'y passe sous le manteau de la cheminée. »
C'est ainsi que le membre de Tlnslitut traçait des portraits de genre en parlant de ses collègues. Quand l'assemblée se sépara, il continua cette revue en rapprochant chaque nom de son titre spécial.
c< Voici un Égyptien, deux Égyptiens, trois Égyptiens. Les Égyptiens sont ici en majorité. De ce qu'ils ont fait une macédoine qu'ils intitulent le grand ouvrage d'Egypte, et qui renferme deux volumes sur la flûte à l'oignon et la poterie à l'usage des hiérophantes, ils s'imaginent que l'Académie des inscriptions leur appartient. On voit bien (|ue Bonaparte a passé par là. Mais suivons. Voici un Grec, deux Grecs, trois Grecs, quatre Grecs : la Grèce donne. Si l'on calculait ce que la Grèce antique coûte aux budgets des peuples modernes, on serait tenté de faire un coup d'État et de la supprimer entièrement de la tradition. Ce serait une immense économie. Du reste, la Grèce n'empêche pas les autres pays d'avoir leur petit contingent. Voici un Ilébraïsanl, voici un Persan, voici un Hindou, je crois même. Dieu me pardonne, que voici un Tartare mantchou. A la suite de ces noms arrive pêle-mêle : esthétique, géographie, archéologie, paléographie, numismatique, tout se confond; puis peu à peu nous descendons à quoi? au néant. C'est encore un titre ; la critique n'y peut pas mordre. »
Mon compagnon était en verve de satire, il ne tarissait plus.
« Savez-vous, lui dîs-je, que vous n'êtes pas charitable, et que voui> habilhîz singulièrement la science?
tîhO JEHOME PATUKOT
— C'est que je Taime, me répondit-il; je l'aime malgré le gaspillage qu on en fait, malgré le fatras d'érudition qui la dénature. Je me dis avec douleur, mon cher monsieur, qu'on nous engage dans (les voies fausses et stériles, et que les vanités d'auteur dominent aujourd'hui les progi'ès de l'œuvre. On travaille en vue de l'éclat et du hruit, et non en vue de résultats sérieux. Ensuite, faut-il le dire, nous tombons dans la confusion des langues. On n'invente rien, si ce n'est des mots; on accroît outre mesure le bagage des technologies. Dès lors l'enveloppe de la science est plus que la science même. La philosophie croit avoir fait une découverte plus réelle dans les prédicats et les hypostases, l'objectif et le subjectif, le contingent et le nécessaire, le moi et le non-moi, que dans la définition de son objet, dans l'éducation de la conscience, la liberté de la pensée et l'aspiration vers l'inconnu. Ce qui est trop facile à comprendre parait dangereux ; on veut un idiome à l'usage des initiés, un instrument qui se prête à la divagation et simule la profondeur. C'est toujours l'histoire de Sganarelle et de son latin. Toute technologie outrée n'a pas d'autre but; elle sert de masque à la médiocrité; le vrai talent ne craint pas d'être intelligible. Je vous ai parlé de la philosophie. En chimie, c'est la même chose; en histoire naturelle, aussi; en médecine, également. Enfin, dans toutes les branches, la technologie procède par envahissements, elle gagne du terrain comme les plantes parasites; et, si l'on n'y prend garde, elle étouffera la science. »
Cette conversation nous avait conduits jusqu'à la porte du savant; la voiture s'arrêta. Il descendit, et, après l'avoir salué, je me fis reconduire chez moi, un peu revenu de l'infaillibilité des connaissances humaines, et commençant à tenir pour suspecte l'autorité de leurs interprètes.
DANS LES (;RANDEUnS.
2Sr
i.KS voY.\r.Kt'i:s opncii i,s.
Il est des mortels dont la vie est douce et heureuse : tel était celui qu'Oscar m'amena un jour. Quand un simple citoyen veut voyager, il n'a pas deux manières de s'acquitter de cette fonction sociale. Qu'il roule en diligence ou en chaise de poste, il a besoin de fonds pour payer ses frais de route. Les administrations des messageries et des bateaux à vapeur ne le transportent pas gratuitement. Il faut de l'argent pour les tables d'hôtes, de l'argent pour la chambre d'auberge; il en faut pour les facteurs, pour les gardons, pour les commissionnaires, sans compter les excédants de poids dans le bagage. C'est une jouissance fort chère que celle des voyages; elle ne s'exerce qu'à titre onéreux.
L'ami d'Oscar avait renversé les ternies d'une situation acceptée par tout le monde : les voyages ne lui coûtaient rien; au contraire, ils lui rapportaient. Par un tour de force inexplicable, si l'on ne savait à quel point le budget a des mœurs simples et des relations naïves, il était parvenu à mettre sur le compte de l'État ses frais de déplacement depuis la malle-poste jusqu'à la note de l'hôtellerie. Encore ne tenait-il pas le gouvernement pour quitte à son égard, et exigeait-il de temps en temps quelques récompenses. Je ne fais aucune allusion à la croix d'honneur. Souvent des frégates mirent à la voile pour transporter sa personne, et des bateaux à vapeur chauffèrent leur machine afin de lui procurer les agréments d'une lournée de plaisance.
Partout les consuls se mettaient à ses ordres, partout les ambassadeurs le couvraient d'une protection illimitée.
Quel était donc, me direz-vous, ce prince, ce magnat, ce lord, ce palatin, ce margrave, ce boyard, ce seigneur? Tout bonnement un archéologue, un dénicheur de pierres frustes. S'il n'avait pas invenlo le voyage aux frais de l'État, il l'avait singulièrement perfectionné. On pouvait, en toute assurance, le nommer le roi du genre. Avant lui, l'itinéraire payé des deniers du budget était assez connu, mais cela se faisait timidement, sans aplomb, sans grâce. On avait l'air do regarder ces missions comme des faveurs subreptices, déguisées sous le nom spécieux d'intérêt de l'art. Si les fonds ne s'en dévoraient pas moins, c'était a l'aide de procédés bien peu dignes de la civilisation moderne.
Le grand Trottcmard changea tout cela; il éleva le voyage aux frais de l'Etat à la hauteur d'une institution publique ; il en fit une puissance qui s'avouait, qui avait la conscience de sa valeur. Non-seulement il ne pratiqua plus la chose à la dérobée et presque honteusement, mais il s'en glorifia sur toutes les colonnes de la publicité, se composa une parure des kilomètres (ju'il parcourait, des pays qu'il ne visitait pas, des mœurs qu'il n'observait guère, des inscriptions qu'il déchiffrait peu, et des temples dont il ne retrouvait pas la place. Voilà ce que le grand Trottemard fit pour le voyage officiel ; il est vrai que la leçon ne fut pas gratuite.
liC procédé du grand Trottemard était des plus simples; et aujourd'hui qu'il est connu, on s'étonne que l'humanité soit restée si longtemps à le découvrir. Un matin à son lever, l'archéologue superlatif se disait en se grattant la tête :
« Il me semble que j'éprouve le besoin d'aller découvrir un temple dans le Péloponèse; oui certes, ajoutait-il, et pour la plus grande gloire de l'art. Pour peu qu'on veuille y mettre le prix, j'irai conquérir ce temple. »
Là-dessus il se culottait et allait faire part de son idée au ministre de l'instruction publique. Celui-ci essayait de décliner l'honneur de ce nouveau monument, en objectant que le budget français avait déjà payé soixante-quinze ruines introuvables dans le même Péloponèse ; le grand Trottemard ne se laissait pas déconcerter pour si peu. Il faisait attaquer le ministre par cinq députés et dix-huit pairs de France, et
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Voici un llébraîsaiil, ^oici un Persan, voici un Hindou... voici néne un Tartare ilaulchon
DANS LES (JHANDEUUS. 28»
la chasse au monument était ordonnée avec les moyens à Tappui. Les malles-postes et la marine de TÉtat devaient conduire sur les lieux l'archéologue, et les fonds lui étaient prodigués sous couleur de fouilles et d'excavations.
A. peine investi officiellement, noire héros, au lieu de fuir la publicité, allait au-devant d'elle, et envoyait aux journaux la petite note suivante :
« Eiitiii le miuislère a fuit quelque chose puur les arts, el nous ue pouvons que Peu <( fëliciler. Il vienl de confier an grand Troitemard une mission de l:i plus grande iin- « porlance. Ce savant doit alliT dans le Pëloponèse découvrir un temple de Junon. Nos « sympathies sont acquises à celte superbe entreprise. Trois dessinateui-s sont attaches (( à Texpédition. )>
Voilà ce qui s'appelle lancer un temple. Ce n'est pas tout. Dans chaque ville importante, en France et à l'étranger, notre héros s'arrêtait, ne fût-ce qu'une heure, pour libeller quelques lignes et les envoyer aux journaux de la localité. On y lisait :
a Le grand Trottemard vient de passer dans nos nmrs. On sait que cet illustre voya- « geur se rend dans le Pëloponèse afin d'y découvrir uu temple pour le compte du « gouvernement français. )>
Ce petit avis suivait Trottemard le long de la roule, comme le remous suit le bâtiment. On pouvait le lire à Lyon, à Marseille, à Naples, à Malte, à Syra. Ainsi le bruit que menait l'archéologue s'accroissait en allant, et prenait des forces à mesure que se déroulait Tentreprise. C'est surtout dans ce travail de la notoriété, dans cet art de tenir l'attention en haleine, qu'excellait le célèbre voyageur. Qu'il y eût des temples au Péloponèse ou qu'il n'y en eût point, ce n'était pas la question : l'essentiel était de trouver des journaux disposés à célébrer les mérites de la caravane entretenue aux frais du budget .français. En retour des sommes allouées, il fallait bien donner signe de vie, et justifier par le zèle les subsides ofliciels. Le laisser-aller n'est permis (ju'aux ambassadeurs de Perse.
Mais c'est sur les lieux mêmes que le grand Trottemard déployait toutes les ressources de son génie. Trois mois après son départ, on [ïouvait lire dans un journal la lollre suivante, premier nionumeni dï» la campagne archénlogique :
« Sources de rifyblagoastos, 3 jain . . .
(( Mon ami, nous sommes arrivés en plein Péioponëse et sur le théâtre de nos opé- « rations. Voici quarante-trois nuits que je dors à la belle étoile, sous ce ciel de la <( Grèce toujours étoile et serein. Je ne saurais te rendre les émotions que j'ai éprou- « vées en foulant les champs de bataille d'Epaminondas et le sol auquel se rattachent « tant de traditions. Le pays est si pauvre et si désert, qu'à peine avons-nous pu nous a procurer, pour notre ordinaire, quelques figues et de Teau potable. C'est pourtant « ici, me dis-je souvent, qu'est le berceau d*unc civilisation, mère de la nôtre, le prett mier foyer d'où les arts et les sciences rayonnèrent sur le monde. Dans ma caravane, « trois hommes ont la fièvre, et moi-môme j*en ai ressenti quelques accès.
(( Nos travaux avancent ; quelques indices d*un temple se sont révélés à nos éclai- « reurs à trois kilomètres d'ici ; je fais lever mes tentes pour aller à sa découverte. <( J'espère pouvoir doter ma patrie du monument que je lui ai promis.
« Trottemard. »
Quinze jours après, une deuxième Teuillc recevait la suite de celte communication, et insérait l'extrait suivant:
a Des sommets du mont Krakoussos, S juillet.
(( Je croyais tenir le temple demandé, mais il nous échappe encore. Ce n'était qu^une (( hutte de chevriers. Cependant un klephte égaré m'annonce positivement que dans la. (( direction de l'E. 1/4 N.-E. je dois trouver un temple qui fera positivement mon affaire. (( Je plie bagage et marche dans celte direction. »