MEILLEURE DES RÉPUBLIQUES
Puisque je reprends la pi lime, il convient que j'explique comment j'y ai été amené.
On sait sur quel écueii vint se briser ma fortune politique, et à quel sort modeste je me trouvais désormais réduit. Un emploi en province, bienchétif, bien obscur, voilà ce qui me restait de tou'es mes gloires et de toutes mes grandeurs. Le Ciel l'avait voulu ; il fallait s'incliner devant ses décrets. Des fronts plus superbes que le mien avaient passé sous ce niveau, ot c'était à peine une ligne d'ajoutée au grand chapitre des décadences humaines. Le seul remède, en de tels cas, c'est de rendre au monde oubli pour oubli, dédain pour dédain, et de le punir par de strictes représailles.
Ainsi faisaient les Paturot. Ils mangeaient le pain du gouvernement^ pour me servir de l'expression de Malvina, et, ajoatait-eUe, quoi de plus dur? mais on ne se croyait pas, dansla maison, tenu à autre chose. Le zèle se mesure aux appointement;:. Deux hommes, d'ailleurs, se confondaient en moi et s'y tempéraient iTètre libre, l'être assujéti. Comme employé, j'avais des devoirs à remplir, comme citoyen, des droits à exercer. De là, un mélange d'indépendance et de servitude. A vrai dire, le plus noble de ces mobiles l'emportait toujours ; c'était dans l'ordre. Un fonctionnaire digne de
2 JEROME PATLROT.
•ce nom arrive !c plus nalureilement du monde à mépriser l'État, qui le nourrit, et à effacer, par une protestation persévérante, les souillures périodiques de Téniargement.
J'en étais là ; j'appartenais à la classe des emplo-yos qui jugent le gouvernement de haut, et en demeurent avec lui dins des termes froids et sévères. Je le servais en m'indigu »nt ; je ne pouvaiSj sans rougir, songer à la livrée que je portais et au salaire dont on m'infligeait rhumiiiation. Loin de s'adoucir avec le temps, cet état de mon âme ne fit qu'empirer. Je puisais, dans la durée même de mes liens, un désir p-us ardent d'y échapper par la révolte. Je n'avais pas de paroles assez dures contre un pouvoir basé sur des appétits grossiers, et plus j'acceptais de lui, plus je le mettais au défi de me corrompre. C'est ainsi que, par une pente invincible, je me détachai d'abord des hommes, puis du système, entin de la forme du gouvernement. Sur ses fruits l'arbre fut jugé. La monarchie était encore debout, vigoureuse en apparence, rég-nan'i par la faveur sur une bourgeoisie énervée, qu'à mes yeux elle était condamnée déjà et pei due sans retour. J'ignorais l'heure de sa chute^ mais je ne doutais pas que le doigt de Dieu ne l'eût marquée au cadran des siècles.
La force des choses m'entraîna plus loin ; on ne s'arrêle pas où l'on veut dans les voies de la censure. Je ne cherchais qu'un coupable, et j'en trouvai deux ; aux torts du gouveriicment, il fallut joindre bientôt ceux de la société. Peut-être se souvient-on que ce fiit là un de mes soucis d'autrefois ; l'expérience et la réflexion m'y ramenaient. De nouveau, je me pris à douter que ce monde, avec ses imperfections et ses contrastes, remplit d'une manière satisfaisante le but de li Divinité. A l'envisager sans prévention et avec une entière liberté d'esprit, on ne pouvait y voir autre chose qu'une ébaucho informe, digne à peine de l'enfance de l'art. 41 me semblait qu'àlaido d'i moindre eftort d'imagination, j'en arriverais à com])iner quelque chose de moins incohéreiU et de plus harmonieux. Cette pénale m'exalta : je compris l'orgueil de Proraéthéc et sa lutte contre le ciel. Que de gloire à ravir un rayon d'en haut et à iuouJer de clartés une dn-
lisafion ténébreuse ! Aucun rôle n'était plus engageant, et, auprès de celle-là, quelle ambition n'eût paru petite ! J'avais devant les veux, en guise d'exemple et d'aiguillon;, les maîtres du genre, ceux "qui refont l'univers en sept volumes, et, avant de m'offrir commue eux aux applaudissements de la foule, je ne voulais leur céder en rien, ni en étendue ni en profondeur.
Ce travail clinriiia et anima ma retraite. J'y pui-ais une haine plus profonde contre la politique du temps et un dédain plus caractérisé des petits moyens à l'usage des régimes éphémères. Je ne m'en cachais pas, d'ailleurs ; je jouais, comme on dit, cartes sur table. Notre préfet n'était, à mes yeux, qu'un séïde de la dynastie ; je m'en prenais à tous les pouvoirs^ responsables ou non. Dans mes heures d'exaltation^ quand je venais d'ajouterun chapitre aux destinées du globe, je n'avais pas d'expressions assez véhémentes contre Tordre social qui se plaçait entre l'avenir et moi. -J'envoyais tout aux gémonies, civilisation et gouvernement, et cela en des termes tels que Malvina ne pouvait se défendre d"ua peu d'épouvante :
— Mais qu'as-tudonc, malheureux? me disait-elle. Tu veux nous perdre.
— Vous sauver, répliquai-je, fort du sentiment de ma mission.
— Tu nous ôteras le pain de la bouche, Jérôme, songes-y bien.
-— Autant mourir de faim que de honte, Malvina.
— Et nos enfants, que deviendront-ils?
— Des hommes, ajoutais-je avec un stoïcisme digne de l'antiquité.
Ces débats se renouvelé] ï- ne plusio\;vs fols, et mon onîliousiasme dut transiger eniui avec celte prudence vulgaire. Des sacrifices que je fis à la paix de mon intérieur, aucun ne me coûta autant, et j'y échappais de loin en loin par des révoltes imprévues. Ma femme s'y perdait, elle avait cessé de me comprendre. D'où venaient ces accès d'indépendance, bi brusques et si récents? A quoi attribuer cette infraction
4 JEROME PATLROT.
ttUA habitudes les plus enracinées ? Malvina se posait ce problème sans pouvoir le résoudre. Vainement essayait-elle de me pénétrer : je demeurais mystérieux comm.e les granits de Thèbes. Un jour pourtant, je fus vaincu ; mon secret m'échappa. Ma femme venait de me retourner dans tous les sens, avec une patience et une adresse dignes d'un inquisiteur. Je résistais comme du métal, lorsqu'à bout de voie, elle eut recours à une interpellalion terrible :
— Ah çà ! Jérôme, me dit-elle, seriez-vous par hasard républicain ?
La question était brûlante ; il fallait confesser sa foi ou se parjurer. Devant la hache du bourreau, je l'eusse fait sa as hésitation : devant Malvina, je ne pus me défendre d'^jiù moment de trouble. Cependant le devoir remporta ; ma réponse fut péremptoire:
— Je m'en flatte, madame Paturot,lui dis-jc avec fermeté. Aujourd'hui que la République compte ses courtisans par
millions, et qu'il lui en arrive de tous les points du globe^ un pareil aveu ne semble ni téméraire ni singulier. Républicain, qui ne l'est, sauf la nuance etla date? Mais, au momentoùcc mot décisif s'échappa de mes lèvres, il n'en allait point ainsi. Dans la province où nous résidions, de grands préjugés régnaient sur cet article. On y vivait sous l'empire d'impressions arriérées, de réminiscences puériles, et les commères du chef-lieu s'accordaient à voir dans mi républicain un être doué de propriétés malfaisantes et de goûts pervers. G était l'opinion accréditée; Malvina n'avait pu s'y soustraire. Aussi, à une déclaration si formelle, n'éprouva-t-elle qu'un sentiment, celui de la stupeur. Je m'attendais à une explosion, aune scène : il n'en fut rien. Elle se contenta de joindre les mains dans un geste expressif, et levant lesyeux au ciol, comme pour le prendre à témoin de mon vertige:
— Républicain I s'écria-t-cUc, républicain ! un homme qui mange au râtelier de l'État ! Si c'est croyable !
Puis elle sortit en imprimant à ses épaules un mouvement signiûcatif. Qu'eût- ce été si elle avait connu toute l'étendue do ma révolte?
Je craignais qu'une aussi brusque manifestation de principes ne causât quelques orages clans mon intérieur : en vrai croyant, j'étais prêt à les subir. Je ne fus pas mis à celte épreuve. Malvina semblait, au contraire, éloigner toutes les occasions de reprendre ce thèrae^ et quand la force dos clîoses le ramenait, elle savait rompre l'entretien avec une adresse merveilleuse. J'attendais le martyre ; il ne vint pas. Évidemment elle me ménageait comme on ménage un malade. En même temps, elle se mettait sur la défensive et prenait ses précautions. Le moindre écart pouvait me compromettre, et ma femme, que la foi n'animait pas, se disai'^ avant tout qu'elle avait deivx enfants h nourrir. Ce fut sur ce sentiment étroit qu'elle régla sa conduite.
Parmi les personnes qui fréquentaient la maison, il s'en trouvait deux aux scrupules desquelles il fallait dérober mes hardiesses politiqucs.Elles appartenaient l'une etrautreàmon administration; la piemière était mon chef, la seconde, m:.n subordonné. Mon chef se rattachait à l'école de l'Empire, et y avait puisé des airs conquérants que l'âge n'avait pu ni supprimer ni affaiblir. Sa personne prêtait d'ailleurs à l'illusion. Il était droit comme un jonc et vert comme un chêne. Dans sa mise régnait cette propreté qui est la parure des vieillards. Le linge était net à s'y mirer^ la barbe fraîche, l'habit irréprochable. Avec cela, des façons galantes et l'habitude de venir se brûler à tous les beaux yeux. Ma femme l'avait jugé dès la première rencontre ; elle tendit ses rets, . et le vieux lion y tomba ; une fois pris, on lui coupa les griffes ; c'est un conte ancien. Ainsi, de ce côté, sécurité complète : la foudre pouvait gronder ; nous étions à l'abri.
L'intimité du subordonné offrait plus de périls. Employé dans mon bureau, il exerçait sur moi une surveillance forcée*. la môme chiourme nous réunissait, et j'avais en lui un com*pagnon de chaîne. Malvina essaya de le gagner ; mais c'était une nature réfractaire, soiu'noise et en dedans. Un fonds d'envie le dominait ; il ne pardonnait rien à ses supérieurs.. Il voyait en eux un obstacle à son avancement et un témoignage vivant de sa dépendance. Moi surtout, j'étais con-
damné à ses yeux, comme un produit de llntrigae et de la faveur. J'occupais mon poste en intrus, au mépris de la hiérarchie. De là, un d^pit sourd^ mêlé d'mie soumission apparente. J'aiais près de moi un ennemi et un espion. Vainement Malvina redoubla-t-elle de bons procédés j elle ne put dompter cette organisation rebelle. Le lion avait cédé, l'ours ne désarma point.
Plusieurs années s'écoulèrent dans cette allernative de bons et de mauvais jours. Le temps marchait, et me donnait raison. Les fautes politiques s'accumulaient, et, aux tressaillements de l'esprit public on pouvait prévoir qu'à un moment prochain le volcan des révolutions s'ouvrirait un cratère nouveau. Ce que c'est que l'illusion de la perspective î Tout symptôme de ce genre avait pour moi un caractère fatal. — Ils vont à l'abîme, me disais-je, tandis que mon employé y puisait des motifs de sécurité. — Comme ce gouvernement devient fort ! s'écriait-il. — Le roi se perd, ajoutais-je. — Il se sauve, ropliquait-il. Mot prophétique et digne d'être recueilli ! •
Dans notre province calme et retirée, le bruit des événements n'arrivait guère que comme un écho affaibli. On y parlait, sans doute, de cette campagne politique où le jeu dos fourchettes se mêla à l'éclat des discours ; mais personne, si ce n'est moi, ne voyait dans ces man'.festations une menace sérieuse contre la monarchie î Que l'on juge de l'étonnemcr;' où notre ville lut plongée, quand des liouvelles, vagues d'abord, puis plus précises, annoncèrent coup sur coup un changement de ministère, une abdication, une régence, enfin une république ! On ne savait d'où venaient, ces détails^ mais ils flottaient, pour ainsi dire, dans l'air^; et se répandaient de rue eu rue, de maison en maison, avec une rapidité élecirique. Les cafés se remplirent de curieux. Les places se couvrirent d'une population inquiète et frémissante. Mille avis contradictoires circulaient parmi les groupes; ici on affirmait, ailleurs on niait. Diverses peisonnes avaient interrogé le préfet; il demeurait impiînélrable. Peut- être manquait-il d'avis officiel. Le chef-lieu se trouvait placé à
i écart des grandes lignes^ et le télégraphe ne jouait pas pour nos modestes régions.
Cette anxiété se prolongea pendant deux jours; on ne savait que craindre ni qu'espérer; les nouvelles étaient confirmées ou démenties vingt fois dans une heure. La physionomie de la ville s'en ressentait, et allait se transformant. Au début, ce n'était que delà curiosité; plus tard, ce fut de l'effervescence. J'y aidai de mon mieux, et me dessinai en faveur de la République. C'était jouer ma place sur un coup de dé : mon employé le comprit, il entrevit une succession vacante, et se déclara hautement pour la monarchie. J'eus mon camp, il eut le sien; les préférences secrètes se faisaient jour. Par un principe de prudence, explicable chez un homme qui avait traversé trois régimes, mon chef resta neutre, et attendit les événements. Ainsi se distribuaient les rôles au milieu du choc des opinions et de Tagitation des esprits.
Les choses en étaient là, quand une diversion subite vint faire trêve à ces débats orageux. Signalée par les éclats d'un fouet, une chaise de poste traversa la ville, et se dirigea vers rhôicl de la préfecture. Deux drapeaux tricolores en pavoisaient les portières^ et formaient une démonstration à laquelle il était impossible de se méprendre. La foule courut de ce Côté, et je la suivis. En fonctionnaire bien appris, le préfet était debout sur son perron, prêt à faire à son successeur les honneurs de la résidence administrative. Sa contenance était calme et digne, son regard assuré, et même un peu dédaigneux. La chaise de poste s'aiTcta, et il en descendit un homme d'un âge mûr, enveloppé d'une écharpe aux trois couleurs. Cette écharpe portait dans ses plis un gouvernement nouveau; le préfet le sentit, et s'inclina. D'un geste empreint de résignation, il venait de montrer à cet hôte inattendu l'accès de la demeure officielle, quand un autre bruit attira son attention et celle de la foule rassemblée autour de l'hôlel. C'était une seconde chaise de poste qui arrivait, pavoisée comme la première. Les chevaux, lancés à fond de train, l'eurent bientôt amenée à sa destination, et
il en sortit un (îeuxième personnage aux trois couleurs, long et maigre comme l'autre était gros et court. Tous ces mouvements avaient été si rapides, que les deux écharpes se rencontièrent sur le perron et le gravirent à la fois, celle-ci par la droite, celle-là par la gauche.
Le préfet s'arrêta étonné; des deux pails on lui tendait un pli, revêtu d'un sceau qui lui était familier. Auquel croire ? Il vérifiâtes pouvoirs ; ils étaient de la même teneur, de la même date ; les noms seuls différaient. 11 étudia les physionomies ; il régnait la même assurance et la môme bonne foi. Depuis Salomon, jamais homme ne s'était trouvé dans une position aussi délicate. Il prit enfin un parti :
— Messieurs, dit-il aux prétendants, ce que je vois ici ae plus clair, c'est qu'il ne me reste plus qu'à faire ma valise. C'est l'affaire d'un moment. Moi parti, vous viderez le resle du débat entre vous.
Il allait se retirer, quand l'un des personnages intervint, et lui posant la main sur le bras d'une façon familière :
— Citoyen ex-préfet, lui dit-il....
Le fonctionnaire déchu n'était pas accoutumé à ce langage; il sourcilla. Son interlocuteur en prit occasion pour revenir à la charge.
— Citoyen ex-préfet, dit-il, ne vous inquiétez point du contre-temps. Tout va s'arranger. Deux commissaires pour un, n'est-ce pas?
— Comme vous le dites. Monsieur, répliqua froidement le préfet.
— Qu'à cela ne tienne^ reprit l'envoyé extraordinaire ; le mal n'est pas grand. Postillon, ne dételez pas. Et vous, citoyen collègue, ajouta-t-il en se tournant vers le premier arrivé, soyez sans crainte ; à vous ce département. J'en ai quatre de rechange.
— Mille grâces, dit le commissaire joufflu.
— Et maintenant, poursuivit le maigre, soyons aux intérêts de la patrie.
S'adressant alors à la foule qui encombrait les avenues de la préfecture :
— Citoyens, dit-il, la R«-piibliqiie triomphe; elle vient d'être proclamée solennellement à Paris. Vive la République !
Ce cri m'alla au fond de Tàme ; je ne pus l'entendre sans éprouver un vertige soudain. Le rêve de ma vie était réalisé ; mon idole respirait ; le souffle du peuple l'avait animée. Désormais, plus d'obstacles à mon enthousiasme ; il pouvait éclater impunément. Je fendis la foule ; elle hésitait, elle était plutôt surprise qu'entraînée. 11 s'agissait de lui communiquer un élan, une impulsion. Je me précipitai vers le perron pour seconder le magistrat républicain, et le couvrir au besoin de ma poitrine. Zèle inutile ! J'arrivai trop tard ; quelqu'un m'avait devancé sur les marches de l'hôtel, et criait de toute la force de ses poumons :
— Vive la République !
Je jetai les yeux sur lui ; c'était mon employé. La surprise me coupa la voix.
Des deux commissaires, nous perdions le maigre et conservions le gras ; c'était tout profit. Le maigre aurait fait peser sur le département les eflcts de sa complexion bilieuse ; le gras, doué d'organes excellents, devait y trouver un motif pour adoucir la sévérité de ses instructions. C'était, d'ailleurs, un enfant du pays, et, à tout prendre, le meilleur homme du monde. Son histoire se résumait en peu de mots* Jeune, il avait ressenti pour la carrière des lettres un de ces penchants qu'entretiennent les fumées de la bière et les vapeurs de l'estaminet. Peut-être l'eût-il mieux combattu sans l'essaim des parasites et des flatteurs. Mais, comme il prodiguaiti'ab-sinlhe autour de lui et s'exécutait aux dominos avec un abandc-'/i chevaleresque, il ne manqua pas de gens pour lui dire qu'un esprit pareil au sien réclamait un théâtre plus élevé, et que les fleurs de son imagination n'étaient pas celles qui s'épanouissent à l'ombre. Quel piège tendu à la vaniié
d'un auteur ! Celui-ei s'en défendit pourtant jusqu'à la limite de son dernier écu, et s'il capitula^ s'il se rôsignaà de hautes destine'es, c'est que les débris de son paLiimoine disparurent un beau jour dans les chances aléatoires du double-six.
11 vint donc à Paris, ce rendez- vous des grandes ambitions et des vocations impérieuses ; il y vécut quinze ans sous Ja plus mince des anréoles, condamné à des travaux ingrats et obscurs, dînant mal, déjeunant quelquefois, donnant à ses amis le c-pectaclc de chapeaux fatigués et de boites perméables. Malgré ces épreuves, il resta ce que la nature lavait fait, bon et sans fiel ; il n'y puisa pas, comme tant d'autres, une incurable haine contre les supériorités ; il ne vit pas dans ces échecs une conspiration universelle contre son génie ; il se préserva, et des sombres désespoirs, et des bouffonnes suggestions de l'orgueil. Ce fut son seul mérite ; mais il sut l'avoir. Rarement les esprits médiocres se rendent cette justice; ils aiment mieux s'en prendre à l'univers que s'accuser eux-mêmes, et volontiers ils font porter à la société les torts de leur organisation.
Cependant, par la force des choses, notre commissaire se trouvait mêlé au peu[*le inquiet des écrivains méconnus. If en avait partagé le sort et accepté les couleurs; il s'était mis avec eux en état de conspiration permanente. Dans le chemin des lettres, il avait traversé les mêmes ronces, franchi les mcînes fondrières, c'est-à-dire des publications sans lecteurs et des journaux sans abonnés. U était, en un mot, membre de cette église au moment où la révolution éclata. Tout lui devenait un titre : sa lutte contre le destin, son obscurité, ses chaussures à jour. Aussi fut-il sur-le-champ désigné comme l'un des missionnaires du régime nouveau. On ne s'enquit point de son aptitude ; on ne lui demanda que du zèle. La patrie, d'ailleurs, n'exigeait pas des services gratuits: elle faisait très-iionorablement les choses, il y avait du fixe, il y avait du casuel ; rien n'y manquait. Quelle rosée pour une terre longtemps aride ! Notre commissaire n'en trouva la révolution que plus à son gré; il partit la joie au cœur et le sourire aux lèvres.
COMMENT LA PEUR EMBELLIT LES OBJETS, li
11 faillie dire, les souvenirs qu'il avait laissés dans sa ville natale n'étaient pas des plus flatteurs. Ce n'est point impunément que l'on dévore en province huit mille francs d'héritage paternel. Ce grief suffit pour y placer un homme bien Las dans l'estime de ses concitoyens. A ce motif de défaveur bientôt s'en joignirent d'autres. Des bruits vagues avaient appris à la localité que le dissipateur était devenu l'un des mille enfants perdus de l'armée des lettres. C'en fut assez pour le faire considérer comme un être à jamais déchu. Les plus sévères l'accablèrent de leurs dédains; les plus indulgents se contentèrent de le plaindre. On le raya du livre d'or de la cité. S'il y eût reparu en des temps ordinaires, un triste accueil lui était réservé; il en avait la conviction. Mais une révolution est un prisme dans lequel tout se décompose, et, vu ainsi, notre commissaire prit sur-le-champ une autre physionomie, un autre aspect. Voici comment cette transfiguration s'opéra.
Au premier mot de République, seul, peut- être, je ne fus ni troublé ni surpris : je l'attendais. Pour le reste de la ville, c'était un événement imprévu. Chacun l'interprétait dans le sens de ses craintes ou de ses désirs; mais le commentaire le plus général était un sentiment d'appréhension. Uu mot explique cette faiblesse, fille des préjugés. On ne voulait voir la République nouvelle qu'à travers les ombres du passé ; on la peuplait de spectres menaçants et de fantômes terribles. De là ce malaise vague et cette stupeur dans les esprits. La défiance s'y mêlait : même entre voisins on ne se parlait qu'à voix basse et sans abandon. La vie ordinaire semblait être suspendue ; elle avait fait place à je ne sais quoi d'artificiel où dominait la panique des souvenirs. Quand le commissaire arriva, cette impression était à son comble. De tous côtés on allait aux enquêtes : on voulait savoir ce qu'il avait fait et dit, s'il avait l'air farouche et l'œil sournois. On en parlait comme d'un de ces héros qui donnent le frisson aux enfants et défraient les sombres récits des contes de fées. — Comment va-t'il le prendre, s'écriaient les plus épouvantés, et que comptc-t-il faire de nous?
Notre commissaire n'était pas d'humeur à dévorer les gens ; ses goûts étaient moins dépravés. Il avait à réparer quinze ans d'abstinence; ce fut cette revanclie qu'il prit d'abord. Depuis longtemps, tout lui avait échappé : le luxe àa couvert, les raffinements de la table, et il retrouvait tout cela en un jour par un coup de baguette. Comment eût-il résisté? Il céda; il approcha de ses lèvres la coupe où boivent les opulents; il entreprit de régler avec son estomac des comptes bien anciens et sur lesquels la prescription paraissait s'étendre. Ce n'était pas un soin léger ni une mince occupation. Notre homme comprit qu'il ne pouvait pas s'en acquitter seul et s'entoura des mêmes parasites qui l'avaient aidé dans la liquidation de son patrimoine. Ainsi partagée, la besogne devint moins rude et fut conduite à bien. De temps en temps quelques diversions extérieures s'y mêlaient et tenaient l'émotion publique en haleine. Après boire, les amis du commissaire brisaient les vitres des bourgeois, et celui-ci, survenant comme un dieu d'Homère, lançait à point nommé une proclamation où il prodii^uait toutes les paillettes de son style.
Cette conduite produisit un grand effet ; rien ne dispose à l'enthousiasme comme la peur. Désormais il n'y eut personne dans le département qui ne jurât par le commissaire. On lui sut gré de n'avoir pas mis les villes à sac, porté la torche au sein des propriétés et emmené les populations en esclavage. Il devint l'objet d'un culte exclusif; pour un rien, on lui eût dressé des statues. Quoiqu'il n'eût guère, on fait d'avantages extérieurs, qu'un ventre inclinant vers la quarantaine, les femmes se prirent à en raffoler. De leur côté, les hommes en firent un grand esprit, une intelligence à ressources. On exhuma ses œuvres des ténèbres qui les enveloppaient, on cita à l'envi ses bons mots, on porta aux nues ses allocutions d'après l'antique. Bref, ce fut un engouement universel. Les tévolutions seules opèrent des prodiges pareils.
En bon prince, notre commissaire jouit de ses triomphes sans les exagérer; cet encens ne lui causa point de vertiges. Seulement, il s'y amollit à son insu et manqua aux condi-
lions de son origine. Les choses marclicaient toutes seules : il se crut dispensé d'y rien ajouter de sou fait. La localité, d'ailleurs, s'y prêtait mal. il avait affaire aune province qui offrait peu de prise à l'agitation. Point de manufactures, point de centres industriels; partout des populations agricoles qu'isole la vie dos champs, et qui puisent Tinstinct de l'ordre dans le senlinaent jaloux de la propriété. Où trouver en cela les éléments d'une effervescence soutenue? Vainement l'eûtil essayé : il ne le fit même pas. Il laissa à ses amis le soin d'entretenir, à l'aide de tapages innocents, une petite terreur bourgeoise, et les paya de ce service par des banquets dignes d'un monarque assyrien. Rien n'était changé dans le département; il n'y avait qu'un préfet de moins et un commissaire de plus.
Les choses se maintinrent sur ce pied jusqu'au jour d'une apparition inattendue. C'était un matin. Le magistrat de la République venait de se mettre à table avec quelques conviés. Il s'agissait d'un déjeuner de connaisseurs, accompagné de vins fins et de primeurs déhcates. On allait faire, entre deux service-, de la haute administration et de la politi(|ue d'avenir. En attendant, on s'en prenait à \m pâté de venaison et à un pommard du meilleur caractère. Les cœurs étaient à la joie, les esto^uacs en liesse. Nul mauvais signe dans lescieux; point de lettres fatales sin- les murs. Jamais repas ne promit plus de satisfaction et moins de rcgrels. On se proposait en secret de le prolonger jusqu'à la liniite des facultés humaines. Hélas ! c'était compter sans le destin et retrancher du programme le chapitre de l'imprévu. Le piemier service allait finir, quand la porte céda sous une pression impérieu.se, et livra passage à un homme dont la physionomie exprimait le mécontentement et l'irritation. A ce bruit, à cctle vue, le premier mouvement du commissaire fut de se retourner veis les gens de service.
-- Qu'est-ce donc? s'écria -l-il, et d'où vient que l'on ne fait aucun cas de mes ordres? N'ai-je pas signifié que je n'y étais pour personne?
Au lieu d'obéir à ce congé indirect, l'inconnu marcha froi
dempni vers Tampliitryon, et promenant sur lui et sur sesconvives un regard empreint de sévérité :
— Excepté pour moi, répondit-il, citoyen collègue. C'était le commissaire maigre, changé en commissaire
général ; par conséquent, un supérieur. La révolte n'était nas permise. Aussi le magistrat du département s'inclina-t-il devant des pouvoirs plus étendus que les siens :
— Soyez le bienvenu, citoyen, dit-il en se levant et en faisant signe à ses convives de l'imiter ; soyez le bienvenu dans nos domaines. Cela s'appelle arriver à point. Voici ma place; vous allez nous présider. 11 y a là un hoche-pot, apprêté à la manière du pays, qui justifiera certainement votre confiance : et, pour Tarroser, nous avons un Bourgogne qui date de l'ancienne administration. 11 faut en convenir, tout n'était pas mauvais chez elle.
Loin de s'associer à cette saillie et de céder à cette invitation, le commissaire général en piit motif pour rembrunir son visage et promener à la ronde un œil inquisiteur. Cette table, ce couvert, le choquaient : tant de luxe lui semblait suspect. 11 appartenait à la classe des républicains austères qui veulent mettre la société au régime du brouet noir. Luimême prêchait d'exemple et vivait avec une frugalité de Spartiate. 11 aimait h sepriver comme d'autres aiment à jouir; question de tempérament. Une fois entré dans cette voie, la pente l'avait entraîné : une mauvaise alimentation engendre les mauvais estomacs, et les mauvais estomacs font les mau- Tais caractères. Dans cette situation d'esprit, on devine quel effet dut produire sur notre commissaire général cette table chargée de mets succulents. 11 y vit la honte des institutions nouvelles. Un plat d'asperges le scandalisait surtout ; il le poursuivait de regards indignés. Des asperges dans les premiers jours de mars ! En toute primeur ! Quel exemple à donner aux populations 1 Aussi se contenait-il mal, et ce fut d'un ton rude qu'il lépondit à son interlocuteur :
— Mille grâces, citoyen... le matin une tasse de lait me suffit... D'ailleurs mes instants sont comptés... On m'attend dans le département voisin, je ne vous donne qu'une heure.
Ces paroles étaient accompagnées de gestes brusques qui en formaient le commentaire expressif. L'amphitryon sentait son aplomb l'abandonner, et les conviés ne savaient plus quelle contenance prendre. Le commissaire général les inspectait un à un.
Ces citoyens sont de vos amis ? dit-il en s'adressant à son inférieur.
— Oui, mon collègue, et je m'en flatte, répliqua celui-ci avec un accent pénéiré ! La fleur des patriotes du lieu ! la terreur du bourgeois ! Des purs ! Des choisis !
— A la bonne heure 1 Alors asseyons-nous, reprit le commissaire général. Aussi bien, j'aime mieux que les choses se passent devant témoins. A vos asperges, citoyens, ajouta-t-il en y mettant un air d'ironie souveraine.
Il prit un siège, et de nouveau foudroya de l'œil les végétaux intempestifs. Les convives se groupèrent à l'écart, dans mi respect mêlé de crainte, comme si une statue de marbre fût venue prendre place à leur banquet. C'était un juge et un maître, tout l'annonçait. 11 se fit un long silence, et ce fut le nouveau venu qui le rompit :
— Citoyens, dit-il, j'irai droit au but ; je ne suis pas content de votre ville. Excusez ma franchise; la vérité avant tout.
— Mon collègue, voilà un jugement bien sévère, répondit le magistrat du département piqué au vif. Peut-on savoir ce qui nous le vaut?
— Tout, citoyen ; car tout est à faire ici. Rien ne s'y ébranle, rien n'y marche. D'un coup d'œil j'ai vu cela.
— Expliquez-vous, collègue. Quels sont vos griefs ? où sont vos preuves ? s'écria le prévenu de plus en plus blessé. .
— Des preuves ? Elles n'abondent que trop, citoyen. Voici un quart d'heure que je suis au chef-lieu ; qu'ai-je vu! Des rues tranquilles, des gens qui vont à leurs affaires.
— Maisil me semble, collègue...
— Citoyen, citoyen, je ne demande qu'à nVéclairer. Si j'ai porté un arrêt injuste, je serai le premier à le reconnaître. Voyons, que s'est-il passé ici ? qu'avez- vous fait? Le procès
16 JKROME PATUROT.
sera bientôt instruit. Avez-vous des clubs, à l'instar de Paris ?
— Ma foi, non, dirent les assistants ; nous n'avons pas de clubs.
— Avez-vous eu vos promenades en corps d'états, à l'instar de Paris?
— Pas davantage, dit l'assemblée.
— Point de promenades, point de clubs ; c'est bien grave. Je veux croire du moins que vous avez eu des lampions, à l'instar de Paris.
Les convives se regardaient avec un désappointement muet ; le sentiment de leur faute les pénétrait de plus en plus. Ils semblaient reculer devant cet interrogatoire accablant. Enûn, un nouvel aveu s'exhala de leurs poitrines :
— Nous n'avons pas eu de lampions, dirent-il^.
— Et vous appelez cela une République ! s'écria le juge indigné; une République sans lampions, sans promenades, sans clubs! Alors je m'attends atout. Parions qu'il n'y a point eu d'arbre de la liberté^ avec accompagnement de pétards et de faveurs, tricolores !
Les consciences étaient atterrées, les bouches sans force : le silence répondit seul à l'accusateur.
— Je m'en doutais, poursuivit-il. N'insistons plus. C'est une mise en scène manquée. Rien à l'instar de Paris, rien, mais rien. Pas une grande idée, pas un noble spectacle. 0 République î est-ce ainsi que l'on t'inaugure ?
En achevant ces mots, le commissaire général se leva ; son regret était profond, sa plainte sincère, il était de ceux qui ne séparaient pas le régime nouveau d'un cortège d'analogies et de réminiscences, et ne lui épargnaient ni les fleurs de renthûusiasme ni les perles du sentiment. Il est vrai que le côlé positif des choses ne le touchait pas moins; car, aprcj avoir exhalé sa mauvaise humeur dans trois ou quatre tours de salle, il revint s'asseoir près de l'amphitryon cl lui dit :
— Achevons l'enquête, citoyen collègue 1 Pourquoi n'avoir pas agité le pays?
— Agiter ! dans quel but ? 11 se prêtait à tout.
— En apparence, oui, mais au fond^ il est réfractaire,
croyez-le bien. Etavez-vous fait main basse sur les fonctionnaires du régime déchu?
— A quoi bon ? Ils se sont ralliés.
— Comédie pure! on vous a joué, collègue. Quoi ! pas une révocation^ pas une destitution?
— Trois ou quatre à peine ! Si vous saviez combien le département est soumis.
— C'est cela ! ou dirait un mot d'ordre ! Soumis ! ils se prétendent tous soumis. Et en réalité ils conspirent ! Décidément, mon collègue, vous manquez de nerf: vous vous amiollissez au contact des honneurs et dans les charmes de la résidence !
— Mais vraiment...
— Les ordres sont formels, citoyen collègue, formels, entendez-vous? il faut agiter le département.
Ces paroles étaient prononcées avec l'accent d'un supérieur qui ne souffre plus le débat.
— J'y ferai mes efforts, répondit humblement le magistrat sunordonné.
— Vous avez à réparer le temps perdu ; mettez-vous vivement à l'œuvre ! Des proclamations, des bulletins ! Et surtout soignez le style ! Des mots grands comme des maisons I
— C'est entendu.
— Puis vous aurez un club, deux, si c'est possible.
— J'en aurai trois.
— Vous planterez un arbre de la liberté, avec accompagnement de faveurs tricolores et de pétards.
— J'en planterai cinq.
. — Vous organiserez des promenades en coips d'étits.
— Dès demain.
— Quant aux cérémonies publiques, je ne puis rien vous imposer; le programme en est libre. Qu'il soit grandiose, c'est le point essentiel. Au besoin, endoltez la ville ; nul argent n'est mieux placé. Et de Tcillég aie, de l'allégorie à pleines mains.
— De l'allégorie, puisque vous le désirez.
— A !a bonne heure, mon collègue, je vois avec plaisir que
Î8 JEROME PATUKOT.
VOUS revenez aux vrais principes. Deux mots les re'sument: agitez et destituez, de.4iluez surtout. Point diiésitation, point de faibiesse. Destituez, destituez, on ne fonde qu'à ce prix.
— Je destituerai.
— Et souvenez-vous que Curius Denlatus déjeunait d'un plat de raves lorsque les Samnites lui envoyèrent des ambassadeurs. Un peuple est bien près d'être asservi quand il est trop sui" sa bouche. A bon entendeur, salut. J'ai dit.
Après avoir donné à son collègue ce dernier avis et cette dernière leçon, le commissaire général se leva majestueusement. Il prit congé avec les airs d'un homme qui a la con" science de son rôle et le sentiment de sa supériorité. On lui fit une conduite d'honneur comme à un prince du sang ; l'amphitryon et ses convives l'accompagnèrent jusqu'o.u perron de l'hôtel, et n'abandonnèrent la place que lorsque sa voiture se tutébranlée. Seulement, au moment où elle allait disparaître^ le com.missaire humilié releva la tête, et le saluant d'un geste ironique :
— Bon voyage, dit-il.
Puis, se retournant vers ses compagnons en homme qui éprouve le besoin de prendre une revanche :
— Mes amis, s'écria-t-il, savez-vous qui vous venez de voir?
— Non, répiiqua-t-on à la ronde.
— Le président de la République du pain sec ; si elle prévaut, j'abdique.
Des rires unanimes accueillirent cette saillie, etl'araphitryon ajouta d'une voix de commandement :
— - A table ! camarades, à table ! Ce n'est qu'un nuage dans un beau jour. Vite au déjeuner! Nous sommes maintenant ce que nous étions tout à l'heure. Continuons.
Le repas se prolongea jusqu'au soir. C'est ainsi que notre conuiiissaiie remettait en honneur les traditions de Curius Dentatus.
, Bon gré mal gré, il fallut obéir aux instructions du commissaire général : sa voix n'était que l'écho d'une voix plus puissante. Agiter le département, agiter la Yilie, ce fut le mot d'oidre désormais. Les parasites de la préfecture n'y suffirent plus ; une effervescence sérieuse réclamait d'autres éléments. Dans les grands foyers de population, ces mouvements naissent d'eux-mêmes; c'est leur théâtre naturel, et on les crée plus facilement qu'on ne les calme. Mais la vie agricole a des vertus sédatives qui éloignent de tels accès. Avant de s'émouvclr, l'homme des champs aime à se rendre compte de l'olyet de son émotion; il se demande ce qu'il y doit gagner ou perdre, et, pour peu que le profit ne soit pas clair, il préfère s'abstenir.
Tel élaitTobstacie dont notre commissaire avait à triompher. Il avait, en outre, à vaincre ses préférences secrètes. Échanger le calme contre le bruit, la paix contre la lutte, était une perspective qui lui souriait peu. 11 eût si volontiers descendu le cours des révolutions, une coupe à la main et des roses sur la tête ! Malheureusement, le choix. ne lui était pas permis : l'hésitation même eût paru suspecte. Il se mit donc à l'œuvre, ea dépit de tous et malgré lui-même. Il s'agissait de semer le trouble là où régnait la tranquillité, la désunion où régnait la concorde. Il s'agissait d'éveiller des passions qui n'avaient rien de noble ni de pur : l'esprit de turbulence, les haine? de classe, l'envie qui s'attache aux supériorités, la cupidité qui s'acharne après les emplois comme la bête de proie après les cadavres. Besogne odieuse, ingrate, et digne de l'ange d'.i mal.
Noire commissaire n'y réussit qu'à demi : n'a ^"is qui vi'ut les instincts révolutionnaires. Au nombre des moyens qui lui avaient été prescrits, se trouvait en première ligne celui des proclamations et de^buîlc'ins. 11 s'y prodigua, il cou-
vrilles murs de la préfecture d'énergiques exhortations et d'appels à l'enlhousiasme. La forme en était vive, colorée; on y reconnais.-aitle cachet de l'artiste. Cependant, la population ne s'en émut point ; ce style à facettes eut peu d'écho. Rien ne seml.'lait changé dans la cité : les marchés restaient calmes, les rues tranquilles; point d'attroupements ni décris. Celui-ci allait à ses semailles : celui-là à son moulin. Les choses suivaient leur cours ordinaire; la ville ne s'agitait pas.
Il fallait pourtant l'agiter à tout prix; les ordres étaient formels. L'enthousiasme n'ayant pas réussi, notre commissaire eut recours au sentiment. Des hymnes de Tyrtée il passa à la plainte de Jérémie. Le magistrat y futheau. Il commença par faire au peuple le récit de ses propres misères. 11 lui dépeignit, avec un grand luxe de couleurs, la faim frappant à sa porte et la privation assise à son foyer. Rien ne manquait à ses tableaux : ni les plaintes des enfants, ni l'agonie des vieillards, ni les angoisses des mères, ni le déshonneur des tilles. De là, des conclusions formidables et un long cri d'anathèrae contre la société qui tolère des spectacles pareils. Qui le croirait? cette philippique partie du cœur, cet appel aux déshérités, trouvèrent nos populations impassibles. 11 ne s'ensuivit ni une prised'ar;i;cs ni nne émotion publique. L'état de la ville n'empirait pas. Des groupes de curieux se succédaient devant les affiches de l'administration, sans paraître affectés en rien de ces peintures sombres. On échangeait quelques propos pour ou contre, après quoi le flot reprenait son courant. L'ouvrier s'éloignait en sifflant un air, et le bourgeois rentrait chez lui le front serein et l'esprit en repos.
Malgré ses efforts, notre magistrat avait donc échoué. Il avait beau faire, le pavé était libre, les vitres restaient en repos. C'était une défaite absolue, flagrante, irrémédiable. L'union se maintenait, l'ordre aussi; deux torts sans excuse. Heureusement le hasard s'en mêla et vint procurer au fonctionnaire désappointé l'honneur et les avantages d'une situation moins tranquille. Il attendait la tempête d'un point de l'horizon ; elle vint précisément du point opposé. Voici comment ;
Dcà élections se préparaient, et pour la première fois, le vote universel allait recevoir une application sans limites. Cette expérience mettait enjeu beaucoup d'ambitions, légitimes ou non. Aussi la France fut-elle couverte en un clin d'œil do délégués des clubs et de commissaires voyageurs. Sur le même point, il en arrivait trois, quatre à la fois : c'était un véritable débordement. Ces personnages avaient tous un mandat, une mJssion. Les termes, il est vrai, n'en étaient guère précis et engendraient plus d'un embarras; on ne savait si les pouvoirs devaient se confondre ou s'exclure, ni quel était parmi eux l'ordre de primaulé. De là, bien des conflits d'attributions, où l'amour-proprc s'exaltait jusqu'à la violence. Plus d'un hôtel de préfecture devint le théâtre de luttes sourdes, de tournois mystérieux où les champions entraient en lice, le sabre au flanc et les pistolets à la ceinture. D'ordinaire les plus audacieux l'emportaient, et le lendemain la ville apprenait qu'elle avait changé de maître. Ou bien, quand les forces en venaient à se balancer, les populations avaient deux despotes au lieu d'un, et se trouvaient placées entre des proclamations contradictoires .
Comme les autres, notre ville fut visitée par ce fléau. Uu jour, le bruit s'y répandit que trois commissaires venaient d'arriyer à la fois, et qu'ils tenaient dans l'hôtel de la préfecture un conseil orageux. On ajoutait qu'au milieu d'une séance agitée, les nouveaux venus avaient poussé la politique jusqu'aux défis, et l'administration jusqu'au pugilat. On disait enfin que ce congrès présageait une disgrâce, et que notre commissaire,cefavoridelaville, était menacé dans saposition. Ces rumeurs, vagues d'abord, prirent peu à peu de la consistance. On en parla dans les cafés, on s'en entretint dans les halles. La cité s'en émut, puis la campagne. Plus la version faisait du chemin, plus elle devenait sombre. Les commissaires inconnus étaient pour la foule autant d'épouvantails. On les disait pour\-us de figures sinistres et armés jusqu'aux dents. L'un deux avait juré, c'était le cri public, qu'il ne quitterait pas la province sans avoir confisqué et partagé les piopriét4s. Un autre voulait mettre hi, feauues en com-
22 JER03IE PATLROT.
iiiiin. Le trol^îième ne se contentait ni dc5 femmes ni des hiens: il demandait, en guise de distraction, quelques tètes de bourgeois.
Ces récits, en se propageant, créaient l'agitation longtemps poursuivie, lis n'auraient pas suffi néanmoins comme éléments sérieux, si une circonstance singulière ne s'y fût venue joindre. L'un des nouveaux commissaires sortit de l'hôlel de la préfecture afin de s'assurer par ses yeux de l'état des esprits. C'était un jeune homme qui voyait dans la révolution un côféthé.iîral, et qui en avait fait une question de costume. Pour lui, la Piépublique se composait d'un chapeau à boucle d'acier, d'un gilet blanc à grand revers, d'un pantalon collant et de bottes m.olles. Aussi portait-il fièrement tout cela, en l'honneur des institutions nouvelles, et par sentiment historique. Il y plaçait sa chimère, son idéal : il remontait le cours des temps et des toilettes révolutionnaires. Ailleurs ce culledu passé n'avait point eu de fâcheux résultats, il excitait seulement la curiosité et la surprise. Notre viile ne îc prit pas ainsi; il est vrai qu'elle était mal disposée. A. peine eut-on aperçu dans les rues cet étrange accoulrement qu'un murmure s'éleva du sein de la foule. Ces emblèmes n'étaient pas de son goût : elle y vit une insulte, un défi, et releva à l'instantmôme le gant qui lui était jeté. Le plagiaire de la Convention ne put rentrer chez lui qu'au miliect d'un concert de huées.
Le lendemain était jour de marché, et la ville s'emplit de campagnards. U ne fut question que de l'événement de la veille. Sur divers points se formèrent des groupes où l'on parlait, en termes peu respectueux, des hommes qui s'imposaient à tour de rôle au département et lui donnaient le spectacle de leurs travestissements et de leurs querelles. Le costume révolutionnaire révoltait surtout ; il semblait l: présage d'une atteinte à la propriété. Là-dessus les villageois sont intraitables : les nôtres parlaient déjà de m-ettre en pièces celui (]ui se proposait de partager leurs biens. Pourtant beaucoup d'entre eux n'avaient, en fait de champ, qu'un espace égal à peine à l'ombre de leurs chaumières; maii- la
passion de la propriété se mesure moin?, chez riioinme, à l'importance de l'objet possédé qu'aux soins et aux efforts nécessaires pour l'acquérir. Ce cliainp, si étroit qu'il soit, représente les sueurs d'une vie entière et souvent l'épargne de plusieurs générations. C'est l'identiiication du cultivateur et de la terre : plutôt que d'en céder un pouce, il aimerait mieux donner un lambeau de sa chair.
Sous l'empire de ces préventions et de ces bruits, l'animosite allait ci^oissant. Les groupes devenaient plus nombreux, plus tumultueux. Des orateurs de café prenaient des tabourets pour trépieds, et de là haranguaient la multitude. Les parasites ducommissaire dirigeaient le mouvement; leur plan de campagne était simple et court : ils voulaient délivrer leur ami de cette nuée d'intrus et n'excepter que lui de ces vêpres administratives. On sait avec quelle promptitude les esprits s'enflamment quand ils sont en contact. c( A la préfecture ! à la préfecture î » disait-on de toutes parts. L'émeute était mûre ; il ne lui manquait qu'un tambour et un drapeau : ces deux accessoires furent vite trouvés. Le tambour battit aux champs, le drapeau ?'ébranla, et un rassemblement à chaque pas grossi se porta vers l'hôtel où les quatre commissaires abritaient leurs candidalures et leurs pouvoirs.
Cependant, du sein des groupes, un vœu s'élevait avec un formidable unisson: c'était le renvoi des trois commissaires. Leurs noms, àl'envi répétés, se couronnaient d'épithètes empruntées à la chaleur des événements. Tout le vocabulaire champêtre y passa. Quelques villageois, pius démonstratifs, essayèrent même de joindre des faits aux paroles. Se servant de leurs tètes en guise de bélier, ils entreprirent de briser ie^ portes de l'hôlel et de se frayer un passage .vers les assiégés. Déjà les panneaux cédaient au choc et le flot des factieux allait faire irruption dans la place, quand un drapeau parlementaire fut arboré aux croisées du pignon. La garnison demandait à capituler. Les pourparlers Tarent courts, l'arrangement catégorique, Sur l'heure, les commissaires devaient vider les lieux, lis essayèrent de tenir bon, de sauver leur digiiité \ mais l'ouiagan populaire grondait au dehors^ et
des excès étaient à craindre. Enfin, moitié de force^ moitié de gré, on les mit en voiture, gI ils s'éloignèrent an milieu de ténuignagco plus sonores que flatteurs.
La cité venait de s'affranchir; elle disposait d'elle-même. Un seul commissaire demeurait debout sur les débris de rinslitution. Trois autres y avaient succombé, et à peine pouvait-on sauver le principe. De telles tempêtes n'éclatent pas en vain sur un territoire : elles y laissent des vestiges siguiûcatifs. Les populations avaient touché au fruit défendu; elles connaissaient leur force. Ce pouvoir, objet de longs respects, elles venaient de lui infliger la honte d'une exécution sommaire. Or, on ne croit plus à ce qu'on a pu avilir, et l'homme insulte volontiers l'idole dont il n'a rien à craindre ni à espérer. Désormais ce sentiment régna autour de nous et y pervertit les âmes. Ce peuple, naguère si calme, si discipliné, ne voulut plus reconnaître désormais d'autre puissance que la sienne. Aux. habitudes laborieuses on vit succéder les promenades et les cérémonies en plein vent. Le tumulte et le bruiten étaient raccompagnement obligé, et jetaient l'alarme dans la partie aisée et paisible de la population. Elle protesta d'abord en s'is<)lant, puis, comme le trouble persistait, elle quitta la ville. De là un vide et un malaise nouveau. La circulation s'arrêta, la richesse disparut, les sources du travail tarirent. Ainsi les choses empiraient d'elles-mêmes, au milieu de symptômes toujours plus fâcheux.
Cependant, notre commissaire avait obtenu ce qu'il souhaitait ; il avait invoqué l'agitation ; l'agitation lui répondait. Elle trouva des chefs dans la ville et il en vint du dehors. Un club s'ouvrit ; les désœuvrés^ les turbulents y coururent, et l'ivresse de la parole eut bientôt gagné k-s opinions. L'élan, une fois donné, fut irrésistible; ciiacun y céda. Le déparlement se trouva plus riche en républicains qu'il n'eût osé l'espérer : à Tenvi, tous voulurent l'être. Il s'en présenta dont les titres se perdaient dans la nuit des temps ; les plus modestes remontaient à plusieurs années. Ceux qui péchaient par la date prenaient leur revanche sur
le bruit et, pour n'être pas suspects, se montraient inlraitablés. Aucun n'avouait et ne s'avouait le mobile secret qui le poussait à son insu : celui-ci la crainte, celui-là une sourde ambition, un autre la honte d'une posilion équivoque. Qu'on en juge par un fait! Mon employé était devenule plus farouche républicain du lieu. Le club l'avait porté sur son pavois; il en était le président. Celte simonie me navra : je m'éloignai avec dégoût.
La situation s'aggravait, et il y eut un moment où notre commissaire se repentit de son œuvre. Il était trop tard ; le club était plus fort que lui. Chaque soir, en manière de délassement, on y demandait sa tête. La préfecture était assaillie de menaces, d'injonctions qu'elle n'avait pas toujours la force de repousser. On réclamait l'abolition des impôts. Téloignement de la gendarmerie et des destitutions en masse. Point d'exception, point de grâce ; il fallait frapper. Du sein de conciliabules secrets sortaient des listes de suspects que le commissaire n'avait plus qu'à revêtir de sa signature. Une justice vehmique pesait ainsi sur les administrations, et les mettait en coupe réglée.
Un soir, après une promenade aux environs, je venais de rentrer chez moi ; c'était l'heure de notre dîner de famille. L'air des champs m'avait mis en bonne disposition, et j'examinais avec un certain plaisir le repas modeste étalé sous mes yeux. Ma femme n'avait pas sa pareille pour faire les choses convenablement et à peu de frais. J'allais jouir du fruit de ses soins, quand un importun demanda à me parler. On l'introduit, et il me remet une lettre. — De la part du commissaire, me dit-il, et il sort. J'ouvre le pli officiel sans défiance ; qu'avais-je à craindre de ce gouvernement? n'étais-je pas défendu par la pureté et la date de mes opinions? Mulvina paraissait moins l'assurée :
— Lis donc, me dit-elle avec impatience, lis donc.
— Tu verras, répliquai-je, que l'on m'aura donné de l'avancement sans que je l'aie demandé.
Fort de cette confiance, je commençais ma lecture à haute voix, lorsqu'aux premières lignes la surprise et reffroi m'ur-
ièlèrent. Un nuage i^-issa devant mes yeux ; le son cxpivasur mes lèvres.
— Qu'est-ce, Jérôme ? me dit Malvini.
— Tiens, lui répcndis-je en lui remettant le fatal paiiier. Elle eut plus que moi la force de se vaincre, et lut ce qui
suit :
« CnoïEN,
<( La Piépublique a pour mission d'épurer les cadres administratifs, et d'en écarter les noms compromis sous la monarchie déchue. Le vôtre est du nombre ; il appartient aux plus mauvais jours des chambres du privilège.
« J'ai donc prononce votre révocation, et disposé de votre emploi en faveur du citoyen M..., dont les sentiments républicains ne sauraient être suspects.
« Salut et fraternité.
« Le Commis; Ami- du DÉrARiEMENT. »
— M... ! ni'é.:riai-jo en cnlenJant le nom de mou siicco seur. Lui? mon employé?
— Lui-même, Jérôme! le voilà bien en toutes lettres, M...! il n'y en a pas trente-six.
— C'est à douter de la République, repris-je en levant au Liel des regirds indignés.
— Le règne des intrigants, Jérôme ; que t'avais-je dit ? Comment me défendre ? J'avais moi-même appelé sur ma
tête la foudre dont j'étais frappé. Je m'étais prononcé pour la république contre la monarchie, quand celle-ci était debout, et celle-là dans le domaine do Tavenir. Cependant, la monarchie m'avait donné du pain, et la république me l'ôtait. Quel douloureux et poignant mécompîe ! J'en étais anéanti. Malvina ne frappait pas les gens à terre : elle vint c\ mon secours.
— Jérôme, dit-elle, rien ne sert de s'abandonner ; du courage, mon ami, du courage. Pour un pays d'ardoises, la tuile '■^J-, forte ; mai? on peut s'm relever, n'ailleuii;, tu as deux
UNE TEMPETE DANb t'N VERRE BEAU. 27
enfants et je ne suis pas disposée à en faire hommage à la patrie ; elle les nourrirait trop mal. Ainsi^ il faut agir.
— Je suis prêt, Malvina ; tu verras si je ne lui dis pas son fait, à ce commissaire.
— Celui-là, je m'en charge ; j'irai le voir avec mon chapeau grenat. Il faudra bien qu'il marche. Mais c'est un petit saint. Adressons-nous plus haut. Veux-tu que je te donne un bon conseil, Jérôme ?
— Dis, Malvina.
~ Pars demain pour Paris, tu iras frapper à la porte de ces messieurs du gouvernement ; ça doit être des gens trèsbien. Dis-îeur ce qui t'arrive» ce que tu as sur le cœur, là, sans tortiller. Ils seront sensibles à ta démarche.
— Tu crois, ma femme ?
— Un Républicain comme toi ? Un ancien ! un pur ! C/est Voiseau rare, vois-tu ; ils n'en ont pas par douzaines. Je te répète qulls seront enchantés de te voir. On a besoin d'hommes capabies là4iaut. Tu partiras donc demain, Jérôme.
— Puisque lu le veux !
— Et quant à ce pansu de commissaire, n'en aie pas de souci. J'irai lui montrer mou chapeau grenat; il en a maté de plus méchants.
Toute objection devenait inutile; Malvina avait prononcé. Elle avait d'ailleurs raison; c"était notre unique recours. Le dîner lut triste, et la soirée se passa en préparatifs de départ. Ma femme voulut m'accompagner jusqu'à la voiture, afin de me donner ses dernières instructions, et, en m'embrassant, elle me dit:
— Ta place ou la guerre^ ne sors pas de là ; à moins pourtant qu'on ne t'offre un meilleur emploi.
— C'est entendu.
— Pas de faiblesse, surtout. Et signifie bien au gouvernement provisoire que je ne me ralliequ'à ce prix. C'est à prendre ou à laisser.
2a JÉRÔME PATUROT.
LES VERTUS R ÉPUD L I C AINFS.
J'avais beau m'en défendre^ j'étais frappe au cœur. 11 est des blessures qui saignent éternellement, et celle-là en était une. Mettre toute son âme dans un principe et en tomber victime à Theure de Tavénement, c'est périr comme Tlndien qu'écrasent les roues du char où Iriomphe sa divinité. Le Ciel m'est témoin qu'il y avait en moi assez de trésors de dévouement pour me rendre ce sacrifice facile. Je me serais toujours trouvé assez heureux, pourvu que la patrie fût glorieuse. Mais était-ce le cas, et n'avais-je rien h rab:.-ttre de mes rêves? Avions-nous sous les yeux la véritable Rép>iblique, celle qui serait a tous, comme tous seraient h eiie, la grande et sainte République de l'avenir? J'en doutais, et ce doute pesait sur mon esprit bien pbis lourdement que ma disgrâce.
Ce fut sous cette impression que je poursuivis mon voyage. Rien ne dispose h la méditation comme la vie des grands chemins. On dirait que la gène et l'immobilité du corps laissent à l'esprit plus de liberté, plus d'activité. Au milieu de ces bruits confus d'essieux et de roues, le recueillement devient un charme et un besoin. L'émotion s'y mêle, le regret aussi : l'âme est à la fois remplie et touchée. Je venais de quitter Maivina, c'est-à-dire de me résigner à un sacrifice réel. Mon attachement pour elle ne s'était point affaibli avec les années. Elle était, d'ailleurs, dans tout l'éclat de sa beauté : à peine avait-elle dépassé la limite que les romanciers assigi:ent à leurs héroïnes comme l'apogée de l'épanouissement. J'aimais ma femme ; pourquoi ne l'avouerais-je pas? Aussi ne cessai-je d'y songer. Je lasuivais par la pensée dans ses occupations de ménage, je la voyais essayant sur notre infortimé commissaire la puissance de son chapeau grenat. Je vivais près d'elle et avec elle, tandis que chaque tour de roue m'en éloignait.
LES VERTUS BÉPUB LIC AINES. <*9
Cette préoccupation fut assez vive pour me rendre; longtemps étranger à ce qui se paosait auprès de moi. Enfin je rappelai mes sens et jetai un coup d'œil sur mes compagnons de voyage. La voilure était au complet et le personnel assez mêlé. Un vieillard et sa femme occupaient avec moi les places du fond; sur le devant siégeaient trois hommes pourvus de barbes caractérisées. Une odeur de tabac poussée jusqu'à l'infection aurait trahi leurs habitudes, quand ils n'eussent pas porté, en guise d'armes, leurs pipes en sautoir. Au demeurant, d'assez bons diables et moins noirs que leurs barbes. De son côté, le vieillard avait ces allures méthodiques où se reconnaît la vie des bureaux. Sa mise était simple et correcte, son ton poli et prévenant. Il avait le menton rasé de frais et une perruque rousse parfaitement ajustée sur les tempes. Je ne pouvais m'y tromper ; j'avais pour compagnons mi employé et trois héros de tabagie.
Une diligence est un confessionnal : tout secret y transpire. 11 s'y forme, bon gré, mal gré, une intimité courte, mais complète. Cette vie en commun prête au babil, et chacun se livre avec d'autant plus d'abandon que les relations seront plus fugitives. Il en fut ainsi autour de moi : des confidences s'échangèrent. Les trois barbes devisaient entre elles; le vieillard ne causait que de loin en loin et avec sa femme exclusivement. Seul je n'avais pas d'mterîocuteur et en étais réduit à écouter^ faute de mieux. L'entretien le plus vif régnait parmi les places du devant.
— C'est comme je te l'assure ; le ministre ne peut pa, me refuser, disait l'une des barbes d'un noir un peu grisonnant. J al là dans mon portefeuille des pièces qui sont décisives. Oh ! je ne m'embarque pas sans biscuit, moi.
— Bon, me dis-je, voilà un solliciteur.
— Des pièces ! reprit la deuxième barbe avec un accent légèrement gascon, qui n'en a pas, sangdieu? C'est une monnaie banale. Mieux vaut des aboutissants. Pour réussir chez un ministre, il faut avoir un pied dans la maison. Moi, j'ai mon aiïaire : ma cousine est dans iinlimité de Tune des dames du gouvernement.
— Allons^ me dis-je, c'est encore un soliiciteur.
— Pour moi, ajouta la troisième barbe, du noir le piu3 éclatant, je n'ai ni pièces ni recommandations. A quoi bon? n'ai-je pas fait mes preuves? Je voudrais bien voir qu'on me refusât quelque chose! Un homme do la veille comme moi! Qu'ils barguignent seulement^ et nous verrons!
— Et de trois, me dis-]e; il ne manque plus que mon voisin comme assortiment.
J'avais à peine eu cette pensée, que le vieillard dit à Voreille de sa femme :
— As-tu mis en lieu sûr la lettre du commissaire général ?
— Sois tranquille : elle est dans la petite malle avec tes états de service.
— A la bonne heure I C'est notre ancre de salut ! autrement je suis révoqué.
— Brelan carré de solliciteurs, m'écriai -je, et je fais le cinquième! Chargement complet !
En d'autres temps cette découverte m'eût paru .plaisante ; elle me glaça d'effroi.
— Quoil me dis-je, cinq solliciteurs dans le même cornpartimen\ ! Et qui sait si le coupé n'en contient pas ; si le cabriolet, si la rotonde n'ont pas les leurs! Mettons cinq autres, en tout dix 1 Après demain une seule diligence versera sur le pavé de Paris dix solliciteurs. Or il arrive par jour cinq cents diligences. Que chacune ait un contiiigent pareil, voilà cinq mille solliciteurs sans compter les chemins de fer. Cinq mille solliciteurs, c'est-à-dire cinq mille habits noirs poursuivant les ministres, placets en main ! Et on appelle cela une république! La république des mendiants, alors!
J'arrivai ainsi à Paris, et descendis dans le plus modeste des hôtels. Seulement j'en choisis le quartier de manière à me placer au centre de mes opérations. De là je devais me porter plus vivement sur les points où ma présence serait nécessaire. L'art du solliciteur est surtout dans Tà-propos. Arriver à temps et ménager ses pas, voilà ressc-ntiel : j'y pourvus. A peine installé, je lirai de ma valise l'habit noir de rigueur, le pantalon et le gilet assortis, la cravate blanche et