‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 41 sur 96 · LES VOYAGEURS OFFICIELS · texte numérisé non relu

LES VOYAGEURS OFFICIELS

Il est des mortels dont la vie est douce et heureuse : tel était celui qu'Oscar m'amena un jour. Quand un simple citoyen veut voyager, il n'a pas deux manières de s'acquitter de cette fonction sociale. Qu'il roule en diligence ou en chaise de poste , il a besoin de fonds pour payer ses frais de route. Les administrations des messageries et des bateaux à vapeur ne le transportent pas gratuitement. Il faut de l'argent pour les tables d'hôte , de l'argent pour la chambre d'auberge ; il en faut pour les facteurs, pour les garçons, pour les commissionnaires, sans compter les excédants de poids dans le bagage. C'est une jouissance fort chère que celle des voyages ; elle ne s'exerce au'à titre onéreux.

L'ami d'Oscar avait renversé les termes d'une situation acceptée par tout le monde : les voyages ne lui coûtaient rien, au contraire, ils lui rapportaient. Par un tour de force inexplicable, si Ton ne savait à quel point le budget a des mœurs simples et des relations naïves, il était parvenu à mettre sur le compte de l'État ses frais de déplacement depuis la malleposte jusqu'à la note de l'hôtellerie. Encore ne tenait-il pas le gouvernement pour quitte à son égard, et exigeait-il de temps en temps quelques récompenses. Je ne fais aucune allusion à la croix d'honneur. Souvent des frégates mirent à la voile pour transporter sa personne, et des bateaux à vapeur chauffèrent leur machine afin de lui procurer les agréments d'une tournée de plaisance. Partout les consuls se mettaient à ses ordres, partout les ambassadeurs le couvraient d'une protection illimitée.

Quel était donc, me direz-vous, ce prince, ce magnat, ce lord, ce palatin, ce margrave, ce boyard, ce seigneur ? Tout bonnement un archéologue , un dénicheur de pierres frustes. S'il n'avait pas inventé le voyage aux frais de l'État, il l'avait singulièrement perfectionné. On pouvait, en toute assurance, le nommer le roi du genre. Avant lui, l'itinéraire payé des deniers du budget était assez connu, mais cela se faisait timidement, sans aplomb, sans grâce. On avait l'air de regarder ces missions comme des faveurs subreptices, déguisées sous le nom spécieux d'intérêt de l'art. Si les fonds ne s'en dévoraient pas moins , c'était à l'aide de procédés bien peu dignes de la civilisation moderne.

Le grand Trottemard changea tout cela ; il éleva le voyage aux frais de l'État à la hauteur d'une institution publique : il en fit un*^. puissance qui s'avouait, qui avait la conscience de sa valeur. Non-seulement il ne pratiqua plus la chose à la dérobée et presque honteusement, mais il s'en glorifia sur toutes les colonnes de la publicité, se composa une parure des kilomètres qu'il parcourait, des pays qu'il ne visitait pas, des

mœurs qu'il n'observait guère, des inscriptions qu'il déchiffrait peu, et des temples dont il ne retrouvait pas la place. Voilà ce que le grand Trottemard fît pour le voyage officiel ; il est vrai que la leçon ne fut pas gratuite.

Le procédé du grand Trottemard était des plus simples \ et aujourd'hui qu'il est connu, on s'étonne que l'humanité soit restée si longtemps à le découvrir. Un matin à son lever l'archéologue superlatif se disait en se grattant la tête :

« Il me semble que j'éprouve le besoin d'aller découvrir un temple dans le Péloponèse; oui certes, ajoutait-il, et pour la plus grande gloire de l'art. Pour peu qu'on veuille y mettre le prix, j'irai conquérir ce temple. »

Là-dessus il s'habillait et allait faire part de son idée au ministre de l'instruction publique. Celui-ci essayait de décliner l'honneur de ce nouveau monument, en objectant que le budget français avait déjà payé soixante-quinze ruines introuvables dans le même Péloponèse; le grand Trottemard ne se laissait pas déconcerter pour si peu. 11 faisait attaquer le ministre par cinq députés et dix-huit pairs de France, et la chasse au monument était ordonnée avec les moyens à l'appui. Lès malles -postes et la marine de l'État devaient conduire sur les lieux l'archéologue, et les fonds lui étaient prodigués sous prétexte de fouilles et d'excavations.

A peine investi officiellement ? notre héros , au lieu de fuir la publicité, allait au-devant d'e^^e , et envoyait aux journaux la petite note suivante :

ec Enfin le ministère a fait quelque chose pour les arts, et nous ne pouvons que « l'en iélicilLr. Il vient de confier au grand Trottemard une mission de la plus « grande importance. Ce savant doit aller dans le Péloponèse découvrir un temple t de Junon. Nos syn,paihies sont acquises à cette superbe entreprise. Trois des- « sinateurs sont attachés à rexpédition. t

Voilà ce qui s'appelle lancer un temple. Ce n'est pas tout. Dans chaque ville importante , en France et à l'étranger , notre héros s'arrêtait, ne fût-ce qu'une heure , pour libeller

quelques lignes et les envoyer aux journaux de la localité. On y lisait ;

« Le grand Trottemard vient de passer dans nos murs. On sait que cet illustre

• voyageur se rend dans le Péloponèse afin d'y découvrir un temple pour le « compte da gouvernement français. »

Ce petit avis suivait Trottemard le long de la route , comme le remous suit le bâtiment. On pouvait le lire à Lyon , à Marseille, à Naples, à Malte, à Syra. Ainsi le bruit que menait l'archéologue s'accroissait en allant , et prenait des forces à mesure que se déroulait l'entreprise. C'est surtout dans ce travail de la notoriété , dans cet art de tenir l'attention en haleine , qu'excellait le célèbre voyageur. Qu'il y eût des temples au Péloponèse ou qu'il n'y en eût point , ce n'était pas la question : l'essentiel était de trouver des journaux disposés à célébrer les mérites de la caravane entretenue aux frais du budget français. En retour des sommes allouées , il fallait bien donner signe de vie, et justifier par le zèle les subsides officiels.

Mais c'est sur les lieux mêmes que le grand Trottemard déployait toutes les ressources de son génie. Trois mois après sou départ, on pouvait lire dans un journal la lettre suivante, premier monument de la campagne archéologique :

c Sources do l'Hyblagoustos, 3 juin...

« Mon ami, nous «ommes arrivés en plein Péloponèse et sur le ihôâlre de nos

• oi'éraiions. Voici qi;aranie-irois Uuiià que je dors à la belle étoile, sous le ciel t de la Grèce toujours pur et serein. Je ne =aurais te renilre les émotions que

• j'ai éprouvées en foulant Us champs de bataille d'Épaminondas et le sol auquel ■ se iaiiaclieiit tant de iraùllions. Le iiays est si pauvre et si désert, qu'à peine « avons-nous pu nous procurer, pour notre ordinaire, quelques fîguvs et de l'eaa t potable. L'est pourtant ici, me dis-je souvent, qu'est le berceau d'une civilisa- I tiou , mère de la nôtre , le premier foyer d'où les arts et les sciences rayon- « nère:.t sur le mon le. Dans ma caravane , trois hommes ont la fièvre, et moi- « même j'en ai ressenti quelques accès.

« Nos tra-çaux avancent; quelques indices d'un temple se sont révélés à nos « éclaireurs à tiois kilomètres dici; je fais lever mes tentes pour aller à sa dét cuu\jrie. J'espèie pouvoir doter ma paiiie du monument que je lui ai promis.

« TUOTTi-K.VRD. »

Quinze jours après , une deuxième feuille recevait la suite de cette communication , et insérait l'extrait suivant :

a Des sommets du mont Srakoussos, 2 juillet.

€ Je croyais tenir le temple dwiiandé , mais il nous échappe encore. Ce n'étai « qu'une kutte de chevriers. Cependant un klephie égaré m'annonce positive- « ment que dans la direction de i'E. i/i N.-E. je dois trouver un temple qui fera € positivement mon affaire. Je plie bagage et marche dans cette direction. »

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