‹ Jérôme Paturot à la recherche d'une position socialeChapitre 45 sur 96 · UNE ÉLECTION DANS LES MONTAGNES · texte numérisé non relu

UNE ÉLECTION DANS LES MONTAGNES

Le moment des élections générales arriva. Dans des ôccagions semblables , il règne toujours un peu de fièvre à la surface du pays : les ambitions s'inquiètent et s'agitent, l'effervescence des intérêts se mêle à l'activité des amours-propres , le calcul à la passion. Pour un ministère, il s'agit de l'existence ; pour un candidat , il s'agit d'une influence à acquérir ou à maintenir. Dans un pays d'égalité, ce sont encore les moyens de domination que l'on se dispute. L'homme est ainsi fait : il s'accommode difficilement de ce qui est audessus de lui, parfaitement de ce qui est au-dessous. Obéir lui est intolérable, commander lui paraît doux. Aussi ceux qui rêvent un régime où tout le monde commandera , sans que personne soit tenu d'obéir, sont-iîs sur le chemin du protlème le plus difficile qu'ait pu agiter l'esprit humain.

J'étais dans le foyer même de la grande ébullition et actSUF de ce drame mêlé de comédie. U en est du combat électoral comme de tous les combats : l'assurance croît en raison du temps de service ; l'expérience ne vient qu'avec les chevrons. J'en étais à ma campc.gne de début , j'allais au feu pour la première fois : un peu d'hésitation et de crainte m'était permis. Candidat avéré du ministère, je croyais d'ailleurs que des mains puissantes me soutiendraient à mon insu , et qu'il ne me resterait qu'à modérer les excès de zèle. J'avais peur d'être comblé de moyens de séduction , et je me disposais à montrer, dans l'emploi des faveurs administratives , une réserve, une dignité qui devaient me réconcilier avec ma conscience. Que je connaissais peu cette grande curée que l'on nomme une élection , cette chasse aux crédits ordinaires, extraordinaires et supplémentaires , aux objets d'art , encoura-

gements , subventions , souscriptions et autres allocations î De tous côtés s'agitaient déjà les vétérans de la Chambre, procureurs et avocats généraux, légion d'un appétit proverbial; les députés qui ont des enfants à nourrir ou des chemins de fer à placer ; enfin tous ceux qu'une candidature manquée précipiterait de leurs positions et foudroierait comme des Titans. Il faut voir quel ressort donne à l'activité humaine une réélection qui se complique de pot-au-feu , et réagit sur toute l'économie domestique. La candidature s'élève alors aux proportions d'une œuvre de génie : elle a un prologue , une exposition , des péripéties et un dénouement. C'est l'idéal du genre !

Ce spectacle me tira de ma torpeur : je vis que , pour réussir, il fallait s'aider soi-même , manipuler l'élection , comme on l'a dit avec une naïveté expansive. Depuis longtemps , le premier employé conduisait la maison de détail ; je pouvais m'absenter sans que les affaires en souffrissent. Il fut donc convenu que nous irions passer une partie de la belle saison dans mon château de Valombreuse : les enfants , Malviua , tout le ménage , gens et maîtres devaient être du voyage ; c'était une émigration complète. Oscar nous suivait; le peintre ordinaire de Sa Majesté faisait désormais partie intégrante du mobilier. Il devait d'ailleurs m'être d'un grand secours auprès des enfants des montagnes natales. Son imperturbable assurance, sa fécondité d'expédients étaient de précieux auxiliaires ; il avait un sang - froid et des ressources d'artiste qui manquent rarement leur effet sur des imaginations primitives. Notre départ en commun fut donc résolu : comme Jacob , j'allais porter mes tentes en terre électorale, et je marchais avec ma famille, mes amis et mes richesses.

Cependant , avant d« quitter Paris , il était très-essentiel de s'assurer de quelques moyens d'influence. A mon arrivée dans l'arrondissement , les curés des communes ne pouvaient pas manquer de me demander des subventions pour leurs

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églises , tantôt sne réparation de clocher, tantôt un lablcan iîour îe maitre-autel : tous les percepteurs du lieu songeaient déjà à leur avancement , tous les pères de famille à des bourses dans les <îclléges ; enfin chacun devait avoir nécessairement sa petite requête à présenter, et c'eût été mal débuter que de se présenter les maiiîs entièrement vides. Armé de ma caadidature, je parcourus donc les divers ministères, aSn de m'assurer de quelques-unes des largesses dont ils disposent! Hélas! j'arrivai trop tard; le gros de la moisson était fait; à peine restait-il à glaner quelques misérables épis. Aux cultes, je trouvai un directeur général qui avait disposé pour luimême de toutes les réparations de clocher, de tous les tableaux de maître-autel , de toutes les chasubles et de toutes les dalmatiques. A l'instruction publique , un autre directeur s'était attribué le monopole de l'avancement universitaire, des souscriptions de livres, des dons aux bibliothèques. Au commerce, un troisième directeur poussait à sa propre élection à grand renfort de bergeries-modèles , d'étalons , d'écoles vétérinaires , de subventions aux eaux minérales. A la marine, un quatrième directeur en faisait autant pour les oDjets de son ressort. A la justice , un cinquième directeur exploitait le chapitre des grâces et des commutations de peine. A la guerre, aux finances, partout, des directeurs s'inquiétaient beaucoup plus d'eux-mêmes que des autres. Soins touchants ! naïve sollicitude !

Que faire? Prendre ce qui restait, faute de mieux. Ce fut mon premier calcul. Sans choisir, sans hésiter, j'exécutai une rafle générale : je ramassai quelques plâtres et quelques tableaux, des livres de marine destinés à charmer les loisirs des habitants de cette zone centrale , des ouvrages scientifiques , des instruments de physique, tout le bric-à-brac des ministères.

« Prends, me disait le peintre ordinaire de Sa ^lajesté, prends tout ce qui se présentera. Preods les paragréleS; ^fts

plans de bergerie, les modèles de bateaux insubmersibles : c'est très utile à trois mille mètres au-dessus du niveau de la mer. La «/^ciété générale des naufrages est bien située rue Neuve-des-Mathurins , au fond d'une cour, près ^u 49' degré de latitude. Arrivons avec des monceaux d'objets, cela flattera les indigènes. S'ils n'en usent pas, ils les mettront sous cloches. Procure-toi surtout des animaux empaillés : cela réussit ordinairement dans les régions alpestres. »

Je fis ce que me conseillait Oscar; j'acceptai tout ce qui me fut offert, Pour le reste, je me contentai de lettres flatteuses, conçues à peu près dans les termes suivants :

Ministère des... — 3^ division. — 4e bareaa.

Paris, le..

« Monsieur, je regrette de ne pouvoir satisfaire sur-le- « champ à la demande que vous m'avez faite de quatre places « de buralistes. Les cadres malheureusement sont pleins , et « il est impossible d'introduire dans ces fonctions importantes « de nouveaux titulaires sans dépasser les allocations du bud- «• get et nuire à l'économie du service.

« Cependant , Monsieur, j'ai pris note de votre réclamation, « et il suffît qu'elle vous intéresse pour que les quatre pre- « mières vacances vous soient réservées. Croyez qu'une néces- « site absolue et les prescriptions impérieuses de la loi ont ^ seules empêché qu'H ne fût fait droit sur-le-champ à votre « requête Vous apprécierez , je l'espère , les motifs qui me « privent du plaisir de vous donner une satisfaction imméft diate.

« J'attendrai l'indication des noms que vous me promettez « pour les porter sur la liste des candidats au poste de bura* « liste. Il n'en sera point nommé d'autres avant ceux-là.

« Agréez , etc.

« Le Ministre des...

^A M. Paturot de Valombreuse, candidat du collège de... •

â94 JEROME PATUROT

Sur ce libellé, j'eus vingt lettres environ , les unes pour des perceptions, les autres pour des bourses de séminaires. Les travaux publics me promettaient quatre ponts avec désignation certaine , six ponts au choix , trois routes, un petit canal, deux chemins de fer, trois monuments publics. Le commerça me promettait un haras du gouvernement ; la guerre , un régiment de cavalerie ; l'instruction publique, un grand séminaire ; les finances, ime foule de places de comptables. J'eus, dans ces mêmes conditions de perspective, beaucoup de concessions de mines , un évêché , quatre églises , quinze clochers tout neufs, soixante dalmatiques pour mes curés, vingt-quatre ostensoirs , quinze dais et un maître-autel façon moyen âge , avec des colonnes torses et une gloire de la plus grande beauté. Bref, j'emportais avec moi la fortune de l'arrondissement; j'arrivais les mains pleines de merveilles.

A ces préparatifs , d'après les conseils d'Oscar, j'en joignis d'autres. Le peintre ordinaire de Sa Majesté connaissait le cœur humain ; il savait par quels points il est vulnérable.

« Jérôme , me dit-il , ces paysans doivent être généralement arriérés au point de vue gastronomique. C'est par la nouveauté , par l'imprévu, que tu en tireras parti. Ayons des vins fins et des conserves délicates : on n'a pas travaillé les estomacs du pays : là est le succès. Règle générale : les estomacs ne restent dans l'opposition que lorsque la cuisine du gouvernement méconnaît ses devoirs. Crois cela , et inondeles de Champagne. »

Nous eûmes donc un fourgon de vivres comme nous avions un fourgon de plâtres et autres articles d'art. La caravane marchait avec un accompagnement de plus en plus formidable. L'appui du sexe de la contrée n'était point à dédaigner ; Malvina se pourvut de caisses de modes , de cartons de chapeaux ; de nouveautés , de dentelles , de rubans , enfin de mille brimborions de toilette.

«' Des objets voyants , madame Paturot , disait notre conseil-

Jer: du jaune surtout! La province raffole du jaune. Allez jusqu'au citron, vous ne risquez rien; plus c'est foncé de nuance , mieux ça réussit, »

Pendant que ces soins accessoires occupaient ma femme et le rapin, un plus grand souci me dominait. Il était impossible de se présenter aux électeurs sans un titre qui me signalât comme écrivain et comme administrateur. La profession de bonnetier était honorable sans doute, elle ne pouvait que me placer très-brut dans l'estime duu peuple qui consommait g.^néraîement mes articles. Cependant cela ne suffisait pas ; il fallait aider à ces bonnes dispositions par une œuvre de plume. Pour un homme littéraire comme moi , écrire n'était pas une tâche malaisée : j'avais rimé la Cité des hommes et les Fleurs du Sahara , dont le lyrisme , quoique méconnu , n'en était pas moins le fait d'une inspiration élevée. ^lais de pareils titres se trouvaient malheureusement au-dessus de la portée de ces enfants des monfagnes. Il fallait choisir un sujet plus approprié à leurs mœurs , à leur intelligence et à leurs moutons. C'est vers cette intéressante famille de quadrupèdes que je tournai mes efforts. On a vu quelle était pour elle ma sympathie et quels liens industriels m'unissaient au bétail qui est l'origine du gilet de flanelle. Un pareil sujet me touchait à la fois par les souvenirs de la vente et les besoins de la candidature. Je dirigeai de ce côté mes travaux.

îl était alors question d'un remède singulier pour la gué- Tison des maux qui affectent cette classe ingénue de quadrupèdes. On sait que le mouton n'est pas immortel et qu'il paie, comme l'homme, un tribut à la maladie et à la destruction. La clavelée, puisqu'il faut l'appeler par son nom, exerce surtout des ravages dans tes rangs des bêtes à laine : elle a fait jusqu'ici le désespoir de la science et le malheur du berger. C'est à l'occasion de cette épizootie qu'un savant venait de faire la de'couverte d'un merveilleux topique. Pour empêcher les moutons de mourir de la clavelée, il n'avait pas recours

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au remède du pâtre de V Avocat Patelin ; il ne tuait pas la béte, mais il Tempoisonnait ; il lui administrait Tacide prussique *. L'Académie des sciences avait été saisie de l'innovation, <ît pour qu'elle devînt tout à fait populaire, A ne lui restait plus qu'à être mise en commandite. Je résolus de m'en emparer au moment où elle se trouvait encore dans cet état de transition , et de la livrer à mes montagnards revêtue de tous les charmes du style et parée du prestige de la nouveauté. Oscar m'approuva , et j'écrivis sous sa dictée ;

PLIS DE CLAVELÉE!!! IMORTALITÉ Dl MOUTON II!

• Bergers el bergères,

« Tarissez la soarce de vos larmes et espérez dans l'avenir. Le ciel, toaché de

• vos plaintes, vient de vous envoyer nn bienfait réparatear. Décimés chaque

• année par un flcan cruel, vos troupeaux semblaient ne tondre l'herbe qu'à

• regret : la claveiée se cachait sous le tapis des prairies , elle corrompait le ■• cytise fleuri et répandait du fiel jusque sur l'humble pâquerette.

«Désormais, plus de claveiée ; la scfence a parlé .- elle a fait reculer le fléau. « 11 faut vous dire, bergers, que depuis quelques années on a inventé un remède I souverain pour toutes les afl"ections maladives. La recette est des plus simples- •• Quand un homme éprouve un ma! que'.cor.que, on lui adminisireun mal plus

• fort qui le débarrasse du premier, après quoi le médecin guérit facilement le

• second, pui>que c'est lui qui l'a adiViiuistré. Quand on pense qu'il a fallu cin- « qnante siècles pour découvrir cette recette si naturelle , on se fait une idée de « la candeur et de la médiocrité humaines. C'est le hasard seul qui nous livre les

• secrets de la nature, nous passons à côté sans les voir. 0 infirmité !

« Mais, revenons à nos montons. Un agriculteur disiingui, chimiste décoré de

« plusieurs ordres, membre de l'Institut historique, de la Société royale de

« Touibouctou, d'Otaiii, des Marquises el autres lieux, correspontiant de la i Société de statistique universe.le et membre de la Société formée pour l'ex- « ploiiaiion du cratère du Vésuve, cet sgriculteur comme on n'en voit guère a « pensé que la clavelé ■ n'était un mal incurable, fatal, désastreux, que parce « que jusqu'à ce jcnr personne n'avait eu l'idée de lui opposer un mal plus dcsas-

• treux, plus fatal, plus incurable. Cette idée une fois adoptée, il ne b'vgissail « plus que de trouver une substance qui eût des propriétés plus maifai-antes que « la claveiée. Guérir le mal par le mal , telle est la théorie. Elle a conduit dircc- « lemenl le chimiste distingué à l'acide prussiqae.

« Mais revenons à nos moutons. Bergers, vous avez , je suppose, un troupeau; vous en auriez deux que ce serait exactement la même chose. Mettons un trou-

h. Le fait est bi5tori(iae; seulemeot, an Uea de l'acide prassi^ae« il s'agissait derarsesie.

« peau; qui peut le moins peut le plus. Vous avez donc on troupeau qui dépérit « insensibiciiicnt; vous vous dites : a J'ai la clavelée. » Un bon berger s'idemifie « toujours avec son troupeau. Que faites-vous alors? Plutôt que de laisser mourir « vos bêtes une à une, vous achetez une vip.giaine de kilogrammes d'acide prus-

8 sique que vous mettez en lopettes, en calculant la dose que peuvent supporte! « vos animaux. C'est là une opération qui doit être f.iite avec beaucoup de soiri.

• et sur laquelle vous consulterez avec avantage un peintre qui m'a accompagsè

• dans mou voyage, et qui a fait de nombreuses éludes sur les prairies où paiû-x « sent le--, bètcs à laine. Il est artiste en paysages. Oa le nomme Oscar, nom cher

• aux troupeaux.

%« Revenons à nos moutons. Quand vous avez disposé vcire acide prussique

• dans les ûoles dont je viens de parler, vous vous placez à la porte de votre parc, o et vous appelez un à un vos ?.drainisirés. Surtout gardez-vous bien de leur a parler politique et de leur confier la nature du remède que vous méditez à leur € égard, car il faut craindre les préjugés. Introduisez-leur hardiment et silen-

• cieusement l'acide prussique dans l'œsophage, et vous m'en direz des nouvelles. « Si ces bêtes-là meurent de la clavelée, c'est que la chimie moderne aura donné « sa démission.

« Revenons à nos moutons. L'expérience dont je viens de vous entretenir, a bergers, a été faite en divers lieux et sous l'empire d'une infinité de circoa- « stances. Je vais faire un peu de statistique ; ne vous effrayez pas. A force de

• prouver trop de choses la statistique a fini par ne rien prouver. Donc, d'après

• la statistique, science infaillible, il se trouve que dans un troupeau qui compf tait quatre-vingt-deux bêtes attaquées de la clavelée , l'acide prussique, adrni- « nistré à temps, en a sauvé quatre vingt-trois. Si ce n'est pas là un résultat prot digieux, c'est que rien ici-bas ne mérite celte épithète. L'acide prussique est

• donc réhabilité; si vous en doutez, vous n'avez qu'à en boire! Il est aussi

• innocent que l'agneau qui vient de naître, s

Mon factiim continuait ainsi pendant vingt-deux pages ; j'y rendais compte de l'autopsie de quatre ou cinq moutons à qui le chimiste n'avait pas pardonné d'avoir guéri par son remède, puis je prouvais victorieusement que les os du mouton n'étaient pas perméables comme ceux du canard à toutes les substances indigérées. L'acide prussique avait été absorbé , résorbé ; il a' en restait pas de traces , ce qui prouve qu'un bienfait est quelquefois perdu. Je terminais ainsi ma brochure :

• Le châtelain du manoir de Valombreuse, pensant que les bergers des moQ-

• tagnes environnantes peuvent être bien aises d'essayer du traitement qu'il " indique, a cru devoir apporter avec lui des doses d'acide prussique, préparées

• par le chimiste inventeur et l'agriculteur modèle : il les délivrera gratuitement « à tous les bergers qui lui feront l'honneur de lui en demander. M. Oscar,

9 peintre ordinaire de Sa Majesté, est chargé de la disUibuiion. ■

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Telle était cette pièce, où nous avions chargé sciemment l'effet afin d'agir plus vivement sur la crédulité proverbiale de nos pâtres montagnards. Il faut dire qu'Oscar y avait mis la main et s'était volontairement attribué un rôle dans cette petite scène de charlatanisme. Où ne s'en glisse-t-il pas un peu ?

Mes préparatifs étaient terminés ; il ne me restait plus qu'à rouler vers le théâtre de l'entreprise. Avant mon départ , j'allai présenter mes devoirs au ministre ; il m'accueillit de la manière la plus affable et la plus cordiale. Les ordres étaient donnés pour qu'on me reçût là-bas avec les honneurs dus à ma candidature. Les cloches devaient se mettre en branle; la gendarmerie brossait déjà ses uniformes ; le télégraphe se préparait à jouer en mon honneur. Quand je pris congé , le secrétaire intime m'accompagna jusque sur l'escalier :

« Monsieur Paturot , me dit-il , menez le préfet rondement. Il est mou , il a besoin d'être réveillé. Si vous avez à vous en plaindre, écrivez -nous. Quant au sous-préfet, c'est votre esclave : disposez-en. Les sous-préfets ne sont bons qu'à cela. »

SUITE DU CHAPITRE PRÉCÉDENT

Le château de Valombreuse était situé à peu de distance du chef-lieu , dans une des mille ondulations que forment ces chaînes de montagnes. Une pelouse circulaire régnait devant l'habitation , et de sombres châtaigneraies lui servaient à la fois d'abri et de rideau. On sait quel éclat et quel lustre la verdure garde à ces hauteurs ; Oscar n'avait jamais rencontré sous sa palette une nuance pareille. La feuille conservait pendant toute la belle saison on ne saurait dire quel éclat métallique , et en se découpant sur un ciel d'une transparence parfaite, les arbres avaient presque le port et l'appa-

rence d'une décoration de théâtre. Là où cessait la forêt, commençait la prairie : des tapis naturels couvraient les versants et allaient baigner leurs dernières tiges dans les eaux froides du ruisseau. Bois et prés , voilà de quoi se composait mon domaine : sur quelques terrains moins humides poussaient l'orge , le seigle , le blé , et de loin en loin quelques plantes fourragères. Des groupes de vaches, paissant en liberté, complétaient le paysage et lui donnaient de la vie sans rien lui enlever de sa sérénité.

Toute la famille demeura ravie à l'aspect de ce site pittoresque. Citadins de Paris , c'était la première fois que nos poitrines s'ouvraient à cet air pur qui n'appartient qu'aux zones élevées. Il me semblait que je respirais plus librement; Malvina se baignait avec délices dans cette atmosphère limpide, elle courait sans chapeau dans les bois , et gazouillait comme la fauvette sur la cime du peuplier ; mes enfants se roulaient dans les prés et bondissaient à côté des agneaux , blancs et folâtres comme eux. J'étais venu pour conduire une intrigue; je débutais par une idylle. A vrai dire, l'aspect de cette nature remuait profondément mon cœur et le remplissait d'un sentiment nouveau. Ces hauts sommets que couronnaient des sapins , ce calme imposant qui ressemblait à un défi jeté à la turbulence des hommes , ces chaînes de montagnes qui fuyaient à l'horizon comme de grandes vagues bleues, ce lointain vaporeux perdu dans l'immensité, ce petit vallon plein de parfums agrestes et de bruits charmants, tout cela formait une diversion à mes plans ambitieux et m'entraînait vers des impressions plus pastorales que politiques .Pendant trois jours entiers j'oubliai que j'étais candidat, pour mener la vie du campagnard; j'inspectais mes troupeaux , je visitais mes bois et mes pièces de terre, j'allais de ferme en ferme et de prairie en prairie. Le château, convenablement réparé , était fort habitable ; mais déjà je songeais à des dispositions nouvelles, à des agrandissements. Bref,

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je jouais avec une grande sincérité et un plaisir réel le rôle de seigneur et de propriétaire.

Une visite du sous-préfet put seule me rendre au sentiment de ma situation. Ce fonctionnaire venait se mettre à mes ordres et me demander quel était mon plan de campagne. Aux premières paroles de Thommequi représentait danslarrondissement le pouvoir exécutif, je vis que le secrétaire du ministre ne m'avait point trompé. Un sous-préfet est l'esclave du candidat du gouvernement , et à plus forte raison du député. J'aurais demandé à celui qui m'était échu en partage des tours de force stratégiques , une voltige électorale sur la corde roide , qu'en employé pénétré de ses devoirs, il eût essayé de me satisfaire. Je le ménageai : je ne lui fis point avaler des lames de sabre ni de l'étoupe enflammée , et je m'aperçus qu'il me savait quelque gré de ne pas appesantir sa c laîne. Nous nous entretînmes de l'élection ; elle était difficile ; mais, bien conduite, elle devait réussir. Mon adversaire jouissait dans l'arrondissement de l'estime générale ; seulement, il avait le tort de s'endormir sur l'oreiller de ses succès antérieurs. Il fallait profiter de ce sommeil , miner sourdement le terrain sur lequel il se croyait solidement assis.

Le premier travail porta sur les listes électorales : je les compulsai , assisté du sous-préfet. L'arrondissement était pauvre : il n'offrait que cent trois censitaires à 200 francs et au-dessus. Pour compléter le nombre de cent cinquante électeurs exigé par la loi , il avait fallu faire une adjonction de quarante-sept noms choisis parmi les cotes inférieures, et descendre jusqu'à 83 fr. 75 c. Moyennant cette contribution, un homme était électeur dans ces montagnes , tandis que , dans les grands et riches bassins de la France, 199 fr. 95 c. ne suffisent t)as pour conférer ce droit. C'est là une des mille anomalies d'un régime qui en compte tant. En voici une autre plus saillante. Sur les cent cinquante électeurs dont se composait le collège dont je briguais les suffrages se trouvaieut

?ingt légitimistes, opulents propriétaires du pays, qui ne paraissaient jamais à rélection , et vingt autres noms qui , poiir des motifs divers, ne devaient pas répondre à l'appel. Restaient cent dix votants. Cinquante-six suffrages, dont plusieurs provenant de cotes au-dessous de 100 fr., allaient suffire pour envoyer à la Chambre un député ; tandis qu'on a vu dans un collège de Pans onze cents suffrages au-dessus de 200 francs demeurer frappés d'impuissance. La loi consacre donc un privilège -, elle blesse le principe de l'égalité , et en faveur de qui? des arrondissements les plus pauvres de la France , par conséquent les plus arriérés. La voix d'un censitaire montagnard vaut, au dépouillement du scrutin, vingtcinq voix de censitaires parisiens. Tout en profitant de cette singulière combinaison , je conservais des doutes sur son mérite , et en me promettant de l'exploiter de mon mieux , je n'en admettais pas la justice.

INous dépouillâmes la liste : elle comprenait vingt-deux' fonctionnaires publics , âme et base de mon parti. Le maire, les adjoints , le procureur du roi , le receveur, le directeur, les percepteurs des contributions directes ou indirectes, le directeur de l'enregistrement, le conservateur des hypothèques , le président et les juges du tribunal, formaient comme une pléiade dont l'influence n'était pas sans rayonnement. Par l'achat du château de Valombreuse et ma générosité en matière d'honoraires, j'avais fait passer dans mon camp le notaire du chef-lieu. Madame Paturot devait achever la eon« quête en s' emparant des bonnes grâces de sa femme , jeune encore et sensible aux raffinements de la toilette parisienne. Le méaecin de l'arrondissement était l'ami intime du souspréfet : il avait promis son concours; l'évéque, fort ébranlé, ne devait pas résister aux perspectives éblouissantes que j'allais dérouler devant lui , et aux pompes du culte promises « son diocèse. Par ces divers moyens, quarante-deux voix sûres m'étaient acquises : il ne restait plus qu'à agir vivement sur

les quatorze qui formaient l'appoint de la majorité. Mon adversaire avait rendu dans tout le ressort des services personnels : son désintéressement égalait sa probité. Sa fortune n'était pas considérable, mais il la gouvernait avec tant d'ordre, qu'il trouvait toujours le moyen de faire la part du pauvre Si la vi'lle était pour moi, la campagne était pour lui . et notre effort devait principalement se diriger de ce côté.

T'avais apporté de Paris un grand nombre d'exemplaires de ma brochure, à laquelle était jointe une profession de foi courte , mais significative. Des gendarmes se chargèrent de la distribution de ces deux factums. Dans ma déclaration de principes , j'insistais principalement sur l'économie en matière de finances : il n'y a rien qui flatte autant les êtres habitués à vivre de coquilles de noix. Je touchais un mot de la réduction des impôts , corde non moins sympathique , des encouragements à accorder à l'agriculture des montagnes, à l'élève des bestiaux , des remises de contribution pour toute souffrance constatée, dans les cas de grêles , incendies, inondations et avalanches. Je me posais comme une providence armée du pouvoir de sécher les larmes et de calmer les douleurs; je me prévalais d'une sorte de blanc seing qui me rendait le souverain de l'arrondissement durant la crise électorale. Cet appel ne réusssit que trop bien : pendant huit jours , le château de Valombreuse ne désemplit pas de visiteurs. C'étaient des légionnaires qui demandaient l'arriéré de leurs croix , des mères qui voulaient sauver leurs enfants du recrutement militaire , des veuves qui rêvaient une liquidation de pension hors des conditions légales; enfin, le cortège des réclamations fantastiques et insoutenables. A cette phalange de solliciteurs se joignit celle des demandeurs de places. On ne se fait pas d'idée de l'affluence des pétitionnaires de cet ordre. L'arrondissement avait été tenu, depuis six ans, à une diète sévère ; quand on sut que j'apportais de la manne du budget , une population famélique fondit sur mon châ-

teau. Je crus un instant que ces gens-là me dévoreraient. Dans le cours d'une semaine on me remit plus de cinq cents pétitions qui se distribuaient de la manière suivante :

Soixante-dix bureaux de poste, — cinquante bureaux de tabac , — vingt-neuf perceptions , — douze places de péager, ^ quinze places de ponts à bascules , — seize places d'agent voy^r, — quarante - deux places de garde champêtre, — cent vingt-deux places de gendarme , etc.

Je ne parle pas des prétentions élevées dans la hiérarchie • celles-là étaient plus réfléchies et plus rares. Je reçus toutes ces paperasses , j'écoutai toutes ces plaintes , et je distribuai à la ronde plus de promesses que la mémoire d'un homme ne peut en contenir. Les pauvres diables , qui se rendaient à Valombreuse de dix lieues à la ronde, se retiraient enchantés; ils emportaient le plus précieux des biens , l'espérance.

Dans ce mouvement de solliciteurs, je vis avec peine q^je les électeurs n'étaient pas nombreux. A la veille d'un scrutin, l'électeur est toujours fort réservé ; il ne se livre pas ; il aime à faire sentir sa puissance. Le dernier bottier prend alors un air d'importance incroyable; il jette sur son candidat un regard froid et soupçonneux ; il s'imagine tenir dans sa main le bonheur et la fortune de cet homme. Les habitants des champs sont surtout implacables : ils ne pardonnent pas à un mortel de briguer leurs suffrages , et se creusent la tête pour savoir ce que cela peut lui rapporter. Dans les pays primitifs et montagneux , ce système de défiance est poussé jusqu'aux dernières limites ; moins les voix sont nombreuses , plus elles font les renchéries. Au bout de quelques jours d'attente, je compris qu'avec des paysans aussi madrés , il fallait faire le calcul de ^lahomet : la montagne ne voulait pas marcher vers moi , je résolus de marcher vers la montagne. Une grande tournée électorale fut organisée : le sous préfet et le notaire du chef-lieu devaient m'accompagner; le peintre ordinaire de Sa Majesté était de la partie-

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Parmi les fermiers des environs , on en citait un qui jouissait d'une certaine influence dans la contrée. Riche-et considéré, il conduisait à sa suite un bataillon de dix voix qui jusqu'alors avait constamment voté pour le député de Topposition. Détacher cet homme était un coup dt £iartie : sa défection anéantissait les chances de mon concurrent. Le père Gérard (c'est le nom de cet électeur) passait d'ailleurs pour un esprit sceptique dont les convictions ne devaient pas résister à une attaque dans les règles. Le notaire s'était offert pour ouvrir le feu ; le sous-préfet se chargeait d'élargir la brèche, et , par un dernier assaut, je me réservais d'entrer dans la place. Oscar était là pour juger des coups. IN'ous arrivâmes devant la ferme en trois voitures , afin d'éblouir le villageois par un peu d'appareil. Il était à déjeuner, en habit de travail et prêt à retourner aux champs. Au lieu de venir à notre rencontre, il attendit patiemment , les pieds sous la table, qu'on lui expliquât le but de cette visite. Le notaire parla , tandis que le sous-préfet et moi , fort décontenancés de cet accueil , nous restions sur le seuil de la porte. Les chiens de la ferme, peu tolérants pour des visages nouveaux, venaient gronder autour de nos gras de jambe, et les valets nous regardaient en passant avec des yeux ébahis ou ricaneurs. ^Malgré ces diversions inquiétantes, nous suivions avec quelque attention la marche de l'entretien engagé entre le notaire et l'agriculteur. Le notaire exposa l'affaire et parla de ma candidature dans les termes les plus pompeux ; à quoi le père Gérard , aux prises avec une rouelle de veau froid, se contentait de répondre : « Oui-da , oui ! » Notre truchement revint à la charge, poussa des arguments directs , multiplia les promesses ; mais le fermier ne semblait pas s'en émouvoir, et ne sortait pas de son « oui-da , oui ! » Nous inteiTînmes. Le père Oerard salua le sous-préfet et le candidat avec politesse, sans qu'il fût possible de le tirer de sa rouelle de veau et de son « oui-da, oui ! » Nous étions fort embarrassés.

« Laissez-moi faire, dit alors Oscar, je me charge de travailler cet enfant de la nature. Voici une allée d'ormes , allez m'y attendre. Ce mortel rustique me pique au jeu; je vais l'opérer. »

Nous quittâmes la ferme en laissant une voiture à Oscar. Quand il se vit seul , il alla se placer à côté du père Gérard et lui frappa familièrement sur l'épaule.

« Homme des champs , lui dit-il , c'est donc ainsi que vous pratiquez l'hospitalité, vous autres , montagnards peu écossais. Pas seulement offrir un verre de vin; fi donc!

— Oui-da , oui ! répliqua le fermier, ouvrant de grands yeux.

— Pas seulement une tranche de veau au voyageur affamé! C'est peu patriarcal , homme de la nature !

— Oui-da, oui! ah! ch'est comme cha, fichtra! Nanette, un verre et une assiette.

— A la bonne heure, cultivateur ! on reconnaît là les vertus de l'âge d'or, dit Oscar pratiquant une profonde entaille dans le veau froid et se servant un grand verre d'un détestable vin ! A votre santé, laboureur, et à celle du grand empereur Napoléon !

— Ah ! pour cha , oui , fichtra ! s'écria le père Gérard en se levant : Vive l'empereur !

— Bon , se dit Oscar, j'ai trouvé le joint. L'empereur, ça réussit neuf tois sur dix. Grand homme ! tu dois être content de ce succès dans ta demeure dernière.

— Ah ! oui , fichtra ! l'empereur ! » dit le père Gérard en posant son verre sur la table.

Le fermier s'était déboutonné : désormais le peintre ordinaire de Sa Majesté se sentait maître de son homme ; il n'avait plus qu'à le manier avec précaution.

« Mortel agreste, lui dit-il en se penchant vers son oreille; renvoyez vos domestiques ; j'ai à causer avec vous du vainqueur d'Austerlitz. »

Le fermier obéit machinalement : peu à peu la pièce se Fida. Pendant ce temps , Oscar, après avoir tiré un crayon et du papier de sa poche, semblait achever un dessin. Quand il ne resta plus dans la salle que le fermier et le peintre, ce dernier lui présenta un croquis :

« Le voici au naturel , cultivateur : je vous en fais hommage. C'est peint d'après les trente-deux tableaux de Steuben, représentant Napoléon dans des poses différentes. Vous voyez que vous n'avez pas prodigué les vins fins et le veau froid 5 un -ingrat.

— Ah ! oui-da , ah ! fichtra î dit le villageois , émerveillé du chef-d'œuvre.

— Maintenant que nous sommes seuls , homme rustique, je vais vous livrer un secret d'État. Jurez-moi , par l'ombre de Napoléon , que vous n'en parlerez à âme qui vive.

— Ah ! oui-da , oui , s'écria le père Gérard se remettant sur ses gardes.

— Pasteur, ce que je vais vous dire est solennel. Écoutez. Le candidat Paturot, ajouta-t-il en se penchant vers l'oreille de son interlocuteur, est le général de ce nom qui a accompagné le grand homme à Sainte-Hélène.

— Oui-da !

— Et de plus , il est couché sur le testament de Napoléon pour huit millions cinq cent miiîe francs qui ne lui seront jamais comptés. Il a l'ordre exprès de les distribuer aux Français restés fidèles à la mémoire de l'empereur. Vive l'empereur ! ajouta le peintre en vidant de nouveau son verre.

— Vive l'empereur, fichtra ! » reprit le fermier en remplissant le sien.

Une fois monté sur ce ton , l'entretien prit un caractère d'intimité. Oscar ne tarit pas sur mon compte: il parla de mes campagnes , du cas que l'illustre guerrier faisait de moi ; il refit d'autres croquis de Napoléon en buste, en pied , en

face, et de profil. Bref, il travailla son homme de telle façon , qu'en nous rejoignant il me dit :

« Jai conquis cet enfant de la nature ; il te suivra comme l'agneau suit sa mère, Jérôme.

— Ne vous y fiez pas , observa le notaire, nos montagnards ne Sont simples que sur Técorce. »

Nous achevâmes notre tournée. Trois Paturot , les seuls qui fussent électeurs , grossirent la liste des votes sur lesquels on pouvait compter avec certitude. Il ne restait plus qu'à en détacher onze du parti opposé. Quarante avaient promis; mais il eût été imprudent de se fier à des promesses. Cependant , nous nous étions prodigués. En allant d'une ferme à l'autre, il avait fallu s'asseoir à la table des cultivateurs , boire avec eux de grands verres de piquette, écouter des digressions sur le bétail , sur les récoltes , sur les foins , sur les coupes de bois ; recueillir des pLaintes contre le percepteur, contre les droits réunis , contre l'enregistrement , contre les agents forestiers ; se charger de toutes les réclamations bonnes ou mauvaises ; garantir à celui-ci un dégrèvement d'impôts , à celui-là une remise d'amendes encourues ; en un mot , se mettre soi-même et mettre le gouvernement à la merci des électeurs, alors souverains et despotes.

Le travail de la campagne était achevé ; il ne restait plus qu'à agir sur le chef-lieu. Le sous-préfet donna un bal dans lequel il déploya toutes les séductions que comportait la localité , c'est-à-dire les sirops et le punch. IMadame Paturot se montra admirable de tactique. Après avoir distribué aux élégantes de l'arrondissement ce qu'elle avait apporté d'objets de toilette en les leur cédant à soixante-quinze pour cent au-dessous du prix, elle alla au bai administratif le plus simplement du monde, en robe blanche, avec une fleur dans les cheveux. Lés dames du pays, qui avaient peur d*ëtre écli»^?ées, furent enchantées de l'attention de ma femme. A Teu^:, on la proclama adorable, charmante , pleine de grâce : cette

308 JÉR05IE PATLROT

soirée m? rallia déSuitivement quatre voix de h ville qui s'étaient tenues jusque-là sur la réserve. Malvina entreprit les récalcitrants dans la personne de leurs moitiés, et les ramena dans mon camp à l'aide d'un ascendant qui n'a pomt d'égal, jelui de l'alcôve. Les femmes qui tenaient à l'administration furent aussi gagnées, réchauffées, et le vote silencieux des maris se changea dès lors en adhésion chaleureuse et en propagande ouverte. Cette fête fît le plus grand bien à ma cause. On n'a pas encore compris tout le parti que l'on peut tirer des femmes en matière d'élections. Si l'homme a inventé la grande intrigue, la femme a gardé le secret de la peiiLe : c'est celle qui frappe le plus sûrement et éprouve le moins de mécomptes.

Le jour décisif approchait, et mon adversaire, s'effrayant de mon activité, commençait à se mettre en mesure. A son tour, il fit à la ronde des visites et eut ainsi sur moi l'avantage du dernier mot. Je frappai alors le grand coup, celui qui devait m'assurer la victoire. La localité ne possédait qu'un certain nombre de véhicules , depuis la calèche jusqu'à la carriole en osier : je mis tout en réquisition et m'assurai le monopole des moyens de transport. Chacune des voitures eut un itinéraire tracé : elle devait recueillir dans un rayon donné tous les électeurs qui n'étaient pas notoirement hostiles et les conduire à Yalombreuse. Là, je fis disposer des lits pour trente personnes, pendant qu'on se livrait dans la cuisine du château à des préparatifs qui rappelaient ceux des noces de Gamache. On abattait des bœufs, on saignait des moutons, on dévastait les viviers, on exécutait dans les bassescours un massacre général. Tous les gardes étaient en campagne : les perdrix, les lièvres, les lapins, les gelinottes, les chevreuils, les sangliers arrivaient de mille côtés dans l'office. L3S précieux fourgons, venus de Paris, furent déballés avec soin. Cn en. tira les pâtés de foies gras, les terrines de Nérac. les rillettes de Tours, les langues fumées, les jambons de

Mayence et de Bayonne, les truffes en roche, les dindes es galantine; enfin, tout l'assortiment de la gastronomie raffinée. Les vins furent aussi classés et étiquetés: à côté du Champagne et du bourgogne, espèces dominantes dans l'arsenal électoral, j'avais eu soin de ménager une place aux qualités corsées que réchauffe le soleil du Midi, le châteauneuf, le côte-rôtie, l'ermitage, le la nerthe, le la malgue; puis, des vins liquoreux ou secs, comme le madère, le mal voisie, le xérès, l'alicante et le rancio. Il fallait frapper mes gens au cerveau ; et, pour émouvoir ces enfants de la nature, les crus distingués de la Gironde n'eussent été qu'un moyen insuffisant et ruineux. L'approvisionnement de l'alcool fut complété par le cognac, le rhum, le tafia, le kirsch-wasser, l'absinthe, le curaçao, le gin et l'eau d'or de Hambourg. Point de liqueurs trop sucrées : elles n'agissent pas à trois mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Les organisations pastorales aiment ce qui s'empare fortement du gosier.

Ainsi , je m'exécutais en plein : j'allais voiturer, nourrir, abreuver, loger, héberger mes électeurs; je devenais leur hôte, leur automédon, leur amphitryon. Mon adversaire avait des amis qui ne reculaient pas devant les dépenses du transport et du séjour; moi, je m'adressais aux bourses rétives et aux panses sensibles ; j'offrais un bon gîte et d'excellents repas à ces hommes des champs, élevés dans une atmosphère apéritive. Mon concurrent avait affaire aux dévoués ; j'avais alïaire aux calculateurs.

Gomme moyen de tactique, je résolus de m'effacer devant le premier scrutin. Les voix de l'avocat étaient toutes arrivées au chef-lieu dès l'avant-veille; les miennes étaient encore disséminées dans la campagne. Je laissai composer le bureau parla minorité, c'était sans danger et sans intérêt. Un rendezvous général fut assigné à mes gens, pour le jour même de réleciiou, au château de Valombreuse. De huit à onze heures du matin, on devait y servir un déjeuner homérique, puis

partir de là pour aller en masse au scrutin. C'était un précieux moyen de faire le dénombrement de mes troupes avant la bataille , de s'assurer des dispositions de chaque électeur, de lui donner des instructions, de l'engager par l'estomac et de le conduire par le Champagne.

Les choses se passèrent comme je l'avais prévu. Dès sept heures du matin, les premières voitures arrivèrent : chacune d'elles amenait trois, quatre, cinq et jusqu'à six électeurs. Les distances avaient été calculées de manière à ce que tout le monde fût rendu à Valombreuse à huit heures du matin. Les électeurs de la ville, plus voisins du château, devaient s'y rendre dans une promenade matinale. Il s'agissait d'un gala : les convives furent ponctuels. A neuf heures, je tenais soixante -seize électeurs^ans ma salle à manger; j'allais nourrir et désaltérer la majorité. L'ambigu fut servi : c'était un beau spectacle. D'énormes pièces de venaison, des aloyaux monsti-ueux, des volailles magnifiques, du gibier de toute espèce, des truites, des ombres-chevaîierS; poisson exquis que nourrissent les eaux limpides des montagnes, accompagnaient les pièces apportées de Paris, les pâtés, les terrines, les truffes, les langues, les jambons, enfin tous les hors-d'œmi'e qui ont une célébrité gastronomique. A l'aspect de cette table chargé'e de mets, il se fit un silence général : l'admiration domina l'appétit. Mais cette abdication de l'estomac ne dura qu'un moment, et bientôt on put voir la majorité à l'œuvre. Des montagnes de foies gras disparaissaient de dessus les assiettes : mes partisans en mangèrent de quoi indigérer deux régiments de cavalerie; ils dévorèrent jusqu'aux croûtes des pâtés d'Amiens, les malheureux ! Les vins capiteux ruisselaient dans les verres ; on ne voyait que des coudes en l'air. Des plats énormes disparaissaient comme pai magie; on n'entendait que des mâchoires en mouvement. Pendant le premier feu, il fut impossible de tirer une parole de convives aussi consciencieusement pénétrés de leurs devoirs. Oscar

seul alimentait la conversation. Il s'était placé à côté du père Gérard, à qui il versait des rasades d'un certain rivesaltes capable d'étourdir un bœuf. Le fermier n'en paraissait pas seulement ébranlé : à chaque sommation du peintre ordinaire de Sa Majesté , il tendait le verre d'un air narquois et le vidait sans sourciller, comme un héros d'Homère.

« A la santé de l'empereur ! père Gérard , lui disait le peintre.

— Ah! oui-da, oui! répondait le fermier, vive l'empereur ! »

Oscar se ménageait; mais notre rivesaltes ne respectait ■que les athlètes : le rapin fut bientôt en pointe de gaieté. Alors il se lança dans toutes les surprises de l'imitation et de la ventriloquie : se mit à braire, h hennir, à contrefaire le chant du coq, le miaulement du chat , l'aboiement du chien, le coassement de la grenouille ; il fît partir des voix différentes du conduit de la cheminée, du plafond, de dessous la chaise du père Gérard. La représentation eut un succès fou : elle parvint à distraire nos montagnards de la guerre acharnée qu'ils livraient à mes comestibles. Si Oscar eût été éligible, il m'eût peut-être fait du tort : ses talents de société éclipsaient les miens ; il devenait le héros de la fête. Pour empêcher qu'il n'abusât de son triomphe, j'ordonnai que l'on versât le Champagne, et sur ce préliminaire mousseux, j'improvisai un discours qui ne l'était pas moins, La majorité me salua par des acclamations universelles : c'était un concert de voix bien nourries et une explosion de gosiers échauffés. Je vis que je pouvais conduire mes guerriers vers la brèche : ces genslà me portaient tous dans leurs estomacs. L'enthousiasme devait durer au moins autant que la digestion.

Nous nous disposâmes à partir : l'ordre fut donné d'atteler les voitures. Peur éviter les méprises, on remit à chaque électeur une carte sur laquelle mon nom était tracé en énormes carcctçres; on confia les illettrés à des hommes sûrs qui de-

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raient écrire leurs bulletins. La file des véhicules s'ébranla; on en comptait vingt à la suite les uns des autres. Cest dans cet ordre que nous abordâmes le scrutin. Trente cinq votes seulement avaient été déposés ; j'arrivais avec soixante-seize. Aussi mon entrée dans la salle de la mairie oij se passaient les opérations fut-elle celle d'un conquérant. Mon adversaire se tenait dans un coin avec quelques amis, je le regardai d'un air souverainement dédaigneux. On fit un réappel ; mes convives votèrent tous, ce qui porta à cent onze le nombre des suffrages émis. Trois panisans du candidat de l'opposition, venus des confins de l'arrondissement, arrivèrent au moment oii le scrutin allait se fermer, ce qui éleva le nombre des votes à cent quatorze. Majorité, cmquaiite-huit. Le dépouillement eut lieu, opération décisive et critique ! Mes amis pointaient un à un les suffrages •• quand j'arrivai à soixante, la respiration me revint. Je réunis soixante-six voix : dix voix du déjeuner avaient passé à l'ennemi. C'était le père Gérard et les siens. Le vieux sournois avait pris des forces à Valomfereuse afin de mieux voter contre moi.

o Je suis volé ! s'écria Oscar en apprenant la défection du fermier ; cet enfant de la nature m"a refait. »

Peu m'importait d'ailleurs; j'étais député. ^Mes partisans, sous la double émotion du Champagne et de la victoire, remplissaient la salle de leurs cris : ils voulaient dételer les chevaux de ma voiture , et me ramener ainsi vers le château dont je leur avais fait si loyalement les honneurs. Je résistai à cet excès de zèle.

« Soit , mes amis , leur dis-je , allons à Valombreuse ! Nous y reprendrons les choses où nous les avons laissées. »

L'invitation fut accueillie avec enthousiasme : le père Gérard s'éclipsa seul avec sa petite phalange. Pendant notre courte absence , Je couvert avait été renouvelé , les vins aussi. Avec cet appétit sans limites , qui est l'apanage de l'homme des champs , mes commettants se précipitèrent de nouveau

sur les vivres et achevèrent les blessés du matin. Ce fut un carnage épouvantable : ou eût dit que ces gaiilards-là mangeaient peur les huit jours passés et pour les huit jours à venir. C'est seulement quand on a assisté à un paicil spectacle , que l'on peut se faire une idée exacte de la capacité d'un estomac humain. Ce duel contre mes comestibles et mes spiritueux se prolongea encore pendant huit heures. Le lendemain , au point du jour, on ramassa les vaincus gisant sous la table, et on les emballa pour leurs destinations. Il était temps : les nuées de sauterelles ne laissent pas plus de traces dans les steppes asiatiques qu'un passage d'électeurs au sein d'une maison. Une semaine entière ne nous suffit pas pour réparer les ravages qu'y avaient causés ceux que le peintre ordinaire de Sa Majesté nommait des enfants de la nature. De la nature , soit ; mais je me promis de laisser désormais à cette bonne mère le soin onéreux de les abreuver et de les nourrir.

PATCROT DÉPUTÉ. — l'iXSTRUCTEUR PARLEMENTAItE. — LA LEÇON DE POLITIQUE.

J'étais député ! ! ! Voilà un titre qui remplit bien la bouche et résonne agréablement à l'oreille. La prédiction de mon pauM-e oncle se réalisait : Tcxcellent homme avait été le dernier bonnetier de la famille ; j'en étais le premier député. Quel chemin en peu de temps ! Rien qu'à y songer , j'éprouvais du vertige, je me croyais sous le poids d'un rêve. L'humble industriel qui , dans ce moment encore , débitait des chaussettes et confectionnait des maillots pour les dames du chœur de l'Opéra , ce même homme , ce même Paturot était à la fois commandant de la garde civique, favori d'une princesse, décoré et député ! ! ! On est fier d'être du commerce^ ;iuan^

3ti JÉRÔME PATUROT

on arrive à ces fortunes-là. Avec les honneurs , les charges étaient venues. Je me devais à mes commettants ; je me mis à leurs ordres. Je prodiguai les audiences , je promenai dans le chef-lieu mes épaulettes et ma croix; je devins l'idole de ces montagnes. Le physique du rôle fut promptement acquis : après trois jours d'exercice , je posais fort agréablement ; j'avais un air de suffisance éminem.ment parlementaire.

Cependant les premières heures de mon élévation ne se passèrent pas sans quelques troubles de conscience ; l'honneur qu on venait de me conférer ne nrapparaissait encore qu'au travers des nuages d'une responsabilité sans bornes. Tout est grave chez un député , les paroles , les actes , les opinions. Un arrondissement a les yeux fixés sur lui ; la France exerce à son égard un droit de contrôle ; l'Europe , à la rigueur , peut s'en mêler. Ainsi, le député appartient à l'Europe, à la France et à l'arrondissement. Il n'est souverain qu'à la condition d'être l'esclave de tout le monde. L'arrondissement lui fera battre le pavé pour des besoins locaux ou particuliers, la France lui demandera des comptes sévères, l'Europe le sifflera. Comment suffire à tant d'obligations et conjurer tant d'animosites ? Ces craintes me poursuivaient , ces scrupules m'assiégeaient. Malgré les illusions de l'amour-propre , je ne me dissimulais pas que la politique n'était pas mon fort. Dans plusieurs salons de Paris , j'avais entendu parler d'une certaine question cV Orient ^ qui occupait beaucoup les esprits. J'allais être appelé à la résoudre : le sort de l'Orient pouvait dépendre de ma voLx. Je me rends cette justice , que je n'étais animé d'aucune haine personnelle vis-à-vis de l'Orient , et que je lui aurais volontiers rendu service. L'Orient ^st un pays digne d'intérêt ; il fournit la laine d'Andrinople ; c'est de là que nous viennent le soleil et les cachemires. J'aurais donc été affligé de faire quelque chose qui lui fût désagréable; j'aurais désiré rester en de bons termes avec lui. Eh bien, tel est le nuage dont cette question est demeurée enveloppée à

mes yeux , qu'aujourd'hui encore je me demande si j'ai vraiment eu pour ce point cardinal tous les égards qu'il mérite, si je ne l'ai pas pi'ofondément humilié , si je n'ai pas dépassé à son sujet les limites des mauvais procédés , si je ne m'en suis pas fait un irréconciliable ennemi. Que l'Orient me pardonne ces torts involontaires! Nous étions faits pour nous comprendre; malheureusement, je ne l'ai jamais compris. Si je l'ai offensé , je lui offre mes excuses.

Telles étaient les perplexités de mon esprit. Sur le seuil de la carrière politique , j'avais peur de manquer de lumières et de prendre parii à l'aveugle. Ce préjugé, devait bientôt cédera l'expérience de la vie parlementaire ; mais il me dominait alors, et souvent je laissais percer devant Oscar et Malvina quelques témoignages de ce trouble et de ces incertitudes.

a Que de questions à étudier ! leur disais-je ; tout devient question aujourd'hui : question des chemins de fer , question de la réforme, question d'Afrique, question d'Orient. On remet tout en question ; c'est intolérable.

— Jérôme , me répondait gravement le peintre , ne te casse "pas la tête pour des balivernes. En fait de questions , il n'y en a qu'une pour toi : celle d'assurer ton crédit , de constater ton pouvoir. Exemple : tu arrives à Paris dans huit , dix jours ; que fais-tu ? ïu te poses en homme politique , tu débutes par un coup d'éclat.

— Comment cela , Oscar ?

— C'est simple comme bonjour. Tu te rends , sans perdre une minute , chez le directeur des beaux arts , rue de Grenelle , au fond de la cour ; tu montres ta médaille à l'hùissiei qui se prosterne ; tu entres ; tu trouves un grand maigre ,. homme d'esprit d'ailleurs , et tu lui dis : •— Me voici ; je suis le député Paturot. Le gouvernement se doit à liii-même d'acheter ia Collection des sites de Rome ^ de mon ami Oscar , artiste d'un mérite rare , quoique ignoré.

— Tu ne songes qu'à toi ^ égoïste !

3! 6 JÉRÔME PAT UROT

— Du tout , je me sacrifie , je m'immole à tes dél)uts , je deviens la pierre de touche de ton influence. Si le gouvernement ne paie ça que mille écus , c'est que tu es très-médiocrement placé dans son estime: s'il va jusqu'à dix mille fran^-ee sera la preuve qu'il veut établir avec toi des rapports convenables. Nous serons pour lui ce qu il sera pour nous : et voilà.

— Au fait , ajouta Malvina , quand tu ferais cela pour OiCar! »

J'étais enlacé : les premiers anneaux de ma chaîne devaient se river en famille ; ma famille conspirait avec le peintre pour nrenlever toute liberté d'action : il y avait complot contre mon indépendance. Impossible de résister : l'influence était trop voisine, la séduction trop directe. Je baissai la tête comme un vaincu : Oscar sourit , en vrai Machiavel , et caressa les poils de sa barbe orange.

L'automne nous ramena à Paris ; j'y arrivai chargé de pétitions et de réclamations. J'avais promis àJa localité les bienfaits de la reine , les libéralités du roi , les largesses de tous les ministères. Huit mois de sollicitation assidue pouvaient à peine suffire à l'accomplissement de cette besogne. L'arrondissement ne plaisantait pas ; il fallut s'exécuter. Dès le lendemain de mon arrivée, je commençais mes courses. Je parvins à pratiquer , à rintention d'Oscar , une saignée trèsconvenable aux fonds d'encouragements destinés aux beaux arts , et il put ainsi débarrasser mon grenier de quelques toiles qui l'encombraient , entre autres d'une vallée de Tempe avec des nymphes d'un vert d'émeraude. Le directeur chargé de ce service fit très-bien les choses.

Cependant la session venait de s'ouvrir et avec elle commençait ^a grande vie politique. Dans la séance du trône , je fis mon début oratoire en prononçant , à la suite de la formule du serment , un :je le jure ! qui produisit une certaine sensation. L'émotion avait donné à ma voix je ne saurais dire quel

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fausset qui fut remarqué de Sa Majesté, et arracî.^, rtî princes un imperceptible sourire. L'exercice des fonctions représentatives demande un aplomb que je n'avais point encore, une aisance qui ne s'improvise pas. J'avais beau affecter des airs dégagés, préparer mes entrées avec soin, étudier mes poses , je sentais encore le novice , le conscrit. Pour tromper mon inexpérience , je pris dis airs écrasants vis-à-vis des huissiers , je jouai l'habitué du Palais-Bourbon , l'homme qui sait les aitres, je marchai au hasard et sans but dans ce dédale de coi'^'idors, de bureaux, de vestiaires, de buvettes, de salles de conférences , j'essayai de toutes les issues et bravai résolument toutes les consignes. C'était autant d'actes de puissance et presque une prise de possession.

Cette tactique fut remarquée. Il existe , dans la Chambre des députés , une phalange de vieux pilotes qui surveillent les nefs errantes. Quand ils aperçoivent à l'horizon législatif un de ces nouveaux venus qui cherchent leur route et flottent de banc en banc , à l'instant même ils accourent et se mettent à ses ordres. Désormais plus d'embarras , plus de souci pour cette âme en peine. On lui aplanira les difficultés , on l'initiera à la discipline parlementaire, on lui révélera les secrets de la petite et de la grande stratégie. Quand j'arrivai à la Chambre, ce rôle d'instructeurs appartenait à un groupe d'hommes d'esprit qui conduisaient l'assemblée en se moquant d'elle. J'échus à l'un d'eux ; il me promit de me dresser. C'était un homme jeune encore, long, maigre et anguleux. Il avait des coudes si aigus , qu'ils auraient pu , à la rigueur, passer pour des armes prohibées. Quand il gesticulait, ces deux instruments menaçaient les flancs des contradicteurs avec une préméditation coupable et sans circonstances atténuantes. Il me plaça à ses côtés , et dès lors je vécus sous le feu de ses coudes qui, au moindre prétexte, me labouraient impitoyablement les côtes. Je ne parle pas des genoux , les plus turbulents que j'aie connus de ma vie. Cet homme avait

des angles plus pénétrants que ses démonstrations : ses épaules même m'inspiraient un certain respect, tant elles avaient î'air acéré et opiniâtre.

Ce fut sous ce chef de file que je fis ma première campagne. Il nf eut promptement initié aux petits détails des fonctions législatives, au travail des bureaux, aux délassements de la buvette, aux causeries des couloirs. et de la salle des conférences ; il m'enseigna le mécanisme du scrutin , de l'assis et du lever, la tactique des interruptions et des acclamations. Dans cette dernière spécialité mes succès furent rapides : je compris que ma vocation me portait de ce côté. Il n'est pas permis à tout le monde d'aborder la tribune avec cette autorité que donne le talent , et cette confiance qui naît de Thabitude. Les grands improvisateurs sont rares : c'est le vol de l'aigle : ne s'y élève pas qui veut Mais , dar.s les limites d'un essor plus modeste , on peut se classer, se créer un genre. Je m'essayai donc dans les bravo ! très-bien ! et j'eus la chance d'en émettre quelques-uns des mieux réussis, avec des nuances inconnues avant moi. Ce succès m'enhardit; j'abordai les : à l'ordre ! mouvement plus rare , partant plus difficile. J'en obtins des effets merveilleux, et dès lors ma position fut faite. Mes collègues du centre me remarquèrent; la presse ellemême me signala comme un interrupteur acharné. Les colonels de la garde nationale, les aides de camp du château ne poussaient pas plus loin que moi l'art de tousser et de se moucher avec éclat , de piétiner avec intelligence , de battre à propos la mesure avec les couteaux de bois. J'inventai alors, pour humilier les orateurs de l'opposition, des poses d'ennui et de dédain qui ont fait école, des rires étouirés, des mouvements d'impatience , des regards écrasants. Je devins Tépouvaptail de nos adversaires, l'orgueil et l'espoir de mon parti. Sans moi , plus de beaux succès oratoires , plus de ces triomphes qui suspendent une discussion. J'étais l'homme des grandes émotions et des grojids orages. Lun des nôtres

étoit-il à la tribune, je l'y soutenais, je l'y inspirais, pour ainsi dire , je l'excitais du regard , je le réchauffais du geste et de la voix. Descendait-il , je me précipitais vers lui , je l'entourais , je le couronnais des mains , je lui offrais le spectacle d'un épanouissement et d'une exaltation incroyables. J'ai organisé ainsi des triomphes , même pour des marcliands de nouveautés , des meuniers et des maîtres de poste.

A ce point de vue , loin d'avoir besoin de leçons , bientôt je fus en mesure d'en donner ; en revanche , sous le rapport théorique , mon instruction n'était pas aussi avancée. Je conservais des doutes , j'avais des scrupules , je voulais connaître le fort et le faible des questions. C'était là une tendance très-dangereuse. Mon mentor chercha à la combattre , et il faut me rendre cette justice que je résistai pendant quelque temps aux ravages de ses coudes.

« IMon cher, me disait-il , point d'idéologie , s'il vous plaît. Les partis ne vivent que par la discipline. Si l'on mettait, dans une Chambre , la bride sur le cou aux consciences , il n'y aurait plus de gouvernement , plus de société possible. 'Votre parti vote , vous votez. Sur quoi ? Peu importe. Vous votez , parce que votre parti vote : hors de là , il n'y a que subversion et anarchie.

Ouf! « mécriai-je.

Il venait de me détériorer le sternum avec son os cubital , on eût dit un poignard. J'en eus la respiration coupée pendant deux minutes.

« Ouï , mon cher, continua-t-il sans s'inquiéter de mon avarie, c'est la plaie du système représentatif que cette foule de députés qui veulent penser par eux-mêmes , voter, comme ils disent, en connaissance de cause. Ou l'on est d'un parti, ou l'on n'en est pas : dans le premier cas , on suit le chef de file; dans le second, on se fait déclasser, et l'on leste seul. Votez avec les vôtres , collègue , c'est le commencement et la fin de la sagesse

320 JÉRÔME PAIUROT

Cette théorie de Tobéissance passive ne me paraissait pas très-concluante; cependant j'avais peur d'exaspérer les coudes du voisin et de les pousser à des violences nouvelles. Je me contentai donc d'une réfutation intérieure et paru^ acquiescer entièrement au code disciplinaire de la majorité. Ce triomplie flatta tellement mon mentor, qu'il se laissa entraîner à un épanchement plus complet. Je l'écoutai en surveillant le mouvement de ses articulations.

« Mon cher collègue , me disait-il , quelle est donc cette fureur de tout raisonner, de tout comprendre? elle nous perdra , si nous n'y prenons garde. Ce gouvernement , pour la majorité, est la poule aux œufs d'or. Si on le dissèque, si on porte le couteau dans ses entrailles , adieu les profits !

— Vous croyez !

— C'est évident , mon cher. Nous sommes ici deux cents membres qui écrémons les faveurs du pouvoir ; s'il y a quelque bon morceau , il est pour nous et les nôtres. Deux cents ici , cela veut dire au dehors cinq à six mille clients , meneurs j d'élections , personnes influentes. Maintenant , faites un calcul. Puisque le budget se compose de 1,400 millions , et que le service de l'État emploie 60,000 fonctionnaires, chaque membre de la majorité peut disposer de 7 millions et de 300 places. Et vous ne trouvez pas que c'est là un chef-d'œuvre de gouvernement ! ^lais que vous faudrait-il alors, malheureux ? »

Le calcul était spécieux, je ne savais qu'y répondre. Les gesticulations de l'interlocuteur ne me laissaient pas d'ailleurs toute ma liberté d'esprit. Il abusa de ses avantages.

« Non, poursuivit-il avec une chaleur alarmante, je ne conçois pas que l'on énerve ce régime par des arguties , qu'on le discute , qu'on l'inquiète. La majorité ne dispose-t-elle pas de tout, des emplois, des faveurs, des grâces, de l'argent et deF titres? Ne règne-t-elle pas ouvertement sur les bureaux? Se fait-il rien sans qu'elle soit consultée? Un député de la majorité, c'est le souverain de l'arrondissement, du

département. Le préfet était autrefois quelque chose; aujourd'hui, il est le serviteur du député de la majorité. Et vous avez des scrupules , collègue ! Et vous ne trouvez pas que ce gouvernement est un grand gouvernement ! »

^directement interpellé , j'essayai quelques objections avec timidité, avec prudence : j'avais peur que la controverse ne m'attirât des mouvements désordonnés.

« Sans doute , lui dis-je , la majorité dépèce agréablement ie pays; elle se vote à elle-même quelques moyens d'influence qui ne sont pas à dédaigner: elle gouverne et administre; mais cela peiit-il durer ?

— Jusqu'à la consommation des contribuables , mon collègue , et c'est une race qui ne s'éteindra jamais. Vous voyez ce monde parlementaire qui vous entoure , il se divise en deux classes, les hommes d'esprit, et les simples*. Les hommes d'esprit , c'est la majorité ; les simples , c'est l'opposition. Les hommes d'esprit sont ceux qui regardent le régime représentatif comme un excellent moyen de faire des heureux autour d'eux , dans leur famille , parmi leurs électeurs et leurs amis. Les simples sont ceux qui , par instinct ou par préjugé, n'osent toucher à cette manne du budget, savoureuse et inépuisable. Vous êtes un homme d'esprit, tous!

— Je m'en flatte , lui dis-je en évitant un geste qui eût pu m'être fatal.

— Ainsi, les hommes d'esprit, d'une part, ceux qui usent de leur position ; les simples, de l'autre, ceux qui n'en usent pas : tel est le classement. Toutefois , il y a encore une distinction à faire : la voici :" dans l'opposition figurent des hommes d'esprit qui consentent à jouer le rôle de simples : dans \d aiajorité se trouvent des simples qui affectent les airs d'hoiiiines d'esprit. Les premiers sont les puritains qui acceptent tout

1. Quoiqu'un ait abusé da mot, il a'est pas sans intérêt de dire ici çae ce Hmlemeni est kistoriQn^-

322 jiiRoriic patui;ox

a un goiivernement qu'ils combattent, et qip ans prcflLs de la majorité ajoutent l'auréole de l'opposition. Les seconds sont ces excellentes natures qu'un rien contente, qu'un ruban rallie à jamais , qu'un dîner à la cour exalte , qu'un mot agréable de la part d'un ministre met en révolution. Braves gens, quj. mangent volontiers leur pain à la fumée ! Ce n'est pas nous , mon cher, qu'on ferait aller ainsi !

— Ah! pour ça, non, répondis-je, assez peu louché du rapprochement.

— Pour me résumer, mon collègue , soyez au gouvernement , puisque le gouvernement est à vous ; ne lui marchandez pas les votes , puisqu'il ne vous marchande pas rinfluence. Donnant donnant : c'est bien ; mais , une fois que l'accord est fait , il faut le tenir : un honnête homme n'a que sa parole. »

Telle fut la première leçon de politique que je reçus : elle eût agi plus vivement sur moi sans les formes anguleuses de mon moniteur et ses gestes bien %its pour m'alarmer. Cependant, je ne pus m'empêcher de remarquer ce qu'il y avait de cru et de désolant dans cette définition du gouvernement parlementaire. Je comprenais la corruption à l'état de faiblesse et d'entraînement ; je ne l'avais jamais envisagée comme système et comme calcul. Il faut dire que j'en étais à mes débuts , et que je n'avais pas encore pu me défaire de tous mes préjugés.

LES PETITES MISÈRES DE LA DÉPUTATION. — LES COMMETTANTS À PARIS, — PRÉPARATIFS d'UNE IMPROVISATION.

Toute grandeur a des ennuis qui y sont inhérents , et il n'est point de médaille qui n'ait un revers , même la médaille au ûéputé. Je l'éprouvais ; les tribulations de l'emploi avaient

n.imencé. Quand on se donne pour niaître un arrondissement, on est tenté de croire que ce n'est là qu'une abstraction for'" innocente. Cette illusion dure peu Tarrondissement a'en laisse pas jouir longtemps son mandataire ; il le ramène aux réalités , il lui fait sentir la laisse. Les servitudes se suc-^ cèdent alors. L'oisiveté, on le sait, est la mère de tous les v^ees : un arrondissement qui a des principes donne de l'occupationà son député, avec l'idée que la sollicitation permanente est la compagne de toutes les vertus.

J'avais afiaire à un arrondissement implacable : dix, quinze, vingt lettres partaient chaque jour des anfractuosités de ces montagnes , et la poste me les transmettait avec une régularité onéreuse et malheureuse. C'était le maire , c'étaient les adjoints du chef-lieu qui demandaient une faveur, le redressement d'un abus , des subventions en argent et en nature. Cependant ces besoins de la localité n'étaient rien auprès des exigences individuelles. Tou^ les fonctionnaires qui s'étaient mêlés de mon élection aspiraient à un avancement : le conservateur des hypothèques voulait devenir receveur général ; ïe directeur des contributions indirectes avait en vue un poste de première classe ; le chef-lieu entier prétendait à la croix d'honneur -, le £ous-préfet lui-même rêvait une préfecture. lî ne se formait pas , dans le ressort , un vœu , un désir, insensé ou raisonnable, qu a l'instant même je n'en fusse saisi. J'ai reçu des lettres incroyables , des communications fabuleuses. A écouter les pétitionnaires, le gouvernement leur devait à tous une complète immunité d'impôts , l'exemption du recrutement militaire pour leurs fils et des rentes perpétuelles pour leurs vieux jours. Celui-ci avait trouvé le moyen de guérir toutes les maladies , et il réclamait une pension ; celui-là, contrebandier de profession, voulait que jt fisse condamner les droits réunis à des dommages- intérêts pour la surveillance dont il était l'objet ; un autre me demandait d'intervenir dans un procès civil , et de faire débouter sa partie

324 jékome paturot

adverse; un autre eufiu se refusait à payer des droits de suc' cession, sous prétexte qu'il m'avait donné sa voix. Bref, j'étais devenu l'homme d'affaires de l'arrondissement , Tavocat des mauvaises causes et le médecin des cas désespérés.

Une seule de ces épîtres pourra donner l'idée de ce qu'était cette correspondance. La lettre en questio.i émanait d'un homme considérable de l'endroit, du notaire du chef-lieu, qui avait joué un rôle décisif dans mon élection , et me tenait ainsi dans une sorte de dépendance. Les fonctions de cet officier public et ses devoirs d'état auraient dû lui conseiller un peu de réserve, un peu de dignité dans ses demandes. Voici la première requête que je reçus de lui :

« Mon cher député ,

« Permettez à l'un de vos bons amis de se rappeler à votre « souvenir. Vous savez quelle part il prend à tout ce qui « vous concerne. Nous parlons ici souvent de vous : l'arronft dissement a besoin d'être tenu en haleine ; autrement , iî «. vous glisserait entre les mains. Heureusement que nous « sommes là. Dans l'intérêt public, j'ai pourtant quelques « réclamations à vous communiquer. K'y voyez qu'une preuve « du soin avec lequel je surveille les dispositions de vos com- «. mettants.

« Dabord il faudrait faire de.stituer le directeur de l'enre- « gistrement : il est trop pointilleux sur les actes ; il voit par- « tout des droits proportionnels au lieu de droits fixes. C'est « un chicaneur qui fait du tort au gouvernement , sans comp- « ter celui qu'il fait à mon étude. Le directeur qui survicu- « drait saurait que c'est moi qui ai fait justice de l'ancien ; « nous nous entendrions parfaitement.

^ Je voudrais aussi que l'on donnât une leçon au président « du tribunal : il taxe trop serré; il ne laisse pas passer un « seul article d'honoraires au-dessus du tarif. C'est ure peti- « tesse intolérable. Donnez-hii d€ l'avancement r fous le

c roulez , mais renvoyez-le d'ici. J'ai mon frère le juge qui se « dévouera s'il le faut et acceptera la présidence.

« Vous vous souvenez d'un cousin du côté de ma femme « qui a présidé à l'itinéraire des voitures pendant notre cam- « pagne électorale ; il demande une perception. C'est le moins •• que vous puissiez faire pour ce brave garçon.

« Voici bientôt le moment d'établir nos enfants. Je compte « envoyer mon Eugène à Paris , où , par votre influence, il « sera reçu à l'école polytechnique. Vous savez ce que sont « les jeunes gens loin de la surveillance paternelle. Ma femme « ne se séparerait pas de son aîné, de son Benjamin , si elle « n'était pas certaine qu'il trouvera auprès de vous et de ma- « dame Paturot , une seconde famille. Si vous pouviez le loger « sous le même toit que vous, ce serait pour sa mère un grand « souci de moins. Quant au second , Jules , il serait bien que « vous puissiez lui obtenir une bourse dans un collège. C'est « un garçon plein de moyens et qui vous fera le plus grand « honneur. Il est aimant , tranquille et spirituel. Eugène, au « contraire, est tout feu, tout ambition : il fera son chemin « dans les armes savantes. Vous en serez enthousiaste au bout « de six mois. Je n'ai jamais connu de salpêtre pareil : il tient « de sa mère.

« Par la même occasion , songez donc à notre neveu An- « toine et à notre tante Croquet. Le premier compte sur le « bureau de tabac dont il vous a fait la demande, et l'autre « sur son bureau de poste. Ces gens-là vous comblent de bé- « nédictions chaque jour. Vous êtes leur sauveur, leur pro- « vidence ; votre nom est constamment dans leur bouche. Il « est impossible que vous puissiez oublier ceux qui pensent si € assidûment à vous.

« Pour moi , mon cher député , je ne vous demande qu'une

« chose, c'est la continuation de cette amitié qui m'est si pré-

. « cieuse et dont vous trouvez ici le retour. Je suis sur la

« brèche pour vous défendre envers et contre tous , mais je

326 JÉRO^iE PATCROT

« ne voudrais pas que l'on pût y voir le moindre cakm. Vous a êtes l'homme de l'arrondissement , de la chose publique , ft Toilà la considération qui me détermine. Nos âmes fran- « caises ont la même devise : Le pays avant tout ! « Agréez , etc. B***.

Notaire à,,.

« P. S. Madame B*** me charge de la rappeler au souvenir « de madame Paturot , dont le passage dans nos montagnes a « laissé tant de souvenirs. Voici l'hiver. Ma femme est de- « venue parisienne depuis que madame Faturot l'a gâtée ; elle a ne peut plus souffrir les couturières et modistes de l'arron- « dissement. Si vous pouviez lui faire l'envoi de deux cha- « peaux , de deux robes , luîie en mérinos , l'autre en soie, « de deux paires de bottines , de douze paires de gants as- « sortis , vous seriez on ne peut plus aimable. Par une occa- « sion prcchame, vou recevrez toutes les mesures et dimen- « sions nécessaires pour l'exécution de cette commande. Quant « à la couleur et au choix de ces objets , madame B*** s'er « rapporte entièrement au goût de madame Paturot. Elle dé- « Cidera souverainement. Pardon , mon cher député, de vous « entretenir de détails si peu parlementaires.

« 2*^ P. S. Je rou^Te ma lettre pour vous donner un dernier « embarras. Dans nos visites électorales , j'ai remarqué que « vous portiez des bottes vernies d'un fort bon goût. Cette « denrée est inconnue dans nos solitudes , où le cuir simple « et le cirage à l'œuf conservent encore de l'empire. Je veu « introduire ici Ta botte vernie ; cela doit é])louir le client « Veuillez m'en faire confectionner deux paires conformes à ce l'échantilloD que je vous envoie. Quand on est l'ami d un r député, ou ne saurait se donner trop de lustre. Rien n'est « petit dans le système constitutionnel : la botte vernie peut X avoir ici de l'influence, et il n'est pas mal que votre nom « s'attache à la première paire qui y paraîtra. N'oubliez pa?

DÉPUTÉ. Zft

« surtout que j'ai le cou-de-pied un peu haut; je vous recom- « mande également un œil de perdrix qui abuse du régime « de liberté sous lequel nous vivons.

« Z^ P. S. Je rouvre encore ma missive pour vous dire que « l'arrondissement s'attend à vous voir à la tribune.

« A vous derechef, B**^!^, „

Telle était cette lettre , échantillon pris au hasard entre mille. Encore les lettres ne constituaient-elles que la moindre de mes misères. J'en étais quitte pour exécuter chaque matin une tournée dans les bureaux. iMais une misère bien plus grande venait m'assaillir de loin en loin. Le commettant quittait quelquefois sa montagne'; il se mêlait de voyager en famille ; il partait pour la capitale. Terrible apparition ! cauchemar affreux ! Dès six heures du matin , le père, la mère et la fille se pendaient au cordon de ma sonnette : on se lève de si bonne heure eu province. Il fallait se jeter à bas du lit , se frotter les yeux, endosser à la hâte une robe de chambre pour recevoir ces visiteurs champêtres , et leur faire un accueil gracieux au lieu de les envoyer à tous les diables.

« Tiens , c'est vous , père Ivîichonneau ! vous à Paris ! Que vous êtes aimable d'être venu me voir !

— Oh dame! tout de suite. On connaît ses devoirs , allez. Demandez à madame Michonneau.

— Pour ce qui est du respect , on ne peut rien lui reprocher à notre homme. Ça vénère son député, ajoutait madame Michonneau.

— Cest beaucoup d'honneur pour moi , Madame. Asseyezvous donc, père Michomreau ; là , sans façon , conime chez vous. »

Et j'en avais pour deux heures avec les Michonneau. Il me fallait écouter l'histoire du voyage, des économies qu'on y avait consacrées , des projets d'éducation pour la jeune fille, enfin le détail des graves motifs qui font qu'un campagnard

se déplace. Voir Paris est toujours pour le provincial une grande et consciencieuse affaire, un programme très-compliqué. Ou ne veut rien oublier, surtout de ce qui est gratuit. Le député est presque comptable des omissions. Tous les Michonneau du monde considèrent leur représentant à Paris comme un homme qui doit leur ouvrir les portes des monuments publics , des enceintes législatives , des parcs royaux , des châteaux de la couronne, des musées , des expositions , quelquefois même des théâtres. Le député n'est plus alors l'homme d'affaires du commettant : il en devient le cornac. Les Michonneau comptaient sur moi pour jouer ce rôle, et je m'y prêtais avec une candeur et un abandon sans limites.

Dans des occasions semblables , madame Palurot se chargeait des femmes ; il ne me restait plus qu'à distraire et à supporter les hommes. Il fallait voir quelles façons de toilettes ces iMichonneau apportaient de leurs montagnes, et quels rires ils soulevaient chez les couturières où Malvina les conduisait. Les folles apprenties des ateliers parisiens ne pouvaient se contenir, et c'était à grand'peine que les maîtresses conservaient leur gravité. Pour comble de supplice, ces créatures-là marchandaient tout d'une manière déplorable, et , pour un rabais de deux francs , descendaient et remontaient vingt fois l'escalier. Quand les Michonneau dînaient; chez moi , ils mettaient , au dessert , des biscuits et des fruits dans les poches pour le déjeuner du lendemain. S'il se présentait, dans leurs courses , un objet souverainement ridicule, hors de mode depuis dix ans , ils ne manquaient jamais d'en avoir la fantaisie. C'était à rougir d'une compagnie pareille.

Souvent j'étais à la Chambre, tranquille sur mou banc, enchanté d'être quitte, pendant une heure ou deux, de tant d'obsessions et de tracas. Un discours écrit berçait mon oreille et me maintenait dans un état de somnolence, quand tout à coup la voix d'un huissier me réveillait :

« On demande M Paturot dans la salle des pas perdus,

me disait-il à demi-voix , et avec la politesse qui caractérise cette institution.

— C'est bien, c'est bien, » répondais-je machinalement. Je me levais, et j'allais voir qui me dérangeait ainsi. Que

trouvais-je? une légion de Michonneau , trois générations de Michonneau. Il fallait faire placer cette fournée dans les tribunes ; on avait compté sur moi , sur mon influence. Impossible de refuser : l'arrondissement est inexorable en pareil cas ; il ne pardonne guère à son député de ne pas trouver de places pour l'électeur, même dans une salle comble. Je remuais ciel et terre, je suppliais les questeurs, j'allais d'une tribune à l'autre , cherchant partout un coin pour la nichée des Michonneau. Tant d'efforts étaient rarement vains : presque toujours je parvenais à loger mes commettants ; et , avec la persévérance qui distingue le montagnard , ils finissaient par s'élargir aux dépens des voisins et par se caser fort à Taise. Alors commençait pour moi une autre angoisse. La femme Michonneau, douée d'une vue faiale, m'apercevait dans l'hémicycle, et me prodiguait de là-haut les œillades, les signes et les gestes d'intelligence. Il me semblait l'entendre de mon banc.

« Dis-donc , notre homme , tu ne l'aperçois pas , notre député ? Tiens ! de ce côté , dans un coin , le quatrième à gauche! {Haut.) Bonjour, monsieur Paturot , bonjour.

— Où diable le vois-tu, madame Michonneau? devait dire l'époux.

— T'as donc la berlue ! Tiens , l'habit bleu , les cher'^ux châtains, près d'un maigre à perruque. {Se levayit.) Votre servante, monsieur Paturot... ^

Ce manège durait pendant toute la séance. Cette famille n'avait pris une loge que pour jouir du spectacle de son député, et madame Michonneau semblait jalouse de me tomprom.ettre aux yeux de la Chambre entière. Le jeu des mains, des regards , des petits signes de familiarité allait si loin ,

que, de guerre lasse, je m'accoudais siir mon pupitre, et, tournant le dos à l'ennemi , je me condamnais à une immobilité complète. C'était le seul moyen d'en finir avec madame Miclionneau. Alors, la tribu entière se résignait à écouter en bâillant, ou à grignoter quelques comestiblej. ^ débris du dessert de fa veille. Quant au père Michonneeu , il était émerveillé de la facilité avec laquelle parlaient les orateurs qui occupaient la tribune. Aussi , au sortir de la séance , ne manquait-il pas de me dire :

« Pou^-quoi donc q-ue vous ne montez pas là-haut , notre député , pour gazouiller un peu comme les autres ! ça ferait du bruit au pays. »

Toujours le même reproche : pourquoi ne parlez-vous pas? D'un côté , c'est le notaire qui me l'écrit -, de l'autre , c'est le commettant qui me l'insinue. L'arrondissement exige que je parle , il n'accepte pas le silence de son député ; il lai faut des phrases. On se plaint quelquefois du bavardage des orateurs ; on s'imagine qu'ils montent à la tribune pour leur plaisir, qu'ils s'exposent de gaieté de cœur aux plaisanteries des folliculaires ; on ne sait pas qu'ils ne vont là qu'avec crainte et sous Taiguillon de leurs électeurs. L'arrondissement a nommé un député ; il ne veut pas en être pour ses frais. L'orage peut couver pendant quelque temps ; mais si un arrondissement voisin prend la parole et se distingue, l'exaspération locale ne connaît plus de bornes. « Qu'a donc notre député ? se dit-il. D'cii vient qu'il se tait obstinément? » Peu à peu la rumeur gagne, les ennemis s'agitent, les amis s'inquiètent et se troublent , les reproches d'incapacité et de neuii^gence circulent de toutes parts ; la situation n'est plus tenable ; il n'y a plus qu'un moyen d'en sortir, c'est d'aborder la tribune.

Je l'avoue, cette perspective m'avait toujours pénétré d'un certain effroi. Cette rampe de marbre a quelque chose de si solennel et de si redoutable; il est si grave de s'abandonner,

devant nrre assemblée nombreuse, en face d'une publicité retentissante, à tous les hasards , à tous les lieux communs de la pensée , d'affronter les distractions et les émotions que ce spectacle inspire, le vertige qu'occasionnent tant de regards attachés sur l'orateur, de soutenir sans ti'ouble ce rôle écrasant et délicat, qu'un peu de crainte était permise, même à un homme moins novice cl plus téméraire que moi. Une iiiiprovisation me semblait être une loterie , où les idées et les mots arrivent à l'aventure , et d'où les sottises peuvent s'échDpper aussi bien que les grandes idées. Pour réussir dans ce genre d'exercice , deux qualités sont surtout nécessaires , et je ne les avais pas : d'un côté , une imperturbable confiance en sa propre supériorité ; de l'autre , une pauvre orinion de l'intelligence de son auditoire. Avec l'estime de soi et le dédain du reste , on fait scn chemin dans les sphères de rimprovisation : le terrain est fatal pour ceux qui hésitent et qui doutent.

Bon gré , mal gré , j'étais condamné à donner à l'arrondissement le spectacle de cette tentative. On m'avait placé dans une situation telle , que je ne pouvais plus reculer. IMon silence devenait chaque jour plus fâcheux ; on en abusait contre moi , on allait jusqu'à me dire vendu aux arrondissements voisins. 3Iort pour mort , il valait mieux encore un moyen désespéré que cette agonie lente. Je me décidai à franchir le Rubicon parlementaire. Dès lors, plus de sommeil tranquille; ma pensée courait chaque nuit à la poursuite d'eftets oratoires. Je me voyais à la tribune aux prises avec des mots sans signification , des phrases incohérentes : je cherchais l'adjectif sonore , le substantif retentissant; je polissais la péroraison , je perfectionnais l'exorde. Cet état d'insomnie se compliquait d'une agitation fiévreuse et de Ci-ampes atroces dans les jambes. Je plains les compagnes des grands orateurs ; elles doivent passer bien des nuits blanches.

« Mais qu'as-tu donc ? me disait Malvina , ennuyée de ce manège; tu frétilles comme une anguille de Melun.

— J'improvise, ma chère, j'improvise. Dieu ! la belle période que je viens de trouver. Veux-tu que je te la communique ?

— Plus souvent ! à trois heures après minuit.

— II n'y a pas d'heure pour l'éloquence , bibiche ! Je terrasse les factions depufe vingt minutes avec un succès dont on n'a pas d'idée.

— C'est donc ça que tu exécutes ton petit pas gymnastique en rêvant. Merci ! j'en aurai des bleus sur les mollets dem.ain.

— Malvina ! c'est l'inspiration , vois-tu ? Je veux pulvériser la presse , ce fléau des fléaux, cette hydre des hydres. Écoute.

— Du tout ! Je me sauve.

— Voici ce que je lui dis , dans mon improvisation , à cette lèpre odieuse que l'on nomme un journal : je m'élève à la plus haute éloquence :

« Messieurs , a J'aborde cette tribune pour protester contre la liberté « illimitée de la presse : dussé-je périr sur l'échafaud , je « m'élèverai contre les folliculaires qui... »

— Jérôme ! Jérôme ! tu abuses de ma position.

— Attends la fin , ça vaut la peine d'être entendu. On n'a jamais mal mené les journalistes comme je le fais... « Ces « folliculûires qui ne respectent rien , qui se mettent volon- « tairement en dehors de la Constitution, qui... *

— Jérôme , veux-tu que je me fâche?

— Un peu de patience, tu vas voir le trait; c'est adorable; ça n'a jamais été dit... « Ces folliculairts qui... »

— Voilà que ça me part; prends garde à toi, Jérôme.

— Le trait seulement, le bouquet final, ma chère. C'ea divin... « Ces folliculaires que... »

— Ah! tu m'enbêtes! le mot est lâché. »

Le dialogue se terminait là, Malvina était trop montée; je me résignais; et me pelotonnant dans un coin du ht, j'y

ÉPUTÉ. 333

poursuivais mon improvisation d'une matière plus solitaire et moins bruyante.

les grands orateurs. — le diner parlementaire. — l'improvisation.

Pour me former au grand art oratoire, j'avais sous les yeux , au sein de la Chambre d'alors, une foule de précieux modèles. Lequel suivre? Là commençaient mes incertitudes.

L'un portait un habit bleu, à boutons de métal, croisé jusqu'au menton : on eût dit de loin une cuirasse pressant une poitrine bien développée. La tête avait un beau caractère, l'œil était vif et saillant, les traits réguliers, la lèvre sardonique, le front vaste, le crâne dégarni. On distinguait, dans cet ensemble, une puissance réelle, du sentiment, de la chaleur, en un motles qualités de l'artiste. C'était, en effet, un grand artiste plus passionné que convaincu, plus ardent que réfléchi, et se plaisant, à cause de la difficulté même, dans une situation sans issue. On ne pouvait rien entendre de plus beau et de plus abondant que sa parole, de plus sonore et de plus plein que le timbre de sa voix. La dignité du geste et la fierté du regard ajoutaient encore à ces moyens extérieurs une séduction irrésistible. Dans les jours heureux personne ne se dérobait à l'influence de tant de dons réunis. Mais ce succès dépassait rarement la tribune : après avoir écouté, il ne fallait pas lire. Cette lave, une fois figée, avait perdu les seules qualités qui lui fussent propres, l'éclat et le mouvement. La veille, on admirait cette éloquence en fusion ; le lendemain, il était difficile de n'en pas remarquer les scories. Beaucoup de vague dans l'idée sous la pompe de l'expression, une dialectique plus brillante que solide, des arguments

33Î jéi\o:je paturdt

grêles sous un vêtement très-ample, une habileté rare à tout mettre en question, unie à l'art de ne pas coiiCÎure : voilà de quoi se composait ce talent, l'un des plus achevés qu'ait vus éclore la tribune moderne. H figurait en première ligne parmi les maîtres de l'art oratoire , et quoique dans un camp opposé, je savais lui rendre cette justice.

ÎN'on loin de lui, quoique avec des formes plus lourdes, se tenait un tribun qui abusait un peu de son lorgnon comme maintien et comme moyen préparatoire. îl portait également l'habit boutonné, détail qui semble être commun à la famille des orateurs. Le front élevé et saillant, l'œil couvert par l'arcade sourcilière, une physionomie qui ne manquait ni de caractère ni d'élévation, voilà sous quels traits principaux se révélait ce second tribun. Quant à sa parole, elle n'avait ni la même puissance ni la même grandeur. L'organe était pesant, la diction manquait d'élégance et de charme ; l'expression était juste, mais languissante et rarement choisie ; elle perdait en grâce ce qu'elle avait de trop en solidité. Ces défauts étaient compensés par plusieurs qualités précieuses et rares. Sous cette écorce peu flexible, il était impossible de ne pas reconnaître un fond d'honnêteté, un accent de conviction véritablement estimables. Si la pensée se faisait jour avec quelque embarras, elle conservait néanmoins de l'euchaîuement et obéissait à un ordre méthodique, à une sobriété ti'op n:éconnue aujourd'hui. Dans ces conditions, l'orateur représentait, avec beaucoup de justesse, un parti qui compte plus sur l'influence des principes que sur les prestiges de la parole. Je n'étais pas des siens: mais j'étais prêt à reconnaître la loyauté de ses vues et la sincérité de ses convictions.

Ces deux personnages écartés, je me rapprochais de mon terrain. C'était alors la première époque du talent Je plus dithyrambique qui ait jamais abordé aucune tribune : je prends cette épithète dans la meilleure acception qu'elle puisse avoir. Platon avait banni les poètes de sa république,

sans se douter qu'il s'en bsniiissait lui-même en sa qualité de poëte et de l'un des plus grands poètes de l'antiquité. Quiconque aspire au mieux est poëte, car le mieux ici-bas est l'inconnu, l'idéal comme la poésie. On peut donc être à la fois un grand poëte et un grand orateur : il n'y a rien là dedans qui s'exclue. Rien de plus noble, d'ailleurs, de plus heureux, comme coupe de visage, comme port, comme pose, que l'orateur dith}Tambique et chevaleresque dont je veux parler ici. Ces avantages extérieurs entrent pour quelque chose dans un succès de tribune; ils le préparent et le complètent. Quand on y peut joindre la pureté de l'accent et de la voix, la grâce contenue du geste , le jeu animé de la physionomie, la parole n'a plus que peu d'efforts à faire pour s'emparer d'une assemblée. C'était le cas du poète-orateur. Il ne s'en croyait pas moins obligé de déployer à la tribune toute la magnificence de son style et d'y apporter une prose colorée jusqu'à la recherche, A cette époque, il visait plus haut que la Chambre et dépassait constamment le but. Il lui restait à régler sa'force, à modérer son essor, à se mettre au niveau des oreilles qui l'écoutaient. Mais c'est un beau défaut que cet excès de puissance : il est plus facile d'en médire que d'y atteindre.

Voici maintenant le contraste. Près de l'orateur qui tient à la main le rameau d'or de la poésie, éternellement renouvelé, se montre l'orateur dogmatique qui sacrifie à la concision, presque à la sécheresse. A l'abondance inépuisable des images, à la période pleine de nombre et d'haleine ont succédé la phrase courte et martelée, la dialectique sobre et magistrale. Tout se dit avec poids, mesure et gravité : tout procède par démonstrations doctorales, tranchantes, impératives La tactique oratoire emprunte dès lors quelque chose à la férule du précepteur, la requête prend un air d'injonction, la prière même ressemble à une remontrance. Ce moyen est souvent heureux : les assemblées se révoltent rarement quand

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on les morigène, surtout si le physique est assorti à l'emploi, si le geste et le visage sont anguleux, si l'organe est vibrant et asruré. Rien ne réussit mieux qu'une volonté qui s'impose et semble refuser le débat. Lorsqu'à la fermeté de la pensée s'unit quelque bonheur dans l'expression, rarement les grandes assemblées résistent à cet ensemble de moyens : l'éloquence dogmatique est de toutes la plus sûre comme effet, la plus aisée comme pratique. Il est impossible que Von ne fasse pas passer chez les autres la confiance que l'on a en soi-même, quand cette confiance éclate en toute occasion et ne se dément jamais.

Cependant , ce genre de triomphe n'était pas mon fait ; mes instincts me portaient ailleurs. Un autre orateur de premier ordre existait à la Chambre , et c'était celui-là que je devais choisir pour modèle. Il faut dire que je ne pouvais me lasser d'admirer l'essor rapide qu'il avait pris. Pour conquérir une grande situation parlementaire, il avait dû lutter contre des obstacles de nature, contre son organe, contre sa taille, contre un extérieur peu avantageux. Les hommes qui occupaient la tribune avec éclat avaient sur lui cette supériorité de la prestance et de la voix. Il avait fallu les vaincre par la dextérité de la parole , la fécondité des ressources , la souplesse du talent. C'était là mon idole , le maître de mon choix. Chaque fois qu'il gravissait la rampe de marbre , je me recueillais comme un homme qui va écouter une leçon. Il faut lui rendre cette justice qu'il n'y épargnait pas les heures , et que j'avais tout le temps nécessaire pour me pénétrer de sa manière et m'inspirer de ses procédés. Ce qui me plaisait en lui , c'est qu'il prenait une question au berceau, et ne la quittait qu'après l'avoir épuisée. 11 supposait toujours (et Dieu sait avec quel à-propos !) que la Chambre ignore jusqu'au premie? mot des choses ; cela indiquait une profonde étude du cœur humain. Grâce à lui , je faillis comprendre la question d'Orient : ud discours de plus , et je mordais au problème. Malheureuse-

meut, je demeurai avec quatre heures de leçon; ce n'était point assez. Mais ce qui m'est resté de la question d'Oiient , je le dois à l'orateur qui m'a servi d'étoile. Par ses soins, j'ai appris qu'il existe sur le Bosphore une ville qui se nomme Constantinople , et que les Turcs y sont en majorité. C'est là incontestablement une notion très-essentielle en tout état de cause. Encore quelques efforts , et j'aurais su ce qu'est l'Egypte, ce qu'est la Syrie, pays célèbres dans l'antiquité. Le temps m'a manqué pour cette éducation parlementaire et ce cours d'histoire. Seulement , rien n'effacera de mon souvenir les impressions que m'a laissées l'éloquence du plus éveillé , du plus alerte , du plus fécond de nos orateurs , son ingénieuse manière d'exposer et de raconter , la ductilité , l'élégance de son langage , enfin une érudition historique qui n'est jamais à bout de ressources ni de rapprochements.

J'avais donc , après quelque hésitation , trouvé un modèle oratoire; il ne me restait plus qu'à travailler là-dessus. Une autre difficulté subsistait , celle de connaître à fond les locutions qui avaient alors la vogue. J'avais remarqué , en effet , que la Chambre change de temps en temps de vocabulaire , et adopte certaines expressions , certains mots pour leur donner une popularité triomphante.

« Voyons , me disais-je , mettons la main sur le substantif à succès, sur l'épithète accréditée. Disons, par exemple :

«i Je dois à mon pays la vérité, et je la dis à mon pays . « mon pays a droit à la vérité ; je dirai la vérité à »2on pays. »

Pendant que je me livrais à cet exercice de linguistique , Oscar était à mes côtés , dans mon cabinet. C'était un garçoD de bon conseil , malgré sa scélératesse profonde.

« Qu'en penses-tu "> lui dis-je. Ne trouves-tu pas vj(Ue cela remplit parfaitement la bouche : mon pays?

— J'aimerais autant : ma payse., répliqua le peintre ordinaire de Sa Majesté. C'est plus anacréontique.

~ Mauvais plaisant ! il me semble que cela fait bien, mon

pays! Le cabinet !e dit; l'opposition le dit; tout le monde ie dit.

~ Alors c'est le pays de tout le monde, et le ?non qH de trop,

De'cidément le peintre ordinaire de Sa Majesté y meiiait de la mauvaise volonté ; il ne voulait pas m'aider dans mes recherches oratoires. Je poursuivis seul mon étude. Ce travail , d'ailleurs, fut bientôt interrompu par des lettres désespérées qui me parvinrent de l'arrondissement. Non-seulement on me demandait un discours , mais on m'imposait un sujet. Il n'était plus question désormais ni de la liberté illimitée de la presse et dos écarts des folliculaires, ni des locutions en vogue et des mots à effet , ni de rien de semblable. Le gouvernement venait de présenter un projet de loi qui , entre autres orticles , dégrevait les fromages étrangers. On devine quel cri de détresse avaient poussé les fromages de l'arrondissement. C'était un deuil général dans la montagne ; les bestiaux se lamentaient ; les populations parlaient de marcher sur la capitale. Il n'y avait pas à balancer; il fallait prendre la parole contre les produits caséeux de l'étranger et empêcher qu'ils ne souillassent le territoire.

Pendant mon noviciat parlementaire , j'avais pu remarquer que plusieurs députés , assez médiocres d'ailleurs , parvenaient à se fair^ une petite clientèle de collègues , à l'aide d'invitations lancées à propos. Le député qui perche à Paris ne craint nullement les dîners en ville , surtout quand ces dîners ne sont pas sans façon ; il n'a aucune répugnance pour les babas et le punch , même quand ils se comp^liquent de contredanses. Plus d'un membre des centres' a fait ainsi son chemin dans la Chambre par des galas , des ambigus et des réunions dansantes auxquels il convie soit ses voisins sur les bancs ,• soit les membres de son bureau. C'est un moyen d'influence fort en usage, surtout à la veille des renouvellements mensuels.

Je résolus de le mettre au service du fromage frar-r-iis et de mon début oratoire. J'étais sûr de me ménager ainsi trois ou quatre voix pour saluer mon improvisation d'un : trèsbien ! et de me composer un petit noyau d'auditeurs reconnaissants et polis. Il fut donc décidé que nous donnerions un grand dîner ; j'avais jeté les yeux sur douze collègues d'un estomac résolu , en y joignant quelques notabilités des centres. La princesse palatine , attachée plus que jamais à mon char, devait aider madame Paturot à faire les honneurs du repns et de la soirée : elle avait promis , en outre, d'amener le i"eldmaréchal Tapanowich en grand uniforme. Bïon triomphe allait être complet, ef le Tartare devait y figurer en vaincu. Aussi n'épargnâmes-nous rien pour que cette fête laissât des souvenirs dans la mémoire des convives. Tout ce que le luxe du service peut comporter de raffinements fut prodigué en cette occasion : les pièces les plus rares , les vins les plus exquis furent rassemblés avec un soin particulier. Kien que de délicat et de choisi ne devait paraître sur ma table ; chaque mets allait être la dernière expression , le mot final de la science. Je ne m'adressai pas à im cuisinier ; je pris un artiste. Oscar et lui arrêtèrent le menu. C'était un repas à barbe, im festin chevelu : je le vis bien à l'addiîior

Au jour et à l'heure dits, mes convives arrivèrent, et je les présentai successivement à Malvina qui leur fit les hcnneurs de sa maison avec une grâce infinie.

Bientôt la compagnie fut au complet, et l'on se dirigea vers la salle à manger. Les choses s'y passèrent très-convenablement : tout était merveilleux, cuit à point et d'une délicatesse rare ; les vins furent appréciés surtout par de véritables connaisseurs. Au dessert , j'avais conquis bien des suffrages : ie feld-maréchal , dépouillant ses rancunes , jetait sur moi des regards tendres et enluminés ; la princesse palatine tenait tête à ses voisins; Malvina avait retrouvé sa verve et son caquet d'autrefois. Quant à mes collègues , après avoir gardé quelque

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réserve, ils finirent par nous donner le spectacle d'un abandon peu parlementaire ; enfin tout alla au mieux.

Désormais , je pouvais risquer la grande entreprise : j'avais un parti. Je préparai mon improvisation et l'appris par cœur • puis , pour tout prévoir , je mis le manuscrit dans ma poche. C'était une planche de salut pour un cas extrême : on va voir que la précaution n'était pas inutile. Le projet de loi contre lequel j'allais parler était presque sans intérêt pour la Chambre : aucune émotion ne s'y attachait. Aus:i les discoiifs se succédaient-ils au milieu de conversations bniyantes. Ce fut au plus fort de la confusion que je demandai la parole, et que, prenant mon courage à deux mains, j'escaladai la tribune. Un verre d'eau était à ma droite , je l'avalai machinalement; après quoi, en cherchant à assurer ma voix, je commençai :

a Messieurs , dis-je , je viens parler à mon pays d'une indus- <■ trie qui l'intéresse très-vivement , celle des fromages. »

A ce mot , un éclat de rire bruyant s'éleva du sein de l'assemblée ; le public , les messagers d'État , les journalistes , les huissiers même prirent part à Ihilarité générale. C'était un beau et unanime succès. Je voulus continuer, impossible. Les explosions de rires étouffaient ma voix , et une pluie de quolibets venait m'assaillir de tous les côtés. Enfin, de guerre lasse, je quittai la tribune; mais, par une inspiration de génie , je portai la main à ma poche et en tirai mon discours pour le remettre au sténographe du Moniteur.

Cette idée lumineuse me sauva; le lendemain, mon plaiaoyer pour les fromages figurait dans le Moniteur sur cinq grandes colonnes assaisonnées de sensation et de très-bien qui leur donnaient un caractère triomphant. L'arrondissement fut battu , mais cette défaite eut pour moi tous les caractères d'une grande victoire. Ce fut ainsi que je gagnai à la tribune ma bataille d'Austerlitz.

L'EaP10>;NE EUSSE. — l'eSIPRUNT FORCÉ. — LA MAISON MOTEri AGE. — UNE CRISE MINISTERIELLE.

Depuis que j'étais arrivé aux honneurs de la députation , mes relations avec la princesse Flibusîofskoï avaient pris un caractère inquiétant. La palatine ne pouvait plus se passer de moi ; quand je lui manquais , elle envoyait à ma recherche. Elle était jalouse de tout : de mes commettants , de ma femme, et même de mes travaux parlementaires. Il fallait lui rendre-compte des moindres démarches , de mes ennuis et de mes joies , de mes rapports avec mes collègues , de mes entretiens avec les ministres. Sur ce dernier point , elle était intolérable : si par malheur la mémoire me servait mal , elle me pressait de questions et me faisait subir un interrogatoire.

« D'oii venez-vous donc ? me disait-elle avec un air boudeur qui lui allait à ravir. Vous vous gâtez , Jérôme ! Une visite à dix heures du soir ! c'est le prendre à l'aise, Monsieur !

— Palsambleu ! Caîinka , excusez-moi , répondais-je avec un air tout à fait Lauzun : c'est le ministre *** qui ne voulait pas me. laisser aller.

— Ah! vous venez de chez le ministre***, ajoutait ma belle avec des gestes d'incrédulité.

— Oui , ma charmante , oui , de chez le ministre : nous étions là douze collègues , en petit comité , un couvert de choix. Les choses se sont admirablement passées. Il s'agissait de ramener trois votes qui hésitaient. C'a été enlevé : ce diable de *'*'' est si habile !

— Vous ne dites pas tout , Jérôme! On le coonaît, votre ministre , on sait quels sont ses moyens d'influence.

— Allons , ne vas-tu pas maintenant être jalouse, Catinka !

C'est ridicule , parole d'honneur , ajoutais-je en lui prenant la main.

— Pas de familiarités, Monsieur ! Un ministre qui protège le corps du ballet , voilà de belles connaissances ! Et c'est à cela qu'on nous sacrifie, s'écriait-elle en fondant très-naturellement en larmes. »

Je n'ai jamais compris le don que possèdent les femmes de changer leurs yeux en fontaines , et ce spectacle m'a toujours ému. La beauté y gagne , et le sentiment n'y perd rien.

« Mais, ma divine , lui disais-je , il a'y a pas le moindre bon sens à sangloter ainsi. Tu es toujours ma princesse, ma seule et unique palatine ; tu es mon trésor et ma joie , mon diamant et ma perle , mon Andalouse au teint coloré. »

Je prodiguais les tendresses sur ce ton , j'épuisais mes réminiscences en poésie chevelue , mais rien n'y faisait.

« Jérôme ! Jérôme ! murmurait la princesse en lâchant de nouveau les écluses de ses yeux , vous vous perdrez avec vos ministres ! Ce sont des libertins , des coureurs !

— Mais non , mon adorable , on a été sage ce soir, trèssage ! Pas une gaudriole, pas un mot pour rire! Nous avons fait de la haute politique, voilà tout.

— Oui , c'est toujours votre excuse ! De la politique de coulisses , n'est-ce pas ?

— De la très-haute politique , Catinka ! Question d'Orient, tout ce qu'il y a de plus compliqué et de plus grave. ^1 paraît qu'il se pa:-se de terribles choses là-bas.

— Jérôme , Jérôme , vous cherchez à me donner le change.

— Du tout, ma charmante, c'est la vérité pure! Le jeune Grand Turc se conduit mal; les bimbachis et les topbachis ne sont pas pour nous ce qu'ils devraient être; il y a aussi un k tmakan qui s'émancipe et un capilan-pacha qui fait des siennes. L'ambassadeur russe n'est pas étranger à ce micmac, et l'horizon se couvre de nuages. Tout cela donne à réfléchir à notre premier ministre.

— Défaites pures ! Quand vous arrangez un conle , tâch»iz au moins qu'il soit vraisemblable, Monsieur ! bimbachis, topbachis , kaïmakans , qu'est-ce que ce jargon ?

— Suffit , je m'entends , mon trésor ; c'est le langage de I?. haute diplomatie ; ça nous connaît. Toujours est-il qu'on lui a posé un ultimatum à ce jeune Grand Turc ; et , s'il ne l'accepte pas, notre ambassadeur quittera Constantinople. Ils n'ont qu'à bien se tenir les bimbachis ! Je ne donnerais pac cinquante centimes des kaïmakans dans l'état des choses ! »

Quand une fois j'étais lancé sur ce chapitre, je ne m'arrêtais plus ; il n'y a rien qui aide à l'improvisation comme de traiter des sujets auxquels on est complètement éti'anger. Je voyais d'ailleurs peu à peu ma princesse s'adoucir, se calmer, la glace se fondait sous l'ardeur de ma parole ; les larmes tarissaient , l'œil s'animait , les joues reprenaient leurs couleurs , les lèvres leur sourire. Ce retour avait lieu par grada- ^ lions , par nuances jusqu'à ce que , laissant tomber sa belle tête sur mon épaule, Catinka proclamât elle-même mon triomphe :

« Allons , me disait-elle , mauvais sujet , approchez-vous , que l'on vous pardonne! »

Cependant , je dois l'avouer, malgré la passion effrénée dont j'étais l'objet , mes relations avec la palatine ne se continuaient qu'à titre onéreux L'empereur r>icolas n'avait pas voulu se départir de ses rigueurs. Quand il sut qu'une Fiibustofskoï s'affichait avec un membre de la Chambre des députés de France, sa colère ne connut plus de bornes; il fit placer les trois cent vingt-deux mille moutons de la princesse sous un séquefitre provisoire, ce qui changeait du tout au tout la situation civile de ces animaux. IMon gage diminuait ainsi de solidité , les hypothèques de l'empereur primant toutes les autres. Peu à peu pourtant la créance s'était accrue. De vingt mille francs en vingt mille francs , nous en étions arrivés au chiffre de cent soixante mille , ce qui ne laissait pas que de

faire à ma fortune une brèche considérable. La conduite du feld-niaréchal Tapanowich était d'ailleurs fort inégale à mon égard. Quand la palatine venait de pratiquer une saignée à mon coffre-fort, le visage du Tartare demeurait pendant quinze jours à l'état d'épanouissement ; mais à mesure que les fonds baissaient , les façons devenaient plus rudes et les regards plus farouches. Pendant le dernier billet de milk francs , le pandour était intolérable; vingt fois j'eus envie de lui demander une explication.

La princesse intervenait alors et me racontait des scènes de la vie moscovite : c'était d'un dramatique achevé. La pauvre créature , pour avoir désobéi à l'empereur, était condamnée à avoir toute sa vie à ses côtés ce feld-maréchal de malheur : il répondait d'elle corps pour corps aux autorités russes. Quand il était plus sombre , c'est que les ordres venus de Russie étaient plus rigoureux ; quand il s'humanisait , c'est que la famille de la princesse avait intercédé auprès du czar et espérait obtenir sa grâce. Ces phases heureuses et malheureuses se succédaient de telle sorte , que je croyais chaque jour tenir les trois cent vingt-deux mille bêtes à laine qui devaient me désintéresser de mes avances; mais, à mesure que j'avançais la main pour saisir mon gage , le cruel empereur fulminait un nouvel ukase qui maintenait ce troupeau sous la dépendance politique de la couronne. Les moutons étaient tondus pour le compte de l'État, et moi je Tétais de dIus en plus par la princesse. Quelques soupçons douloureux ; commençaient à m'assaillir; mais qu'y faire? Envoyez donc f un huissier exécuter une saisie sur les bords fortunés du ' Don ?

D'autres embarras venaient s'ajouter à celui-ci. La maison moyen âge était achevée : l'architecte chevelu avait conduit les travaux avec une rapidité prodigieuse. Le bâtiment était souverainement ridicule ; l'artiste y avait prodigué les flèches, les clochetons, les cristallisations extérieures. Les fenêtres à

ogives juraient avec les tons neufs de l'édifice, avec la blancheur de la façade. Cela constituait , dans l'ensemble , un pastiche du plus mauvais goût, une réminiscence sans grâce. Cependant l'architecte semblait triompher dans sa barbe : i\ contemplait son œuvre avec le ravissement et l'extase de la paternité.

« Pâques-Dieu! s'écriait-il, que voilà donc un monumeiu bien réussi ! comme c'est ça ! par saint Pancrace , comme c'est ça !

— INIonsieur, lui répondis-je, en essayant de l'arracher à sa contemplation , il faudra réunir les comptes des fournisseurs, afin de savoir à quel prix la construction me revient.

— Non , Pâques-Dieu ! on n'a jamais attrapé l'ogive rutilante à ce degré ! c'est mieux que les originaux ! Monsieur Paturot , dit-il en se retournant de mon côté , j'aurais eu à loger un premier syndic , que je n'aurais pas fait de la meilleure besogne ; vous respirerez par la plus belle ogive que le compas humain ait jamais tracée ! Heureux mortel !

— Mais, Monsieur...

— On cite la maison de l'argentier de Bourges , la tour de Saint-Jacques de la Boucherie, les Thermes de Julien : voici qui efface tout , Monsieur. Pâques-Dieu ! comme ces balustres sont d'un bon effet ! »

J'eus toutes les peines du monde à ramener l'artiste enthousiaste à des idées plus positives. Nous rassemblâmes les divers mémoires, afin d'avoir le chiffre exact du total. En avances de diverses natures , j'avais déboursé près de quatre cent mille francs , et il restait dû , à droite et à gauche, plus Je cent cinquante mille francs. Une maison fort incommode, fort étroite, fort mal distribuée, m'allait donc coûter six cent mille franco environ. Le devis primitif ne s'élevait qu'à deux cent mille ; mais, en fait de construction , on ne sait jamais où l'on va , et avec l'art chevelu moins qu'avec l'art méthodique, J'av3iJ5 une maison à moi et un magasin entièrement

ROuf : ma caisse , en revanche , renfermait six cent mille francs de moins. C'était un rude coup de lancette.

Un moment je crus que la Providence m'envoyait une compensation inespérée. Des rumeurs sourdes circulaient depuis quelque temps sur les bancs de la Chambre ; on s'y formait par groupes , on chuchotait çà et là dans les couloirs , on se Ii\Tait sur divers points à des entretiens animés. Tout ce manège m'inquiétait peu ; j'avais la conscience trop tranquille pour que rien ne vînt troubler mon horizon parlementaire. L'œil fixé sur le banc des ministres , je votais comme eux , applaudissais comme eux , murmurais comme eux. Les Toyais-je heureux, j'étais heureux ; tristes , j'étais triste. J'avais pris des habitudes régulières d'obéissance et de dévouement ; c'était devenu une pai lie de mon être , de ma vie. Du reste, je marchais seul désormais; je n'?.vais plus besoin ni de conseils , ni de leçons. Il y avait à cela le double avantage d'émanciper ostensiblement mon libre arbitre , et d'éviter les articulaiions du dangereux voisin qui avait éclairé mes débuts. Je jouissais depuis lors d'une entière sécurité , et , dans le cercle de mon joug volontaire, d'une certaine indépendance.

Aussi ma surprise fut-elle au comble lorsque , arrivé à la Chambre d'assez bonne heure, je me vis un jour abordé par mon ancien moniteur d'une manière mystérieuse.

« Mon collègue, me dit-il, pouvez- rcus m'accorder quelques minutes d'entretien ? J'ai à vous parler d'un objet qui vous intéresse.

— Volontiers, lui dis-je, surpris de son air discret et énigmatique.

— Yene2 , » ajouîa-t-il.

11 m'entraîna hors de la salle des séances , et me conduisit dans l'un des bureaux alors désert.

c j\Ion collègue , me dit-il en entrant en matière , je vais faire une proposition qui vous paraîtra singulière. Voulezvous passer avec nous- dans les rangs de l'opposition ? >»

DÉPUTÉ. ait

Je reculai de quelques pas , comme si j'avais posé le pied sur une couleuvre.

<c De ropposition? lui uis-je.

— Ne vous épouvantez pas, répliqua-t-il , c'est de l'opposition , si l'on veut , de Toppos-ition dans un but donné. »

Loin de me satisfaire, cette explication me blessa ; je fis de vains efforts pour me contenir :

« Pour qui me prenez -vous .? lui dis-je; moi, Paturot, de l'opposition ! Mais c'est un piège que vous voulez me tendre , mon collègue; c'est une épreuve que vous voulez me faire subir. Alî ! c'est indigne.

— Kon , monsieur Paturot , c'est sérieusement que je vous parle. Le mot d'opposition vous effraie, je le vois ; il ne s'agit que de l'expliquer. »

Mon interlocuteur entra alors dans les détails. Une fraction de la majorité allait se séparer du ministère sur une question donnée. Le choix du prétexte importait peu ; le point essentiel était de battre le cabinet , afin de recueillir l'héritage des portefeuilles. Quarante députés au moins étaient du complot: leur déplacement laissait le parti ministériel en minorité, et conduisait infailliblement à ce que l'on nomme, dans h langue politique , une crise. A mesure que mon collègue me déroulait ainsi son plan , je me prenais à réfléchir sur cette combinaison singulière qui mettait la tactique à la place de la conviction , et faisait , des plus hautes fonctions de l'État, l'objet d'un siège en règle Je n'étais pas un esprit à scrupules, et pourtant ma candeur se révolta à cette confidence : ma ^gure devait exprimer ce sentiment, car mon interlocuteur ajouta ;

« Eh bien! mon cher collèguo^ vous n'approuvez donc pas notre plan de campagne? Avec quelques voix de plus, il est pourtant infaillible, et Ton a compte sur votre concours.

— C'est trop d'honneur que l'on m'a fait.

— Écoutez , monsieur Paturot , je vois qu'il faut aller ron-

dément avec vous. Voici toute l'affaire : le ministère ne peut pas résister ; vous lui conserveriez une boule de plus que cela ne le sauverait pas. Vous voulez demeurer du parti ministériel : cela part d'un bon sentiment; vous y serez fidèle. Seulement , au lieu d'être du parti ministériel qui s'en va , vous çerez du parti ministériel qui arrive. Voilà toyte la différence

— Ceci me semble une subtilité , Monsieur.

— ]N'on , c'est seulement une prévision. La liste du nouveau ministère est faite; la voici. »

Et il me la présenta.

« Vous le voyez ; rien que des membres de la majorité , de vos collègues , de vos amis , de ceux qui votent avec vous. Écoutez , monsieur Paturot , le nouveau cabinet est dans l'intention de créer une place de sous-secrétaire d'État parcnaque ministère. C'est vingt mille francs par an. Je suis assuré que l'un d'eux pense à vous pour ces importantes fonctions.

— Ah! collègue...

— C'est un détail dans lequel je n'aurais pas voulu entrer afin de ménager votre délicatesse, mais vous m'y forcez. Maintenant je vous laisse. »

Le Parthe en me quittant m'avait lancé son javelot; je ne fus pas longtemps à en ressentir la blessure.

« Sous - secrétaire d'État, me disais-je, sous -secrétaire d'État , toi Paturot ! »

Je fus vaincu , j'entrai dans la ligue. Une occasion s'offrit cour voter contre le ministère , j'obéis à la fatalité. L'amertume et l'espoir dans l'âme, je déposai une boule noire. C'était la première fois que je me trouvais dans ces conditions de révolte. Aussi en éprouvai-je un long remords. Le scrutin fut hostile , la crise eut lieu ; le ministère de la ligue entra en possession des portefeuilles. Il n'y eut qu'un point du programme qui ne fut pas tenu , c'est celui qui me concernait. Évidemment en m'avait joué.

J'en fus vengé ; le eabiuet enfanté par un complot ne dura

que quelques semaines. Les vainqueurs, une fois maîtres du champ de bataille, se prirent de querelle pour le partage du butin , et eurent le bon esprit de s'anéantir les uns les autres. Le tour avait manqué ; c'était à refaire. Mais n'anticipons pas sur l'événement.

LES PLAISIRS d'un MINISTRE.

Pendant le peu de jours que dura le cabinet nouveau, j'eus une sorte de position officielle. L'un des ministres m'honorait particulièrement de son amitié, et j'étais admis chez lui à toute heure. Je m'y rendais souvent avec l'espoir qu'on me tiendrait parole et que le titre de sous-secrétaire d"État couronnerait enfin le vœu d'une ambition légitime. Mon ami le ministre y apportait de la bonne volonté, mais il n'occupait malheureusement qu'un rang secondaire dans le cabinet, son poste était l'un de ceux que l'on désigne sous le nom de petits portefeuilles. Tous les jours il devait saisir le conseil de ma demande, et chaque fois des questions majeures et imprévues venaient l'en empêcher. Tantôt c'était la Turquie dont il fallait s'occuper; tantôt le télégraphe signalait une crise espagnole, et tout s'effaçait devant un pareil souci, enfin de délai en délai et de crise en crise, je voyais mon sous-secrétariat fuir devant moi comme une ombre Je vouais alors aux dieux infernaux l'Espagne et la Turquie, mais mon humeur ne réparait rien.

Mon ami le ministre était une de ces bonnes natures d'hommes plus propres à la vie de ménage qu'à la carrière politique. Malgré lui, on l'avait porté aux honneurs en le forçant à croire qu'il en avait le génie. Un jour que l'on manquait d'un nom pour compléter une combinaison, le sien s'était trouvé là et l'on en avait disposé, sauf à le préve-

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nir quand la chose serait concilie. Hélas ! mon illustre ami n'avait rien de ce qui constitue les grands politiques, ni le talei^t, ni la figure, ni l'encolure. Son éloquence n'allait guère au delà des choses qu'il comprenait, et la liste n'en était pas longue. J'ignore comment il a pu vivre en paix avec la question d'Orient, cet écueil des cerveaux les plus forts; je doute qu'il ait jamais rien compris à l'équilibre européen et au droit de visite. Eh bien, il s'en tirait très- ' convenablement , et plus d'une fois je l'ai entendu citer comme un excellent ministre. Il faut croire alors que la position n'est pas difficile à tenir, et qu'on y suffit avec peu d'étoffe. L'institution est ainsi organisée, qu'un ministère pourrait marcher sans ministre. Cela s'est vu plus d'une fois.

Il est aisé de se rendre compte de ce phénomène. Tout est immuable dans un ministère, excepté le ministre. Le conckrgc salue légèrement celui qui part, profondément celui qui arrive : il n'y a rien de changé dans Ihôtel, si ce n'^stun visage. Le cuisinier préparera le dîner pour le nouveau comme pour l'ancien ; le maître d'hôtel ordonnera le service sans s'inquiéter de la révolution des portefeuilles ; le sommelier n'en sera point frappé dans sa cave, ni l'huissier dans son frac noir. Seulement tout ce monde s'efforcera de remplir les devoirs de l'hospitalité vis-à-vis de l'intrus qui se permet de venir passer quelques mois dans un immeuble de l'État, coucher sur les matelas officiels et se servir de la ^ aisselle administrative. C'est hardi de sa part ; mais on se prête à l'expérience. Les bureaux, de leur coté, ne semblent ni émus, ni troublés dans leur marche ; ils sont le lendemain ce qu'ils étaient la veille. Dans cette situation tout l'avantage leur reste ; ils ont la clef des affaires, et le ministre n'en sait pas encore le premier mot; ils sont stables, et lui fragile; ils restent , et il passe.

Cependant mon ami le ministre était le plus occupé des

hommes : j'avais beau arriver à l'hôtel à tout instaDt du jour; je ne pouvais pas en jouir.

« Venez demain à dix heures, me disait-il, nous causerons de votre affaire. *

J'arrivais à l'heure désignée : ô désappointement ! l'antichambre était encombrée, le ministre donnait audience. Comme député, je forçais la consigne et arrivais jusqu'au cabinet. L'Excellence venait au-devant de moi :

« Mille excuses, mon cher ; mais, vous le voyez, nous n'avons pas un instant pour les amis. Passez chez ma femme, je suis à vous dans quelques minutes. Le tem.ps de déblayer tous ces importuns : c'est à en mourir. »

J'obéiësais ; je passais chez les dames de la maison que mes longues visites devaient fatiguer. Une heure, deux heures s'écoulaient, mon ami le ministre n'arrivait pas. Las d'attendre, je reparaissais chez lui.

« Que voulez-vous, mon cher, nous sommes esclaves, s'écriait-il en me montrant un am.as de paperasses ; trois cents signatures à donner. On nous prend pour des automates. Trois cents 1 les chefs de division ne me feront pas grâce d'une. »

En parlant ainsi , mon ami le ministre signait au hasard et sans jeter les yeux sur les pièces :

« Voilà notre vie pourtant : tous les deux jours c'est à recommencer... J'en ai la crampe dans les doigts... Joli métier que nous faisons ! . . . autant vaudrait des machines à paraphes. . . Prenez donc un journal, mon cher ; dans un moment je suis à vous. »

, Ces phrases, qu'il me jetait ainsi, étaient entrecoupées d'énormes soupirs et de signatures données. Il faut croire que cet exercice fortifie les muscles du métacarpe, et qu'il y a pour toute profession des grâces d'état ; car je n'ai jamais tien vu de plus expéditif que la main de mon ministre. Des Monceaux de papier disparaissaient comme par enchante-

ment : c'était un magnifique champ de bataille. Il est vrai qu'en véritable homme d'État, mon ami signait d'une façon parfaitement illisible, et qu'il ne se croyait pas obligé de prodiguer son nom en ectier. Il en réservait pour lui trois eu quatre lettres et se dessaisissait des autres en faveur de ses administrés. C'était du luxe; d'autres se montrent plus avares. Du reste, il eût été indiscret de lui demander compte de ce qu'il expédiait de la sorte : ses fonctions n'allaient peuttire pas jusque là. Lire, c'est aggraver sa responsabilité : ne pas lire, c'est se ménager une excuse. Pour faire la chose en conscience , il faudrait d'ailleurs plus de temps et d'attention qu'un ministre n'en peut donner.

Après les signatures, je croyais en être quitte, quand les directeurs et les chefs de division se présentèrent à l'ordre : il s'agissait de conférer sur les points les plus importants du travail de la journée :

« Encore un ennui, mon cher, me dit mon ami le ministre Ces gens-là font ce qu'ils veulent, et ils ne nous épargnent pas la mystification de nous consulter. Il y a de quoi se pendre à une espagnolette.

— Envoyez-les à tous les diables ! N'êtes- vous pas le maître après tout?

— Oui , le maître , mon cher, mais à la condition de ne jamais commander trop haut. Peste ! comme vous y allez ! »

Il fallut donc essuyer le passage des directeurs et des chefs de division : enfin ils partirent, et je respirai. Je crus que mon ami allait m'appartenir et que je pourrais causer tranquillement de mon affaire, quand on annonça un député du centi-e gauche. A ce nom, le ministre se leva pour aller recevoir avec empressement le nouveau visiteur.

« Ah çà ! et moi, lui dis-je.

- Vous, mon cher, vous êtes un ami intime; mais celui-ci est un député sur la limite, un vote chancelant. On se doit tout entier à cette nuance; c'est l'appoint du cabinet. Atteû-

dez-moi seulement un quart d'heure ; je vais voir ce qu'il veut. »

Et de nouveau je restai seul à réfléchir. Vraiment , plus je voyais de près l'officine ministérielle, moins le poste me semblait désirable. Il en est des grandeurs comme des paillettes et des oripeaux du théâtre : il ne faut pas les regarder à la clarté du jour; cela paraît mesquin et misérable. Depuis cinq heures environ , mon ami le ministre n'avait pu, malgré toute sa bonne volonté, m'accorder un moment d'intimité. Faut-il le dire ? la mauvaise humeur me gagna ; évidemment on abusait de ma bonhomie. Les solliciteurs , les directeurs, les chefs de divisions , les signatures , le député du centre gauche , tout avait eu le pas sur moi ; les importuns et les importants passaient avant l'ami. J'étais un homme trop sûr pour qu'on songeât à me ménager.

Cette pensée m'exaspéra : je me doutais bien qu'en politique comme ail^eurs , la meilleure tactique est de se faire craindre; mais ne fait pas qui veut un pareil calcul. Cependant , quand mon ami le ministre rentra , j'avais du levain sur le cœur et une pointe de révolte dans la tête. Il dut s'en rpercevoir, car il vint vers moi , armé de son plus aimable sourire :

(■- Mille excuses, mon cher; maintenant je suis tout à \ous.»

Cette affabilité me désarma ; je rendis effusion pour effusion, bonne grâce pour bonne grâce; après quoi je crus qu'il était temps d'en venir à l'objet intéressé de ma visite :

« Voici ce que c'est, mon ami , lui dis-je. Il s'agit... »

A ce moment la porte s'ouvrit , et un aide de camp entra en grande tenue :

« Monsieur le ministre , dit-il , le roi désire que vous passiez au château pour conférer sur un objet important.

— Monsieur, cela suffit; je vais me rendre aux ordres de Sa Majesté. »

L'aide de camp sortit, et j'avais en perspective un nouveau délai. Cette fois , j-e n'y tins plus :

« Ah çà! dis-je à mon puissant ami, ceci ressemble beaucoup à uae mystification. Comment dois-je le prendre ?

— Ne m'en parlez pas , mon cher ; je n'y tiens plus. Il est des moments où j'enverrais le poste à tous les diables. Les esclaves sont plus libres et plus heureux que nous ; le nègre n'a qu'un maître, et nmis en avons mille.

— " Cela n'empêche pas , mon bon ami , que vous ne me promeniez depuis six heures consécutives. J'en ai assez, voyez -vous , je me révolte.

— Mon cher, me dit le ministre d'une voix attendrie , ne m'en veuillez pas ; vous ignorez les déboires de notre existence, chaque jour nous traînons cette chaîne et nous portons cette croix. On fait ici ce que l'on ne veut pas faire; ce que l'on voudrait faire on ne le peut pas. Comme tous les hommes d'une ambition naïve, vous avez quelquefois jeté des yeux de convoitise sur un portefeuille : vous vous êtes dit : — Dieu ! si j'arrivais là , quel bien je ferais ! Mon pauvre Paturot , que le ciel détourne de vous ce calice î On a quatre-vingt mille francs par an et dix mille francs d'installation; mais que de coups d'épingles il faut supporter ! Ah ! vous croyez qu'un ministre est un petit souverain qui dispose , comme il le veut , de son temps et de ses faveurs. Eh bien, mon ami , écoutez-moi :

CONFESSION n'r?? ministbb.

Vous savez, continua l'Excel ience, que je n'ai pas désiré ce poste éminent. J'étais né pour une vie modeste ; mes goûts n'allaient pas au delà. Cependant . comme un autrej' avais des illusions. Quand j'envisageais le rôle d'un ministre, je

Fentoiirais de quelque grandeur, j'y attachais une fertaine puissance. Aussi fus-je flatté , je Tavoue , lersqu'on m'imposa un portefeuille. Le sentiment de mon insuffisance survivait encore en moi : mais déjà les famées de l'orgueil affaiblissaient cette défiar,ce salutaire. Du reste, cette illusion dura peu.

Il est trois motifs secrets qui peuvent faire rechercher le pouvoir . ce sont les profits du rôle, l'exercice de la puissance, l'éclat et les joies de la grandeur. Sur ces trois points un désappointement complet attend le malheureux titulaire.

Parlons d'abord du profit. Je sais qu'il est des ministres qui spéculent sur leur traitement et visent à l'épargne. C'est le moindre nombre, et ils sont notés. Leurs petites économies sont l'objet des risées de leurs collègues : l'entourage en plaisante , les députés le remarquent , et une certaine déconsidération personnelle est la suite de cette chasse aux centimes. Les vrais ministres, ceux qui portent honorablement ce nom , dépensent au delà de leur traitement. La vie de l'hôtel ministériel est montée sur un pied qui se transmet d'un titulaire à un autre. On peut y ajouter, mais il est difficile d'en rien retrancher. Le service est coûteux ; la t2i>le est chère : deux diners par semaine, des réceptions , des diarges sans fin pèsent sur cette existence. L'hôtel est envahi de demandes d'artistes mendiants. Il n'est pas im concert, pas un bal par souscription qui n'envoie des billets , pas de virtuose nomade qui, directement ou indirectement, ne vienne tendre la main. Bref, quand on veut faire les choses avec dignité et avec grandeur, fermer les yeux sur bien des petits pillages, on ajoute chaque année cinquante mille francs de son revenu aux quatre-vingt mille francs que donne l'État. Voilà les profits du ministre.

— Vous ne dites rien du télégraphe et des objets d'art, dis-ie à mon ami le ministre.

— Point de médisances de petit journal , mon cher, vous :pariez à un honnête homme. Je ne sais pas ce qu'on fait

ailleurs-, mais ici il n'y a rien qui ne soit loyal. Voilà donc pour le profit; maintenant, voyons ce que c'est que la puissance. Vous ne croiriez pas , mon ami , que j'ai dans mes bureaux deux hommes qui sont plus souverains que moi , et qui me le font sentir à toute heure, à tout instant. Concevezvous un supplice plus intolérable que celui-là ? Être le chef et ne l'être pas , avoir une opinion sur une mesure et se voir contraint d'accepter celle de subalternes; garder à ses côtés des hommes dont en apparence on est le supérieur, et qui en réalité sont vos maîtres , vivre avec ces surveillants , avec ces espions , avec ces moniteurs , et ne pouvoir s'en défaire , les jeter à la porte; est-il rien au monde de plus humiliant, de plus lourd , de plus triste ? C'est pourtant ma vie !

— Et quels sont ces hommes ? lui dis-je.

— Deux directeurs de mon ministère qui sont députés. Celte qualité, mon cher, les dispense de tout : ils peuvent ne rien comprendre à la besogne administrative, donner cent fois par jour la preuve d'une médiocrité déplorable , d'une négligence avérée. Ils sont députés , et dès lors affranchis du respect hiérarchique. Le ministre n'est plus qu'un petit garçon qu'ils mènent à leur guise. Les bureaux relèvent directement d'eux; ils ont le pouvoir et n'ont pas la responsabilité. Quel cauchemar, mon cher, quel cauchemar !

— Je le comprends , répliquai-je ; on aime à être maître chez soi !

— Oh ! le pouvoir, le pouvoir, Paturot , c'est la servitude ! Vous connaissez la situatioli de l'âne de Buridan. Eh bien, entre le château et les Chambres un ministre joue le même rôle. Il a peur que ce qu'il fait en vue de l'un ne déplaise aux autres, et réciproquement. On a les mains liées sur tout ; on ne peut faire un pas sans rencontrer une embûche. Le pouvoir, mon cher ! Un ministre a celui de ne rien faire ; c'est le seul qui ne lui soit pas contesté. Encore l'empêche-t-on d'agir et lui fait-on des reproches quand il n'agit pas ! Voilà ce que

c'est que Texercice de la puissance pour un ministre ! Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi s'enorgueillir.

— Mais si pourtant on osait marcher , lui dis-je.

— On serait brisé comme verre, mon pauvre ami. Quelques-uns ont voulu l'essayer ; ils ont péri à la peine. Non! la France du dix-neuvième siècle n'a pas encore vu un véritable ministre , quelque chose de semblable à Colbert et à Turgot . c'est-à-dire à des hommes qui apportaient au pouvoir une idée féconde et employaient leur génie à la réaliser. Nous n'avons pas ce qu'ont eu les monarchies absolues , de grands politiques comme Richelieu , même comme Dubois , gouvernant l'État ou par la force ou par la ruse , et maîtres d'agir dans toute l'étendue de leurs desseins. On est ministre aujourd'hui , mais il n'est pas permis d'en être fier : un ministre , c'est à peine un chef de division et c'est moins qu'un député. Voilà la port de la puissance.

— Il est certain que c'est peu engageant. Et pourquoi alors y a-t-il tant de prétendants aux portefeuilles ?

— Que voulez-vous ! la vanité humaine ! le mot plaît encore et l'on se fait illusion sur la chose. On s'imagine toujours que le moment propice est arrivé. On a des idées sur l'équilibre de l'Europe , sur l'Orient , sur l'Espagne ; on rêve des alliances commerciales , des colonisations , des conquêtes pacifiques; on nourrit des plans de réforme intérieure, on a les mains pleines de magnifiques projets. Voilà ce qui soutient jusqu'à ce que la bulle de savon crève encore. Et puis , faut-il le dire ? la jalousie s'en mêle. On veut le pouvoir , parce qu'un autre en est nanti : ce sont tantôt de vieux comptes à régler , tantôt des rancunes récentes. Le poste n'o rien en lui-même qui doive tenter ; mais la fortune d'un anta goniste est un spectacle intolérable. Il faut s'en délivrer, dût-on reprendre soi-même le collier de misère.

— Singulier bonheur !

— Le bonheur ministériel est tout dans le même goût. Nos

salons sont les cercles des députés , quelquefois leurs tables d'h^e ; un de ces jours ils y allumeront leurs cigares. Il faut voir l'importance qu'affectent ces puissances de clocher , ces aigles de province qui promènent leurs bottes sales sur nos tapis et donnent à nos dames le spectacle de leurs ongles négligés. On dirait que nous autres , pamTes hères, malheureux ministres , nous ne vivons que sous leur bon plaisir , et qu'il leur suffirait d'un souffle pour nous renverser. Heureux quand ils n'en font pas la menace !

— Et pourquoi souffrez-vous ces impertinences ?

— Pourquoi, mon cher ? parce qu'ils sont de la majorité , parce qu'ils votent pour nous , parce qu'il nous les faut. Ils sentent bien leurs avantages , les mallieureux !

— Mais si vous faisiez quelques exemples !

' — Impossible , les voix se partagent trop juste. On ne peut pas perdre une boule sans s'exposer. Et puis les collègues s'en mêleraient : — Quoi ! vous mécontentez un tel , diraient-ils , un homme dévoué ! — Il demande l'impossible. — Ou importe? arrangez cela ; il passerait à l'opposition. — Voilà comment la Chambre conduit le ministère, et non le ministère la Chambre. Vous croyez peut-être que c'est le talent qui fait l'importacce du député ; illusion! Par suite de l'équilibre des partis , il faut que le pouvoir compte avec tout le monde , et les plus incapables ici-bas sont les plus exigeants. Voilà notre bonheur, mon cher, voilà notre gloire. Nous sommes les humbles commis du plus médiocre des parlementaires.

— Et cependant on s'arrache le pouvoir ! Quand on y est , on s'y défend avec chaleur ; quand on n'y est pas , on y aspire avec frénésie !

— Cest vrai ! le pouvoir a son ivresse ; on n'est pas plus grand alors , mais on le paraît. C'est là ce qui nous vaut cette guprre d'embûches. Nous semblons solidement assis, n'est-ce pas ? c'est juste le moment que l'on choisit pour miner le terrain sous nos pieds. Il importe de veiller sur tous les points :

du côté du château , du côté de la Chambre. Un ancien mif.iitre se montre-t-il assidu aux Tuileries , est-il reçu intime» meut à Neuilly ou à Saint-Cloud, vite il faut se défendre contre les révolutions de palais, redoubler de zèle, se consoi der à force de dévouement! Se trame-t-il à la Chambre ijr.elque projet souterrain, quelque complot d'ambitieux mécontents et d'hommes d'État en disponibilité, à l'instant il convient de se mettre en garde. Vous avez assisté à ces tournois , Paturot, vous savez tout ce qu'ils exigent de soins et de préparations !

— A qui le dites-vous ? On m'a offert le poste de soussecrétaire d'État ; il est vrai que je cours encore après.

— Je le sais , mon ami ; le conseil s'en occupe : il n'y a que la question de l'Amérique du Sud qui ait pu l'en détourner.

— Ah ! la difficulté est en Amérique , à présent ; elle fera îe tour du monde.

— Eh bien , oui , c'est cela ; il faut promettre , mon cher , pour conjurer les défections , et souvent ne pas tenir. Voilà ce qui nous perd. La mance du budget a beau être abondante, il n'y en a pas pour toutes les bouches. Et puis nous avons affaire à des appétits insatiables. A chaque crise il faut donner : Dieu sait ce qu'une crise coûte à la France. Tout parlementaire a sa requête prête. Il demande Tabsurde et l'impossible; n'impoi':e, la crise est là, il faut céder. De toutes parts on nous met le marché en main ; c'est à se voiler la figure.

— îl est certain qu'on ne peut pas faire tout le monde soussecrétaire d'État : je conviens de cela.

— Vous y mettez de la grandeur , Paturot ; d'autres sont moins raisonnables ; ils ne donnent que quand ils tiennent.

— C'est ce qui s'appelle traiter au comptant.

— Vient ensuite le jour du débat. La question est grave, il faut l'étudier. Des orateurs habiles prendront part à la lutte : quand il s'agit de renverser un cabinet et de s'en partager

les dépouilles, les grands parlementaires donnent. Jugez, pendant ce temps , mon cher , de la position d'un ministre ! c'est un accusé sur la sellette , rien de plus : il reçoit l'attaque à bout portant , et ne peut pas différer la réplique. On s'est préparé pour l'accabler; il faut qu'il improvise sa défense. Monter à la tribune ainsi , c'est jouer le succès sur un coup de dé. La parole a de bons et de mauvais jours ; elle frappe juste ou elle se fourvoie. La veine est-elle favorable , les collègues sont jaloux de l'effet produit ; est-elle ingrate , ils vous accusent d'avoir gâté la partie , de les avoir perdus. On n'a que le choix des déboires , mon cher.

— Allons, vous exagérez.

— Non, Paturot , le monde où nous vivons est plein de petitesses. Dans le même cabinet , on se dénigre , on s'espionne , on se dispute les attributions. L'un de nous a-t-il obtenu du roi un sourire plus flatteur , une expression plus bienveilbnte que de coutume , on se demande ce que signifie ce redoublement de faveur. Suit-il la cour dans ses voyages eu Normandie , on se pique de cette préférence , on en prend de la jalousie! L'importance devant la Chambre, l'autorité dans les débats du conseil, tout devient l'objet de petits pièges, de haines sourdes , de représailles sans fin ! Quand on a été froissé dans une question , on prend sa revanche à propos d'une autre-, on refuse parce qu'on a été refusé. Telle est la vie du cabinet. Quelquefois c^la va plus loin encore. Un premier ministre n'a pas de collègues; il a des commis. Toutes les affaires importantes il les évoque , les accapare, les décide sans les ministres spéciaux , quelquefois contre les ministres spéciaux. On voudrait se révolter ; on ne le peut pas : la vie du cabinet dépend de la parole, du talent , de rinfluence de ce chef de file; et quand on est au ministère, mon ami on r^ouffre , on souffre beaucoup , mais ou y tient.

— Je conçois cela ! L'amour-propre ; Dieu ! l'amour-propre!

— Il est mis à une rude épreuve, Paturot. Et la presse,

que vous ne comptez pas ! C'est i'aPxgoisse de toutes nos matinées. Je mets à part les ennemis politiques. Ceux-là ns sont pas payés pour nous flatter , et il est naturel qu'ils ne nous ménagent pas. Les grands journaux nous prennent donc par nos écarts ; les petits journaux par nos ridicules , et nous sommes, de cette façon, cloués à '&eux croix, et passés à deux rangs de verges. Cela sera ainsi tant qu'il y aura une presse au monde.

— A qui le dites-vous ? Les folliculaires sont l'origine de tous nos malheurs.

— Donc, que nos adversaires nous attaquent, c'est dans l'ordre. Quand on accepte les honneurs d'un portefeuille, il faut savoir en supporter les charges. Mais ce qui est intolérable, mon ami, ce sont les journalistes qui nous soutiennent. Voilà notre vrai cauchemar. Nous les nourrissons , les ingrats, et ils mordent la main qui leur tend la pâture. Ils émargent, et ils blâment; ils sont à nos gages, et ils s'avisent de nous juger. Le cœur humain est un grand problème; on sait ce que valent ces éloges , puisqu'on les paie ; et pourtant on s'en montre avide. Si nos hommes de plume en donnent plus à celui-ci qu'à celui-là , bon , voilà encore que les jalousies s'alîument. Ainsi , frappés par nos ennemis , tourmentés par nos amis , tel est notre lot.

— Ah ça ! vous êtes donc d jalheureux comme les pierres ! J'abdiquerais à votre place , nion cher.

— Eh bien , non , vous di rje, Paturot, on y tient : on y tient peut-être à cause des douleurs qu'on y éprouve ; on y tient comme la mère tier t à l'enfant venu au milieu des souffrancesqu'elle endure.

— Bah ! bah ! repris-je d une manière assez dégagée , vous avez des compensations , la clef du trésor , la haute main sur les places et les faveurs. On sait cela , mes gaillards.

— Paturot, mon ami, vous parlez, je vous le répète, comme un pamphlétaire. Croyez bien qu'on a beaucoup calomnié les

ministres. Ceux qui voudraient pratiquer systématiquement ia concussion ne le pourraient pas ; et il en est peu qui songeM à tirer un parti honteux de leur passage au pouvoir. Qu'ils aient placé quelques amis , quelques créatures , des électeurs influents , je le veux bien ; le reste est de la calomnie pure On a fait , il y a quelques années . du népotisme en grand ; aujourd'hui on ne l'oserait plus. Croyez-le bien , Paturot , l'argent est la moindre passion de Thomme d'État : il n'y a que de pauvres ministres qui pratiquent la corruption sur eux-mêmes ! Sur les autres , je ne dis pas ; on ne gouverne qu'ainsi.

L'entretien se termina par ces doléances , et mon ami le ministre me quitta pour se rendre au château. Je compris que je n'avais rien à attendre d'un cabinet peu viable ; je contins mon ambition et me résignai. En effet, au bout de quelques semaines , un vote de la Chambre le précipitait des sommets du pouvoir. J'allai voir mon ami pour le féliciter de sa délivrance : quel bonheur pour lui ! sa chaîne était rompue.

Je le trouvai dans la consternation. iMalgré sa théorie da désintéressement , il regrettait sans doute de n'avoir pu s'abriter , au moment de sa chute , dans quelque grande position administrative ou judiciaire. Ses collègues avaient tout pris, seul il restait dépourvu ; de là ses douleurs.

m BILAH. — LES RESSLLRCES DE l'eSC0MPT3.

J'avais souillé ma robe d'innocence en votant un jour contre le ministère : cette tache ne s'effaça plus. Dès ce moment, je devins suspeet à la majorité, qui seule élève les bonnetiers et fait une position aux marchands d'horloges. Quand on trempe à la Chambre dans l'esprit de révolte, il faut être soutenu par la conscience de sa force, et svm en soi

le germe d'un autre mérite que celui de la fidélité. Tout homme médiocre qui se sépare de cette phalange compacte joue un rôle de dupe : il cesse d'être du côté du noaitre, et ne parviendra jamais à se classer du côté du talent. C'était désormais mon lot. En un jour d'erreur, j'avais vu s'écrouler les avantages d'une position tranquille et sûre. Adieu les bénéfices et les honneurs, adieu Tinfluence dans les bureaux , adieu les faveurs administratives ! Avec ma candeur robuste, il m'était difficile d'imiter ceux de mes collègues qui avaient un pied dans chaque camp, et qui, en dînant du ministère, se ménageaient la ressource de souper de l'opposition. C'était un tour d'équilibre trop périlleux pour ma pauvre tête, et une puissance d'appétit qui répugnait à ma constitution.

De graves soucis venaient d'ailleurs de fondre sur moi et ne me laissaient plus la liberté d'esprit nécessaire pour tirer un parti direct et personnel de ma situation parlementaire.

Au moment où Malvina avait quitté la gestion de notre commerce de détail pour le confier au premier employé de la maison , la balance de mes livres présentait un actif net de 1,150,000 francs en marchandises, argent, valeurs de portefeuille, rentes sur l'État ou immeubles. C'était, au denier vingt, 55,000 francs de revenu. Outre cet intérêt, il fallait compter les bénéfices de la vente, qui ne pouvaient s'évaluer à moins de 60,000 francs nets par an. Sans le moindre effort, et en ménageant la clientèle, cet état florissant devait se maintenir, même s'accroître. C'étaient donc 115,000 francs dont je pouvais disposer chaque année sans entamer ma fortune. Toutes mes dépenses, toutes mes libéralités furent fondées sur l'impression que m'avait laissée cet inventaire : il me semblait que l'excès m'était permis, et que j'avais sous la main un réser^ voir inépuisable.

J'ignorais alors ce que peut l'œil du maître dans un commerce , ce que sa présence y ajoute, ce que son absence en letranche. Mes calculs étaient basés sur le maintien d'une

prospérité que la vigilance de Malvina avait développée, et que son intelligence fécondait. Le jour oii elle se retira, mon magasin n'eut plus d'âme : les commis continuèrent la besogne, mais machinalement, froidement; le premier employé, intéressé dans les bénéfices, y apportait plus d'ardeur, mais ce n'était pas cette activité infatigable, cette grâce avenante qui avaient valu à ma femme la plus riche et la plus belle clientèle de Paris. En apparence, la maison de détail était la même; cependant le feu sacré y manquait; le génie de l'invention, le don de l'entraînement s'en étaient retirés. Quand Malvina entreprenait un acheteur, elle lui vidait immanquablement les poches. Sans elle, rien de pareil : si l'on ne refusait pas les affaires, du moins on ne les créait pas. Avec Malvina , il était rare que l'on eût ce que l'on nomme, dans le commerce, des rossignols^ des articles vieillis. Elle savait saisir au passage, attirer et captiver les honnêtes figures, les braves campagnards qui s'accommodent facilement de tout, prononçait le mot magique de rabais, et soldait ses rebuts en faisant des heureux. C'était là un véritable talent d'artiste : il disparut de mon magasin quand la fée de la vente l'eut quitté. Le défaut de surveillance y ajouta d'autres dommages : des non-valeurs, des oublis, des crédits véreux, des erreurs d'écritures, même des soustractions d'articles. Ce concours de circonstances influa gravement sur Tensemble de nos affaires : dès la première année les béné- Êces du détail diminuèrent d'un tiers et ne firent plus que décroître.

Dans le tourbillon qui nous emportait, ma femme et moi, ia conscience de notre position nous échappait complètement. Malvina avait quitté le magasin avec regret : pour en étouffer le souvenir, elle avait exigé qu'on ne lui en parlât plus. J'étais donc seul chargé de cette responsabilité, et je m'en remettais d'une manière aveugle à notre fondé de pouvoirs. C'était un garçon honnête, mais timide et faible. Chargé d'un porte-

feuille considérable et d'un maniement de fonds important, il n'opérait ni avec assez de prudence, ni avec assez de sagacité. Plusieurs des valeurs qu'il prit à l'escompte périrent entï. ses mains ; il ne savait pas choisir entre les signataires, et l'appât d'un agio plus élevé lui fit souvent accueillir des noms d'une solvabilité douteuse. Il me compromit ainsi dans plusieurs faillites pour des sommes assez majeures, et parvint à me déguiser ces pertes par quelques fictions dans les écri tures. Des créances notoirement et définitivement mauvaises figurèrent longtemps sur les li\Tes à l'état de rentrées probables et à titre de valeurs sérieuses. Il s'établit ainsi , dès l'origine de sa gestion, une sorte de malentendu qui, jusqu'au dernier moment, ne me permit pas d'entrevoir toute la profondeur de mes plaies commerciales et financières.

De mon côté, je travaillais de mon mieux à empirer cette situation. On a pu voir, dans le cours de ce récit, combien, en matière de spéculations, j'avais la main heureuse. Mon château électoral de Valombreuse , à la suite de réparations et d'agrandissements, me coûtait près de trois cent mille francs. Géré par mon ami le notaire, il me rapportait net quatre mille cinq cents francs, un et demi pour cent : encore me faisait-on entrevoir le moment où il faudrait sacrifier trois années de revenu pour l'amélioration des terres. Mon second placement était la maison gothique. Coût : six cent mille francs environ. L'architecte avait disposé les bâtiments et combiné les distributions intérieures d'une manière tellement moyen âge, que tous les locataires demandaient des changements ruineux, des réparations sans fin. En forçanl mes prétentions, c'est à peine si je pouvais espérer, pour toute la maison, un loyer de huit mille francs. Il est ,rai qu'il me restait pour mon usage le premier étage et le magasin. Il est vrai également que j'avais en plus la jouissance des clochetons et des ogives, toutes choses inappréciables, au dire de l'architecte chevelu. Somme toute, cela pouvait être

â€j6 JÉRÔME PATUROT

considéré comme un placement à raison de deux pour cent.

Qu'on me passe ce triste inventaire ! Si je ne le faisais pas avec quelque soin, on aurait peine à comprendre comment plus de onze cent mille francs se sont fondus entre mes mains. Sans doute d'autres exemples sont venus attester où vont les hommes qui aiment mieux gouverner l'État que leurs propres affaires ; mais une leçon de plus en ce genre vaut la peine qu'on l'écoute. J'avais donc neuf cent mille francs en valeurs immobilières , plus deux cent mille francs de créances sur les mérinos de l'Ukraine; total, onze cent mille francs. C'était, à une fraction près, le capital qu'avait laissé Malvina à sa sortie du commerce. Ainsi, peu à peu, tout l'argent avait disparu de ma caisse pour aller s'amortir dans des acquisitions peu productives ou des créances équi- ?cques. Cette modification profonde dans mon état financier ne tarda pas à réagir sur l'ensemble de mes relations commerciales : au lieu de faire crédit aux autres, moi-même j'eus recours au crédit. La maison ne paya plus au comptant, et dès lors fut moins bien servie. On commença à la surveiller, et, sans se refuser à des affaires, à les limiter. Les prix, les escomptes s'aggravèrent de tout ce que la gêne des paiements apportait de défiance et de réserve dans ces rapports. Dès lors les conditions d'existence de la maison furent changées ; l'assortiment cessa d'être ce qu'il avait été ; la clientèle :e dispersa peu à peu, l'achalandage disparut ; au lieu de bénéfices, la vente au détail donna des pertes.

Pour me déguiser cette position, mon fondé de pouvoirs avait usé de tous les stratagèmes imaginables : il avait épuisé les ressources de la circulation , des prêts sur nantissement, des crédits ouverts chez les banquiers, des valeurs de complaisance -, il avait donné des signatures afin d'en obtenir, et s'était livré sur une grande échelle à cette fabrication de papier timbré qui conduit si vite un établissement à sa ruine. Un coup terrible put seul l'arrêter sur cette pente : une fail-

iite le frappa pour trois cent mille francs, dont W répondait comme premier endosseur. Il fallait rembourser les protêts, ou faire mauvaise figure. Impossible de trouver cette somme sur un simple billet ; un emprunt hypothécaire devenait de rigueur. Ce fut alors seulement que cet homme se résigna à cette horrible confidence.

Il m'en souvient encore: nous étions en iCce, entourés d'artistes dont Oscar continuait à remplir la maison. Jamais Malvina n'avait été si heureuse et si gaie. Un domestique me prévient qu'on me demande dans mon cabinet; je veux renvoyer l'importim, il insiste ; enfin je m'y rends. Là je trouve notre employé qui se précipite à mes genoux. Troublé malgré moi, je le relève, et il me raconte, les larmes aux yeux, quelle perte la maison vient de faire, et de quelle urgence il est d'aviser aux remboursen?ents. Cette révélation fut pour moi un coup de foudre : rien ne m'y avait préparé. Les écritures s'étaient jusque-là soldées par un actif assez considérable. A l'aide de quels déguisements ? je l'ignorais. Cependant je voulus savoir à quoi m'en tenir sur ma position.

« Descendons au magasin. Monsieur, dis-je à mon employé, et apportez-moi tous vos livres. »

Nous commençâmes ce douloureux dépouillement pendant que mon salon retentissait de rires et de cris de joie. On daiisait sur nos têtes, et moi, la fièvre dans les veines et l'amertume dans le cœur, je poursuivais, dans une interminable addition, la preuve de ma ruine. L'employé me fit des aveux complets : nous retranchâmes des écritures toutes les valeurs fictives pour obtenir une situation exacte ; nous fîmes rapidement l'inventaire du magasin. Il était trois heures du matin quand ce travail fut achevé ; le baî venait de finir et le souper avait commencé. Je tenais mon chiffre à peu de chose près : la maison était de huit cent cinquante raille francs en dessous de ses affaires; il fallait trouver trois Ccnt mille francs le lendemain. Ce fut dans ce moment que Malv.'na, inquiète de

ne pas me voir, m'envoya chercher pour faire les honneurs du repas. Qu'on juge de la disposition que j'apportai à cette fête.

X Qu'as-tu, Jérôme? me dit ma femme en observant me:, traits bouleversés.

— J'ai, Malvina, que nous sommes ruinés. Renvoie tou monde le plus tôt possible.

— Tu veux rire, Jérôme.

— Non, Malvina, c'est très-sérieux. Quand nous serons seuls, je t'expliquerai cela. «

Le souper fut triste et court : on nous laissa. Je racontai tout à ma femme. C'est une justice à lui rendre : je la retrouvai ce qu'elle avait été dans les diverses crises de ma vie, dévouée et résignée, honnête et loyale par-dessus tout.

« Jérôme, me dit-elîe. la maison a signé, il faut que la maison paye. L'oncle Paturot t'a laissé un nom sans tache : gardons au moins cette richesse à nos enfants. J'ai des diamants , nous les vendrons ; des cachemires , nous les vendrons.

— Nous n'en sommes point là encore, ma chère.

-- Nous vendrons tout, s'il le faut, mais la maison payera; elle payera capital et intérêts. Ton oncle le disait, Jérôme: les Paturot n'ont jamais demandé de grâce à personne. Que diable, il y a de l'argenterie à la maison, et le mont-de-piété n'a pas été inventé pour les habitants de la lune.

— Encore une fois, Malvina, tu vas trop loin. C'est une liquidation à faire ; nous nous en tirerons.

— C'est ça, et je me remets à la vente. Tu donneras son congé à Oscar.

— Comment donc !

— Je ne te dis que ça; tu lui signitieras son congé ; il ira peindre ailleurs.

- Mais encore. .

— Pas de maU ! Je retourne à la ôloselle dès demain : la

^maison a signé, il faut que la maison paye : je ne sors pas de là. »

Ce qui rendait la situation très-grave, c'est qu'il fallait trouver 300,000 francs le jour suivant. Je me rendis chez un banquier célèbre, pensant qu'en lui exposant ma situation avec franchise et lui offrant toutes les garanties désirables, il s'empresserait de venir à notre secours. En effet , à peine lui eus-je fait la première ouverture, qu'il mit sa caisse à mon service et me renvoya à l'un de ses associés C'est le jeu ordinaire : le banqui^ a les honneurs du procédé, et laisse à son factotum le chapitre délicat des conditions et explications. L'associé était un petit homme maigre et grêle qui élevait audessus de ses lunettes bleues un regard fixe, glacé, presque insolent :

« Il faudrait à monsieur 300,000 fr. pour aujourd'hui ; c'est une forte somme , et monsieur nous prend à l'improviste. »

Les paroles de cet homme me pénétraient comme une lame de poignard. Quand on ne l'a pas éprouvé au moins une fois, on ne saurait se faire une idée de tout ce qu'il y a de dédain, de froideur calculée , de morgue et de défiance dans les habitudes d'un homme qui dispose d'une caisse considérable. Tous les usuriers se ressemblent. Je crus aller au-devant des instincts de cet homme en lui répondant :

« Monsieur, je n'ignore pas que c'est un service que je demande ; et , comme je m'y prends un peu tard , je suis prêt à souscrire aux conditions d'escompte et d'intérêt que vous me ferez.

— Qu'entendez-vous par là , Monsieur ? répliqua le petii homme en se levant sur la pointe des pieds et redressant vivement ses lunettes.

— Mais, monsieur...

— En fait d'intérêt , Monsieur, la maison n'en a qu'un. Ou elle prête à ce taux-là, ou elle ne prête pas. C'est cinq pour cent par an pour tout le monde

— Excusez-moi , iMonsieur, j'ignorais les usages de ia maîson : ils sont pleins de discrétion.

— Oui , Monsieur, cinq pour cent d'intérêt; jamais plus. On ne va pas ici jusqu'au taux légal : c'est une manière d'Iionorer les personnes avec lesquelles on travaille.

— Vraimentje suis confus.

— On va vous faire votre bordereau, Monsieur. Quant à la commission , elle est de demi pour cent : c'est encore l'usage de la maison.

— Ah ! il y a une commission !

— IMais , sans doute : où sont vos valeurs ? »

Les valeurs que je tirai de mon portefeuille consistaient en mes simples engagements , échelonnés à diverses échéances : je n'avais rien de mieux à offrir. A cette vue , le petit homme recula de deux pas en arrière en jetant les billets sur son bureau :

« Qu'est-ce donc que ça? me dit-il.

— îMais , Monsieur, ce sont les valeurs que vous m'avez demandées. Le libellé vous en paraît-il défectueux?

— Du papier à une signature ! pour qui nous prenezvous. Monsieur? C'est bon pour des maisons de troisième ordre. Nous serions bien venus d'envoyer cela à la Banque? «

J'eus beau insister: l'inflexible escompîcur ne voulut pas en démordre ; il fallut entamer la négociation d'une autre manière. Outre les valeurs, j'offi'is une garantie hypothécaire sur mes deux immeubles, le château seigneurial et la maison gothique. Le cerbère résistait encore, lorsque le banquier intervint en personne : l'affaire put s'arranger. Je fis un emprunt sur mes billets, renouvelables tous les trois mois et passibles chaque fois d'une commission de rciiouvellement. On passa en outre un acte hypothécaire dans lequel le notaire intervint avec son rôle de frais , et l'enregistrement avec son cortège de droits. J'olitins ainsi dans la

journée mes 300,000 francs ; mais voici dans quelles conditions et sous quel décompte :

Intérêt à raison de 5 0/0 t&t,

Commission à demi pour cent par renouvellement. . . 2

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