‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale (volume 4)Chapitre 40 sur 43 · B JEROME PATUROT · texte numérisé non relu

B JEROME PATUROT

En effet, pour repondre à ce bon procédé, je mis une discrétion exemplaire dans mes évaluations; cependant elles s'élevaient à vingt-deux mille francs.

«Vingt-deux mille francs, c'est parfait; vingt-deux mille francs, vous les aurez, monsieur.

— Cependant, ajoutai-je, si vous voulez ne donner que vingt mille francs pour plus de sécurité, j'y souscrirai.

— Non, monsieur Paturot, ce sera vingt-deux mille francs, me répliqua-t-il avec le plus aimable sourire ; l'affaire n'aura lieu qu'à cette condition.

— Vraiment, monsieur, on n'est pas un plus galant homme que vous.

— Malheureusement, monsieur Paturot, ajouta le capitaliste en roulant des yeux attendris et laissant échapper un soupir étouffé, vous venez un peu tard. J'ai prêté hier cinquante mille francs à un fils de famille en train de se ruiner. Il ne me reste que six mi lie francs en caisse. Il faudra attendre trois semaines pour le reste. Quel dommage!»

J'éiais joué : le drôle savait que je ne pouvais pas attendre : il m* avait ainsi conduit peu à peu jusqu'à la limite c^e mes propositions sans se livrer, sans démasquer ses batteries. Je voyais que nous allions retomber dans les vieux moyens de comédie. Mais qu'y faire, hélas ! Six mille francs en numéraire, c était quelque chose ; j'attendis le choc de pied ferme.

« Cependant, monsieur, poursuivit-il d'un ton plus sérieux , si quelques marchandises d'un débit très-courant pouvaient vous convenir pour les seize mille francs qui complètent votre somme, nous verrions à en finir tout de suite. »

C'était là le nœud du marché, une réminiscence de Molière. Je me voyais déjà obligé de choisir entre le fourneau de brique, fort utile à ceux qui sont curieux de distiller, et la tenture de tapisserie représentant les amours de Gombaud et de Macce /j'avais à me charger des mousquets garnis de nacre de perle, du lézard empaillé garni de foin, du troumadame et du luth de Bologne, Eh bien, il y a dans la vie des moments de vertige tels, que ni la réflexion, ni la honte d'être dupe, ne peuvent arrêter un homme. Le capitaliste d'Oscar connaissait ses justiciables ; il vit que je lui appartenais.

Nous nous levâmes, et il me conduisit dans ses magasins; la maison

entière était un bazar; tous les étages étaient encombres d'objets de pacotille, de marchandises hétéroclites, d'articles de bric-à-brac. Le propriétaire paraissait fier de ce magnifique assortiment.

« Monsieur Paturot, me dit-il en reprenant son air affectueux, vous êtes député; vous avez droit à tous mes égards. J'ai souvent fait des affaires avec des députés , même avec des pairs de France ; je suis connu des hommes d'État. Beaucoup de procédés, voilà mon titre; les personnes qui traitent avec moi s'en souviennent. Voyez, poursuivitil en me montrant la plus abominable collection de camelottes qui ait

jamais paru sous le ciel, voyez, choisissez là dedans. Je ne vous impose rien, ni les prix, ni les articles. Voici une partie de cages d'oiseaux d*un goût charmant, dont un spéculateur m*a oiïert hier cinq mille francs, pour les expédier aux Canaries ; je vous céderai cela pour quatre mille francs. Voici des tuyaux de pipe qui prennent chaque jour de la valeur par suite de l'accroissement du nombre des fumeurs : trois mille francs; c'est pour rien. Voici douze cents casquettes de loutre, six cents bottes à l'écuyère, deux mille boîtes de pains à cacheter, trois cents polichinelles, cinquante-six mille curedents en bois des Iles, huit cents emplâtres de poix de Bourgogne, cent deux mille pois à cautère accompagnés de trois mille serre-bras, sept cents souricières en fer galvanisé, huit mille pinces à épiler, onze cents accordéons, mille flûtes à l'oignon, cinq cents daguerréotypes, dix-huit mille statuettes complètement nues...

— Assez, lui dis-je, étourdi par ce bruyant inventaire. Je vais choisir mon lot.

— A votre aise, monsieur Paturot, je vous laisse : vous êtes maître de mes richesses, disposez-en comme bon vous semblera. »

J'achevai cette triste affaire : en retour d'un gage réel, je pris des valeurs imaginaires, des cages d'oiseaux, des cure-dents, des souricières, des accordéons. Je ne voyais dans tout cela que les six mille francs que j'allais recevoir.

C'est ainsi que j'amoncelais un orage sur ma tête; enfin il éclata. Un jour l'argent manqua pour parer à un payement : ma signature resta en souffrance; les protêts se succédèrent coup sur coup; le bruit de ma déconfiture fut bientôt public. Je tins bon encore ; j'espérais épargner à mon nom la tache légale, et éviter la déclaration de faillite. Mes plus forts créanciers étaient bien disposés en ma faveur; on me plaignait, on promettait de me secourir. Seul le capitaliste d'Oscar se montrait intraitable et nie poursuivait à outrance : quoique nanti, il se prétendit à découvert, m'enlaça dans une procédure habile et expéditive, et avant que j'eusse pris mes mesures, obtint une contrainte par corps. Avec plus de sang-froid, j'aurais pu chicaner et gagner du temps; malheureusement ma tête n'y était plus, elle succombait à tant d'épreuves. Il fallut donner ma démission de chef de bataillon et de député; je restai nu et dépouillé sous le coup d'un jugement exécutoire. Les usuriers connaissent le prix du temps : dès

que les pièces furenl en règle, les gardes du commerce investirent mon domicile. Je fus épié, surveillé, saisi à Timproviste, et conduit à la prison de Clichy. À peine eus-je le temps d*embrasser Malvina, que je laissai en proie au désespoir.

Quand on arriva devant cet asile de douleurs ignorées, où la loi donne tort à l'imprudence et raison à Texploitation, il est impossible de se défendre d'un sentiment d'angoisse et d'amertume. La prison n'est pas sombre par elle-même; sa situation, qui domine Paris, la vue de quelques jardins environnants, le bâtiment, d*un aspect moderne, n'ont rien qui repousse : mais est-il de belles prisons? D'ailleurs, les greffiers, les guichetiers, les grilles, les verrous, sont là pour rappeler le captif à cette douloureuse réalité que l'on nomme l'emprisonnement. Nulle part, il n'est plus navrant pour le cœur, plus lourd à la pensée. Dans la vie du malfaiteur, la prison occupe une place; il s'y est préparé, façonné de bonne heure ; il la quitte sans joie, il la retrouve sans chagrin. Il a attaqué sciemment la société; la société se venge et le séquestre comme un être dangereux ; c'est bien : des deux parts on est quitte. Mais la prison pour une dette d'argent, voilà où se trouve la véritable torture. Que les hommes frappés ainsi aient été conduits so\is les verrous par l'imprévoyance ou par le besoin, la prison n'en est pas moins un coup de foudre pour eux, une peine à laquelle rien ne pouvait les disposer d'avance. Entre eux et leur famille s'élèvent désormais des grilles qui n'admettent que des rapports limités et insuffisants. Ces pauvres captifs tiennent au monde par tous les liens qu'il crée et qu'il honore; ils ont des femmes et des enfants dont ils sont les seuls soutiens, et l'emprisonnement atteint, condamne, tue souvent ces enfants et ces femmes. Ce n'est pas là seulement une torture pour le captif, c'est une grave responsabilité pour la société.

L'emprisonnement pour dettes est une rigueur difficile à justifier, un legs des temps barbares. A part quelques exceptions, elle se réduit toujours à ceci : demander à un homme de l'argent et le mettre dans une situation où il ne peut en gagner. Pour juger la contrainte par corps, il suffit d'être allé une seule fois dans son temple; il suffit de voir qui elle frappe, et au profit de qui. Dans un ordre un peu élevé de relations financières personne n'en use, si ce n'est à l'état de gageure. Restent donc alors, d'un côté, comme victimes, des fils

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de ramillc, des pauvres ouvriers, des hommes qui ont livré légèrement leur signature, des gens du petit commerce ; de Tautre, comme incarcérateurs, des escompteurs sans pitié, des usuriers implacables ou des créanciers que la passion anime. Par une bizarrerie qui n*a pas été assez remarquée, la contrainte par corps n* atteint pas la classe en vue de laquelle elle a été surtout maintenue. C'est pour des actes et des engagements de commerce qu'elle est instituée, et la prison pour dettes ne renferme que très-peu de commerçants. Quand ils y entrent, c est pour y passer; la remise d'un bilan suffit pour qu'un sauf- conduit les délivre. Il ne reste donc dans cette enceinte que des hommes victimes d'une fiction, des malheureux frappés comme commerçants, et qui ne le sont pas.

Quand je pénétrai dans mon nouveau domicile, je fus effrayé d'y rencontrer surtout des hommes appartenant évidemment à la classe ouvrière. C'est là le gros des détenus, ce qui fournit à la prison le plus fort contingent. On y trouve des menuisiers, des ébénistes, des revendeurs, des marchands en détail ; enfin, les petits commerces et les petites industries de Paris. Dans celte classe de détenus les sommes qui ont motivé l'incarcération sont toujours très-minimes, trois cents, quatre cents, cinq cents francs, que les frais d'huissiers et de procédure portent souvent au double. En enlevant à ces hommes la faculté de travailler, on leur a tout ôté, on a privé le ménage de pain, la famille d'asile. Aussi, ces infortunés se promènent-ils tristement dans la salle commune, honteux de leur désœuvrement, et avec la conscience des souffrances qu'il occasionne au dehors de cette enceinte maudite. On s'est trop habitué à regarder Clichy comme le purgatoire de quelques enfants prodigues qui y expient leurs fautes entre le Champagne et leurs maîtresses. C'est là le moindre élément de la contrainte par corps : la prison pour dettes est l'asile de la privation et de la faim, et non de l'insouciance et de la débauche.

Qui croirait que, même dans cette enceinte, l'exploitation ait pu établir son siège? Cela est pourtant. Voici des hommes réduits à donner leur corps comme gage, et qui, faute d'une rançon, subissent les peines de la servitude : certes, c'est là une déclaration de misère difficile à décliner. Il y a des exceptions peut-être, mais, pour la masse, le dénûment résulte de l'incarcération. Eh bien, on trouve à gagner quelque chose sur ces malheureux. La loi, prévoyante à demi, a voulu

que le créancier déposât trente francs par mois au greffe de la prison pour être appliqués aux aliments du débiteur ; elle a oublié d'ajouter qu'aucune réduction ne pourrait êlre opérée sur cette insuffisante subvention. Or, voici ce qui arrive. L'Etat assure aux prisonniers le logement, mais non le mobilier et les objets de literie. On n'a une couchette que moyennant un prix de location. Où la spéculation ne se glisse-t-elle pas? Le captif paye donc Tusage du lit, des matelas, des chaises, des tables, des armoires, et les vingt sous se réduisent ainsi à quatorze ou seize sous, ou mieux soixante et dix ou quatrevingts centimes. Soixante et dix centimes par jour, voilà quelle est la haute paye du peuple qui habite Clichy. Ces soixante et dix centimes supportent encore les bénéfices de la cantine. Quant au reste, il appartient aux fournisseurs du mobilier. L'eau même ne coule pas pour tout le monde à Clichy; on l'y vend. L'État devrait se montrer plus généreux vis-à-vis de gens qui payent de leur corps le droit de passer* pour dénués de ressources.

Comme on le pense, j'arrivais là dans des conditions exceptionnelles. Par mesure de précaution, j'avais mis quelques pièces d'or dans mes poches, et à cette vue, le troupeau de guichetiers s'inclina profondément. Je ne marchandai sur rien, et distribuai à droite et à gauche des largesses qui me firent prendre pour un lord anglais. On me donna à choisir entre les cellules; j'arrêtai la plus propre dans les étages supérieurs. De là je dominais la ville entière et une portion de l'ancien jardin de Tivoli. Le panorama était magnifique; les barreaux seuls assombrissaient la perspective. Je veillai à ce que le domicile que me fournissait l'État n'offrît rien de trop repoussant au premier aspect. Malvina allait venir ; je voulais ménager sa sensibilité. Je me mis au courant des habitudes du lieu, je visitai le jardin, la salle commune, le restaurant, enfin tout ce que Clichy offre de curieux et d'utile. Au bout d'une heure de séjour j'étais déjà un hôte acclimaté à cette résidence.

Ainsi toutes mes gloires m'avaient conduit là, au milieu de cette population souffrante et déshéritée. Etait-ce la peine de monter si haut pour aboutir à une semblable décadence? Je n'ai jamais été un grand philosophe; mais Clichy donnerait de la philosophie aux esprits les moins méditatifs. En jetant les yeux sur cette immense ville qui se déroulait à mes pieds et m'envoyait des bruits confus, involontaire-

ment je songeais au rôle que j'y avais joué; je repassais dans ma mémoire celte marche rapide dans le chemin des grandeurs, mon élection comme capitaine, puis comme chef de bataillon de la g^arde citoyenne, ma candidature électorale, et le succès qui l'avait couronnée, ma situation financière et commerciale si longtemps brillante, les fêtes dont j'étais l'ame, la phalange d'artistes et de savants qui venait de perdre en moi un Mécène, mes efforts dans la carrière oratoire, et l'insaisissable moment où j'avais failli devenir sous-secreUiire d'État. Quels souvenirs, et en quel lieu !

Pour me tirer de ce rêve, il me suffit de jeter les yeux autour de moi, dans ma cellule de huit pieds carrés, d'y voir cette cruche d'eau, compagne obligée du prisonnier, l'étroite couchette garnie d'un matelas, la chaise boiteuse et la table de sapin qui composaient toul le mobilier. Ce retour vers la réalité remplit mon cœur d'une douleur qui n'était pas sans charme. J'avais abusé delà fortune; je devais m'aliendre à l'expiation.

EN PKISON. «5

CLICHY. — LA VISITE DU l»IiILAMIIJ«OPE. — LE WONT-DE-IMETE .

11 existe, dans le cercle des relations sociales, une foule d'exploitations qui ne pèsent en général que sur les hommes éprouvés par l'adversité. Les riches y échappent ou ne les subissent que volontairement; les classes aisées, les existences régulières n'en sont point atteintes. Le malheur seul reste donc le principal aliinent de plusieurs industries, à partir de Tescompteur pour arriver au geôlier, en passant par rhuissier et le garde du commerce. Il faut que tout ce monde vive sur les positions embarrassées, les impose et les aggrave. Dès qu'on a descendu le premier degré de cette échelle fatale, on est livré à des mains qui, de charge en charge et d'expédient en expédient, conduisent infailliblement un homme à l'abîme. Vraiment la société n'a pas assez d'entrailles pour les êtres qu'atteint une sorte de déchéance ; elle est tenue à plus de protection et plus d'appui envers ceux qui tombent; elle devrait empêcher qu'on ne partageât ainsi leur dépouille. La chute est assez lourde et l'expiation assez cruelle pour qu'on n'y ajoute pas les tortures de l'exploitation la plus ingénieuse et la plus raffinée.

Sans rien dire ici qui puisse blesser aucune classe, et en rendant justice à ce qu'il y a d'honorable dans toutes, il suffit de jeter un coup d'œil sur ce qui se passe au vu et au su de chacun. Dans les termes les plus ordinaires, et surtout pour les sommes modiques, une dette se double par les frais de procédure, et celui qui avec deux cent cinquante francs se serait libéré avant toute poui*suite, ne voit guère

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lever son ccrou à moins de cinq ccnis francs, quand les choses en sont allées jusqu'ri rincarccralion. Les efTorls désespérés qu'il a faits pour éluder la captivité ou pour en reculer le moment sont autant d'ajouté aux difficultés et souvent à Timpossibilité de la délivrance. On a vu quelquefois les charges s'élever dans une proportion plus forte encore, en dépit de la surveillance des magistrats et même des prescriptions de la loi. Sous le poids d'une servitude corporelle et d'un embarras de position, un homme ne conserve jamais l'idée bien nette de son droit, et devient presque toujours une victime résignée; il ne se défend plus, il s'abandonne. Ce serait alors que la tutelle publique devrait intervenir d'une manière plus efficace, couvrir ces malheureux et les arracher à l'exaction. Des mesures bien simples suffiraient pour cela : un larif de frais extrêmement modéré et une pénalité rigoureuse contre les hommes qui, en y dérogeant, essayeraient d'abuser de l'infortune. Avec une réforme dans ce sens et quelques exemples sévères, la chasse donnée au malheur n'aboutirait plus à une curée.

J'étais à peine installé à Clichy, et déjà les plaintes de la population qui l'habite frappaient mes oreilles. J'avais pu voir que, pour y vivre convenablement, il faut avoir constamment l'argent à la main : les millionnaires seuls s'y trouvent commodément et avec toutes leurs aises. Au moindre détail est attaché un salaire; on ne porte pas de la geôle un journal, une bouteille de vin, une lettre, quoi que ce soit, sans qu'il y ait un factage attaché à ce service. Faire Iranssuder les poches du prisonnier, de manière à ce qu'elles restent complètement à sec, voilà quelle est la grande afftiire de la hiérarchie des guichetiers. L'administration ne devrait pas souffrir qu'un pareil mobile dominât, même dans une prison pour dettes : elle est tenue à plus de générosité et de grandeur; elle devrait se refusera ces tarifs intérieurs qui ne sont qu'une exaction régularisée, et faire en sorte qu'une peine corporelle, subie dans un intérêt plutôt individuel que social, ne s'aggravât point de charges pécuniaires, que le plus grand nombre des prisonniers ne peuvent supporter sans douleur. L'administration, en outre, devrait être humaine. Dans toutes les prisons de malfaiteurs se trouve une infirmerie, où des soins leur sont assurés ; il n'y a rien à Clichy qui mérite ce nom. Les maladies y sont rares, dira-t-on; cependant plusieurs prisonniers y sont morts; ce qui prouve que l'on

peut y loiluber malade. Les créanciers sont intéressés à la santé de leur gage, et puisque la loi leur rend le service de le séquestrer, il est du devoir de l'administration, ne fût-ce qu'à ce point de vue, de ne pas le laisser périr.

J'avais passé près de vingt-ijuatre heures à Clicliy, sans que personne fût venu m'y voir, et, de la part de Malvina, un si long retard m'étonnait. Je n'accusais pas son cœur; mais je craignais quelque nouvelle catastrophe. Tant de secousses avaient ébranlé mon cerveau, que les idées les plus sombres l'assiégeaient. Seul dans ma cellule, les coudes appuyés sur la table, et tenant ma tête à deux mains, je me laissais aller à un profond désespoir, quand un bruit me réveilla. C'était elle, c'était ma femme; elle se jeta à mon cou, les yeux inondés de larmes :

c< Mon Jérôme, s*écria-t-elle, enfin je t'ai rejoint; ça n'est pas malheureux. Oh ! ces cerbères de porte clefs ! j'ai cru que je n'en finirais

pas. Tiens, que je t* embrasse encore, mon homme, ajonla-t-clle en se jetant dans mes bras. Vrai ! j*ai pense mourir deux cent cinquante fois depuis hier. J'en pleurais des ruisseaux de larmes. Toi ici! Dieu ! si ce pauvre oncle vivait! »

Elle sanglotait, et disait tout cela d'une manière entrecoupée, eu m'embrassant et s' essuyant les yeux.

« Oui, Malvina, voilà où je suis venu aboutir, à Clichy ! La le<;on est rude : plus d'amis, plus personne.

— Et la Femme donc, Jérôme ! Pourquoi oubliez- vous votre femme, monsieur? Il ne faut pas m'en vouloir, mon ami : je suis venue deux fois hier, mais porte de bois. Passé trois heures, plus d'entrée. Ça n'est pas tout : pour arriver ici, il faut un permis de la police, rue de Jérusalem, au fond de la cour, un particulier roide comme un clou. J'y vais le soir ; ce monsieur était parti pour aller dîner avec madame son épouse. Ça a des femmes, à ce qu'il parait. J'y retourne ce matin; autre ennui. Une heure de queue, mon homme, comme à la Porte-Saint-Martin; la prison donne, il faut croire. Enfin le respectable employé me délivre mon affaire. Tu n'as pas d'idée de cet air rogue : à empailler, quoi!

— Pauvre chérie, que de mal je te donne!

— Tu crois que c'est tout. J'arrive ici à la porte en deux temps ; trois francs la course; le fiacre brûlait le pavé, un cocher de choix. Je montre mon permis, et je file vers le guichet. Ah bien oui! — Madame! qu'on me dit, madame! — De quoi? que je réponds, je vais voir mon mari avec l'assentiment de Taulorilé. Vous ne connaissez donc pas la signature de vos chefs. — Si fait, madame, mais il y a une formalité à remplir ; veuillez passer dans le greffe. — C'est bien, que je réplique ; seulement dépêchez-vous.

— A-i-on vu vexation pareille?

— Tu n'y es pas encore. J'entre, et je vois venir une femme qui me passe les mains sur le corps, sous le châle, sur le..., enfin, partout. A-t-on vu une horreur pareille? On me prenait pour de la contrebande.

— Ah! je devine, on voulait voir si tu n'entrais rien de prohibé, de l'eau-de-vie ou autre chose.

— Prohibé ou non, j'ai administre à la commère une poussée donl elle se souviendra. Tàter une femme ainsi : vilaine malhonnête!

— Tu te seras fait quelque mauvaise affaire, ma pauvre Malvina.

— Du tout, du tout; elle a eu sa poussée. Maintenant elle ira se plaindre au roi si elle veut; il ne la lui enlèvera pas.

— C'est le règlement de la prison.

— Je te dis qu'elle a eu sa poussée, et que si tout le monde lui en donnait autant, ça la dégoûterait du métier, la commère. Voilà.

— Toujours la même, cette Malvina. On peut le dire : loi, les grandeurs ne t'ont point changée.

— C'est bon, flatteur! Mais parlons sérieusement. Jérôme, il faul sortir de cet antre, il faut en sortir.

— J'y ai songé depuis hier, chérie. En prison, il n'y a que la ré-

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flexion de libre : aussi se donne-telle carrière. II n'y a pins à reculer, mon enfant : le nom des Paturot est destiné à une dernière épreuve. Je remettrai mon bilan, c'est le seul moyen qui me reste. Il est tout dressé; tu le feras porter demain au tribunal de commerce.

— Et quand sortirais-tu, Jérôme?

— Dans quelques jours, Malvina, avec un sauf-conduit du juge : un huissier viendra lever Técrou.

— Dans quelques jours, pas plus tôt : tu resterais une semaine dans cet enfer ! Ça ne me va pas !

— Comment faire?

— Écoute, Jérôme, tu as (on moyen, suis-le; moi, mon homme, j'en ferai à ma tôte. Ces murailles me tombent sur les épaules ; je ne te dis que ça. Embrasse-moi vite, que je file : j'ai des affaires en ville, vois-tu. Adieu, mon pauvre mouton, adieu ! Et soyez sage surtout; ne vous émancipez pas trop, ajouta-t-elle, en me tapotant les joues.

Elle disparut comme une biche, et de toute la journée je ne la revis pas. Je savais qu'elle s'occupait de moi, cela me consolait. J'essayai de me mêler au mouvement de la maison, je descendis au billard, dans le cabinet de lecture, dans la grande salle commune, où se confondent les prisonniers. Tout respirait la tristesse; l'odeur même du local avait quelque chose de nauséabond. Cependant, ce jour-là il était facile do remarquer un air de propreté inaccoutumé. On attendait la visile d'un phiinnthropo connu qu'accompagnait le préfet de police. Dans ces occasions, la sollicitude des directeurs des prisons prend tout à coup un ressort extraordinaire. Ils se souviennent du procédé dePotenikin, et des villages postiches dont il sema l'itinéraire de Catherine de Russie. Par le môme coup de baguette, les directeurs redorent et vernissent la cage de leurs administrés, et s'efforcent de donner à la prison un air de luxe et de fête. Les visiteurs trouvent que c'est là un séjour cliarmant dans lequel on doit nécessairement se plaire : ils félicitent le directeur, et tout est dit. Une note hyperbolique, insérée dans les journaux, complète l'inspection; après quoi on passe à d'autres prisons et à d'autres exercices.

Le philanthrope (|ui devait accompagner le préfet de police est un homme qui s'est fait en ce genre une réputation européenne. Toutes les maisons de détention le connaissent; les bagnes ont longtemps

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relenli do ses louanges. On lui doil l'amélioration du scélérat au point de vue du lele-à-tête et de rinlluence personnelle. Quand il avait gardé un forçat ou un reclusionnaire pendant une demi-heure seulement, il le renvoyait parfaitement amélioré. Ce malfaiteur pouvait désormais prétendre à tout; il avait droit au prix Montyon. Le philanthrope comptait dans sa vie une multitude de conversions éclatantes : il avait peuplé les bagnes de moralistes qui lui étaient dévoués, et qui y propageaient ses leçons. Jamais spectacle plus édifiant ne fut offert dans Tasilc du crime. De quelque attentat qu'un homme se fût rendu coupable, assassin, parricide, peu importe, entrepris par le philanthrope, il cédait, et donnait dès lors Texemple de toutes les vertus. Les natures les plus rebelles furent ainsi domptées, et il y eut im instant où les âmes pures étaient en si grand nombre dans les bagnes, qu'en comparaison la société paraissait peuplée de chenapans. C'était un danger très-grave. Pour le conjurer, il fallut prier le philanthrope d'améliorer moins complètement le détenu, alîn que la société n'eût pas autant à rougir.

Le philanthrope se rabattit alors sur l'alimentation du prisonnier, et chercha par quelles substances il pourrait se rendre agréable à cette classe intéressante de la société. Le potage de ses protégés se composait communément, soit de bœuf ou de porc salé, soit de bœuf ou de porc frais accompagnés de haricots: nourriture insuflisante! inhumanité gratuite ! On avait sous la main les éléments des meilleurs consommés, des gélatines les plus substantielles, et, avec cette barbarie qui caractérise les industriels, on en faisait de petits sifllels, des jeux de dominos, des becs de parapluie et autres ustensiles peu pénitentiaires. Le philanthrope exécuta une rafle générale sur ces objets d'art, et les convertit en potages et bouillons alimentaires. Les détenus moururent d'inanition, mais bénirent leur ami ; c'était encore une manière de les amender. Depuis ce temps, le philanthrope vit partout des soupes salutaires et économiques; il en vit dans les vieilles casquettes et dans les collets des habits, il en vit dans les feutres des chapeaux portés avec persévérance. Tout à ses yeux se transformait en potages , ce fut la seconde phase de sa gloire : elle fît autant de bruit que la première. Les mômes journaux qui avaient célébré l'amélioration du détenu célébrèrent les perfectionnements de la gélatine : après avoir agi sur lés cœurs, le philanthrope se por-

«V2 JKKO.ME PxVTUROT

Inilaii SiM'onrs des cslomacs, el visail à prornror des indigeslionji nii\ irièmes luiirnes qu'il avait peuplés de moralisles.

Tel élail l'homme célèbre qui honorait Clichy de sa visite. Il fui reçu à la porte par le directeur, qui l'attendait de pied ferme et connaissait le pèlerin. Jls échangèrent un regard amical, et rinspeclion commença. On parcourut les salles, les cellules, la cuisine. Malheureusement quelques quartiers de bœuf y étaient pendus au croc. Ce spectacle rembrunit le visage de Tinventeur de la soupe aux dominos : il parut se scandaliser de voir que Ton nourrissait Clichy par un procédé si arriéré et si vulgaire ; aussi s'en vcngea-t-il en passant dans la salle commune, où se trouvaient de grands bancs en cuir que l'usage avait horriblement graissés.

c( Dirccleur, s'écria-t-il en se tournant vers ce fonctionnaire, quand vous réformerez ce meuble, n'oubliez pas que vous avez là d'exce!-

lents consommés. Je vous en donnerai la reeelte. C'est divin au goûl, et tout à fait économique. »

Ainsi parla le philanthrope, tout en cherchant de l'œil, dans la phalange des détenus qui remplissaient alors la salle, s'il n'y en avait pas quelqu'un qui fût susceptible d'être améliore. L'examen du personnel ne parut pas le satisfaire, et cela se conçoit. Il lui fallait de grands criminels, des scélérats fieiïés, et il n'y avait là que de fort honnêtes gens. Aussi l'inspection fut-elle courte. L'essentiel était d'avoir paru sur les lieux, afin de justifier la noie que Ton devait insérer dans les journaux du lendemain avec accompagnement de

— a M*", ce |>liilaiilhropc que rEurope nons envie, a visité hier la pnsj)ii de Clicliy. H et s'est inontré satisfait dic la tenue de 1 établissement, e(>in()aral)le à lunt ce que l'on « connaît de mieux en ce genre en xVnglelene, en Prusse, en Aincrique et à Otaliiti. 11 u a obtenu une audience de Leurs .Majosiés pour leur rendre cunqitt; des résultais de « celte inspection. Ou ne saurait trop accorder d'éloges à cette sdlliciludc active qui (( éclate eu soupes économiques, etc. »

La comédie était jouée; la prison reprit sa physionomie ordinaire. I^ directeur n'en fut ni plus généreux ni plus attentif; les guichetiers n'en furent ni plus polis ni moins avides ; le greffe .se montra toujours aussi fiscal, et les visites corporelles n'en furent pas moins continuées à la porte. Rien n'était changé dans la prison ; il n'y avait qu'une inspection et une comédie de plus.

La journée se passa, la nuit aussi; la matinée suivante s'écoula également sans que j'eusse des nouvelles du dehors. J'étais certain que Malvina ne m'oubliait pas : mais, que faisait-elle? Le chapitre des suppositions était immense, et je ne l'avais pas épuisé, quand un commissionnaire attaché au service de la maison vint m'avertir que l'on me demandait au parloir. J'y courus : Malvina se trouvait là, elle venait de faire lever mon écrou; j'étais libre. Le capitaliste d'Oscar avait été désintéressé : il ne restait plus qu'à régler avec le greffe. Quand j'arrivai, ma femme y exhalait sa mauvaise humeur :

« Ah çà, disait-elle, c'est à n'en pas finir. J'irai dire à Louis- Philippe comment l'on tond le pauvre monde! Encore douze francs! mais c'est une horreur.

— C'est l'usage, madame, la levée de l'écrou!

JEnOMK PATUnOT.

LK DtUHE UE MAI.VI.NA. — L ASSI MbLÉK Ut CliÉAiNUtKS. — Ltl l'UI.T APltÈS L^Or.AGE.

Je croyais avoir épuisé Ja coupo du niallicur, quand une nouvelle épreuve vint fondre sur moi : Malvina tomba gravement malade. Tant que la pauvre femme avait eu l'espoir de rétablir notre position à force de courage et d'activité, sa santé n'avait pas souffert d'une manière apparente. L'âme domptait le corps, un effort fiévreux couvrait et déguisait les ravages du mal. Les soins du magasin, le souci que lui donnaient ses enfants, mes embarras iinanciers et le brusque incident de ma captivité, tout avait contribué à entretenir chez elle cette exaltation, cette agitation qui suppléent à la vie régulière. Quund cet aliment lui manqua, un affaissement complet s'empara d'elle, une désorganisation lente se révéla dans ses traits et altéra ses habitudes. Elle, si rieuse et si vive, tombait parfois dans des accès de taciturnité profonde, et rien ne pouvait la tirer de cet abattement. La maison de commerce était en pleine déconfiture; il ne me restait plus qu'à suivre les phases d'une liquidation légale et des tristes formalités qu'elle entraîne. Quant h Malvina, le désœuvrement le plus absolu avait succédé pour elle à l'existence la plus occupée : ce contraste détermina une crise.

Malgré tous nos soins, l'état de la malade empirait : des symptômes aigus avaient succédé au marasme chronique. La fièvre redoublait, la tête était prise; les médecins appelaient cela une méningite. Les saignées, les sangsues, rien ne put calmer le mouvement du pouls et arrêter une dcslruclion évidente. Le délire compliquait le mal, el

iles accidents nerveux Taggravaienl. Les moments lucides devinrent <le plus en plus rares; ma pauvre femme semblait avoir perdu le sentiment de ce qui se passait autour d'elle. Des paroles sans suite, des mots entrecoupés, produit d'aiïreux cauchemars, s'échappaient de sa houche; des gestes convulsifs attestaient la violence de la lutte et les efforts d'une riche constitution. Depuis que la maladie avait pris cette f^^avité, je ne quittais plus le chevet de la mourante. C'est moi qui la veillais et la soignais : je ne voulais laisser à personne ce soin et ce devoir; à peine me résignai -je à prendre quelque nourriture. Une nuit, je me trouvais près de son lit : triste et douloureuse nuit! la garde venait de s'endormir, ma femme semblait assoupie, quand tout à coup une crise épouvantable se déclare. L'agitation est extrême, le délire redouble, les hoquets se succèdent, une sorte de râle se fait t'ntendre au milieu de cris entrecoupés. On dirait qu'une pensée fatale obsède la malade; elle porte la main à son front comme pour In chasser :

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« Oscar, Oscar, disait-elle avec un Iromblemont nerveux. Oscar... Oscar... laisse-moi ! »

118 JÉnOME PATUnOT.

Ses dents s^enlrc-dioquaient, des flots de sueur inondaient son visage. Ce qiic c'est que le délire, et quelles idées il peut éveiller! Co nom d*Oscar, ainsi prononcé, était-il une hallucination ou une réminiscence? D'où vient que ce nom se mêlait à ce délire et retentissait sur ce lit d*agonie? Ce nom planait sur la période brillante de m«i vie et semblait la dominer ; j'avais obéi malgré moi à cet homme comme on obéit à Tange du mal. Il m'avait fait capitaine et commandant de la garde nationale, premier échelon de ma grandeur, et, depuis ce temps, l'esprit de gloriole et de vertige ne m'avait plus abandonné. Je lui devais la connaissance de la princesse Flibusflokoï et de son acolyte le feld-maréchal Tapanowich ; il s'était mêlé de ma candidature au parlement; il avait disposé de mon crédit comme d'une chose qui lui appartenait. En recueillant mes souvenirs, je réfléchis alors que ma maison avait été la sienne, que ma caisse n'avait pas eu de plus rude assaillant, qu'il m'avait imposé son intimité, ses tableaux, plus verts que son âme, ses amis, ses connaissances, ses goûts culinaires. Il était devenu plus maître que moi démon propre intérieur, et cela au point que Malvina elle-même s'en était souvent révoltée. Pauvre chère âme ! s'était-elle toujours défendue avec succès, contre ses obsessions, et n'avait- il pas poussé plus loin ses entreprises ?

C'est une justice à me rendre, en face de celît d'angoisses le soupçon ne pénétra point dans mon cœur, la défiance l'effleura à peine. liC sentiment d'une compassion profonde, d'une tendresse éplorée, suffisait pour le remplir. Ma femme m'avait donné tant de preuves de dévouement, anciennes ou nouvelles, que rien ne pouvait tenir contre cette pensée. Si l'autre, que je m'abstiens de nommer, avait été mon démon au jour du vertige, elle avait toujours été mon ange au jour de la douleur. On a souvent attaqué, critiqué le mariage par l'exception, par le détail ; on a oublié cette communauté d'intérêts et de souffrances qui le relève et qui l'épure. Les nuages passent cl le lien reste. Je l'éprouvais alors ; je comprenais par combien de fibres cette âme qui s'en allait tenait à la mienne, et à quel point, entre deux existences longtemps confondues, l'identification est complète. Aussi ne me resta-t-il de ce triste épisode qu'un amour plus grand pour cette compagne qui s'éteignait, et en même temps une haine implacable pour le nom échappé de ses lèvres. Abominable

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mOtliMÊt A TlttM IT A PUIiriVVITt.

El conparaisoi de ces aiges, li Nciété paraissait peuplée de dtenapais.

rapin ! Je me promis bien de me soustraire désormais à son influence.

Cependant cette crise, qui m'avait tant effrayé, eut un dénoûment heureux. Une transpiration abondante tempéra les ardeurs de la lièvre ; le pouls se modéra ; les symptômes dangereux disparurent ; Malvina était sauvée. Trois jours après, elle entrait en convalescence ; quelqijes soins attentifs devaient compléter la guérison. La vigueur du sujet rendit le retour à la santé plus prompt et plus facile ; le babil revint, et dès lors je fus complètement rassuré. Pour maintenir cet état favorable, je me permis un petit mensonge : je laissai croire à Malvina que mes affaires s'arrangeaient naturellement. C'est le contraire qui était vrai. Faute d'avoir su m'arrêter à temps, le désordre s'était introduit dans mes écritures, et ma liquidation se présentait sous l'aspect le plus déplorable. Ce que l'imprudence de mon commis avait commencé, l'escompte et l'usure l'avaient aggravé sans remède. Les livres n'avaient jamais été ni régulièrement ni sincèrement tenus, ce qui rendait ma position bien plus alarmante. Le premier travail de dépouillement des syndics n'élevait pas au-dessus de 6 pour 100 le dividende probable. 1,000,000 de passif contre 70,000 francs d'actif, voilà où j'en étais. Vendus par expropriation forcée, mes immeubles n'avaient pas même sufli pour désintéresser les créanciers hypothécaires. La maison moyen âge fut adjugée à l'architecte chevelu pour 250,000 francs, le château de Valombreuse à mon notaire pour 103,000 francs. Ainsi mes folies profitaient à ceux-mêmes qui les avaient provoquées. On ne pouvait être dépouillé plus légalement, ni égorgé en meilleure forme.

Malgré la triste tournure que prenaient les choses, je me faisais encore illusion, je formais des plans pour l'avenir, je croyais à un retour de fortune. Mes créanciers allaient se réunir; je voulais leur offrir un dividende plus élevé que l'actif net, en les priant d'accepter comme garantie ma probité et mon désir de les désintéresser entièrement. Avec le magasin et les débris d'une vieille clientèle, nous pouvions espérer de rétablir nos affaires : un travail assidu et une surveillance infatigable devaient réparer le mal qu'avaient causé l'oisiveté et la négligence. Malvina était enchantée de ce projet : l'idée de se remelire h la besogne la ranimait ; elle y voyait un moyen

451) JEBOME PATOBOT. * '^,

de rcliabililation, et Tavenir commençait de noàve|u à lui sourire.

« C'est ça, disait-elle; vienne de Touvrage, et Ton verra ! Ah l>îl Faut serrer Bon jeu dans les affaires ! eh bien, on le serrera^^on jeu. Tu tiendras la caisse, moi je serai h la vente.

- — Plût au ciel que tu ne Tousses jamais abandonnée ! lui dis-je.

— Le passé est passé,. Jérôme! Le Père élernel lui-même n'y pourrait rien; mais avec les honnêtes gens il n'y a rien à perdre. Comme le disait ton pauvre oncle, les Paturot n'ont jamais demandé gr<1ce à personne.

— Quel souvenir, Malvina !

— Ah ! oui, c'est dur ; ça fait saigner le cœur ! Pauvre cher oncle ! s'il n'était pas mort, il en prendrait une attaque. Dame! les anciens, ce n'était pas comme les modernes! Délicats sur la chose! payant jusqu'au dernier centime! Ah! les anciens! purs comme l'or, tout ce qu'il y a de plus pur !

— Soyons comme eux, ma femme.

— A mort, mon homme. Rends-moi à la liloselle, et tu verras. »

Nous nous donnions ainsi du courage et vivions d'illusions : l'espoir jette des racines si profondes dans le cœur de l'homme. Plein de celle confiance, je négligeai de voir mes créanciers et d'implorer leur compassion. I! me semblait (jue l'exposé de mes perles, fait par les syndics de la faillite, suffirait pour justifier mon impuissance et rendre manifesta ma bonne foi. Dans riiilérêl même de la licfuidation, un concordat élail une chose utile qui ne devait pas, à ce qu'il me semblait, rencontrer d'opposants. ,I(* comptais sans les créanciers farouches qui s'élèvent toujours du sein d'une» masse, et sans les créanciers subtils cpii cherchent, à l'aide d'une opposition, à se ménager des arrangements particuliers. Jusqu'au jour fixé pour le concordat, je m'abusai ainsi et ne visitai personne. Celle faute indisposa contre moi la plupart des porteurs de litres : ils y virent de l'orgueil et une réminiscence de mon ancienne morgue de député. Li politiijue s'en mêla; il se forma un complot, une cabale à mon insu; il fut question (le me donner une leçon éclatante, l/explosion devait avoir lieu en

public, devant le juge-commissaire. Je n'en aurais rien su sans une visite singulière dont je fus honoré le matin même de la réunion, et au moment où j'allais m'y rendre.

« Monsieur, me dit la personne qu'on venait d*introduire dans mon cabinet, ne me reconnaissez-vous pas? »

Celait l'un des escompteurs qui m'avaient traité le plus usuraire^ * ment; je ne le reconnaissais que trop, et le saluai par son nom.

«Monsieur, ajouta-t-ihalors, le temps presse; on nous attend l'un et l'autre au tribunal de commerce; je serai bref. Vous croyez que votre affaire ira toute seule, que vous obtiendrez un concordat : détrompez-vous. Vous allez rencontrer des créanciers irrités, implacables.

— Gomment cela, monsieur?

— Comment? Ce serait trop long à vous expliquer. D'abord, vous n'avez que 6 pour 100 à donner; 6 pour 100, c'est-à-dire rien. Personne n'a d'intérêt à vous ménager.

— Je donne tout ce que j'ai, en honnête homme.

— Soyez fripon, et donnez 20 pour 100.

— Monsieur!

— Allons au fait. Vous allez être attaqué violemment ; vous n'aurez pas votre concordat, vous dis-je : l'affaire est montée de main de maître.

— Et qui m'a rendu ce service, monsieur?

— Moi, et je viens voir si vous voulez que la bombe éclate : seul j'y puis mettre le feu. Réfléchissez vite; nous n'avons plus que douze minutes, » ajouta-t-il en jetant les yeux sur ma pendule.

Je compris que j'avais affaire à un aigrefin à qui de pareils marchés étaient familiers, et qui ne s'avançait pas à la légère : il importait de savoir où il en voulait venir.

« Vos conditions? lui dis-je en imitant son laconisme.

— Très-douces, répliqua-t-il. Vous me renouvellerez mon titre en le datant du mois d'août prochain ; quatre mois pour vous blanchir ; ce sera suffisant.

— Autrement?

4di JEROME PATUnOT.

— Autrement point de concordat; je n'ai qu'à ouvrir la main, elle est pleine de tempêtes.

— Eh bien , monsieur, vous l'ouvrirez , lui dis-je alors ; j'ai été malheureux, mais je ne serai pas déloyal. J'ai peu de chose à oiïrir à mes créanciers, mais je ne me laisserai pas rançonner par l'un d'eux au détriment des autres. Ce serait un indigne marché.

— C'est votre dernier mol ?

— Oui , monsieur. »

Il prit son chapeau et sortit. Certes, je n'eus pas de regret d'avoir repoussé cette ouverture ; mais mon cœur se serra à l'idée des hostilités que j'allais essuyer. Je m'étais habitué à considérer une assemblée de créanciers comme une simple formalité; elle allait se transformer en une lutte pleine de passion. Quand j'entrai , je rencontrai de tous côtés des regards hostiles ou curieux. Un ancien député à l'état de déconfiture est un spectacle assez rare ; on en jouissait alors dans ma personne. Les syndics firent leur rapport; il était favorable : mes pertes s'y trouvaient justifiées , et quelques reproches bien mérités de négligence formaient la part de la censure. Quand cette pièce eut été lue, mon ennemi se leva et tira de sa poche un formidable dossier. C'était un contre-rapport, un réquisitoire dans toutes les formes. Jamais masse pareille de griefs ne fut accumulée avec plus d'art : mon adversaire avait compulsé tous mes livres et y avait trouvé les traces des altérations que mon fondé de pouvoirs s'était autrefois permises. A mesure que la série de ces accusations se déroulait, je voyais la figure du juge-commissaire se rembrunir; j'entendais un murmure sourd s'élever du sein de l'assemblée. Je n'étais plus devant des créanciers, j'étais devant un jury, et Kjacharnement (le mon antagoniste fut tel, qu'il alla jusqu'à prononcer le mot de banqueroute. J'étais consterné , atterré , je n'avais jamais entrevu cette expiation nouvelle. Cependant il fallait parler, se défendre; je le fis, en balbutiant, avec la mort dans le cœur: j'invoquai ma bonne foi, mon dénûment actuel, la vieille probité commerciale du nom que je portais. Mes paroles ramenèrent quelques créanciers ; ils y virent l'émotion d'un honnête homme et l'accent de la conviction. Mais l'influence de mon ennemi était trop puissante et il m'avait porté des

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Je pèche des iruiles ; ma fenae élève des seriis.

coups trop rudes pour que je pusse me relever. A une assez grande majorilé , on me refusa un concordat. Il en est ainsi dans presque toutes les aiïaires où le failli ne subit pas la loi des meneurs et ne se soumet pas aux conditions qu'ils lui dictent.

Adieu dès lors mes projets et ceux de Malvina ! La masse des créanciers se forma en contrat d'union et s'empara des instruments de travail qui nous restaient, magasin, marchandises, mobilier, valeurs de toute nature. Nous restions nus et dépouillés , avec la misère en perspective : on ne pouvait pas descendre plus bas. Que faire ? Où trouver de l'emploi? Nos dernières et faibles ressources allaient s'épuiser : il fallait prendre un parti. Malvina voulait retourner à ses occupations d'ouvrière; je l'en empêchai. Il me semblait impossible que le gouvernement ne fit rien pour un homme qui avait toujours marché avec lui, qui avait joué un rôle à la Chambre et failli devenir sous-secrétaire d'État. On ne pouvait pas laisser s'éteindre dans la misère un vote longtemps dévoué et une existence brillante naguère. Je demandai une audience au président du conseil des ministres, qui m'accueillit très-galamment. On chercha de toutes parts une place vacante qui ne fût pas promise à un député en exercice. Cette recherche dura longtemps : mes ci-devant collègues ont tant d'électeurs à nourrir , qu'ils sont en quête de tout ce qui peut apaiser d'insatiables appétits. Enlin, un petit poste de mille écus fut découvert dans une résidence éloignée : on me Toffrit, et je l'acceptai avec reconnaissance.

C'est là que je vis avec Malvina, revenu des grandeurs ^ résolu désormais à prendre les choses en philosophe. Ce tourbillon de Paris, dans lequel la tête la plus saine éprouve des vertiges, n'est pas, après tout, un souvenir si enivrant, qu'on ne puisse s'en détacher. La province laisse bien plus d'action à la pensée , bien plus de liberté à la méditation. Ici le paysage est charmant, et nous en jouissons à toute heure. La nature remplace avec succès les prestiges de l'art, et je ne sais point de décoration d'opéra qui puisse atteindre aux effets d'un coucher de soleil dans nos montagnes. La maisonnette que nous habitons est petite, mais charmante; elle s'ouvre, d'un côté, sur la rue principale du lieu, de l'autre, sur un jardin dont la rivière baigne le pied. Je pêche des truites, ma femme élève des serins; je fais chaque soir la partie de rcversi du conservateur des hypothèques, et Malvina

donne des leçons de guitare à sa fille ainée. Ainsi s*ecoulent des jours qui se ressemblent, sans surprise comme sans douleur.

Plus je m'interroge, plus je vois (^ue j'étais fait pour cette vie paisible. Aucun plaisir ne me trouve indifférent : je m'intéresse à mon allée de pommiers, h mes plants de framboises, à mes carrés de légumes. Un rien m'occupe, un rien me charme. Dans la politique et dans l'industrie, ce don naïf de l'enthousiasme, cette faculté d'entraînement perdent facilement un homme. Au milieu d'une société cuirassée, je marchais la poitrine nue; j'obéissais au vice comme un fanfaron et sans avoir l'étoffe du vicieux : je tranchais du fripon et j'étais dupe. Aujourd'hui, pour les politiques et les industriels, il n'y a que deux chemins : l'un mène à la considération, l'autre à la fortune : le premier ne demande que de la droiture, le second exige de l'habileté. Je n'avais pas assez de fermeté pour choisir le premier, pas assez de talent pour suivre le second. Avec plus d'imagination qu'il n'en faut à un homme d'affaires, avec plus de candeur qu'il n'en faut à un homme politique , j'étais une victime vouée d'avance à toulcs les déceptions et à toutes les chutes. Suis-je le seul qui ait ainsi méconnu la portée de son esprit? et parmi les industriels

n'existerait-il pas des prétentions pareilles à celles qui m'ont perdu? Je laisse à d'autres le soin de tirer cette conclusion, grosse de bien

des réformes. Peutêtre renverrait- elle trop de marchands de drap à leurs foulons, trop d'herbagers à leurs bestiaux, trop de commerçants à' leurs comptoirs , trop de magistrats à leurs sièges, trop d'avocats à leurs dossiers.

Mon exemple ne guérira personne, je le sais : l'ambition ne capitule pas aisément, et il n'est pas donné à tous les cœurs déçus de se plaire à la greffe des arbres à pépins ou à l'amélioration du chou de Bruxelles.

Quant à moi , ces goûts champêtres me suffî- ^ sent,etMalvinayajoute les distractions ^de la volière et les délassements de la serinette.

Mon fils, le second de ma race, déniche des oiseaux jusqu'à ce que la bosse de la version latine l'appelle dans la capitale. Son frère continue h être le premier thème grec de l'Université,

Nous avons rarement des lettres de Paris. Cependant, un jeune peintre, envoyé pour orner le maîlre-autel de notre résidence, m'a donné des nouvelles d'Oscar. L'odieux rapin est décoré; il continue

à exécuter des portraits de Sa Majesté pour les communes de France, toujours avec des tons plus verts que nature. On a retrouvé les traces de mes deux principaux débiteurs, la princesse Flibustofskoï et son acolyte Tapanowich. La palatine tient un café sur les bords fortunés de la Newa, et le feld-maréchal rince les verres de l'établissement.

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