‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 34 sur 96 · COMMANDANT · texte numérisé non relu

COMMANDANT

industriel, et fomentait sa haine. Il ne pouvait me pardonner les équipages qui s'arrêtaient à ma porte, les brillantes recettes qui roulaient sur les tables de mon comptoir, les toilettes de ma femme, la beauté et la santé de mes enfants. Tout le temps que lui laissaient la mélisse et la valériane, il l'employait à espionner le mouvement de mes affaires, mes démarches, mes distractions et mes plaisirs. L'envie est si ingénieuse, que cet homme était parvenu à connaître, jusque dans les moindres détails, ce qui se passait dans ma maison. Il savait quels jours j'étais de garde, de quoi se composait mon ordinaire, et quel était mon état de santé. Cependant nos deux industries n'auraient pas dû se porter mutuellement ombrage : la bourrache pouvait sans déchoir fraterniser avec le tricot, la scabieuse n'avait aucun motif sérieux d'en vouloir à la futaine. Le seul point de rapprochement de nos articles consistait en un service réciproque : ma flanelle absorbait les sueurs que provoquait l'assortiment de mon voisin. C'était le cas de s'en féliciter et d'en rendre grâces à la nature ; mais la jalousie est un mal qui dérange la tête en même temps qu'il ronge le cœur ! Cet homme était presque fou : il me le prouva.

Pour défendre le magasin contre les ardeurs du soleil , Malvina avait imaginé une petite tente extérieure du meilleur goût, dans le genre de celles que l'on nomme marquises. Cette tente se roulait sur un cylindre en bois, et, au moyen d'une crémaillère, se déployait à volonté : un petit mécanisme lui donnait plus de mobilité que n'en ont d'ordmaire ces sortes d'auvents, et en rendait la manœuvre extrêmement facile. L'ensemble se distinguait d'ailleurs par une élégance rare, et plusieurs détaillants des environs s'empressèrent de copier ce modèle. Or, cette tente avait le privilège de rendre l'herboristt furieux ; plus d'une fois, je le surpris à la regarder d'un air consterné, et les employés du magasin eurent souvent à repousser une exaspération qui se traduisait en voies

de fait. Pour dégrader les franges de mon appendice lorsque le vent les agitait, mon voisin prodiguait sur sa devanture les guirlande> de plantes épineuses, qui y jouaient le rô]e des haies vis-à-vis de la toison des troupeaux. Il fallait renouveler îouvent cette partie de la bordure, et j'aurais pu, à la rigueur, me plaindre de cette méchanceté gratuite. Mon amour pouï la paix me fit fermer les yeux.

Cette longanimité enhardit mon adversaire ; sa colère s'ac* crut de mes dédains, et de la violence qu'acquièrent les passions sourdes et silencieuses. Notre tente était le cauch.cmar de cet homme; elle empoisonnait ses jours ; elle troublait ses nuits. Debout sur sa porte, les bras croisés, il la foudroyait de ses regards. Une pareille préoccupation nuisait même à son petit commerce. Il le comprit enfin, et résolut de terminer la lutte par un coup déclat. Un soir, un huissier laisse à mon adresse un de ces grimoires sur timbre que, par euphémisme, on nomme des exploits. Je le prends, et au travers d'un formulaire aussi puéril que barbare, je cherche à démêler ce que me veut cette pièce, et au nom de qui elle m'est envoyée. C'était à n'y pas croire. L'herboriste m'assignait devant le tribunal de première instance « pour me voir ccn- « damner (je copie le papier timbré), aux termes des arti- «cles 1382 et 1383 du Code civil, à 4,000 francs de dom- « mages et intérêts, en réparation du dommage causé au « requérant par une tente indûment déployée devant la porte « de son établissement, sans préjudice du dommage courant « et de toutes les répétitions que le requérant pourrait avoir » à exercer contre ledit défendeur, etc. » Pour justifier cette prétention de 4,000 francs d'indemnité, l'herboriste offrait de prouver par ses li\res que, depuis six mois, il avait vu sa vente décroître d'une manière considérable, circoûstance qu'il ne pouvait attribuer qu'à l'obstacle élevé entre son magasin et la vue du passant, et à une foule d'autres intrigues qu'il se réservait d'énumérer à l'audience.

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Jamais plus singulier procès ne fut imaginé ni tenté. Les objets qui font saîllie sur la voie publique étant une affaire de police, mon adversaire aurait dû avoir recours- en cas de grief fondé, à cette juridiction; mais il craignaii mon influence et avait le sentiment de sa faiblesse. Nous étions d'ailleurs parfaitement en règle. C'était donc un mauvais procès; cependant, c'était un procès. Les meilleurs se perdent si facilement ! Je tournai d'abord la chose en plaisanterie, et ne commençai à m'en inquiéter que lorsque le jour de l'audience fut proche. Alors je réfléchis. R.iche et ccnsiaéré, il me répugnait d'engager une lutte avec un homme que je regardais comme très au-dessous de moi, d'abuser de ma force, d'écraser ce grain de sable ; il me semblait digne et noble d'user de générosité, d'aller au-devant d'un arrangement. En cela, je ne me rendais pas entièrement compte du sentiment qui m'animait. Paraître en justice '^"'^ toujours une chose grave, quand on ne traite pas la procédure comme une distraction et la chicane comme un moyen d'hygiène. Il est des gens, plus rares de jour en jour, qui plaident pour plaider, et à qui cette vie de récriminations publiques, d'embûches judiciaires, cause les plus douces émotions. Une course au Palais après déjeuner est pour eux un élément essentiel de digestion ; et, s'ils n'avaient pas une partie adverse pour maintenir dans un certain équilibre l'économie de leur appareil bilieux, ils seraient promptement atteints d'une ma; ladie aux hypocondres. Dieu merci, j'étais d'un tout autre tempérament, et j'évitais, autant que possible, les malentendus de la justice humaine.

Dans cette disposition d'esprit, j'inclinais à terminer cette affaire à l'gmiable. Mon adversaire avait choisi un avocat qui jouissait d'une certaine célébrité. Cn le disait taquin , mordant et spirituel ; mais il devait à son nom autant qu'à son rang , je le croyais du moins , de ne pas envenimer un procès où la partie la plus fondée en droit tenait à faire preuve d'un

caractère conciliant. J'allai donc trouver le praticien, qui me reçut dans un vaste et beau cabinet. Je me nommai: il m'accueillit avec une politesse exquise. C'était un homme d'une grande taille , dont la physionomie , vulgaire et disgracieuse dans l'ensemble , s'animait de temps en temps d'une finesse railleuse et d'un sourire acéré. Je lui exposai l'objet de ma visite, et il parut entrer dans mes vues avec une chaleur, une sincérité qui me touchèrent ; il me demanda seulement vingtquatre heures pour en conférer avec son client , et ne mettait pas en doute que l'affaire ne fût assoupie. Du reste, sans y être obligé, il se répandit en compliments, se félicita de Tincident qui lui procurait ma connaissance , et rendit justice à la noblesse de mes sentiments ; enfin , me combla de prévenances et de protestations.

« Voilà un hom^ne bien poli , » me dis-je , pendant qu'il me reconduisait jusque sur l'escalier.

Je crus cette petite affaire arrangée, et, dans l'intérêt de mes relations de voisinage, je m'en applaudissais. Aussi, quelle ne fut pas ma surprise, quand , le lendemain , je reçus un billet du célèbre praticien , dans lequel , après les excuses d'usage, il m'annonçait qu'il n'avait pu réussir dans la négociation dont je l'avais chargé : que son client s'était montré intraitable, et voulait courir les chances d'un débat judiciaire. Je n'avais plus de temps à perdre : là cause devait être appelée dans le cours de la semaine, et je ne voulais pas, en demandant une remise, avoir l'air de reculer devant une attaque aussi puérile qu'injuste. La défense était d'ailleurs des plus simples, et je pensais que quelques explications des deux côtés suffiraient pour mettre le tribunal en mesure d'apprécier les faits. Je ne connaissais pas les avocats et leurs ressources.

Au jour fixé, nous étions tous au Palais et dans la salle du tribunal. L'avocat de la partie adverse m'avait salué trèscérémonieusement , et comme un homme qui se tient sur la réserve. La cause ayant été appelée, il prit la parole, et, dans

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